VI PREFACE
que semaine sa prose enchanteresse, à l'abri du pseudonymat, appartient à la lignée des modestes et ce n'est pas là sa moindre originalité. Etonnerai-je le lecteur en disant que cette obscurité voulue et recherchée fait un peu le secret de sa constante réussite?
"Le ciel n'est plus le ciel, quand il n'a plus
[d'étoiles." Au contraire en va-t-il de notre Fadette. C'est dans la paix de l'ombre, loin, très loin du scintillement de sa gloire littéraire, que l'écrivain parait se sentir véritablement luimême. C'est au coeur d'une^villa mystérieuse, fréquemment visitée, même en hiver, qu'il nous adresse la plupart de ses lettres. Et cela lui permet de faire de la vie, de livrer son âme sans souci de pose à adopter, de rôle à assumer, de personnes à ménager. Ne songeant alors qu'à produire son rêve intérieur et sa philosophie, (je puis risquer le mot) peu lui importe la matière ou le point de départ: il suffira d'un propos villageois, d'une sentence remémorée de ses amis les psychologues, d'un vieux conte de fée reproduit et condensé en douze lignes, d'un fugitif aspect de la nature, d'imperceptibles nuances dans la couleur et le parfum des jours, pour qu'il parte à l'instant vers les hauteurs et nous emporte au vol de sa méditation. En vérité, pourquoi lui tenir rigueur de se dérober sans cesse et de voiler obstinément son nom et son visage, puis-
PREFACE vn
que nous avons ainsi sa personnalité toute vive emprisonnée dans les phrases?
La modestie chez Fadette me parait s'allier à une autre vertu réputée aube de siècle et pompeusement louée par les écrivains modernes : la bonté. Elle date de plus loin! Mais il est possible que l'homme d'aujourd'hui, reconnaissant enfin l'inutilité ou les bas motifs de tant de luttes fratricides, se soit subitement résolu à plus de bienveillance envers son semblable. Ce serait la première fois que le monde eût profité de la formidable expérience des âges. En tout cas, la bonté est une vertu nécessaire au moraliste. Et si Von observe chez Fadette la connaissance minutieuse des différentes classes sociales, jointe à une perception très aiguë de nos travers de race, il convient d'ajouter que son grand coeur atténue les effets de sa clairvoyante ironie. Que de choses elle a su dire dans cette page féminine du Devoir où tout le monde, à tour de rôle, se sent atteint, mais où personne ne se croit visé! Ce moraliste possède en propre une façon de parler et une façon de se taire véritablement apostoliques. Il accompagne un instant le coupable sur la route des réflexions sages, puis bientôt se retire; le coupable, aiguillé de la sorte, continue seul l'âpre chemin: et parvenu au terme, il peut savourer secrètement sa honte. Voilà, je pense, une grande leçon offerte aux sempiternels censeurs dont la maladroite insis-
VKi PREFACE
tance n'éveille les bons désirs que pour les étouffer l'instant d'après. 0 Fadette! Allez toujours, versez, versez sans cesse votre douceur sur nos plaies, car nous n'avons rien à attendre de ces coeurs durcis, contournés, repliés et distillant l'aniertume comme les coquillages de l'océan.
Un certain nombre de lecteurs sont d'avis que l'écrivain du Devoir possède un cerveau d'homme et un coeur de femme. Cela n'avance guère le problème de son identification . . . , mais peut nous aider à caractériser son style où se révèle, en effet, un salutaire mélange de poésie et de raison, d'intuition et d'analyse. Tous s'accordent à vanter l'abondance et la netteté de ce style tributaire de tous les genres, admirablement diversifié suivant le thème entrepris, mais toujours conforme aux exigences de la lettre. Tel jeudi, l'auteur nous offre un poème, tel autre, une anecdote, plus tard, une épigramme et la semaine suivante, il nous arrive avec un plan de tragédie. Mais sans cesse l'aimable épistolier nous parle et se raconte. Chacun de ces morceaux ressemble à un jardinet de campagne exigu, plantureux, sarclé, ratissé et de toutes parts bien clos. Un sage y trouverait néanmoins sa subsistance, car le suc et la vertu de l'étendue voisine y pénètrent et le vaste ciel y verse tous ses rayons!
Le principal tort du recueil, à mon avis, c'est d'être le résidu d'un choix auquel pré-
PREl^^ACE IX
sida la main impitoyable de l'auteur. Je veux bien croire que tout ne fut point d'égale venue dans sa correspondance hebdomadaire. Mais il avait une si drôle façon de le dire et de s'en affliger, en boudant l'inspiration, que le précieux déchet pourra peut-être nous manquer. En tout cas, ce lé^ ger défaut, uni aux autres imperfections de l'ouvrage, est infiniment plus excusable que les lacunes de cette préface. Que voulezvous? Pauvre tâcheron mécanique, habile tout an plus à capter les attitudes et emprisonner le regard, j'aurais dû refuser jusqu'au bout cette incursion périlleuse à travers les replis de la pensée et de l'âme et les nuances de beauté littéraire. Je me suis laissé vaincre, et je m'en accuse.
Le photographe.
Feuilles mortes
Il y a du bonheur épars dans la douceur de l'air:; les feuilles d'or pleuvent, c'est la fin de la saison, mais rien n'est triste dans la lumière voilée, et nous aimons à aller par les chemins où les passants sont rares et où l'on garde pour soi, sans l'éparpiller, la joie de cette beauté resplendissante qui se meurt.
Je vous dirai une de mes petites faiblesses parmi toutes les grandes moins louables que je ne vous dirai pas. C'est une pitié tendre pour les feuilles encore si jolies et si fraîches que le vent jette sous nos pas; je les relève et j'ea apporte des paquets à la maison.
Hier soir, j'en avais une collection étendue sur la table : sous le large abat-jour, elles semblaient de fines mosaïques incrustées dans le chêne brillant.
J'en cherchai inutilement deux semblables.
Le bon Dieu les a faites toutes différentes, comme nos âmes dont quelques-unes sont ardentes comme les feuilles empourprées de l'érable, d'autres lumineuses comme les feuilles d'or de l'orme, il y en a des grises comme celles des chênes, des blanches comme celles des trembles, des vivantes comme les feuilles vertes que la gelée a épargnées.
Toutes différentes et si ressemblantes, pourtant, que lorsqu'on parle de nous en disant
"les femmes", chacune se sent atteinte par la louange ou la critique, et les plus dissemblables s'unissent pour sourire ou protester, avec une arrière-pensée qu'on a pourtant dit bien vrai !
