‹ Lettres de Eugène DelacroixChapitre 22 sur 86 · A MAINTENON · texte numérisé non relu

A MAINTENON

Le mardi 11 octobre 1823.

... Je t’écris, mon bon ami, de la rue Jacob, où je suis installé. Nous avons vu partir samedi le bon Thalès (1), chose qui m’a affligé et dont je ressentirai ainsi que toi le vide.

... Ce que tu me proposes pour M. d’Ayen me convient infiniment.

Tu n’as oublié qu’une chose, c’était de régler cela avec lui, d’après ce que c’est et d’après ce qui te viendra à la tête. Je souscris à tout, puisque l’essentiel là-dedans est que cela me fournisse l’occasion de te voir. N’ayant aucune idée de la dimension, du degré de travail qu’il y faut, il est, tu le sens, absolument impossible de rien baser. Mais je te répète que je

(1) Thalès-Fielding, l’aquarelliste anglais.

1823. — A M. FÉLIX GUILLEMARDET. 93

m’en charge. Si une fausse délicatesse pour moi ou un embarras peut-être bien naturel entre les deux parties, t’empêchaient absolument de décider cela toi-même, tiens toujours pour dit que j’irai et que sur les lieux nous arrangerons cela ensemble. Ecris-moi à quelle époque ton duc n’y sera plus, et alors je tâcherai de régler mon séjour là-dessus. Il faudrait m’écrire aussi ce dont il faut que je me munisse : les toiles, etc., de quelle grandeur?

Je nourris Je projet d’aller en Angleterre l’année prochaine voir le bon Thalès. J’ai des projets de travail immenses pour cet hiver. Je ne ferais pas mal de t’aller voir avant qu’ils ne soient tout à fait déclarés...

A FÉLIX GUILLEMARDET

Valmont, 20 octobre 1822.

... Piron t’a-t-il parlé du journal 1 zTemps (1) qui doit paraître à cette heure, et dans lequel on m’avait engagé à travailler? Je m’en suis excusé, ce qui est

(1) Ce journal demeura à l’état de projet.

fort simple, et pour toutes sortes de raisons; mais j’ai offert les amis de moi : ce sont toi et Pîron. Je voudrais bien que vous vous encourageassiez mutuellement à essayer un peu de. cette carrière...

Rappelle-toi que c’est à moi la Saint- Sylvestre cette année.

(Sans date, vers 1823.)

... Je suis fâché de ne t’avoir pas vu, mon petit ami. Mais du moins fais-moi le plaisir de m’en dédommager en venant demain travailler avec moi. J’aurai modèle depuis 7 heures du matin, rue de Sèvres, n° 11. Tu diras au portier que tu vas chez le jeune homme qui travaille à l’atelier de M. Monvoisin (1). J’avais tâché de déterminer Félix à venir nous tenir compagnie demain. Mais il m’a dit que le régime dotal l’emporterait sur le fessier de Mlle Rose pour cette fois.

(1) Delacroix demeurait alors rue de la Planche, n° 22.

Le timbre de la poste nous précise la date « 27 mai 1825. » En tête de^sa lettre, Delacroix a mis : « à Pierret et Guillemardet . Ceci est pour deux; » et après : « Mon adresse est 14, Charles Street , Middlesex Hospital. » A cette époque, Charles Street était dans un quartier habité surtout par les peintres et les sculpteurs. Le mouvement actuel, qui pousse ceux-ci vers Bayswater et Kensington, ne date guère que de 1850.

Londres, dimanche.

Mon cher enfant, je suis depuis deux ou trois jours dans cette grande ville et je n’ai guère eu le temps de l’écrire parce que je suis fatigué du voyage qui a, du reste, été très-heureux. Le courrier est une façon de voyager que je trouve fort agréable et j’avais affaire à un assez bon diable qui a eu pour moi toutes les sortes de complaisances. Je suis arrivé à Calais à 10 heures 1/2 du soir; parti le lendemain jeudi à 10 heures 1/2, et à Douvres à midi 1/2 ou une heure, fort ballotté dans la traversée, mais point malade, ce qui m’a fait beaucoup de plaisir. J’avais cependant compté là-dessus pour me guérir de mon rhume; c’était un petit vomitif forcé qui m’en eût débarrassé. Mais je l’ai encore quoique moins fort. J’ai eu à Douvres le temps de monter sur les falaises dont Copley Fielding a fait une belle aquarelle que tu te

rappelles, et de voir le château qui domine la mer. Nos premiers pas en Angleterre ne m’ont point charmé. J’étais d’une impatience extrême d’entrer dans ce port ; à peine ai-je été débarqué que je ne me suis pas senti beaucoup de goût pour tout ce que je voyais, et celte impression dure encore. Surtout en arrivant à Londres mon idée constante était que je me trouverais bien malheureux d’être obligé d’y rester éternellement. Je suis pourtant d’un naturel assez cosmopolite. Mais je ne doute pas que ce que j’ai trouvé de choquant ne vienne de mon manque d’habitude des usages. Tout naturellement je comparais tout ce que je voyais à la France et je vous aimais bien mieux. C’était une hostilité véritable. J’ai trouvé dans la voiture de Douvres à Londres un vieux Français d’assez de mérite, et nous jouissions à dire du mal de 1-’ Angleterre devant un gros goddam d’Anglais qui, à la vérité, n’entendait pas un mot de ce que nous disions, d’abord faute de savoir le français, ensuite à cause de deux bouteilles de vin de Porto qu’il avait jugé à propos de prendre avant son départ de Douvres pour se consoler de l’ennui de la route. Ce qui le rendait d’une gaieté folle quand il ne ronflait pas.

