A M. LE DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS
Je profiterai de votre complaisance à accueillir ces réclamations au sujet àeVoAndromède. pour vous prier de donner place à la réclamation que je prends la liberté de vous adresser ici pour un fait qui me concerne. Je trouve dans un des articles sur le Salon, que vous avez dernièrement publiés, mon opinion citée à propos des expositions annuelles, et cette opinion est extraite de la Liberté, journal des QArts, qui date de 1830 ou 1832.
Un homonyme y publia quelques articles dont un seul vint à ma connaissance assez à temps pour que je pusse faire insérer dans le plus de journaux qu'il me fut possible, que je n'étais l'auteur de ces articles et que je n'avais jamais écrit une ligne dans ce journal. Quelle que soit mon opinion sur la question, — et j'avoue que je suis pour les expositions annuelles que je trouve bonnes et même nécessaires — , j'ignore par quelles bonnes raisons et de quel style l'homonyme les avait défendues. Vous trouverez convenable, j'espère, que chacun réponde de ses bonnes intentions et aussi de ses fautes de français.
Je vous serai fort reconnaissant, monsieur, de cette petite rectification.
Eue Delacroix.
Ce second billet est également adressé à M. L. Curmer, directeur de la revue les Beaux-Arts.
Monsieur,
Je ne m'attendais pas à voir sitôt confirmées mes tristes prévisions au sujet de VoAndromède : j'apprends qu'un des derniers orages a rompu, précisément au-dessus du groupe,
une grosse branche d'arbre qui a brisé dans sa chute l'une des mains de l'Andromède et une portion du bouclier du Persée. Je vous transmets sans commentaires cette nouvelle affligeante. Il va sans dire qu'on a aussitôt que possible restauré et fait disparaître les traces du dégât ; mais celte restauration n'est elle-même qu'un outrage de plus. Les amis des arts doivent-ils désespérer encore de voir arracher à une destruction totale un des ouvrages les plus capitaux du plus grand sculpteur français }
Agréez, monsieur, etc.
Ere. Delacroix.
Noliant, 19 août (Entre 1843 et 1852J.
Cher ami, j'ai eu un voyage très-fatigant, à cause de la chaleur qui était excessive, il y a huitjours. De plus, j'avais mal ajusté mon affaire pour les voitures et j'ai fait en chemin de fer moins de chemin que je n'en pouvais faire, car j'aurais dû aller jusqu'à Blois, où j'aurais trouvé des voitures à revendre pour me conduire ici ; tandis que, Trompé par les intrigants qui tiennent les diligences à Paris, j'ai retenu ma place à partir d'Orléans, et j'ai traversé toute la Sologne dans des voitures détestables et à moitié cuit. J'ai été plusieurs jours à me reposer, et à peine établi, il me faudra songer à déguerpir.
C'est l'histoire de toutes les situations de la vie. C'est l'instable qui est le fixe. C'est sur l'incertain qu'il faut baser. Il en résulte qu'à cause de la brièveté des moments où nous pouvons jouir du repos ou d'un certain état de plaisir, nous sommes dans l'appréhension continuelle de l'état prochain
qui nous menace et du fardeau qu'il faudra reprendre. Voilà la grande supériorité des animaux sur nous, et qui égalise un peu la balance en leur faveur. Dans la répartition des biens et des maux attachés à leur condition et à la nôtre, la nature leur a accordé le don de jouir plus pleinement de l'instant favorable, et leur cache mieux en môme temps les côtés menaçants de la vie mortelle. Cela explique parfaitement le côté philosophique de l'ivrognerie, sans parler du plaisir que vous cause en passant dans la gargamelle le liquide bienfaisant qui doit un peu plus tard endormir les soucis et ôter les épines dont se rembourre l'oreiller de la vertu comme celui du remords.
Je tourne au mélodrame sans m'en apercevoir, et je crois que cela tient à ce que les nuages s'amassent sur l'horizon et nous ramènent encore de la pluie. Nous en avons eu hier à notre grand contentement, quoique cela gâte un peu les routes et empêche les excursions au dehors. Mais du moins nous sommes préservés de cette affreuse et insupportable chaleur contre laquelle on n'a de refuge ni à la campagne, ni à la ville. Je crois enfin que le charme est rompu, à moins que nous ne soyons destinés à périr de combustion.
Donne-moi des nouvelles de tout ce qui t'intéresse et t'environne. En un mot, tu occupes le centre des arts et de la civilisation, le lieu du monde où le progrès a planté le piquet et d'où ses bienfaits s'étendent sur tout l'univers connu, moins les trois quarts de l'Afrique abandonnés au sable, à la canicule, à la traite des nègres, aux mondes de toute espèce, etc. ; l'Asie tout entière probablement ; les deux tiers de l'Europe, malgré le voisinage du centre lumineux, et une bonne partie du continent où fleurissent les Iowais, Odjebewais, Patagons, habitants de la Terre-de-Feu et Américains de la sublime république du Nord, que je regarde comme les plus barbares de tous ; en raison, dis-je, de ta situation privi-
i76 LETTRES DE DELACROIX.
légiée dans le lieu le plus civilisé de la terre habitable, tu ne peux manquer d'avoir mille sujets d'allonger ta lettre pour réjouirun voyageur qui languit loin duquartierSaint-Georges. Adieu, cher ami, je fais trêve âmes mauvaises plaisanteries sur notre état social en t'embrassant tout simplement et primitivement...
Chez Mme G. Sand, à La Châtre (Indre).