C'est que rien n'est moins simple qu'une âme de femme. Dieu tout seul n'y avait mis que de la Beauté, mais lorsque le Diable, sur l'invite de notre pauvre grand'mère Eve, y voulut mettre la main, les contradictions, les complications, les subtilités surgirent, au grand plaisir du Malin qui voyait où mènent les chemins de brouillard-
"Bonne affaire! se disait-il, j'ai donné des vices aux hommes, des faiblesses aux femmes et beaucoup de jolis voiles pour les leur cacher, ça ira bien !"
Mais il y a un bon moyen d'attraper ce Grand attrapeur ! C'est de n'avoir jamais peur de tirer au clair les affaires qui ne sont pas claires. C'est d'aller au fond des petits problèmes qu'on préférerait ne pas résoudre. C'est de faire une lumière impitoyable sur les choses imprécises de son âme : ses intentions, ses désirs, ses tristesses, ses affections. C'est de savoir toujours où aboutiront nos démarches, nos gestes, nos initiatives. Enfin, c'est de ne rien confier au hasard et de ne s'aveugler sur aucune de nos arrière-pensées : elles sont souvent nos pensées directrices.
Et tous ces beaux conseils à propos des feuilles !
Oui, des feuilles dont le froissement doux accompagne ma plume qui court comme le vent d'aujourd'hui, légère, un peu ' pressée, confiante et heureuse, car je sens qu'entre les âmes de mes lectrices et la mienne, se tendent des liens, à peine visibles encore, fragiles comme des fils de la Vierge, mais aussi délicats et aussi charmants.
La grande question
Ils étaient trois dans mon petit salon, la chambre était pleine de la fumée bleue de leurs cigarettes dans laquelle flottaient pêlemêle des paradoxes et des pensées philosophiques, et à la longue on distinguait mal les uns des autres. C'était l'éternelle histoire : on posait le problème autour duquel s'agitent les hommes et les femmes, et qui ne peut être résolu que par l'entente raisonnable et la sympathie vraie d'êtres humains qui désirent s'accorder. Ces messieurs affirmaient modestement leur supériorité sur nous, ils dénonçaient l'absurdité des revendications féminines, etc.
Moi, je me taisais. Cela vous étonne ?
Fadette est sage à ses heures : elle a compris depuis longtemps qu'il est inutile de courir dans un cercle pour revenir au point de départ sans avoir avancé.
Quand ils eurent épuisé leur verve, étalé
leurs prétentions, proclamé leur excellence, il se fit un petit silence que je soulignai d'un sourire moqueur, qui souleva leurs protestations, et on me somma d'expliquer cette si discrète ironie :
"Que vos impertinentes déclarations sont bien l'expression de l'orgueil masculin ! Je suis de votre avis sans l'être . . . votre supériorité sur nous est si relative ! Ce qui est absolu, par exemple, c'est votre... disons votre naïveté si vous voulez. A quoi sert de crier si haut que vous voulez régner, dominer la femme, être les maîtres ?
C'est si inutile, et ne sentez-vous pas que c'est un peu ridicule ? Les femmes qui refusent de s'incliner devant votre supériorité, les révoltées, les féministes sont irréductibles : elles s'exercent à vous détester et échappent ainsi à votre influence.
Les autres, les vraies femmes, même les plus orgueilleuses et les plus fières, acceptent d'instinct et joyeusement le joug que l'amour leur présente. Celles-là ne seront jamais vos rivales, même si elles vous sont supérieures.
Quand une femme aime un homme, il devient, de par sa volonté à elle, son Seigneur; elle reconnaît aveuglement tous ses droits, il ne lui vient pas à l'idée de discuter sa supériorité et même son autorité. Alors, je vous le demande, pourquoi tant discourir ? Il y a mieux à faire I Faites-vous aimer, c'est bien plus simple ! Pour moi, le cas le plus heureux
est celui où l'homme très intelligent est admiré par la femme qui peut se sentir son égale, en ce sens, qu'intellectuellement, elle sait l'apprécier, et que moralement, elle lui est supérieure par sa pureté, son courage et son désintéressement. Ce que vous paraissiez vouloir établir quand je me permis de rire un peu de vous, c'était la domination absolue et totale de l'homme sur la femme. Quand elle existe, la femme demeure toujours une enfant, une incapable et une irresponsable, et celui qui en souffre le plus est celui qui l'a désirée et voulue ainsi. Si cela vous amuse, bercezvous dans la certitude de votre supériorité intellectuelle, dans l'illusion de votre raison qui déraisonne si souvent, dans le rêve de votre justice si facilement aveuglée, dites que la femme se laisse mener par le sentiment, mais ici, arrêtez une seconde, et voyez si le sentiment ne la mène pas plus noblement que la raiso-n qui m.ène un grand nombre d'hommes ?
Le Sorcier
Quand nous étions petits et que l'on disait pour nous la formule magique : "Il était une fois", quel champ d'or s'ouvrait à nos yeux émerveillés \ Mais vous souvenez-vous? Chacun de nous réclamait le conte qui le transportait dans le monde qu'il préférait. Pour
les poètes, les fleurs et les étoiles qui ont une âme et qui parlent; pour les audacieux, les récits d'aventures périlleuses où le héros est constamment triomphant et invincible; pour les romanesques, les mariages des bergères et des rois; pour les vaniteuses, la liste des robes couleur de clair de lune et des voiles tissés d'or fin.
Ce temps est bien loin. Pour la plupart, le souvenir des contes qui ravissaient notre enfance est perdu. Les rêveurs seuls,— toujours un peu poètes,— persistent à chercher dans les choses, une âme qu'ils entendent dans le silence de la campagne, et comme dans les contes, les petites âmes exquises des fleurs douces ou tragiques leur racontent leur histoire. Et distraits, absorbés, tout au désir de ne pas perdre un mot de leurs confidences, ils excitent l'étonnement d'abord, et puis la méfiance des gens qui savent tout juste voir le trottoir et les maisons.
Vous voyez poindre une histoire? Elle est d'hier: un très vieil ami à moi, devenu sourd à la suite d'un accident, se retira à la campagne, dans une vieille maison longtemps inoccupée, qu'il habitait seul avec une vieille servante douée de toutes les vertus, mais d'une laideur pointue phénoménale.