L’immensité de cette ville ne se conçoit pas. Les ponts sur la rivière sont à perte de vue les uns des autres. Ce qui m’a le plus choqué, c’est l’absence de tout ce que nous appelons architecture. Préjugé ou

non, cela me déplaît. Et puis ils ont une rue de Waterloo qui est un tas de palais d’Opéra à la suite l’un de l’autre, terminée par un édifice au haut duquel est un clocher comme cela, exactement (1). C’est horrible.

Mais les belles boutiques ! le luxe extrême ! Le soleil est encore d’une nature particulière. C’est continuellement un jour d’éclipse. J’ai déjà vu beaucoup en peu de temps. J’ai été hier avec six jeunes gens, dont étaient les Fielding, à Richmond, par la Tamise. Nous avons fait pour y aller six lieues et plus en deux heures, et de même en revenant, dans un bateau à six rames qui mérite à lui seul qu’on fasse le voyagepour le voir. Figure-toi un violon d’amateur: tout ce qu’il y a de plus délicat en construction, en grâce, en vitesse, enfin inimaginable. C’est ce que j’ai vu de plus étonnant jusqu’ici dans ce pays. Je ne peux assez te dire combien c’est admirable. J’avais l’honneur de tenir le gouvernail. Les bords de la Tamise sont charmants. J’ai retrouvé tous les paysages qui viennent à chaque instant sous la main de Soulier.

J’ai vu la pièce de X Invasion en Russie de Napoléon. C’est fort drôle. Ils ont fort bien imité le principal personnage, qui commence tous ses discours à ses braves soldats en criant gentlemen ! Mais ces

(1) Ici, dans l’original, un petit croqueton, quelque chose se terminant en canule.

pauvres soldats, qu’ils sont amusants ! Les uniformes sont pleins de bêtises très-drôles. C’est à un théâtre comme Franconi où il y a des chevaux. Ils sont trèsforts dans ces exercices.

Fielding m’a retenu un logement fort bien qui ne me revient guère qu’à 40 francs par mois, ce qui est très-bon marché, n’est-ce pas ? On dit à tort que goddam est le fond de la langue. C’est one schelling, sir. Ce qui veut dire un scJielling, monsieur . C’est ce qui se trouve au bout de toutes les phrases. Je ne parle pas précisément de la conversation qu’on tient dans le palais du roi, car je n’ai pas encore été à portée d’en entendre de cette espèce.

J’ai vu la galerie de M. West, pour un schelling, bien entendu. Il y a beaucoup de choses à en dire, comme pour tout; nous en causerons. Je vous embrasse tous deux. J’écrirai, je pense, à Édouard ce soir pour le prier de venir s’il est possible...

Votre ami,

Eug. Delacroix.

Londres, ce 6 juin 1825.

Je suis enfin dans ce pays qui est presque tien et où je regrette beaucoup de ne pas t’avoir auprès de moi. Il est impossible d’être mieux accueilli et avec une politesse plus noble que par les personnes auxquelles je me suis trouvé recommandé. Cette ville est superbe et fort différente de la nôtre en beaucoup de points. Mais, en définitive, cela revient toujours au même, et je crois à présent n’avoir pas changé de place. Je me suis cruellement ennuyé pendant les premiers jours ; j’ai été sur le point de repartir sans cérémonie. Cela vient de ce que je ne faisais que voir de côtés et d’autres sans autre fruit que me fatiguer. Depuis que je me suis mis à travailler, je me plais ici. Je suis très-flâneur, à la vérité, mais pas badaud de la manière que je vais dire : je me soucie peu de voir à Londres une foule de choses fort curieuses, sans doute, mais qui ne sont pas de ma compétence ; et il y en a tant de cette espèce que je n’ai jamais désiré voir à Paris, que je ne veux pas commencer ici. Je te dirai même que toutes ces gale-

ries éternelles de tableaux se ressemblent furieusement et qui en connaît une sait les autres.

L’aspect premier de leur peinture ne m’a pas fait plaisir. Je m’y fais à présent. Je ne m’étonne pas de l’impression défavorable qu’en rapportent ceux qui n’ont pas là-dessus les idées que nous avons. L’imitation des vieux maîtres a ses inconvénients comme toutes choses.

