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LUI

Vieilles filles

A la campagne, les préjugés persistent, indéracinables, et l'un d'eux, c'est qu'une fille de vingt-cinq ans, est une vieille fille! Aussi à partir de vingt et un ans, les jeunes filles comptent les années, les mois et les jours qui les séparent du terrible anniversaire, et je connais des mariages hâtifs et malheureux qui n'eurent pas d'autre cause que l'approche de cette date fatidique.

Combien de vies de femmes ont été assombries et éteintes par ce ridicule préjugé ! "Vieille fille!" Ce mot provoque tant de dédains, surtout à la campagne, que même la "vieille fille" de vingt-huit ans (!) porte en elle comme le sentiment d'une déchéance féminine: elle est celle qui n'a pas su plaire, celle que l'amour a oubliée: on le dit tant autour d'elles, on le croit si bien qu'elle finit par le croire elle-même, et ce n'est pas l'âge qui

la fait "vieille fille", c'est sa propre tristesse et l'isolement qu'on lui impose.

Le mot vous surprend et cependant il est vrai: elle est tenue à l'écart par les jeunes filles qui ne l'invitent jamais à leurs parties de plaisir; les "dames" ne l'admettent pas davantage dans leur intimité, et peu à peu, la voilà solitaire et délaissée sans l'avoir désiré: elle a été mise de côté par tous, excepte peut-être par ceux qui peuvent profiter de sa complaisance, et la conscience de son inutilité commence à crier en elle. Parfois, elle essaie de l'étouffer sous d'humbles sacrifices et elle se dépense en dévouements obscurs payés d'ingratitude.

Le plus souvent, la pauvre méconnue se renferme dans le mépris affecté des joies que la vie lui a refusées, et ceux qui l'entourent chantent à l'unisson qu'elle est envieuse et amère quand elle n'est que blessée, la pauvre! On dit: c'est une égoïste, et pourtant, c'est du bien qu'elle ne peut faire qu'elle souffre tant qu'elle en dépérit.

Mais que l'amour vienne à passer, qu'un brave cœur d'homme s'avise de la bêtise de ceux qui ont ignoré cette âme de femme tendre et meurtrie, et voilà que la vie terne se colore, et le cœur en s'épanouissant fait resplendir la figure. Est-ce bien ,1a "vieille fille" qui est devenue cette femme à qui on reconnaît maintenant le droit d'être jeune, jolie et heureuse?

Célibataire, c'était une nullité; mariée elle fera, au village, si elle le veut, la pluie et le beau temps? Y a-t-il au monde rien de plus stupide que ce préjugé et comprenez-vous que des gens sensés le partagent et en fassent souffrir les victimes sans se douter de leur cruauté et de leur inintelligence?

Dieu merci, on a fait justice de cette fausse conception dans les villes, et ce n'est pas dans la vingtaine qu'une femme est appelée une vieille fille, et surtout qu'elle est traitée comme telle.

Si elles sont nombreuses, les jeunes filles, qui, passé vingt-cinq ans, hésitent à se marier, c'est justement parce que leur vie est si agréable qu'elles redoutent le sacrifice d'une liberté et d'une indépendance qui leur sont chères. La fille de trente ans, surtout si elle est cultivée, exige beaucoup plus qu'elle n'eût demandé dans sa première jeunesse. Ses années d'illusions sont passées, elle a moins confiance dans les hommes qu'elle a appris à connaître et les misères conjugales lui font un peu peur. Rien de plus curieux que de faire la comparaison entre les vies si diffé rentes des célibataires de la ville et celles de la campagne, et ces dernières puiseront peutêtre dans mes observations le courage de relever la tête, de lutter pour conserver les privilèges et les droits qu'on leur enlève prématurément en obéissant à un préjugé idiot.

Manquer sa vie

Si l'Idéal moral me semble être de "remplir sa vie", la plus douloureuse des impuissances n'est-elle pas de "manquer sa vie?"