Dès leur arrivée ils excitèrent la malveillance. Avec la timidité habituelle des sourds, lui ne cherchait pas à lier connaissance, et la vieille femme, imitant son maître, refusait
absolument de "voisiner", ce qui est grave chez nous 1
Monsieur V. était un rêveur doublé d'un herboriste: toujours à la recherche de plantes nouvelles, il faisait, par tout le pays, des promenades interminables, et on l'avait souvent vu effeuiller une fleur en murmurant des paroles cabalistiques. Peu à peu l'opinion se formait ... un soir, un enfant avait vu autour de la maison se promener une ombre très longue qui agitait les bras; en revenant des noces, le soir, deux gars d'une ferme avaient entendu, en longeant la maison, comme des chants d'église lugubre; souvent, le soir, d'étranges lueurs bleues et rouges dansaient sur l'étang avoisinant "la maison".
Ces bruits et d'autres semblables circulèrent mystérieusement, de veillée en veillée, pendant toute une saison, sans que Monsieur V. s'en doutât, naturellement.
Mais ce qu'il ne tarda pas à constater, ce fut l'éloignement des gens du village et la frayeur des petits enfants. Il avait cherché la solitude douce et paisible, il trouvait l'abandon triste et la défiance étrange qu'il ne s'expliquait pas.
Je fus, par hasard, mise au courant de ce qui se passait, par une personne de l'endroit, bien près elle-même de croire toutes ces niaiseries.—Je lui dis sérieusement quel homme distingué, savant et bien connu était le prétendu sorcier, et que le village serait à jamais
perdu de ridicule si on racontait cette histoire en ville. Je jurai d'être discrète et de taire le nom de ce village éclairé! J'allai voir mon vieil ami qui s'amusa de mon récit : "Dans mon enfance j'ai beaucoup aimé les histoires de sorciers; j'ai même souvent joué ce personnage avec mes petits compagnons, mais je n'avais jamais, dans mes rêves les plus extravagants, imaginé que je deviendrais un vrai sorcier !
Sont-ils bêtes tout de même! Racontez cela, on refusera de vous croire 1"
Glas de huit heures
Le vent d'automne souffle, indiciblement triste, et du haut des grands clochers qui plongent dans le ciel tombe lentement le glas de huit heures; l'on sent passer en soi le frisson de l'inconnu obscur, de l'immensité vague et infinie. Ce sont les voix de ceux que nous avons connus et tant aimés, de ceux que nous avons méconnus et si vite oubliés, les voix des ignorés, des abandonnés, de tous les morts de la terre depuis que le temps est commencé.
Quelle procession! Comme il en a passé sur la terre des pauvres humains! Ils ont disparu comme disparaît la fumée dans l'espace: nous disparaîtrons comme eux, et ceux qui resteront se diront: que sont-ils devenus?
Mais avant d'être couchés sous les grandes croix qui nous couvriront de leurs bras étendus, que de morts nous enterrons chaque jour dans notre coeur!
Peu à peu les croix s'y dressent, toujours plus nombreuses et plus rapprochées: nos rêves, nos illusions, nos espoirs, nos bonheurs, nos tendresses, nos confiances! Comme il y en a des morts dans notre coeur! \^ Les cloches sonnent toujours; elles se cherchent et se répondent:! leurs ondes sonores chuchotent des choses d'antan,' elles évoquent des images effacées, il semble que leurs grandes voix s'enflent de tout ce qui déborde de notre âme qui se souvient.
Le passé surgit, le plus lointain passé, confus d'abord, ainsi qu'une forme entrevue dans le brouillard, puis se dessine plus détaillé peu à peu, et tout entier, il passe devant nos yeux, si près, si nettement, qu'il est à notre portée, que nous pourrions l'attirer à nous.
Et toujours, depuis notre petite enfance, ces cloches ont pleuré à mesure que la mort échelonnait les deuils dans notre vie: la mort passait, mais la vie continuait. Nous pleurions nos morts, mais la vie nous emportait, et si leur souvenir demeurait vivace, la grande douleur s'adoucissait, fondue dans notre coeur comme se fondent dans l'air endormi les derniers sons de la cloche qui se tait. Comme il y en a des morts dans notre vie ! Comme il y en a des morts dans notre coeur!
Tant et tant qu'il a fallu que notre âme devienne plus grande et plus profonde pour les conserver tous, plus intelligente et meilleure pour continuer à aimer la viel Dans la souffrance elle a appris la pitié; elle a compris que la mort est quelquefois douce et bienfaisante, et les glas de novembre ne lui apportent pas seulement les lamentations des pauvres âmes, mais leur espoir et leur triomphe.
Car si les cloches pleurent sur la ten*e, c'est en saluant le ciel, et au glas lugubre succède le carillon qui chante les espoirs réalisés, la foi couronnée, les tendresses assouvies, les vérités éclatantes, l'affranchissement des âmes, le bonheur enfin, l'impossible bonheur de la terre.
Dans le Brouillard
Le brouillard, d'abord léger comme un tulle fin, s'est épaissi peu à peu:, il est maintenant tendu comme un grand voile, qui, à dix pas ferme notre horizon. On avance en se demandant si, parmi les ombres que l'on entrevoit, indistinctes quoique si près, ne se trouve pas notre meilleur ami à qui nous apparaissons aussi comme un fantôme, et on est pénétrée d'une impression de tristesse.
Notre âme a, comme la nature, ses heures de brouillard: qui ne les a pas connues?
Enveloppée dans le tissu impalpable, mais compact dans lequel elle se sent étouffer, elle va à l'aveugle, toujours bornée par la brume qui recule à mesure qu'elle avance. Elle ne reconnaît plus ceux qui la précèdent, elle ne peut voir ceux qui la suivent: elle se sent infiniment seule et désolée, dans une solitude peuplée de fantômes. Elle a peur, elle ne sait de quoi: elle se meurt de fatigue, elle ne sait pourquoi. Ce qui dissipera le brouillard d'aujourd'hui, c'est une saute de vent: il fera froid, clair et sec et la brume disparaîtra. De quoi est-elle faite cette brume? De vapeurs humides et malsaines.
Ainsi en est-il des brumes dans lesquelles nos âmes se sentent perdues. C'est le vague sentimental, la tristesse malsaine et imprécise, les désirs inquiets, les regrets dangereux: ils enveloppent notre âme, ils l'isolent dans la vie peuplée, ils l'immobilisent dans la vie active. C'est un état dangereux: il faut en sortir par un violent effort de volonté, par la raison sèche, par le froid des réalités regardées en face, acceptées parce qu'il le faut, et parce qu'on le doit.