Il se forme une société de grands personnages qui, sous la protection du gouvernement, encourage les grands tableaux. Je crains dans cette mesure la perte de l’école anglaise. Ils ont des peintres admirables dans les proportions moyennes. L’envie de briller davantage les ôtera de la route qu’ils suivent. Ils feront de grands tableaux qui ne seront plus à la portée des particuliers. Cette société a acheté une grande croûte deM. Hilton, moyennant 25,000 francs. C’est une réminiscence maladroite de tout ce que les maîtres ont fait. En revanche, il y a des peintures de genre très-belles. J’ai été chezM. Wilkie, et je ne l’apprécie que depuis ce moment. Ses tableaux achevés m’avaient déplu, et dans le fait ses ébauches et ses esquisses sont au-dessus de tous les éloges. Comme tous les peintres de tous les âges et de tous les pays, il gâte régulièrement ce qu’il fait de beau. Mais il y a à se contenter dans cette contre-épreuve de ses belles choses.

Les chevaux, les voitures, les trottoirs, les parcs,

la Tamise, les bateaux de la Tamise, les bords de la Tamise, Richmond et Greenwich, tout cela demanderait des volumes de lettres et nous en parlerons à loisir. Ce pays-ci convenait tout à fait à ton talent. L’Italie a mis le désordre dans ta boutique. Je retrouve continuellement ces ciels, ces rivages, tous les effets qui reviennent constamment sous ton pinceau.

Fielding est le meilleur enfant possible. Gowpley (1) est un homme qu’on ne voit pas et peu dans ma nature. Le soleil n’est pas la partie la plus brillante de l’Angleterre. Je n’ai pas pu encore me guérir d’un rhume que j’ai apporté de France, à cause des froids qui reviennent continuellement.

E. Delacroix.

14, Charles street, Middlesex Hospital.

Tu diras à Mme de Ron que les Françaises n’ont pas d’égales pour la grâce.

De 1820 à 1830, il y eut dans l’art anglais une tendance extraordinaire vers cette exagération doctrinale et artili-

(1) Le frère de Thalès Fielding.

cielle que l’on appelle « le grand style. » On produisit surtout de grandes toiles. Le peintre Haydon, dans ses Mémoires, explique ingénument les causes et les phases de cette maladie qui sévit particulièrement dans les Académies. Les vastes toiles du peintre Hilton n’atteindraient peut-être pas aujourd’hui le prix qu’elles ont coûté vierges.

J.-B. PIERRET, ESQRE*

(Timbrée, 18 juin 1825.)

J’écris à Soulier. Tu lui enverras la feuille cijointe et tu la liras auparavant : c’est toujours une partie de ce que m’inspire ce pays-ci. Tu ne m’écris pas et tu attends sans doute que des amis de Londres fassent oublier ceux de Paris. Tu veux que je me détache de toi et que tout concoure à me retenir dans ce climat. Mais non : malgré ton oubli, j’aime mieux notre pays, et loin de chercher à affecter de la conformité avec les façons anglaises, je me plais à me faire voir tout français. Les Anglais ne sont pas chez eux ce qu’ils sont chez les autres, et tous les hommes

sont les mêmes. Ils sont bien plus prévenants, bien plus empressés à savoir votre opinion sur leur pays, et par revanche je me sens un peu ce qu’ils sont chez nous : fort disposé à relever la France et à leurs dépens, ce que nous ne faisons jamais vis-à-vis d’eux quand nous sommes dans nos foyers.

... As- tu prié la portière de mettre du poivre dans les habits et selles turcs? Fais mettre des barres de bois à la table pour les chevaux.

... J’ai vu chez Wilkie une esquisse de « Knox le puritain prêchant devant Marie Stuart. » Je ne peux t’exprimer combien c’est beau, mais je crains qu’il ne la gâte; c’est une manie fatale.

J’ai vu ici une pièce de Faust qui est la plus diabolique qu’on puisse imaginer. Le Méphistophélès est un chef-d’œuvre de caricature et d’intelligence. C’est le Faust de Goethe, mais arrangé : le principal est conservé. Ils en ont fait un opéra mêlé de comique et de tout ce qu’il y a de plus noir. On voit la scène de l’église avec le chant du prêtre et l’orgue dans le lointain. L’effet ne peut aller plus loin sur le théâtre. J’ai vu le Freischutz, sur deux théâtres différents, avec de la musique qu’on a supprimée à Paris. Il y a des choses fort singulières dans la scène de la fonte des balles. Ils entendent mieux que nous l’effet dans le théâtre, et leurs décorations, qui ne sont pas exécutées avec autant de soin, font mieux ressortir les personnages. Ils ont des actrices d’une beauté divine

qui valent mieux souvent que le spectacle. Elles ont des voix charmantes et des tournures qui ne sont que dans ce pays-ci.