Manquer sa vie, c'est-à-dire laisser blanches des pages où l'on aurait pu écrire des poèmes de beauté, laisser froid un cœur qui aurait pu aimer, laisser vide une vie que aurait pu être remplie de générosité et de dévouement. Et pourtant la pauvre âme qui a peut-être passé près du Bonheur sans le voir était, comme d'autres, capable de bien; elle avait en elle des ressources qui restent inemployées et qui eussent pu lui donner une belle vie sous le soleil du Bon Dieu.

Que lui est-il arrivé? Elle erre au hasard, dépaysée dans sa propre existence, ne trouvant nulle part la joie et la paix qui ne manquent pas à ceux qui sont dans leur voie, même si cette voie a ses calvaires.

Elle n'a pas su se connaître elle-même, ni comprendre le sens profondément sérieux de la Vie, et elle s'est jetée dans l'irréparable; ou bien, elle flotte indécise entre des résolutions qu'elle ne prend jamais, malheureuse, inquiète, imputant son mal à tous ceux qui l'entourent, se croyant la victime, quand cependant, elle est bien l'auteur de sa vie médiocre.

Et celle qui a tenu le Bonheur dans ses mains, et qui avec l'insouciance de l'enfant brisant un jouet, l'a détruit par sa faute?

Un homme lui avait donné son cœur et sa vie; en échange, elle lui avait donné son cœur et sa vie. Elle a repris son cœur pour le prêter à d'autres; elle a dédaigné le cœur de son mari et désolé leurs deux vies. Ne remplissant pas ses engagements, elle a fait faillite; une faillite morale plus douloureuse que toutes les autres: et le Malheur impitoyable réclame tout d'elle, lui arrache tout ce qui rendait sa vie supportable. Oui! sa vie est bien manquée et par sa faute!

Je me souviens d'avoir lu un poème norvégien qui m'avait profondément impressionnée. Le héros, vagabond capricieux et fantasque qui a erré par le monde sans s'attacher à une tâche, se trouve dans une forêt de son pays natal, je crois. "Alors autour de lui tout s'anime, tout parle... il entend des voix et ces voix ressemblent étrangement à celles du remords.

Et les fleurs fanées disent: nous sommes les joies que tu n'as pas cueillies. Et les feuilles qui tombent murmurent: Nous sommes les pensées que tu n'as pas eues. Et le bois mort crie: Nous sommes le travail que tu as dédaigné.

Et les oiseaux chantent: nous sommes les tendresses que tu n'as pas comprises, les reconnaissances que tu n'a pas offertes. Il est accablé par le reproche des choses qui auraient pu être, des œuvres qui auraient dû être et qui n'ont pas été!"

Pour échapper à cette cruauté des cho-

ses, la première condition n'est-elle pas de bien se rendre compte de sa vocation: c'està-dire, de comprendre où et comment l'on fera mieux son Devoir.

Combien d'âmes, pour l'avoir ignoré, meurent comme la graine égarée parmi les cailloux... sans avoir même germé.

Les timides

A côté des gens qui se vantent, qui se donnent pour ce qu'ils ne sont pas, qui font de belles phrases pour exalter la noblesse et la délicatesse de leurs sentiments, illustrés d'ailleurs par les actes les plus mesquins, il y a des êtres timides, moralement recroquevillés, qui se défendent d'être sensibles et aimants; ils affectent de la froideur quand l'émotion les fait trembler, et ils s'immobilisent dans une inaction prudente en résistant à l'impulsion qui les porterait à se dépenser pour les autres.

Us sont comme les plantes poussées dans les caves: leurs tiges blanches et molles sont à peine vivantes, parce qu'elles ont vécu dans l'obscurité: ces âmes dont je parle ont vécu aussi sans soleil: elles n'ont pas rencontré, dans leurs familles ou en dehors, la sympathie qui les eût rendues vigoureuses en leur donnant l'assurance et le courage nécessaires pour être bon, car il en faut.

Les personnes molles et trop timides peu-

vent avoir en réserve des trésors de bonté, mais elles ne savent pas l'exercer: leur vie se passe entre le désir de faire du bien aux autres et le regret de ne l'avoir pas osé.