Ne nous laissons pas enrouler dans les voiles qui rendent les choses indistinctes et vaporeuses; redoutons la mollesse qu'entraînent ces heures de lassitude, où les souvenirs troublants nous mordent au coeur, (Elle est triste la vie,dites-vous ? Oui, hélas, souvent MMais ce n'est pas dans le vague du brouillard qu'il
faut souffrir de sa tristesse; c'est dans la réalité de notre destinée et en luttant courageusement contre ses difficultés.
Il est normal de combattre ce qui est visible ou réel, il est parfois bon de pleurer, soit que les autres nous déçoivent, soit que nous nous désappointions nous-mêmes; mais il est toujours dangereux et malsain de se complaire dans les chimères tristes, d'y souffrir inactives et désenchantées.
Allons! un peu de courage! un grand coup (^'aile qui nous fera traverser le brouillard et arriver dans la pleine lumière où vivent les âmes droites et fortes, les âmes claires et saines.
Les bonnes petites choses Toutes ces feuilles blanches éparses sur ma table me sollicitent de les couvrir de petites choses que vous lirez et que je voudrais bien que vous aimiez. Ces pensées qui passent entre nous ne vous paraissent-elles pas comme de nombreux fils d'or ténus, à peine visibles, et solides pourtant, qui relient nos âmes depuis bientôt deux ans ?
Quelques-uns d'entre vous m'ont déjà dit que j'avais pu les aider un peu. J'en ai été fière, et je l'ai cru. Je sais, par expérience, qu'il y a des heures dans la vie où la plus petite chose peut ranimer un courage fatigué et faire sourire un coeur triste. .
Eh bien, j'ai été cette petite chose: la main tendue à celle qui traverse en tremblant la passerelle étroite; la petite lueur qui perce la nuit et fait retrouver le sentier perdu ; la bonne caresse du chien qui vous lèche la main quand il voit vos yeux pleins de larmes; la fleur qui rend la chambre d'exil moins froide.
Et d'avoir été quelquefois une bonne petite chose dans votre vie me rend toute heureuse. C'était mon ambition quand je consentis à chercher votre sympathie.
Les bonnes petites choses font la vie meilleure et plus pleine, et les sages et les heureux de ce monde sont ceux qui sont attentifs et savent les découvrir à travers les banalités courantes. Les bonnes petites choses nuancent délicieusement le bonheur et empêchent la tristesse d'être trop accablante. Ne les dédaignons pas, quand elles passent à notre portée, et surtout ayons les yeux ouverts afin de les voir passer.
On entend beaucoup de plaintes et de lamentations sur les ennuis et les duretés de la vie, et il me semble que bien peu songent à bénir ses douceurs et ses joies. Et cependant, non seulement elles sont nombreuses, mais suffisantes pour équilibrer les plateaux de la balance.
Autrement, la vie ne serait pas le suprême bienfait de Dieu dont nous devons lui être reconnaissants. Autrement, nous détesterions la vie, et malgré nos déclamations et nos jéré-
iniades, nous l'ainions, la vie; nous l'aimons en l'accusant, en l'injuriant quelquefois, mais comme nous nous y cramponnons quand nous sommes menacés de la perdre. Je reproche ce grand mensonge à l'humanité et j'aime les êtres sincères qui aiment la vie, et qui le disent même quand la souffrance les déchire.
Aimer la vie, c'est mieux aimer le bon Dieu, et II doit vouloir que nous la bénissions.
Ce serait une bonne oeuvre de faire aimer la vie aux autres, et pour cela il ne s'agit que de la leur rendre aimable. Ah! les pauvres autres! C'est trop souvent sur eux que pieuvent nos mécontentements et nos injustes rancunes. Chacun n'a-t-il pas assez de son fardeau? Où est la justice de celui qui charge son voisin de ce qui l'écrase? Observez bien autour de vous: Qui sont les heureux? Ni les plus riches, ni les plus favorisés du sort: ce sont ceux qui se contentent de ce qu'ils ont et qui font, de la joie qu'ils donnent aux autres, un des éléments de leur bonheur.
Essayons de trouver ce bonheur. C'est si facile d'aimer les autres et de se contenter de ce que l'on a !
Rêves et Dentelles
Il pleut, le vent se lamente, et en passant devant les fenêtres basses encadrées de mousselines légères, il m'arrive souvent de voir des
têtes pensives inclinées sur un travail délicat: les doigts roses manient avec une rapidité merveilleuse le crochet brillant, et malgré Tair attentif des travailleuses, je devine que leur pensée est bien loin de l'étrange floraison qui naît sous leurs mains agiles.
Dans ma tête chante la jolie phrase musicale: ('Mes rêves d'or s'en vont comme un essaim d'abeilles", et, je pense à tous les rêves qui sont enfermés dans les réseaux de la dentelle d'Irlande.
N'allez pas croire, bonnes gens, que les femmes aiment tant les fins travaux manuels pour le seul plaisir d'exercer leur habileté ou d'orner leur maison. Elles ont trouvé ce moyen charmant d'être un peu déraisonnables en paraissant sages, et très libres en faisant le geste d'être occupées.
Je connais des maris qui n'aiment pas que leur femme lise des romans, et ils n'ont pas l'ombre d'un soupçon de la vérité: c'est qu'elle-même est un auteur très occupé, et qu'au lieu de se servir d'une plume pour fixer ses jolies inventions, elle utilise sa fine aiguille à broder, son poinçon d'or ou son crochet d'acier.
Si j'étais directeur de conscience, je serais très curieux, — voyez si on a bien arrangé les choses, les hommes ne songent pas à ces détails,— et je ne résisterais pas au désir de faire une petite enquête sur la direction que prennent les rêves d'or; je ramènerais à la
ruche les essaims d'abeilles pour surveiller la nature du miel qu'elles distillent . . . car il peut s'y glisser un poison très subtil dont l'action est lente, mais funeste plus souvent qu'on ne le croit. A bâtir trop de châteaux en Espagne, on se dégoûte du petit logement modeste, et l'évocation des princes charmants nuit terriblement au prestige du prosaïque mari qui enfume sa maison, grogne un peu, et refuse absolument de se tenir aux pieds des petites princesses !
Je vous déclare que je trouve moins dangereux le roman écrit, où les personnages sont des êtres imaginaires, que le roman rêvé par la petite dentellière qui le tisse avec des doigts menus et un coeur souvent triste et désabusé.
C'est que dans ce dernier roman, il y a un peu de vrai, elle s'y donne le rôle principal, elle s'aide d'éléments connus, de circonstances réelles, de personnages qui se profilent dans le mystère attirant et l'éternelle illusion: son roman lui représente une vie possible qui l'appelle, et la tente quelquefois à lui briser le coeur... et si le mal est moins grand, ses chimères ne manquent pas, cependant, de lui enlaidir sa vie un peu terre-à-terre.