Adieu, cher ami, bien des choses à tous nos amis, à Leblond et autres. Si tu vois M. Rivière, pour qui tu sais que nous avons tous deux beaucoup d’amitié, dis-lui mille choses de ma part et que sesjugemçnts sur ce pays-ci sont bien justes pour moi; que je suis entièrement d’avis que nous valons ces insulaires et même mieux en bien des choses.

C’est bien évidemment à Londres que Delacroix conçut le projet d’illustrer le Faust. De rapides croquis, faits au théâtre d’après le Méphisto, couvraient des pages dans ces albums qu’il avait conservés jusqu’à sa mort.

Londres, 27 juin.

Mon cher ami,

Je profite du départ de M. Enfantin (1), qui est ici depuis un mois, pour t’envoyer quelques nouvelles

(1) Enfantin le paysagiste.

d’ici. Plus j’y reste, et plus je voudrais y rester. Il fait un beau temps rare pour Londres. Beaucoup de gens m’ont plaint de ne pas assister aux fêtes du couronnement, mais je crois que ma présence n’y aurait ajoute aucun charme. J’ai reçu une lettre de toi et une d’Edouard qui s’annonce toujours pour prochainement. Je calcule qu’il doit arriver maintenant. La politesse anglaise est extrême pour les étrangers chez eux, et je n’ai qu’à m’en louer. Les échantillons de Français qu’ils ont chez eux ne sont pas pour donner une haute idée du caractère national. Il y a une foule de gens d’une existence douteuse qui se réfugient ici. Les banqueroutiers, les faussaires de Paris, se rencontrent dans les hôtels de Londres.

J’ai vu Richard ///, joué par Kean, qui est un très-grand acteur, quoi qu’en dise l’ami Duponchel qui l’appelle le Philippe de V Angleterre (1). Je ne saurais être de son avis. Young ne- me plaît pas autant. Je l’ai vu dans plusieurs pièces, entre autres dans la Tempête , qu’on a remise à la scène. On a changé le commencement de Richard .- au lieu de la mort de Clarence, ils ont mis la mort de Henri YI, qui est aussi de Shakespeare, mais dans la deuxième partie d 'Henri VI . Richard, qui n’est encore que Gloster (sic) , vient dans sa prison et l’assassine à

(1) Philippe était un célèbre acteur de mélodrame.

coups d’épée. Ce moment a été terriblement rendu par Kean, ainsi que mille autres dont je ne manquerai pas de te rebattre les oreilles. J’ai vu aussi Othello par lui. Les expressions d’admiration manquent pour le génie de Shakespeare qui a inventé Othello et Iago. Je suis obligé, à mon grand regret, de manquer une représentation demain où Young doit jouer le rôle d’Iago avec Kean dans Othello. Quoique à des théâtres différents, ils se réunissent pour un bénéfice. Je pense voir aussi Hamlet. M. Elmore est on ne peut plus .aimable pour moi. Je me suis mis depuis peu de temps à travailler chez lui.

... J’espère que vous avez eu l’esprit de donner à Édouard ce paquet de lettres. Il faut bien que je sois amplement dédommagé de l’avoir attendu si longtemps. J’ai rencontré Mayer qui gagne de l’argent beaucoup avec des portraits. Il a infiniment regretté de n’avoir pas su que Duponchel était à Londres. Il est pour moi la boussole de la mode comme on peut penser : malheureusement, dans ce pays-ci on ne va pas loin avec peu d’argent.

On a pendu plusieurs fois depuis que je suis ici; mais je n’ai pas été tenté de l’aller voir. Au reste, comme c’est le lundi et le vendredi de chaque semaine, si la fantaisie en reprend tu vois qu’il est commode de se la passer. — Je ne sais pas si je t’ai parlé de la peur que j’ai que les vers ne se mettent

dans ces habits turcs ou tapis, etc., qui sont à l'atelier...

Londres, le 1er août 1825.

Mon bon ami, je profite du départ d’un monsieur pour t’écrire quelques mots. Je pars demain pour un petit voyage de quelques jours, moitié par la Tamise, moitié par mer. C’est sur le yacht d’un ami de M. Elmore. Je suis fou de la marine, et j’irai peut-être sous peu dans le Cornwall avec Isabey Eugène qui est ici et fort bon garçon. Ce serait un voyage, d’une quinzaine sur les plus sauvages côtes d’Angleterre, ce qui pourrait par la suite être pour moi d’un avantage à compenser les dépenses qu’il m’occasionnerait dans ce moment. Je reviendrais ensuite à Londres où je n’aurais plus grand’chose à faire et d’où je ne tarderai pas à revenir parmi tous les amis dont je n’ai pas cessé de m’occuper dans mon imagination pendant un seul jour depuis que je les ai quittés , et dont l’éloignement m’est plus sensible encore dans