C'est Maeterlinck qui nous dit de ne pas laisser la Bonté vivre en nous comme une prisonnière à qui l'on défend d'approcher des barreaux de sa prison. La comparaison est saisissante; elle nous permet d'apercevoir, en une vision rapide, tant d'êtres qui refoulent leur sensibilité, et cachent, comme si elle était laide, la Bonté repoussée au fond d'euxmêmes.

Cette timidité de ce qui est meilleur en nous est une infirmité morale dont les parents sont très trouvent responsables. Ils n'ont pas su créer dans les âmes qui leur étaient confiées la confiance qui s'élance, la pitié qui pleure, la bienfaisance qui veut soulager, la simple complaisance qui est heureuse de se gêner pour rendre service. D'un mot sec, d'un geste brusque, ils ont repoussé l'offre timide, l'avance discrète ou la caresse tremblante, et sans souci de blesser la petite âme transie, ils n'ont pensé qu'à eux, à leurs soucis, à leur difficulté! Ils se sont répandus en plaintes si amères sur la dureté de leur vie, que les enfants ont cru que leurs parents leur reprochaient d'exister, et leur cœur s'est replié, rapetissé et quelquefois durci.

Ils sont sortis de la famille ayant perdu confiance en eux-mêmes, habitués à se défendre à coups d'égoïsme contre l'égoïsme

ambiant. Seront-ils donc toujours des solitaires, et des faibles parce qu'ils ont peur d'être bons? Peut-être ne comprennent-ils pas la raison de leur malheur, et qu'en y réfléchissant ils découvriraient que la bonté appelle la bonté comme l'amour appelle l'amour. S'ils savaient surmonter leur réserve, donner la liberté à leur "âme enchaînée", ils iraient, les mains tendues, vers tous ceux qui les attendent depuis si longtemps et qu'ils ont désappointés. . . et après, tout leur paraîtrait clair et facile; leur âme au lieu de se traîner en gémissant serait portée et soulevée par son propre élan qu'aucun lien ne retiendrait.

Les séparés

11 faut croire que l'on me suppose de la sagesse, puisque si souvent on me consulte au sujet des complications qui surgissent à tous les tournants des vies de femmes.

Si cette confiance me flatte et m'honore, la responsabilité dont elle me charge m'effraie bien un peu, et devant certains points d'interrogation, je me dis qu'une question est plus facilement posée que résolue.

Je sympathise avec ceux qui cherchent toujours à comprendre et à savoir les "pourquoi" de toutes choses, mais c'est une disposition qui nuit au repos de l'âme, et il m'ar-

rive d'envier la quiétude de la bonne et confortable grosse dame dont le principal souci se borne à faire "bien manger son monde". Trois des dernières communications reçues expriment la même curiosité en des termes qui se nuancent à la tournure d'esprit des questionneuses.

Posée en boutade rieuse par la petite personne gaie, tristement par la délicate que la vie meurtrit, tragiquement par celle que la souffrance affole, la question, dans toute sa simplicité apparente, est celle-ci: Pourquoi, entre des personnes qui s'aiment réellement et qui se veulent du bien, y a-t-il des barrières morales infranchissables qu'aucune bonne volonté ne peut démolir? Tout au plus, aux très bons jours, est-il donné aux séparés de s'apercevoir par-dessus le mur et au prix d'une gymnastique spirituelle qui ne peut durer longtemps ! — Cette impossibilité de se comprendre se révèle dans les silences qui glacent, dans les réponses "à côté", dans les interprétations qui blessent; on a beau faire d'un côté et de l'autre, l'entente rapide et spontanée est impossible, et le danger des explications décourage souvent de les tenter. "A quoi bon? se dit-on, il ne peut comprendre! elle ne peut savoir, c'est inutile!"

Et l'on se tait, ou l'on parle froidement quand il faudrait convaincre et persuader, et l'on échoue misérablement.