N'allez pas croire, au moins, que je sois austère au point de condamner sans merci ces jolis bouts de vie que vous dérobez à la routine quotidienne. Je sais trop que ces heures de répit sont souvent nécessaires et salu-
taires; j'ai voulu seulement signaler un danger possible et vous crier d'être prudentes. Ce devoir rempli, je reconnais avec vous qu'une heure ou deux de travail léger,dans le recueillement de votre petit salon, relève votre courage, retrempe votre patience, ramène autour de vous de bons souvenirs réconfortants qui sauront éclairer vos heures grises.
O non! je ne condamne rien, ni la dentelle, ni les rêves d'or, ni les essaims d'abeilles, je vous dis seulement: voyez où elles vont: laissez-les butiner, pourvu qu'elles reviennent à la ruche, au foyer, à ce qui est, et que vous ne leur permettiez pas de se disperser à la recherche de l'impossible... et du défendu.
Profitez de vos heures de recueillement pour sonder les profondeurs de votre âme, et demandez-vous quelquefois si, au-delà de ce que vous laissez connaître de vous, il n'y a pas des abîmes mystérieux où vous n'aimez pas vous-même à bien démêler ce qui se passe.
Et voilà! Je ne suis pas directeur de conscience, mais je viens d'en jouer le rôle. . .
Charité
/Et voici que Décembre nous arrive ce matin poudré de frimas, tout blanc sous ses dentelles de givre: le ciel est d'un bleu très doux et le soleil brille clair; dans l'air pur, le son des cloches jette une musique joyeuse qui
chante l'approche de Noël, les fêtes d'hiver, les promenades en raquettes, les courses en patins, les glissades en skis... toute la vie animée et joyeuse des gens dits heureux de ce monde qui changent de plaisirs avec les saisons, mais ne cessent pas de s'amuser.
Nous qui avons réfléchi et qui savons que sous ses premiers sourires, Décembre cache des menaces, n'oublions pas les pauvres qui voient s'avancer vers eux la souffrance impitoyable que ramène chaque hiver dans le pauvre logis mal chauffé.
Que ceux d'entre vous qui gémissent d'une solitude "confortable", où à défaut d'amis, ils sont entourés des bonnes choses familières qui racontent les bonheurs d'hier et dessinent les rêves de demain, essaient de se représenter la détresse des abandons pauvres, quand la misère cruelle est la seule compagne, qu'hier était désolé et que demain fait peur!
Mes amies, vous commencez bientôt vos préparatifs de fête: votre liste d'étrennes à distribuer s'allonge chaque année, et votre bon coeur s'inquiète de trouver votre bourse bien légère pour satisfaire votre générosité: il faudra calculer, combiner, être tentée par ce qui plairait davantage et y renoncer, faute d'argent ... et alors, défiez-vous des regrets stériles, de l'envie, de l'amertume des âmes vulgaires. Pour vous préserver de leur ressembler, pensez aux pauvres femmes qui n'ont même pas le nécessaire! Vous regrettez de ne
pouvoir acheter ces jouets dispendieux pour vos enfants? Combien de malheureuses se demandent avec angoisse si demain elles auront du pain à donner aux leurs?
Ne soyez pas tristes, ce serait être ingrates, car vous êtes les privilégiées! Si cela vous fait mal de regarder au-dessus de vous, regardez au-dessous, et au lieu de vous plaindre de la modestie de votre condition, considérez comme un devoir impérieux de faire la part de vos soeurs pauvres, et faites-la avant de commencer les fameuses emplettes... vous savez bien qu'il vous manque toujours de l'argent pour les derniers achats!
Si toutes les jeunes mères qui préparent un berceau nouveau pensaient quelquefois à d'autres mères aussi jeunes, aussi délicates, aussi tendres qu'elles, qui n'ont ni berceau, ni layette, et qui pleurent d'angoisse en songeant au pau^Te petit qui sera reçu dans le dénuement et que tout leur amour n'empêchera pas d'être misérable!
Mesdames, penser à la souffrance, n'est-ce pas avoir en même temps le désir de la soulager? Dire aux mères heureuses, qu'il y a des mères désespérées, n'est-ce pas supplier les premières de venir au secours des autres? Vous le voulez bien, n'est-ce pas: nous commencerons par faire la part des pauvres? De se pencher avec pitié sur leurs misères nous rendra plus satisfaites de notre sort, plus raisonnables, capables de jouir simple-
ment et de tout coeur des jolis plaisirs que nous préparons pour ceux que nous aimons. Si, pour les leur procurer, il fallait nous priver un peu, tant mieux! Nos cadeaux auront plus de prix et notre bonheur en sera doublé.
Tristesse
Oui, je le sais trop, hélas, qu'il y a des jours où notre réserve d'énergie semble épuisée, où, nous levant tremblantes, nous sommes écrasées par le présent, craintives du lendemain, environnées par la tristesse qui d'abord répandue comme une fumée, se concentre et se masse, devient un être sombre, lourd, qui nous suit sans se lasser. Aucune porte ne l'empêche de marcher à nos côtés: sur nos talons, il parcourt les corridors et les' escaliers, les allées silencieuses du jardin dépouillé ou les rues bruyantes où nous cherchons à l'égarer. Partout nous nous sentons seules avec lui, et à la merci de sa cruauté. Il nous obsède, ils nous persécute; il redit durement les mots qui vrillent le coeur; nous souffrons horriblement, et plus nous allons, plus s'agrandit la plaie, plus s'enfonce la vrille qui travaille dans la chair vive. Pour celle-ci, c'est un regret, pour celle-là, un remords, pour l'une l'inquiétude angoissante d'une existence menacée, pour l'autre l'affolement de la séparation récente. . . et le pauvre coeur humain tourmenté, épuisé, se sent parfois si
las qu'il voudrait cesser de battre, se reposer enfin dans la paix définitive. Mais il ne lui est même pas permis de le désirer, car d'autres vies sont là, dépendant de lui, attendant son secours, et voilà par où nos coeurs de pauvres hommes et de faibles femmes sont admirables et vraiment créés à l'image de Dieu !
A la lueur vive de la conviction que les autres ont besoin de nos forces, nous reprenons courage, nous voulons recommencer à vivre, à lutter, à souffrir, nous nous relevons dans un mouvement de vaillance devant lequel les anges doivent s'incliner. N'est-il pas merveilleux que le remède à nos maux soit de soulager ceux des autres, que notre consolation soit de nous oublier pour nous pencher sur des souffrances étrangères ?