ce triste pays. Il y a décidément quelque chose de triste et de roide dans tout, ici, qui ne cadre pas avec tout ce qui est France. La propreté des maisons et de quelques rues est compensée par la saleté des autres. Les femmes sont toutes mal tenues avec des bas sales et des souliers mal faits. Ce qui me frappe le plus , c’est une mesquinerie générale qui fait qu’on se croit dans un pays de gens plus petits et plus rétrécis que chez nous. Je commence à croire qu’on y est, s’il est possible, plus commère et plus ganache : chose que je n’aurais jamais pu imaginer avant de venir ici. Je ne regarde pas tout cela en économiste et en mathématicien. Sous ce rapport ils ont toutes sortes de beaux côtés que je leur laisse. Ensuite toutes ces impressions doivent naturellement m’être particulières. Je me figure que l’abandon de l’Italie irait mieux à mon esprit que la netteté de l’Angleterre. Il faut convenir que c’est un coup d’œil délicieux que ces belles campagnes verdoyantes et les bords de la Tamise qui sont Un jardin anglais continuel ; mais cela a l’air de joujoux. Ce n’est pas assez nature. Je ne sais par quel caprice la nature a fait naître Shakespeare dans ce pays-ci. C’est lui assurément qui est le père de leurs arts, et on est tout surpris du désordre méthodique qu’ils y portent.

J’ai été chez Lawrence avec quelqu’un qui était assez recommandé auprès de lui pour qu’il fût pour

nous d’une grande complaisance. C’est la fleur de la politesse et un véritable peintre de grands seigneurs. Je te le décrirai amplement. J’ai vu chez lui de trèsbeaux dessins de grands maîtres et des peintures de lui, ébauches, dessins même, admirables. On n’a jamais fait les yeux, des femmes surtout, comme Lawrence, et ces bouches entr’ouvertes d’un charme parfait. Il est inimitable.

Je ne sais si je t’ai dit que j’avais vu Kean dans Shylock du Marchand, de Venise. C’est admirable et nous en causerons. Je suis inconsolable d’avoir manqué Hamlet par Young. Maintenant les grands théâtres sont fermés, et d’ailleurs il fait très-chaud.

Je me mêle d’aller à cheval. M. Elmore, qui a pour moi toutes les bontés imaginables, est mon maître d’équitation. J’ai de grandes dispositions. Je me suis donné les airs de manquer trois ou quatre fois de me casser le cou. Mais tout cela forme le caractère.

Je romps des lances pour la France contre tous les Anglais possibles. Il y a dans le sang de ce peuple quelque chose de sauvage et de féroce qui perce horriblement dans la canaille, qui est hideuse. Ensuite c’est un fameux gouvernement. La liberté ici n’est pas un vain mot. L’orgueil de leurs nobles et la distinction des rangs sont poussés à un point qui me choque infiniment; mais il en résulte de bonnes choses. — Adieu, grand bon enfant. Si je meurs dans ma tournée dans les tempêtes , je ne mourrai pas

Anglais, mais très-Français et ton ami qui s’honore de l’être. Je m’étais senti une velléité de retourner en France par la Bretagne, et d’aller voir le frère de Félix, mais je ne crois pas que ce soit possible. Si tu peux retrouver le paquet de gumwater (gommegutte) que Fielding m’avait envoyé dans le temps, tu me ferais bien plaisir d’en donner une bonne partie à M. Auguste (1) qui en manque totalement. Vous me répondrez à l’adresse suivante : M. Eug . Delacroix al M. A. Elmore , 5, John Street , Edgeware road.

Comme je me propose de rapporter à Leblond différentes curiosités que je pourrai rencontrer, suivant ses intentions, pour éviter que cela soit déballé et visité à Calais, je prendrai le parti de faire une caisse des objets de ce genre et de la faire plomber à mon débarquement pour être envoyée à la douane de Paris, à l’adresse de M. Leblond. Communique ceci à Leblond, et qu’il te dise s’il y a

(1) Ce « M. Auguste » — c’est ainsi que le désignaient toujours ses contemporains — avait obtenu le second grand prix de sculpture et était parti pour Rome en même temps que Ingres. Il devint un riche dilettante, qui mettait ses collections d’armes et de costumes orientaux à la disposition des artistes romantiques. 11 signala le premier à Géricault et à Delacroix l’intérêt capital des marbres du Parthénon, « recueillis » par lord Elgin et exhibés à Londres.

M. Ernest Chesneau a consacré à M. Auguste quelques pages dans son livre, intéressant et sûr, Peintres et staiuaires romantiques.