Ces "séparés" sont des éternels étrangers! Ils ne nous connaissent pas comme nous

sommes, mais comme nous nous faisons pour eux, à cause de leur éloignement deviné et senti si douloureusement.

Qu'y a-t-il à faire? Rien. Quand vous n'avez pas appris l'hébreu, vous ne vous étonnez pas de ne pas comprendre ces Juifs qui causent près de vous? Eh bien, cette âme et la vôtre parlent chacune une langue inconnue à l'autre... et vous ne pourriez même l'apprendre! Résignez-vous, soyez douce à l'autre" qui souffre comme vous, et n'essayez pas des rapprochements impossibles. Surtout, n'en voulez jamais à ceux qui ne sont pas plus coupables que vous "de ce qui est", en dehors de leur volonté.

Le refuge

En ces courtes journées de novembre, l'ombre, en s'appesantissant sur la ville, semble en chasser la joie et faire sortir toute sa lassitude et toute sa misère! On va dans la nuit, accablée soi-même de la fatigue de ces pauvres gens qui se bousculent aux coins des rues et les grappes humaines accrochées aux tramways nous font soupirer: "Jamais, jamais on ne réussira à transporter chez eux tous ces travailleurs qui n'en peuvent plus!"

Elle paraît si dure la vie de ces pauvres

êtres dont la journée, commencée avant le lever du soleil, se continue dans les fabriques, les ateliers, les magasins pour se terminer dans cette bousculade affolée de six heures.

Hier soir, j'étais haletante de les voir tant courir! Notre-Dame, à deux pas, m'ouvrait la sérénité de son abri, je m'y réfugiai.

Un parfum d'encens flottait encore dans l'air; à la clarté diffuse des lumières isolées qui piquaient l'obscurité de petites étoiles, on apercevait les groupes dispersés dans la vaste nef, et dans le silence recueilli, on percevait le bruit des pas amortis, et comme un murmure de prières, de glissement de chapelet, de soupirs, et, tout près de moi, je distinguai des sanglots.

Si près, que je saisis la silhouette de la jeune femme élégante dont le bruissement soyeux avait attiré mon attention dès son entrée.

Elle pleurait désespérément, comme on pleure devant l'irréparable. Elle n'était pas en noir, mais n'y a-t-il pas des morts plus tristes que celles qui nous revêtent de deuil?

Et je pensais, remplie de pitié, que parmi les affairés et les fatigués que je plaignais tout à l'heure, plusieurs peut-être avaient jeté un regard d'envie sur cette jolie femme riche, qui passait légère à travers leurs groupes pressés. Dans un instant elle sortirait d'ici, la tête haute, cachant sous un masque serein le chagrin refoulé dans les

profondeurs de son âme. Car il lui faut parader, tenir son rang, jouer la comédie du bonheur, et sa vie est probablement plus compliquée et plus difficile que celle de la petite employée qui s'est exclamée : "Estelle chanceuse, celle-là!"

Et dans l'église, de plus en plus déserte, je restai longtemps, triste de tant de douleurs coudoyées, mais singulièrement illuminée de la conviction que tout est bien ainsi, et que toutes les vies seront endurables aussi longtemps que nous jetterons nos angoisses et nos désespoirs aux pieds de Dieu qui les attend et qui veut que nos âmes ne puissent être profondes et belles, qu'à la condition d'être creusées par les larmes et transformées par le travail et la souffrance.

Retour de théâtre

Comme elle est divertissante et fine cette comédie de "La Mégère apprivoisée", que la violence systématique de son mari réduit à une obéissance si aplatie.

Je m'en suis franchement amusée, en me disant que les méthodes shakespeariennes, impossibles à employer de nos jours, avaient du bon. Jamais il ne nous sera donné de voir une mégère devenir aussi suave, nous sommes trop civilisés! J'ai eu la simplicité d'exprimer cette opinion devant d'autres femmes,

et je fus écrasée sous le poids de leurs protestations indignées: "Cette pièce leur gâte tout le grand auteur! Il pose en héros un grossier et brutal personnage, il avilit la femme et prétend établir que l'homme a le droit de la traiter en esclave, et patati et patata!"

