A FLORENCE
Paris, 21 février 1821.
... Cher ami, tu regrettes Paris, moi je regrette toi et la Toscane que je ne connais pas. Paris est mon a'qtipathie : ce bruit, cette saleté humide, ces cris discordants de colporteurs et de misérables, me remplissent d’ennui et de mauvaise humeur. Comme j'aime beaucoup la solitude, je vois que je ne pourrai jamais me plaire dans ce lieu-ci. Mais un beau ciel, des figures expressives, mille charmes, cette Italie enfin, avec toutes ses séductions, voilà ce qu’on désire ardemment quand on vit dans le Nord et qu’on n’aime ni les prétendus plaisirs de la grande société, ni les jouissances des crapuleux. Hélas! il est pourtant trop vrai, on a beau faire, on voit toujours au dedans de soi un gouffre, un abîme qui n’est jamais comblé. On soupire après quelque chose qui ne vient jamais. Au moins tu travailles. Que j’aurai déplaisir, à ton retour, à parcourir ces cartons et ces albums sans fin !
... Je vais souvent chez Guillemardet, qui demeure à présent rue Louis-le-Grand, tout près, s’il t’en souvient, de la place Vendôme. Eh bien, il me semble
ISM. - A M. SOULIER
toujours que je vais chez l’ami aux huit étages! Quand le soir j’apercevais de la lumière à la mansarde, j’étais comme Léandre découvrant son flambeau à travers le brouillard. Tu n’es cependant pas ma maîtresse, mon cher ami, mais l’ami et l’amante sont tout voisins chez moi.
Je suis malheureux, je n’ai point d’amour. Ce tourment délicieux manque à mon bonheur. Je n’ai que de vains rêves qui m’agitent et ne satisfont rien du tout. J’étais si heureux de souffrir en aimant ! Il y avait je ne sais quoi de piquant jusque dans ma jalousie, et mon indifférence actuelle n’est qu’une vie de cadavre. Je suis obligé, pour vivre réellement à ma manière, c’est-à-dire par les sentiments et par le cœur, de chercher ces jouissances dans la peinture et de les lui arracher. Mais la nature n’entend pas tout cela, et quand je retombe sur mon cœur vide de tout le poids de mon ennui trompé et distrait artificiellement, je sens trop qu’il faut à la flamme de l’aliment et que je ferais bien d’autre peinture si j’étais toujours tenu en haleine par la douce chaleur de l’amour.
Je travaille à mon tableau depuis le commencement du mois de janvier. Il commence à se débrouiller, mais l’inspiration me manque. Je travaille à tâtons. Point de flambeau qui, du premier coup, ait jeté une vive lumière sur la route que j’ai à suivre. Je fais, je défais, je recommence, et tout cela n’est
point ce que je cherche encore. Il faut dire que la fièvre qui m’avait quitté m’a repris et m’a laissé beaucoup moins de temps pour le travail. J’espère, cependant, que le retour voisin de la belle saison me rendra tout entier à moi-même.
... Je suis bien charmé d’apprendre que tu aies trouvé Planat à Florence. C’était un fort bon garçon. Il avait au collège un grand amour pour le dessin et y réussissait fort bien. Il doit bien faire à présent. Tu ne me dis pas s’il a jeté son bonnet par-dessus les murs et s’il est peintre tout à fait, ou bien s’il a encore comme toi un pied dans quelques petit bout de chaîne. Il faut que j’aille quelque jour dans cette Toscane, vous arracher tous à cette servitude, comme un autre Messie, et vous jeter les uns et les autres dans les bras de la peinture, cette bonne et indulgente mère qui vous pardonnera d’avoir donné quelque part de votre temps à des sottises. Au fait, que sont les artistes, bons ou mauvais? Les bons sont les vrais sages, ceux qui jouissent innocemment de leur âme et de leurs facultés ; les mauvais sont des fous, heureux de leur marotte et qui ne sont pas plus à plaindre que ceux qui vendent leur temps et leur conscience aux folies des autres.
Le nom de Sallafons sonne bien à mon oreille comme un nom de connaissance, mais je ne peux l’appliquer à aucune figure ni à aucune circonstance. Donne-moi quelques indices plus certains. Fais-lui
cependant mes compliments, puisqu’il veut bien se souvenir d’un roseau isolé, jeté à la merci de toutes les tempêtes. M. Lenoir de la Roche est encore dans le même cas pour moi. Sais-tu qu’il y a de tout cela quinze ou dix-huit ans !
Le tableau auquel il travaille est probablement le Sacré- Cœur dont il est question dans la lettre suivante et aussi page 90.
30 mars 1821.