Ceux qui ne veulent pas voir cette vérité s'immobilisent dans l'état de dépression morale qu'entraîne la persistance de la trist»sse. Leurs forces vives se perdent: inutiles aux autres, dégoûtés d'eux-mêmes, effrayés par la vie et n'osant plus bouger, ce sont des morts plus morts que les véritables morts, puisque c'est leur âme qui s'éteint, qui ne veut plus aimer et refuse de rayonner.
Oiseaux perdus Quand je relis les "Oiseaux perdus" de Louis Mercier, j'ai toujours la même vision:
ce ne sont pas les grands oiseaux que la tempête surprend et qui s'égarent parmi les nues que je vois, ce sont les pauvres âmes humaines que la peur saisit dans la tourmente et qui ne
". . .voient que du noir Et de l'ombre ajoutée à l'ombre !" Qui ne s'est senti un jour comme ces
[oiseaux affolés, "Loin des routes qu'ils ont connues", si
[seuls qu'ils n'entendent rien.
"Hors le froissement de la nuit par l'oura-
[gan qui court l'espace".
En passant, l'ouragan a tout détruit, tout balayé: amour, confiance, joie de vivre, confiance en soi, et les âmes dépouillées et palpitantes, seules dans l'espace vide sont comme les pauvres oiseaux perdus :
"Alors, hagards, tendant le cou Pris d'un vertige d'épouvante.
Ils plongent dans un élan fou Aux profondeurs du ciel qui vente.
Et par les airs une clameur De désespoir et d'agonie, Rauque, s'échappe, vibre et meurt, Déchirante en l'ombre infinie".
Mais quand cette clameur éperdue s'échappe des âmes en détresse, quand "d'un élan fou elles plongent dans le ciel", ce n'est pas
pour disparaître dans l'ombre infinie comme les pauvres oiseaux perdus. Le fracas d'aucune tempête, la profondeur d'aucun abîme n'empêchent leur cri d'atteindre Dieu et de l'attirer vers elles. Et les âmes humaines ne mesurent toute leur faiblesse et ne soupçonnent toute la puissance divine que lorsque, des profondeurs de leur être, est sorti ce cri qui remue le coeur de Dieu. En le lançant elles ont dépouillé tous les artifices dont nous entourons nos joies et nos chagrins: aussi longtemps qu'inconsciemment, nous jouons la comédie en nous parant de nos bonheurs ou de nos douleurs, nous ne sommes pas touchées à fond et au vif, et nos prières sont de vains mots.
La révélation du fond de nous est dans ce cri de l'âme épouvantée, aux abois, désespérée, autour de qui tout ce qui est humain, s'écroule et qui ne peut attendre de secours que d'en haut.
Cette heure vient pour tous: les moins religieux, les plus frivoles, ceux dont la foi semble morte la poussent à leur tour, la clameur qui déchire les ténèbres et fait pencher le Seigneur sur leur misère.
Il vient, si prompt à l'appel, que l'une des choses les plus étonnantes de ce monde, c'est que pleurant si souvent, nous sachions si peu prier 1
Pour les petits malades, mesdames
/La neige tombant en petites étoiles drues, brillantes et froides est très bavarde ï elle a de nombreuses voix qui accompagnent en sourdine le mouvement lent et continu qui lui fait relier le ciel blanc à la terre blanche^ A sortir seule souvent, on apprend à entendre ces voix, on devient attentive à ce qu'elles racontent, que ce soit frivole, tendre ou pitoyable. C'est au retour d'une promenade dans la tempête que j'ai trouvé une invitation d'intéresser me« lectrices à l'Hôpital Sainte-Justine, et comi.ie la neige m'avait parlé de bien des misères, j'ai été reconnaissante à ces dames de me mêler, si peu que ce soit, à l'oeuvre touchante qu'est leur hôpital d'enfants.
Mesdames, l'oeuvre est belle, mais il faut la faire grande et les ressources manquent; et je viens vous demander de l'argent, beaucoup d'argent pour aider à la construction nouvelle dont s'occupent les fondatrices. La misère monte dans notre grande ville comme un flot mauvais que rien n'arrête. On ne peut pas empêcher la misère, on peut au moins soulager quelques misérables, et l'enfant pauvre, malade, ne touclie-t-il pas votre pitié de femme ?
Or, à l'hôpital actuel, la porte ne peut toujours s'ouvrir, hélas I pour recevoir les pau-
vres petits éclopés qu'on y apporte. On fait le plus de place possible, mais quand il n'y a plus un coin, la mère, désolée, rapporte son enfant, à la mort souvent, et le coeur de celles qui n'ont pu l'admettre saigne comme le sien.
Pour vous faire bien comprendre et bien sentir ce que l'on attend de votre charité, mes amies, il me semble que je ne puis faire mieux que de vous engager à visiter les salles blanches de l'Hôpital Sainte-Justine. Aucune description ne vaut un tableau comme celuilà. Vous ne pourrez plus oublier les figures ravagées et grises de ces petits vieillards grimaçant un sourire sans rayon, qui vous étreint le coeur de pitié. Quand, les ayant vus, vous songerez qu'il y en a tant et tant de ces petits martyrs que personne ne soigne, qui agonisent des mois et des années dans la saleté et la faim, privés des soins les plus élémentaires, vous ouvrirez votre coeur et votre bourse, et votre pitié de femme qui se change si facilement en dévouement, fera de vous des amies de l'oeuvre.
J'en appelle aux mères dont la sollicitude inquiète et tendre s'alarme pour un simple rhume et je leur demande: avez-vous déjà pensé à la souffrance qui est le partage des bébés pauvres dès avant leur naissance, quand la mère qui les porte travaille au delà de ses forces et ne mange pas à sa faim ? Ils naissent chétifs, quelquefois infirmes, ils sont moins bien nourris qtie les chiens et les chats
de nos maisons: à moitié vêtus, ils traînent leurs petits membres bleuis par le froid sur des planchers malpropres... et quand enfin ils ont contracté des maladies qui ne sont ni connues, ni soignées, ils sont condamnés à une souffrance longue qui les mine, à des tortures qui les font crier, mais qui ne les tnent pas.
Le jour où une charité secourable les découvre, les porte dans un lit moelleux et blanc, ils doivent se demander s'ils arrivent au paradis et si les anges d'aujourd'hui ont des robes grises et des petites ailes à leurs cornettes.