Quand elles n'eurent plus le souffle, j'eus mon tour. Entre femmes, on a toujours son tour; s'il nous est refusé, nous parlons toutes ensemble, c'est une des manières d'avoir son tour, et elle vaut les autres! J'ai eu beau jeu à défendre contre ces avocates de la dignité féminine, ce grand Shakespeare dont l'œuvre presque entière est la glorification des vertus féminines. A une époque, où, surtout en Angleterre, la femme était considérée comme une inférieure et traitée comme telle, Shakespeare l'a élevée à un idéal qui demeure l'Idéal. Beauté, pureté, courage, tendresse, générosité, il a célébré toutes ces vertus fémines et les a immortalisées dans ses héroïnes auxquelles le temps n'enlève rien de leur charme, de leur noblesse et de leur éternelle jeunesse. Dans la femme, le poète a vu la chercheuses des idées élevées, des sentiments délicats et désintéressés, des pensées nécessaires au bonheur; il a vu l'esprit et l'âme féminines idéalisées et il leur a accordé une influence bienfaisante et toute puissante.

Je ne vois pas pourquoi les femmes lui en voudraient d'avoir créé "une" mégère et son dompteur, — celui-ci recueille toute leur hai

ne! — quand elles lui doivent également toutes ces héroïnes gracieuses, pures, aimantes, courageuses, qui seront éternellement admirables. Les mégères sont de très vilaines exceptions, et si celle de Shakespeare fut un peu malmenée, n'oublions ni l'époque où la dureté était générale, ni surtout les bons résultats obtenus!

Le fond des âmes

En ce temps de l'Avent, la parole évangélique est distribuée dans toutes les églises et les prédicateurs rivalisent de zèle pour répandre la vérité et tirer les âmes en haut.

Mais pour tirer en haut les pauvres âmes terrestres, il faut de bonnes cordes solides, et de l'adresse afin de ne pas les heurter aux obstacles, et certains sauveteurs voient avec stupeur, au bout de leurs ficelles, les âmes menues s'agiter, se débattre dans le vide et retomber à leurs vanités, leurs petits plaisirs, et leurs gros péchés.

C'est que le démon est un fin compère : au lieu de détourner la troupe de ses bonnes petites amies d'aller entendre les sermons de l'Avant, il fait, des sermons d'Avent, de belles occasions de travailler poui son compte. Il met en avant des raisons de mode, de snobisme, de vanité et il va même jusqu'à choisir l'église pour y faire rencontrer des gens qui feraient beaucoup mieux

de ne pas se voir! Il enlaidit et déforme l'intention, puis il pirouette en disant: "Va à l'église tant que tu voudras: tu m'y sers parfaitement."

Ah! nos intentions! Le fin fond du ressort qui nous fait agir, comme il faut descendre loin en nous, parfois, pour le voir clairement. Nous sommes si habituées à nous mentir, à nous payer de monnaie de singe.

Oh! Pas vous, madame, dont les yeux indignés me font sourire. Mettons que vous êtes l'exception... mais toutes les autres et moi.

Nous biaisons, nous subtilisons, nous jouons au plus fin avec nos obligations et notre devoir, et quand nous sommes forcées par l'évidence d'admettre nos torts, nous trouvons toujours quelqu'un qui en est la cause et qui est bien plus coupable que nous!

Sommes-nous donc incapables de sincérité et de droiture? Non, certes! Mais comme nous devons nous défier de tous les petits esprits de ruse, de dissimulation, d'hypocrisie qui nous guettent à tous les tournants, qui nous accompagnent en nous entourant de leurs fantasmagories! Pour peu que nous nous laissions guider par eux, nous perdons la notion juste de ce que nous sommes et de la route que nous suivons.

Si je généralise ainsi au risque de vous scandaliser un peu, c'est que je sais que si la femme sincère avec les autres est moins

rare que ne le disent nos détracteurs, la femme sincère avec elle-même est presque introuvable.