quelque chose de mieux à faire, et quel nom important il faut que je lui donne comme attaché à l’administration des douanes. Gela pourra éviter jusqu’à l’apparence des difficultés. J’ai appris de ses fredaines par Edmond, qui n’a pu cependant me donner des nouvelles bien précises de Mme B***, notre amie commune, la providence des gens qui n’ont pas le bonheur d’avoir des épouses légitimes. Tu me diras comment se porte Henry. Tu le chargeras de me rappeler à mon oncle et à ma tante Riesner. M. Louis Schwiter, à qui je prends la liberté de me rappeler hindly , sera assez bon pour me faire savoir par ton moyen, et en l’informant de la délicieuse MlleSophia, dans laquelle des Princes Street habite la nymphe pour laquelle j’ai un anneau. Il y a à Londres une douzaine de Princes Street , et Londres est fort grand. On ajoute ordinairement au nom de la rue celui du square ou de l’endroit remarquable le plus voisin, comme, par exemple : Chartes Street, Mid dlesex Hospital, etc. Il faudrait ici de fameuses leçons de bon genre, et il faut avouer que certains hommes y sont très-bien. Mais je suis brouillé avec les femmes. A l’exception des pièces de Shakespeare, je n’ai rien vu sur leur théâtre qui ne fût des imitations plus ou moins maladroites de ce qu’on a en France. J’ai vu un BarUer de Séville et un Mariage de Figaro , qui sont précieux dans le genre ridicule. Leur musique est atroce. Leurs aveugles même ont

moins de sentiment encore que les nôtres pour la partie instrumentale, tant violon que clarinette et flageolet. Il n’y a pas au théâtre d’air si sentimental qu’on n’y fourre de la trompette. Quand John Bull du haut de son paradis ne les entend pas, il croit que ce n’est pas de la musique et que les musiciens dorment.

N’y a-t-il rien de décidé au sujet de mes délicieuses productions dont M. Laffitte paraissait avoir envie? La partie finances deviendra sous peu un objet de réflexions sérieuses.

Londres, 12 août.

Je reçois une lettre de toi, mon cher ami, et je suis surpris que vous n’ayez pas eu de mes nouvelles. J’avais écrit à toi et à je ne sais plus qui par un Français qui retournait à Paris. Je pense que vous avez ma lettre ou qu’elle est dans la poche du monsieur. Je me rappelle que je te priais entre autres choses de voir s’il serait possible de retrouver un petit paquet de gumwater (gomme) que Fielding m’avait envoyé dans le temps, si tu t’en souviens, et

de le donner, au moins en bonne partie, à M. Auguste, rue des Martyrs, n° 11. — Je reviens depuis trois jours d’un voyage fort agréable en Essex, où j’ai été par mer dans le navire d’un noble Anglais qui y possède un château où j’ai passé quelques jours. Comme le temps était contraire pour retourner à Londres, nous avons fait plusieurs excursions par quelques mauvais temps, qui m’ont fait voir la mer un peu méchante. Du reste, l’ Angleterre me semble peu amusante. Il n’y aurait qu’un motif bien puissant, comme, par exemple, d’y faire des affaires, qui pût m’y retenir. J’ai vu seulement dans mon séjour la possibilité de travailler fructueusement un jour dans ce pays regorgeant d’or. — Je serai à Paris vers la fin du mois. J’ai trouvé ta lettre hier en rentrant rongé de mélancolie. Elle m’a fait un plaisir infini aussi bien que celle de Leblond, que je te prie de remercier beaucoup. Vos lettres sont si agréables pour moi ! Vous n’avez rien quitté de vos habitudes, et une personne de moins ne fait jamais une différence aussi sensible que lorsqu’on quitte tout à la fois. Quoi qu’il en soit, les voyages sont une bonne chose. Ils vous donnent des émotions nouvelles. Ils nous font juger par nous-mêmes des autres pays et retrouver le nôtre avec plaisir. J’entrevois la possibilité par la suite d’un établissement dans ce pays, mais ce n’est pas sans appréhension. Il faudrait bien des guinées pour en faire digérer la monotonie,

ou y faire assez d’amis véritables pour y trouver le temps court. Encore regretterait-on toujours les autres qu’on a laissés derrière soi et qui sont les premiers en date.

... A propos, je me rappelle que tu m’as dit que tu apprenais l’anglais. Je m’en réjouis. Je compte te demander quelques leçons à mon retour, si tu as déjà fait tous les progrès que je suppose. Je suis si horriblement paresseux que je n’ai aucunement travaillé l’anglais et que je n’ai pas fait tous les progrès que je devais raisonnablement espérer, après trois mois environ de séjour. Au reste, comme il arrive toujours, je quitte le pays juste au moment où j’allais parler avec quelque facilité. Tous les Français qui sont ici disent que cela vient tout à coup après quelque mois. — Les théâtres sont presque tous fermés. Tout le monde est à la campagne. On ne rencontre plus un équipage dans les rues. Ceux qui restent à Londres (j’entends les personnes distinguées) se gardent bien de se montrer ou habitent le derrière de leur maison. Il serait de la dernière indécence d’être à la ville pendant cette saison... Il n’y a plus guère que l’opéra anglais, et la musique est une des choses dont l’industrie et les machines ne sauraient donner le sentiment. Adieu, mon bon ami, je me rappelle à ta mère et à toute ta famille.