J’ai reçu tes dessins il y a un peu plus de huit jours, mon cher ami. Je les portai de suite chez Mme Perdoux, afin de tâcher de les placer, et je ne voulais pas t’écrire avant de te donner sa réponse. Je ne te dis pas ici comment j’ai trouvé tes dessins, je t’en parlerai plus bas. Mais voici l’avis de la dame, qui me les a rendus hier en me disant que tu n’étais pas connu, et que c’était un obstacle à la vente. Il est bon de savoir que les ridicules amateurs qui achè-
tent de ces choses-là achètent sur le nom, point sur la façon. En second lieu, on n’avait pas trouvé que cela fût assez fini, ni que les sites fussent assez intéressants. Il y avait encore un obstacle effroyable : deux de ces aquarelles étaient collées sur carton, et cela seul, quand C’eût été d’un homme à réputation, eût suffi pour les faire demeurer éternellement à la boutique. Il faut savoir que ces dessins sont presque tous achetés pour les albums qui font fureur dans ce moment. Une feuille simple, mais à laquelle on peut laisser une marge est plus facile à coller dans l’album, et c’est encore par suite de la même destination qu’on a trouvé que la forme des dessins n’était pas favorable. Tu as maintenant la clef du goût du public. Le mien n’est heureusement pas à l’unisson. J’ai trouvé de grands progrès d*ns ce que tu as envoyé. J’ai été étonné de la facilite avec laquelle tu avait saisi le ton chaud qui caractérise votre Italie. Je ne sais par quel instinct tu m’as destiné le dessin qui me plaît le plus dans tout l’envoi. Pourquoi traître, ne l’as-tu pas achevé? C’est ce que tu as fait de mieux. Je ne peux pas te rendre le plaisir qu’il me fait tous les jours. Lui seul serait capable de me faire aller en Italie. Dieu, quel pays ! Comment, vous avez des ciels comme cela? des montagnes comme cela? Je ne plaisante pas, ce diable de dessin m’avait tourné la tête, et j’avais déjà fait une foule de plans superbes pour aller manger mon petit revenu dans
la Toscane, auprès de toi, mon cher ami. Mais ne parlons pas de tout cela. Je n’aurai jamais la force de prendre une résolution, et je pourrirai toute ma vie où le ciel m’a jeté en commençant. Les sépias sont charmantes et les deux autres dessins aussi, surtout la vue de montagnes où des espèces de brigands sont apostés. Le dessin de Perpignan ne me plaît pas autant que les autres. Il lui plaît à lui, et j’ai contribué à lui persuader que c’était le meilleur de tous. Je trouve que ces grands arbres noirs sur le devant ne font pas un bon effet. Le fond est d’une bonne couleur. J’avais oublié de te dire que les amateurs de chez Mme Perdoux tiennent beaucoup aux bonshommes. Il faut t’appliquer à cette partie. Tu devrais croquer beaucoup d’après nature et d’après des gravures. J’ai vu chez elle une foule de dessins qui se vendent, et dont les auteurs font bien d’ètre connus,' çar ils n’ont guère à mes yeux que, ce mérite ; tout cela est pâle, sans eifet, et d’un ton faux. Ne perds pas courage pour tout cela. Je m’arrangerai d’abord pour te placer ceux-ci. Quant à ceux que tu renverras pour être vendus, soigne tes arbres un peu davantage. Fais-les plus finement. Choisis des sites où il y ait plus de choses ; celui de montagnes, par exemple, était fort bien pour cela. Applique-toi aussi à rendre les fabriques plus verticales sur le plan. C’est un défaut qui donne aux dessins un air négligé que ces gens-là ne peuvent souffrir.
Ce Perpignan, il faut le confesser, est un grand vandale et un homme sans cérémonie. Trouvant qu’il avait besoin de tapisser son appartement de dessins, il parlait de t’en commander sans façon une demi-douzaine. Je lui en ai fait honte et nous sommes convenus qu’il les paierait quand il en prendrait. Et là-dessus, mon bon ami, pas de faiblesse! Un homme qui vient de gagner plus de 50,000 francs par ses spéculations d’argent et gui n’en dépense pas plus que lui, est bien en état de soutenir les arts...
Donne-moi donc quelques détails sur cette Toscane. Les hommes sont-ils beaux, y vit-on à bon marché, y aurait-on facilement un atelier et les loyers sont-ils chers ? Y a-t-il une académie où l’on puisse dessiner le nu, ou bien y a-t-il des peintres qui aient un atelier et des élèves? Tout cela sont des questions un peu en l’air ; mais enfin sait-on ce qui peut arriver, si mon ami avait quelque certitude de rester encore quelque temps à Florence, si de mon côté je parvenais à arranger mes affaires?
... Tu me demandes, je crois, dans ta lettre si le tableau que je fais n’est pas le Sacré-Cœur . Tu ne te trompes pas, ce l’est. Ma chienne de fièvre m’empêche de le finir. Voilà pourtant bien longtemps qu’il traîne.
... Voilà le printemps qui revient. Comme tout doit fleurir et s’embellir dans vos parages! Hélas! voici
bientôt venir le temps de nos expéditions de l’an passé, Saint -Germain, les Carrières, Asnières, Mme Dommage et les histoires le long du chemin ! Rendez-moi donc tout cela. Je suis seul, triste, ennuyé, dégoûté. Le printemps est sans fleurs pour moi, la feuille qui point me laisse insensible.
Ce tableau « assez considérable, » dont parle Delacroix dans cette lettre, est le Dante et Virgile conduits par ^Phlégias, qui figura en effet au Salon de 1822 et fut pour lui l’occasion du plus brillant succès. Il est exposé actuellement dans les musées du Louvre.