Nous avons un talent merveilleux et déplorable pour enguirlander nos faiblesses, voiler nos lâchetés, excuser nos petitesses, mettre nos responsabilités sur le dos des autres, faire toutes les sottises imaginables et crier comme les enfants: "Ce n'est pas m;i faute, je ne l'ai "pas fait exprès."

Aussi, quand les femmes vont entendre les sermons, c'est trop souvent pour les appliquer à leurs amies, et à la sortie de l'église. je me figure parfois les voir secouer leurs plumes et laisser tomber dédaigneusement: "Dieu merci! tout ceci ne me regarde pas, moi!"

Le démon adore ces belles pharisiennes!

Mes Noëh

La ronde des mois a ramené Noël, le Noël d'aujourd'hui où chacun met un peu des Noëls passés: il semble que pour en revoir les lumières et les ombres, il soit nécessaire d'être dans une intimité qui rende le recueillement possible, et je bénis la solitude de ce soir qui n'est pas de l'isolement, puisque dans le salon voisin on est à faire la parure de l'arbre de Noël. De grands enfants, frères, cousins et cousines, préparent la surprise des petits, et

autour du sapin vert, ils sont redevenus gamins et ils font un grand vacarme joyeux.

Une légère entorse me dispense d'aider aux préparatifs: étendue sur le divan, au creux d'un coussin, je regarde le feu et à force de chercher des formes fantastiques dans la flamme dansante, il me semble que je m'endors.

Le foyer s'est agrandi: il est maintenant largement ouvert sur un ciel étoile qui s'incline en pente jusqu'aux bûches qui crépitent, et voilà que sur cette glissoire étrange des anges mystérieux descendent; ils approchent et je les reconnais. Ce sont mes Noëls, tous les Noëls de ma vie qui glissent sur le chemin bleu, touchent du pied les fagots et passent devant moi légers et insaisissables. Je les reconnais tous: les premiers, tout petits, en robes de nuit très longues, où leurs pieds roses s'embarrassent: les yeux extasiés, les boucles emmêlées, ils tiennent dans leurs bras frêles des hochets d'argent, des boules qui brillent, des bébés gris en caoutchouc, des poupées roses aux cheveux d'étoupe.

Les jouets se transforment à mesure que grandissent les anges: ils sont maintenant chargés de balles multicolores, de volants emplumés, de raquettes, de livres coloriés, de maisons, de poupées, de ménages complets.

Ils défilent par rang de taille, comme les bébés anglais dans les albums de Christmas.

Leur procession est lente et ininterrompue.

Ils semblent sortir du feu et disparaissent dans l'ombre. . . derrière le piano, je crois. . .

Les voilà devenus plus longs, plus maigres, un peu gauches, avec la timidité de l'âge ingrat, et ils emportent les détestables cadeaux utiles: plumiers, cartables, patiences géographiques, abrégés de sciences à l'usage des enfants. Ils sont un peu tristes: leur cœur capricieux et froissé paraît dans leurs yeux chercheurs.

Et voici les Noëls charmants de la jeunesse: ils sont fins, sveltes, rieurs et rêveurs: ils portent des fleurs, des écrins, des perles satinées, des dentelles fragiles, des fourrures blanches; ils marchent environnés de musique et de chimères, ils ne touchent la terre que du fin bout du pied, leurs ailes frémissent et voudraient s'ouvrir très grandes: vers les anges de ma jeunesse, je tends les mains pour les retenir, mais ils s'évanouissent dans le noir et d'autres Noëls leur succèdent. Quelques-uns ont des yeux de saintes en prières; ils glissent avec un parfum doux d'encens; d'autres, fleuris, parés, semblent revenir de la danse. Quelques-uns ont les mains vides, d'autres portent un flambeau allumé, d'autres encore, un sablier gris où le temps coule... coule... il y en a plusieurs dont les voiles sont tout noirs, et qui pleurent...