E. Delacroix.

L’impression que la peinture et certains artistes anglais firent sur Delacroix fut profonde. La Mort de 'Sardanapale, exposée au Salon de 1827, en contient les preuves maniestes. Dans une lettre à W. Burger, et dans une autre lettre à Th. Sylvestre, que l’on rencontrera plus loin, Delacroix a témoigné que les sentiments de sa jeunesse ne s'étaient point modifiés chez lui avec le temps.

A BELFOR

Ce 31 janvier.

Tu te figures donc que je te boude, monsieur le paysan. Est-ce que Pierret ne t’a pas parlé de ma paresse insupportable à moi-même et aux autres? Croirais-tu que depuis mon retour d’Angleterre j’ai reçu deux lettres de mon bon frère qui sont pleines de la plus tendre amitié? Ajoute à cela que j’avais moi-même le plus grand besoin de lui exprimer les sentiments de plaisir que j’ai éprouvés quand j’ai appris que, malgré sa cuisse en compote, il s’était jeté à l’eau dans son village pour retirer deux dadais qui se noyaient.

... Je travaille un peu plus que quand tu me con-

naissais. J’ai eu quelque temps Bonnington dans mon atelier. J’ai bien regretté que tu n’y sois pas. Il y a terriblement à gagner dans la société de ce luron-là, et je te jure que je m’en suis bien trouvé...

Cette lettre était presque entièrement écrite au crayon. Delacroix, qui travaillait beaucoup alors et passait ses soirées dans la compagnie « de Leblond, Auguste et autres, » dit à la fin : « c’est une chose singulière que d’avoir perdu l’habitude d’écrire (avec une plume). »

10 mars 1826.

Cher ami, demain en allant à ton bureau, mets dans ta poche mes petits crayons. Tu me les apporteras en venant me prendre pour aller au Musée. Aie bon courage, cher, pousse ton sillon comme nous poussons tous le nôtre. Les Dieux font aide aux cœurs qui luttent contre le sort.

Adieu et à demain.

Eug.

21 avril 1826.

... Noos allons avoir une exposition au profit des Grecs. Cela accoutumera le public à payer pour voir de la peinture. Je finis un Marino Faliero , tableau assez considérable qui sera, je pense, à cette exposition pour les Grecs dont je te parlais. Nous avions espéré former une société de peintres à l’instar de celle de Londres. J’ai fait venir les laws and régulations\ par le moyen de Fielding. (Le reste en anglais.) Mais je crains que les Français n’aient pas la persévérance nécessaire pour une telle entreprise, parce qu’un peintre ne consentira jamais à perdre un quart d’heure par semaine pour s’occuper du bien général de la société... Si vous étiez ici, je vous dirais combien je suis malheureux du traître abandon d’une Desdémone, que je n’assassinerais cependant pas dans son oreiller, comme le fait si élégamment M. Kean, dans le More de Venise.

13 décembre 4 826.

... J’ai vuGranet, qui m’a parlé de toi en homme qui t’a apprécié ; il me charge de l’excuser auprès de toi de ne pas t’avoir répondu... Granet fait aussi des vœux pour te voir tout à fait livré à toi-même.

Malgré la date, il s’agit du Salon de 1827, qui s’était ouvert le 4 novembre. La Mort de Sardanapale , le « Massacre n° 2, » auquel il fait allusion et qui fut pour Delacroix un désastre, ne figure que dans le deuxième supplément du livret.

6 février 1828.

... J’ai effectivement fini mon Massacre n° 2. Mais j’ai eu à subir les tribulations assez nombreuses de

MM. les très-ânes membres du Jury. J’en aurai long à te dire sur ce chapitre.

Je continue ma lettre à deux jours d’intervalle. C’est ce matin qu’on a rouvert le Salon. Ma croûte est placée le mieux du monde. De sorte que, succès ou non succès, ce sera à moi qu’il faudra m’en prendre. J’ai éprouvé en arrivant là devant un effet abominable, et je ne souhaite pas que l’excellent public ait mes yeux pour juger mon chef-d’œuvre. C’est malheureux que je tombe à t’écrire un jour où je suis aussi vexé. Mais ce sera pour toi la peine de m’avoir écrit si peu de choses.

Quel exécrable métier que de faire consister son bonheur dans des choses de pur amour-propre l Voilà six mois de travail qui aboutissent à me faire passer la plus foutue des journées. Du reste, je suis habitué à ces choses-là, et ne t’alarme pas trop pour l’amour de moi. C’est peut-être, c’est probablement comme toutes les autres fois où le premier aspect de ma sacrée peinture accrochée à côté de celle des autres me jugule entièrement. Cela me fait l’effet d’une première représentation où tout le monde sifflerait.

Je suis déménagé. Je t’écris de la rue de Choiseul, 15, quartier très-fashionable et beaucoup trop pour un gueux de mon espèce qui est sur la voie pour aller à l’hôpital. A propos, je ne suis plus si

maigre. Mais si les affaires se gâtent, adieu les roses de mon teint ! Adieu ; souhaite-moi plutôt une bonne place dans quelque mine. Pour moi, j’ai bien celle d’un homme embêté ce soir.

