‹ Lettres de Eugène DelacroixChapitre 15 sur 86 · A FLORENCE · texte numérisé non relu

A FLORENCE

26 janvier 1821.

... La fièvre vient de me quitter. Je suis plus allègre et moins empêché, et quoique le tableau dont

je suis chargé me prenne beaucoup de moments, j’en trouverai bien quelques-uns pour aller voir votre mère... Tout me rappelle les instants que nous avons passés ensemble. Si je suis chez moi, j’ai sous les yeux vos dessins faits à côté de moi. Je vois vos yeux dans ce portrait que vous ne m’avez pas laissé finir. Il n’y a pas jusqu’à ce chaudron de clavecin, dont les notes ne me rappellent votre morceau de réception, que vous exécutiez si bien en fa. Je ne passe pas devant la boutique de M. Brant, rue du Bac, sans me rappeler le mauvais dîner que nous y fîmes ensemble et aussi la soirée agréable qui le suivit. Quand je vais au spectacle, aux Italiens surtout, vous pouvez penser si vous me faites faute. Cette Ronzi a toujours les beaux yeux que nous avons admirés tous deux. Vous en avez par douzaines, vous, et c’est ce qui vous fait oublier tout le reste. Que vous êtes heureux de respirer dans cette belle Italie! Vous avez, je suis sûr, acquis des idées nouvelles, vu plus de choses dans les six mois qui viennent de s’écouler, que moi en six années dans ce coin obscur d’un pays humide et routinier. Ne deviez-vous pas m’envoyer quelques dessins, quelques aquarelles, pour me donner un avant-goût de ce beau pays? Vous me l’avez promis. Bien plus, vous en promettez, vous en annoncez à Perpignan, qui n’est qu’un profane, qu’un Welche en peinture, et vous oubliez dans ces libéralités à venir

un pauvre fou dont cela est l’habituelle pâture. La nature piquante et neuve n’a pas du vous manquer. Enfin, vous êtes un monstre.

... Ce bon Pierret, avec lequel je parle si souvent de vous, ne comprend rien non plus à votre silence. Je ne vois presque dans le monde que lui et mon tableau devant lequel je sèche. Je ne sors jamais du sillon de ma vie coutumière; même s’il faut aller chercher un plaisir hors d’habitude, je préfère m’en sevrer à m’allonger un peu trop hors de ma coquille. De plus, je suis timide en amour, et le détail de mes aventures n’aurait rien d’attrayant.

... Voulez-vous des nouvelles intéressantes? J’ai vu hier ce fou de Raisson. J’ai dîné tête-à-tête avec Philarète chez d’Agneau. Nous avons été faire faction à la porte de l’Odéon, et par le plus grand froid de la terre, pour voir Pourceangnac ; et après avoir attendu bien longtemps et tourné tout à l’entour, nous avons été nous coucher sans avoir pu entrer. Ce matin, je vous écris auprès de mon feu que j’attise inutilement sans pouvoir me réchauffer. Vous n’avez pas froid, vous, vous pouvez écrire à vos amis sans la goutte au bout du nez, et sans vous morfondre les doigts. On est chaudement à Florence. On y voit un beau soleil, un ciel d’azur, une nature vigoureuse, de belles femmes. Oh Dieu ! de ces têtes qui n’ont jamais paru dans nos climats... Ah! j’irai quelque jour savourer la paresse sous un ciel encore plus pur

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