Ils ont tous passé, et celui de cette année n'est pas venu

Inquiète, je lève la tête: sur le chemin bleu il pleut des étoiles, mais aucun ange n'est vi-

sible. N'y aurait-il donc plus de Noëls pour moi?

Un appel joyeux m'éveille: "O la paresseuse! Elle dort! L'arbre est splendide... viens voir!'" et tout bas: "Tu sais, il y a trois petits paquets pour toi!"

Le rêve est effacé, et il y aura encore des Noëls pour FADETTE.

La bonté vivante

"J'ai vu disparaître la vieille année: elle s'était faite si jolie sous sa parure de frimas, si douce et si émue, que de toutes les forces de mon être j'ai voulu la retenir; inexorable, elle a glissé dans le passé, en emportant de mon cœur, de ma vie, tant de choses précieuses qu'il me semble être au seuil de la nouvelle année avec des mains vides, sans but, désemparée, détachée, désintéressée de tout, comme une étrangère dans un pays qui lui déplaît."

Je relève seulement ces lignes de la petite lettre bleue reçue dans l'agitation d'un départ; mais je l'ai lue à tête reposée dans le train qui ne voulait plus arriver, et où il faisait si froid, que je comprenais toutes les lassitudes et tous les découragements. Oui, ma petite amie, il y a des heures où l'on se sent les mains vides, le cœur vide et la tête

vide; des heures où tous les efforts semblent trop pénibles quand on entrevoit les résultats probables, des heures où le cher passé vous tire en arrière, vous force à le regarder, et vous détourne du présent, de la tâche quotidienne, du devoir qui vous attend.

Car, vous pouvez bien me dire que vous n'avez pas de but, que personne n'a besoin de vous, que vous vous sentez si inutile que cela vous décourage: vous croyez que tout cela est vrai, mais vous vous trompez; vous ne savez pas voir et vous n'avez pas encore compris qu'il n'y a pas d'êtres qui ne soient au monde pour un but bien déterminé. Notre mission est modeste parfois, notre ambition et aussi notre bonne volonté nous porteraient à faire des actions importantes et qui comptent, et nous dédaignons trop le petit programme discret qui nous est assigné.

"Si j'avais un mari, des enfants, une maison à diriger, je saurais que je suis bonne à quelque chose!..." Soyez bonne autrement; aidez votre amie à soigner son bébé malade; elle ne peut sortir, faites ses commissions: ce vieux parent s'ennuie, allez lui lire ses journaux tous les jours.

Et la misère de cet hiver! Y avez-vous pensé! Croyez-vous que cela ne vous occuperait pas d'essayer d'aider quelques pauvres?

Dans votre maisons luxueuse et chaude, vous vous plaignez d'être inutile, et il y a

près de vous des êtres humains qui ont froid et qui ont faim!

Tous, ma petite amie, nous avons des heures de faiblesse où notre égoïsme voudrait ne penser qu'à soi: faisons-le taire et occupons-nous des autres, c'est le grand remède de toutes les maladies morales, toutes les tristesses, les déceptions et les regrets.

Maeterlinck appelle "bonté morte" celle qui n'est faite que du passé: ayons la bonté vivante qui "transforme en beauté les petites choses qu'elle touche."

Simple réponse

"Veuillez me dire, madame Fadette, quelle femme, selon vous, convient au savant, à l'artiste, à l'écrivain, et plus simplement à tout homme instruit?"

Ceci est le résumé d'une très jolie lettre d'un lecteur-ami inconnu qui me fait l'honneur de me demander mon opinion.

Tout d'abord, mettons de côté la femme savante, la femme supérieure, celle qui serait capable de partager les travaux de son mari, et susceptible, par conséquent, de nuire à son prestige. Il ne doit pas risquer d'avoir une rivale à son foyer. Colette Yver, dans "Les dames du Palais", analyse très finement ce sentiment de jalousie d'abord insconscient,

qui grandit, se développe et domine, enfin, au point de séparer le mari de la femme, le premier étant jaloux des succès d'avocat de la seconde. Dans notre pays, une rivalité de cette nature ne saurait se produire, — et pour cause, — mais n'y a-t-il pas des artistes, peintres ou musiciens, n'y a-t-il pas des professeurs, qui veulent être les seuls flambeaux qui brillent au foyer? c'est de l'égoïsme masculin, c'est un sentiment mesquin, c'est tout ce que vous voulez, mais puisque ça existe, il faut en tenir compte et vous défier, 0 hommes supérieurs, des femmes supérieures!