Il mars 1828.

... Je ne fais pas encore grand’chose. Je suis ennuyé de tout ce Salon. Ils finiront par me persuader que j’ai fait un véritable fiasco. Cependant je n’en suis pas tout à fait convaincu. Les uns disent que c’est une chute complète ; que la Mort de Sardana- joale est celle des romantiques, puisque romantiques il y a ; les autres, comme ça, que je suis inganno , mais qu’ils aimeraient mieux se tromper ainsi que d’avoir raison comme mille autres qui ont raison si on veut et qui sont damnables au nom de l’âme et de l’imagination. Donc, je dis que ce sont tous des imbéciles, que ce tableau a des qualités et des défauts, et que s’il y a des choses que je désirerais mieux, il y en a pas mal d’autres que je m’estime heureux d’avoir faites et que je leur souhaite. Le

Globe i c’est-à-dire M. Yitet, dit que quand un soldat imprudent tire sur ses amis comme sur ses ennemis, il faut le mettre hors les rangs. Il engage ce*qu’il appelle la jeune École à renoncer à toute alliance avec une perfide dépendance. Tant il y a que ceux qui me volent et vivent de ma substance crieraient haro plus fort que les autres. Tout cela fait pitié et ne mérite pas qu'on s’y arrête un moment qu’en ce que cela va droit à compromettre les intérêts tout matériels, c’est-à-dire the cash (l’argent).

Tu sauras que mon tableau de Marino Faliero est à British Gallery et que les journaux anglais en ont fait des éloges magnifiques.

... Mme de Mirbel est excellente pour moi et me pousse. Pousse aussi, mon cher bon, pousse-toi, poussons-nous et tâchons d’avoir, avant de tordre l’œil, un peu de pain et d’indépendance dans ce bas monde. Une petite bibliothèque, quelques bons vins et quelques bonnes choses encore. Le reste, comme dit mon ancien ami Sardanapale, ne vaut pas un

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Samedi 28 avril 1828.

... Tu me crois donc un homme bien répandu. Loin de là. Les quelques soirées où je vais par habitude m’ennuyer et me désennuyer finissent au total par me fatiguer physiquement à l’excès. Le plus souvent je suis accaparé par quelque jobard qui me parle peinture à tort et à travers, pensant que j’emporte de sa conversation et de sa capacité une haute idée. De femmes, ça ne m’en procure pas. Je suis trop pâle et trop maigre. La grande occupation de mon existence, celle qui tient en suspens et en échec les hautes et puissantes facultés que la nature m’a accordées, au dire de quelques bonnes gens, c’est... d’arriver à payer mon terme tous les trois mois et de vivoter mesquinement. Je suis tenté de m’appliquer la parabole de Jésus-Christ, qui dit que son royaume n’est pas de ce monde. J’ai un rare génie qui ne va pas jusqu’à me faire vivre paisiblement comme un commis. L’esprit est le dernier des éléments qui conduise à faire fortune ; cela sans figure, sans exagération. L’imagination, quand pour comble de malheur ce don fatal accompagne le

reste, consomme la ruine, achève de flétrir, de briser dans tous les sens l’âme infortunée. L’amour de la gloire, passion menteuse, feu follet ridicule, qui conduit toujours droit au gouffre de tristesse et de vanité ! Je ne parle pas de l’amour qui a les peines les plus cuisantes, mais qui a réellement quelques instants rafraîchissants. Si j’ai des enfants, je demanderai au ciel qu’ils soient bêtes et qu’ils aient du bon sens.

De travaux et d’encouragements je n’en dois attendre aucun. Les plus favorables pour moi s’accordent à me considérer comme un fou intéressant, mais qu’il serait dangereux d’encourager dans ses écarts et dans sa bizarrerie. J’ai eu dernièrement une petite discussion avec le Sosthène (1). La substance est que je n’ai rien à attendre de ce côté tant que je ne changerai pas de route. Le ciel m’a fait la grâce de conserver mon sang-froid pendant ce colloque, où cet imbécile, qui n’a ni sens commun, ni aplomb d’aucun genre, n’en avait plus du tout. C’est aujourd’hui même à deux heures que les distributions de grâces et d’honneurs auront lieu au Musée. J’interromps ceci pour t’en parler.

(1) Le vicomte Sosthène dp La Rochefoucauld, directeur des Beaux-Arts.

Dimanche matin.

Je t’achève ce bout de lettre. Je t’en écrirai plus long une autre fois. J’ai été hier à cette séance. Comme je m’y attendais, le tableau n’est pas acheté, et point de commandes pour le futur. La mystification a été plus loin encore dans la lecture qu’on a faite des travaux exécutés précédemment pour le conseil d’État. On n’a fait mention ni de mon nom ni de ce que j’avais fait (1). Ce qui démontre qu’il faut me retourner d’autre façon. Au reste, je n’en meurs pas et la bête n’est pas encore crevée...

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