L'enfant assez vieux pour observer et réfléchir reçoit sur son lit de souffrance sa première leçon de bonté humaine et de charité chrétienne. En même temps que son pauvre corps se redresse et se fortifie, son âme frémit et s'éveille au contact d'une douceur insoupçonnée qui la pénètre et l'imprègne de ce qu'il y a de meilleur au monde, et il en conservera toujours quelque chose.
Il sortira de l'hôpital guéri physiquement et né à une vie morale très haute qu'il aurait ignorée probablement, s'il ne fût entré dans cette maison des miracles. Il retourne à sa misère ,mais avec un corps sain, et il emporte une clarté dans son âme. Le souvenir de la bonté, de la douceur, de la pureté, ce sera l'étoile éclairant sa route, lui faisant signe de la suivre, lui inspirant d'être lui-même
doux aux faibles et secourable aux malheureux.
C'est bientôt Noël, la fête des petits enfants, le doux mystère du Dieu-Enfant tendant ses bras vers l'Humanité dans un geste confiant, qui dit aux riches d'avoir pitié des pauvres, aux pauvres, d'être patients puisqu'ils sont ses amis et ses frères, à tous de nous aimer et de nous aider les uns les autres. N'entendrons-nous pas son appel tendre et doucement impérieux ?
Noël
J'écoutais hier les vieux Noëls chantés par les voix criardes des petits enfants, dans la même vieille église de campagne, où, toute petite, je les ai souvent chantés avec d'autres enfants... et les souvenirs se pressaient, se confondaient, quelques-uns très doux, d'autres enveloppés de crêpes et marqués de larmes; les plus lointains, vagues comme un rêve qui s'afface. Soudain, la vue d'une religieuse déposant une gerbe de fleurs près de la crèche fit jaillir du passé un tableau si distinct, et si vivant, que je crus me voir avec mon petit frère, nos sacs d'école au bras, bien emmitouflés à cause de la tempête, un peu inquiets parce qu'il n'était pas permis de s'attarder après la classe.
Sur la pointe des pieds, nous arrivons aussi près que possible des deux soeurs et du be-
deau occupés à préparer la crèche, où cette nuit même, le petit Jésus viendrait. La botte de paille que la soeur disposait avec art, tirant les brins tout autour, dans un désordre étudié, me serrait le coeur d'une pitié qui mettait en émoi mon petit coeur de six ans.
Je ne comprenais pas bien que le petit Jésus ayant déjà été si mal sur sa paillasse, et étant tout-puissant, n'exigeât pas une installation meilleure, mais ne pouvant le blâmer, parce que je l'aimais trop, j'étais indignée contre les soeurs, le bedeau et le bon vieux curé, qui, ses lunettes sur le nez, allait et venait, surveillant les travaux, les approuvant, et interrompant la lecture de son bréviaire pour dire d'un air satisfait : "C'est bien, très bien 1"
Le temps passait : l'église s'emplissait d'ombre: hypnotisés, serrés l'un contre l'autre, nous observions en silence les préparatifs si simples de ce mystère si troublant. On avait posé deux lampes allumées, l'une sur un bout de colonne, l'autre sur la rampe du balustre sur laquelle nous étions accoudés. A un moment donné, le curé, les religieuses et le vieux bedeau ayant disparu quelques secondes dans la sacristie, un silence profond régna dans l'église: je ne perdais pas de vue la crèche: tout à coup, une souris s'échappa de la paille, sauta à terre avec un petit bruit sec qui nous fit tressaillir et disparut dans les draperies.
Toute mon émotion se résolut dans une terreur et un crêve-coeur sans nom. Quoil
Non seulement, le pauvre Jésus coucherait là tout seul, au froid et au noir dans cette boite remplie de paille, mais des souris courraient sur son petit corps, le mordraient peut-être, et il ne pourrait se défendre ! C'était trop cruel à la fini Et je pleurais tant que je pouvais, et Pierre, sans trop savoir pourquoi, pleurait encore plus fort.
Le curé revenant à ce moment s'informa de la cause de ce désespoir. —"Boni bon, console-toi, la petite! Tu connais Florette, ma grosse chatte d'Espagne? C'est elle qui va venir garder l'Enfant-Jésus, et les souris n'y toucheront pas, c'est moi qui te le dis!"
—Dix ans après, il me taquinait encore à ce propos, et il ajoutait toujours : "N'importe, c'était d'un bon petit coeur, tâche de ne le donner qu'à celui qui en sera digne".
Pauvre bon vieux curé I
Pendant bien des années, je considérai avec un peu de dédain le boeuf et l'âne si inutiles, des "bête de parure" comme je disais, et je devinais un bon chat, invisible derrière la crèche, mais actif et plein de sollicitude, guettant les souris qui auraient pu approcher du cher petit Jésus.
Hiver blanc
Qu'il faisait joli, dehors, ce matin I Je suis
sortie à sept heures, et tout était blanc. Le
grvre léger enveloppait chaque branche d'une
petite mousse fine, les clôtures ressemblaient à des volants de dentelle, les toits étaient encapuchonnés de neige, et sur les chemins moelleux et immaculés, les moineaux cherchaient vainement leur sale petit déjeûner.
Tout était blanc, même les cheveux des petites filles blondes et brunes, que le frimas argentait si délicieusement au-dessus des frimousses jeunes.
Pour trouver de la couleur, il fallait regarder le ciel: au-dessus de la montagne traînaient quelques vapeurs roses oubliées par l'aurore, et sur un grand pan bleu, au-dessus de nos tètes, des nuages légers comme des duvets s'évanouissaient doucement.
C'était ravissant et vous auriez eu plus de plaisir à jouir de cette fête blanche qu'à dormir derrière vos volets clos.
Mais, en auriez-vous joui? Avez-vous seulement jamais soupçonné la dilatation physique que donne à respirer un air très pur, à voir, un paysage enchanteur, à entendre le silence plein de choses charmantes où votre bonheur se promène tout seul en fredonnant?
Ahl mes pauvres petites soeurs des villes ! vous courez toujours affairées, positives, trop prises par les petits détails de la vie pour en remarquer le grand décor, et pour aimer ses changements incessants, comme vous aimeriez une personne. A la campagne, on a l'âme plus contemplative, et je sais bien des femmes qui vous diraient comme elles sentent la
sympathie des choses, comme elles trouvent sages, lem"s vieux confidents les arbres, et comme est compréhensive et fine la rivière qui chante la complainte ou la romance que leur coeur réclame.