Devrez-vous, alors, vous contenter d'une bonne ménagère? L'exemple de quelques illustres parmi vous semble vous le conseiller... mais leur expérience vaut d'être étudiée avant que vous vous décidiez à vous choisir une femme dont le plus grand talent soit de surveiller le rôti et de repriser les chaussettes.

Une bonne servante est fort utile... dans la cuisine! Mais l'homme supérieur ne vivant pas seulement de potage, je doute fort qu'il se contente longtemps du bonheur qu'il trouvera dans un intérieur où il ne saura à qui parler sa langue.

Et que je dise en passant comme je les plains, celles que leurs grands hommes appellent des "bonnes femmes!" D'ailleurs, je suis tentée de plaindre aussi les grands hommes eux-mêmes s'ils souffrent de leur choix étrange... et de les mépriser s'ils sont heu-

reux de ce qu'ils reçoivent et de ce qu'ils donnent.

Mon humble opinion, c'est que l'homme d'étude doit choisir pour compagne une femme assez sage pour diriger sa maison, assez sérieuse pour bien élever ses enfants, assez intelligente et instruite pour s'intéresser à ses travaux et à ce qui se passe dans le monde de l'esprit, assez fine et charmante pour savoir le reposer de ses fatigues en embellissant sa vie.

Quand l'homme supérieur aura découvert cette perle, qu'il s'en fasse aimer et après l'avoir épousée qu'il "continue" à s'en faire aimer... c'est ce que peu d'hommes savent réaliser. Ils s'imaginent, quand ils sont mariés, avoir conquis pour toujours l'amour dévoué d'une femme trop heureuse de leur sacrifier ses goûts, ses petites habitudes, sa chère indépendance... et ils laissent nonchalamment s'éteindre le grand amour qu'il eût fallu au contraire alimenter pour qu'il communiquât à leur femme, la force d'être la femme idéale qu'ils ont rêvée.

Messieurs, la cause de l'échec des bonnes volontés féminines est souvent votre étrange prétention d'être aimés même si vous êtes indifférents, exigeants, et désagréables.

Trop d'hommes croient avoir rempli tous leurs devoirs, quand ils ont assuré l'existence de leur femme et satisfait sa vanité: ils ne s'occupent ni de son esprit ni de son cœur; absorbés par leurs affaires, ils oublient de l'v

l'associer à leur vie, et ils ne songent pas que son esprit et son cœur vont manquer de santé et de force, qu'ils deviennent, par le fait même, ouverts à toutes les tentations, et Dieu sait que les tentations et les tentateurs se trouvent toujours sur la route d'une jeune femme qui commence à moins aimer un mari qui la traite en quantité négligeable!

Ils ne connaissent ni l'un ni l'autre l'intimité réconfortante qui met tout en commun, les peines et les joies: leurs vies parallèles ne se fondent pas, et leur commune sécurité, faite de fatuité, d'insouciance et d'indifférence n'est trop souvent qu'une illusion. Quand elle se dissipe, l'un ou l'autre ou l'un et l'autre cherchent loin du foyer le bonheur qu'ils n'y trouvèrent pas: c'est l'histoire de tant de drames intimes, et l'expérience des victimes ne semblent pas servir de leçon à ceux qui les suivent.

Les hommes supérieurs ont encore plus que les autres l'illusion que leur femme n'aurait jamais le mauvais goût de leur préférer un homme... ordinaire. Ils oublient qu'une femme a surtout besoin d'être aimée et que l'amour comme le feu a besoin d'être surveillé et attisé pour durer.

Table des matières

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