‹ Lettres de Eugène Delacroix (volume 2)Chapitre 70 sur 141 · Ce billet a été publié dans l'Arc · texte numérisé non relu

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milieu de sa garde et de ses officiers à Mêquine\; l'autre est Marc-QAurèle mourant, recommandant Commode, son fils, à ses amis, philosophes comme lui ; une Sibylle, la Madeleine (tète) et l'Education de la Vierge. Scheffer m'a dit ne rien envoyer; Delaroche, je crois, non plus; Ingres et Decamps, je n'en sais rien. Mettons-nous en prière à présent pour que MM. du jury laissent passer mon bagage. Je crois qu'il serait bon de n'y pas faire d'allusion d'avance, de peur que 'par mauvaise humeur ils ne réalisent cette crainte.

Agréez, cher monsieur, mille amitiés et dévouements.

Eue Delacroix.

Dimanche 25 (18+5).

... Je vais passer quelques jours avec mon frère à Vichy; non pas prendre les eaux (moi, s'entend), mais lui tenir compagnie. Je trouve cela plus tôt fait que d'aller à Bordeaux. J*ai une grande appréhension de trouver là tout le contraire du repos dont j'ai besoin depuis que j'ai pris la résolution d'y aller. Je connais je ne sais combien d'êtres plus ou moins ennuyeux que j'y dois rencontrer et qui changeront ce lieulà pour moi en une rue de Paris dans laquelle on seraitplus entassés qu'à Paris même. Enfin, Dieu est grand!

Les orages continuels me tuent, et toi aussi, je crois; je nous plains donc beaucoup. Si l'été continue de la sorte, il n'y aura ni santé ni peinture, et j'entends dire aussi ni bled, ni avoine, ni rien.

Je rencontrai dernièrement, dans une maison où je vais beaucoup, M. de Marcieu, ton ancien collègue à Naples, si je ne me trompe. J'ai d'abord été quelque temps à le reconnaître, puis il a levé le siège au moment où j'allais lui parler de toi. Il a l'air d'un homme fort doux et d'un commerce

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agréable; j'espère le revoir et le remettre sur ses souvenirs à ton occasion. Que ce monde est bizarre! Voilà un être que j'ai vu une seule fois, rue de Grenelle, il y a vingt ans. Qu'at-il fait depuis? qu'avons-nous fait nous-mêmes? Pourquoi sommes-nous encore là? pourquoi d'autres n'y sont-ils plus? Inexplicable vie, abîme de tristesse et d'ennui quand on regarde par-dessus le bord. Il faut se tenir coi dans sa cale comme des passagers dans la cabine, et ne pas sonder, même du regard, les profondeurs qui nous environnent...

11 fait un orage du diable. Je fais des paquets pour partir, choses atroces pour moi à un point égal. Il ne manque plus que la diligence pour compléter mon martyre.

A M. L. RIESENER

Eaux-Bonnes, 25 juillet i!!+$.

Cher ami, je suis ici depuis trois jours, mais je ne sais que depuis hier si j'y resterai, parce que je n'ai vu qu'hier le médecin. Comme il était possible qu'il me congédiât vu le peu de temps que j'ai à rester, je n'aurais pu t'y donner mon adresse. Jusqu'ici je n ai fait que me promener sur les routes, excepté quatre à cinq jours que j'ai passés avec mon frère, qui a loué une petite campagne sur le bord de la mer, près de Bordeaux. Je ne suis pas tout à fait acclimaté. J'ai fait le voyage le plus fatigant, surtout pour venir de Bordeaux, et je ne suis pas du tout remis de cette fatigue. La nature est ici très-belle; on est jusqu'au cou dans les montagnes et les effets en sont magnifiques. Ce qui m'a plus étonné encore que leur beauté, c'est l'indifférence avec laquelle tout le inonde les regarde, y compris les artistes, y compris Roqueplan et Huet, que j'ai trouvés tous deux ici : le premier va très-bien, le second n'a

pas encore pu se faire aux eaux et les a suspendues. Il y a un tel engouement pour ces eaux à présent, qu'il est de la plus grande difficulté de se loger; j'ai été deux jours dans une chambre qui était un vrai galetas. Je ne suis établi que depuis hier soir dans un gîte respectable. On ne voit qu'élégants, beaux dès le matin dans des cravates resplendissantes. Je n'ai jamais compris la fureur de venir s'amuser dans des endroits où on rencontre à chaque pas les plus tristes tableaux de malades, de gens qui toussent et se traînent pour chercher la santé. Ils font ici des bals, des soirées comme à Paris, et font tout ce tapage à l'oreille de ces moribonds qui sont porte à porte avec eux.

J'espère être à Paris au plus tard le 15 août. Le médecin m'a dit qu'en quinze jours il pourrait sans doute me tirer d'affaire, mon cas n'étant pas grave; il m'a ausculté, examiné de toutes manières.

Eaux-Bonnes, Basses-Pyrénées, chez M. MirauJ. •j.6 juillet (184.5).

Cher ami, je suis ici depuis quelques jours, mais je n'étais pas sur d'y rester. Je craignais que le médecin ne trouvât que j'avais trop peu de temps à donner à la saison; dans ce cas, je serais reparti tout de suite. Je ne suis pas venu directement, comme tu sais. J'ai été à Bordeaux voir mon frère, que j'espérais emmener avec moi pour passer ensemble tout le temps possible : le docteur se fait fort de me tirer d'affaire avec les quinze jours environ que je pourrai lui donner. Dieu le veuille!

Je me suis vu d'abord ici dans un véritable guêpier. On trouve aux eaux une foule de gens qu'on ne voit jamais à

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Paris; et moi qui fuis les conversations, surtout les conversations oiseuses, je me voyais d'avance assassiné. Il faut donc une certaine adresse pour éluder les rencontres, et c'est fort difficile dans un endroit qui est fait comme un entonnoir et où on est par conséquent les uns sur les autres. La beauté des sites me console un peu de l'ennui des figures. C'est de la montagne pour tout de bon, et quoique je n'aie pas vu les parties les plus remarquables, je m'en tiens satisfait. Le costume des indigènes est aussi très-joli : celui des femmes est plein de caractère et très-inspirateur. On n'entend de tous côtés que chutes d'eau qui vous font croire qu'il pleut à chaque instant...

J'ai eu toutes les difficultés du monde à me loger; on vous offre à votre arrivée des trous à ne pas mettre des animaux. Il y a force élégants qui donnent des bals et des raouts. Tu juges comme la musique qu ils font jusqu'à minuit et plus chatouille agréablement les oreilles de ces malheureux malades pour tout de bon qui viennent ici pensant trouver la paixetle repos. C'est le plus drôle des contrastes, si cependant les figures allongées qu'on rencontre à chaque pas et la toux qui est un accompagnement à la plupart des conversations ne ramenaient à des idées noires.

J'ai trouvé ici Huet et Roqueplan. Le premier n'a pas encore éprouvé d'effet des eaux; quelques accidents qu'il a éprouvés l'ont empêché d'en profiter jusqu'à présent. Quant à Roqueplan, il est fort bien. On l'a apporté ici mourant, et il a l'air de tout le monde. Je te plains bien de ne pas voyager: malgré les inconvénients et les fatigues, c'est une grande diversion aux ennuis de ce bas-monde. On a vécu davantage au demeurant en moins de temps. C'est un profit tout clair puisqu'on ne se fait pas la barbe plus souvent pour cela et qu'on n'en monte pas la garde davantage...

A M. THORÉ

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