Pourquoi, vous privez-vous de ces grandes joies que Dieu a mises à la portée de tous ? Pourquoi remarquez-vous mieux la dentelle précieuse des rideaux aux vitres, que les réseaux merveilleux, bruns, blancs ou verts des branches qui se croisent sur les ciels gris ou bleus? Si à vingt ans vous passez en automate au milieu de la poésie des choses, que serez-vous à quarante?
J'en ai bien peur : vous serez une femme accablée par son milieu, esclave des riens de 1h vie, maussade, lasse, ennuyée, et peut-être ennuyeuse?
Vous aurez perdu ce grand ressort de l'enthousiasme, cette vitalité intérieure, qui, à certains moments, donne un si grand coup d'aile! Cette intensité de vie, on la puise dans l'amour de la nature, dans cette beauté simple et vraie dont le trésor nous offre sans cesse des richesses nouvelles.
La plupart d'entre vous ignorez cette joie simple. Aveugles à la beauté des choses, insensibles à la grande émotion qui agenouille tout l'être dans une reconnaissance attendrie, vous souriez en haussant les épaules, petites filles pratiques! "Tout ça, c'est de la poésie, dites-vous. Pourvu que je sois bien mise et
que je m'amuse, que me font la couleur du ciel et les chansons du vent?"
Rien, je le sais bien, et c'est justement ce que déplore votre grande amie.
Amis
Une belle "bordée" de neige a enfin rendu possible la promenade projetée. Dans l'air sec et léger les clochettes de l'attelage brillent et s'agitent en faisant une musique que n'entendent pas les passants distraits, mais leur chanson d'argent, monotone et douce, berce le rêve des deux amis enfouis dans les fourrures épaisses sur la route ouatée de neige. Ils s'en vont loin, loin des tramways et des autos, loin du tapage et des gens qui se bousculent; ils vont à la découverte d'un coin féerique dont l'ami a dit des merveilles à son amie.
* Ils montent par dea chemins toujours plus blancs, laissant en arrière la fumée et la laideur grises; ils montent, et le cheval, animé par l'air vif, file comme le vent. La montagne, là-bas, semble fermer l'horizon: recule-t-elle à mesure qu'ils approchent? Mais non, voici la forêt fleurie de neige étincelante; chaque branche noire porte son petit fardeau de blancheur, et à perte de vue, les champs se déroulent, d'un blanc immaculé qu'aucun pied humain n'a touché: purs et pointillés de lumière, ils vont
très loin rejoindre le ciel bleu. Dans les pins touffus qui bordent la route, de grandes orchidées neigeuses se sont épanouies; leurs formes gracieuses et tourmentées s'accrochent aux aiguilles sombres, comme des choses frêles qui ont peur de tomber.
Ils se sont arrêtés: le calme est presque magique. Aucun bruit ne s'élève parmi tant d'espace, sauf le tintement des clochettes que le petit cheval, en piaffant, secoue avec impatience. L'air frais se pose sur eux comme une caresse, un enchantement mystérieux émane de l'étrangeté du décor, du silence, de la douceur d'affection qui est en eux: ils en sont enveloppés et pénétrés.
Lui, absorbé dans une tristesse dont il ne veut ni se distraire ni parler, elle, comprenant, que ce qu'elle peut donner de meilleur à son ami, en ce moment, c'est sa sympathie muette.
Ils se taisent et leurs silences se comprennent. Ce n'est pas seulement par les expressions voulues de leurs pensées que les êtres humains communiquent...
Plus les âmes sont rapprochées, moins les paroles sont utiles.
Quels mots diraient, sans les exagérer ou les atténuer, les révoltes de cet homme contre le sort mauvais, l'accablement qui le terrasse aux heures noires ou le courage viril qui le pousse à l'action quand il se ressaisit? Aucune phrase, non plus, n'exprimerait parfaitement la tendresse intelligente
et forte de l'amie qui a deviné que le son de la voix humaine éparpille les pensées profondes, et que les pensées profondes naissent dans l'âme humaine qui souffre et lui font une vie nouvelle et supérieure, où elle a horreur du bruit vain des mots puérils. Et parce qu'ils se comprennent, ils se taisent: il faut s'aimer bien parfaitement pour ne pas même chercher à expliquer de tels silences. Quand on en est là, on a trouvé plus et mieux que l'amour: l'amitié merveilleuse, plus délicate et moins exigeante que l'amour dont les silences inquiètent et affolent, l'amitié, prête à donner tout sans rien attendre, l'amitié qui accepte tous les sacrifices sans jamais songer à les compter. Cette amitié-là est le sentiment le plus pur, le plus fier, le plus délicat, le plus tendre et le plus rare. Le plus rare, parce que c'est le moins égoïste, et nous sommes si égoïstes! Le plus rare, parce que c'est le lien entre deux âmes, et ici-bas, ce ne sont que les êtres exquis qui savent rechercher l'âme de leurs aimés et la préférer à tout.
Notre influence
Il y a dans chacune de nos âmes des légions de petits esprits mauvais ou bienfaisants que nous écoutons à tour de rôle; ils nous incitent au bien ou nous poussent au mal: nous ne les connaissons pas toujours: nous nous arrêtons
si peu pour penser! Mais ils font leur oeuvre bonne ou mauvaise et ils nous mènent.
Voilà aussi comment je vois le rôle des femmes dans le monde: elles sont légion pour le bien, légion aussi pour le mal, et le monde est mené par elles, et il dépend de l'influence prédominante des unes ou des autres, que la société soit saine ou mauvaise.
Celles quii'exercent une influence néfaste ne le savent pas toujours. Les jeunes filles, par exemple, ignorent souvent qu'elles provoquent l'oubli du bien, qu'elles sont conseillères dangereuses, non parce qu'elles agissent mal, mais parce qu'elles n'ont aucun souci du bien, qu'elles vivent comme des petites marionnettes; elles ressemblent aux idoles antiques: "elles ont des yeux et elles ne voient pas", des oreilles, et elles n'entendent pas", et à côté d'elles, pendant qu'elles s'amusent, un frère, un cousin, un ami sont en train de se perdre, de devenir ivrognes, ou joueurs, qui ne le deviendraient pas, si, trouvant son esprit et son âme, la jeune fille s'en servait pour aider ces grands enfants, plus fous que méchants, et si faciles à influencer, qu'elle les retiendrait de sa petite main, si elle pensait à la leur tendre.
Vous parlerai-je des méchantes dont les insinuations furtives, les sourires équivoques, les coquetteries mauvaises provoquent toutes les folies et appellent toutes les extravagances? Non, celles-là veulent être des tentatrices,
et mes pauvres petites réflexions les impressionneraient peu.
J'aime mieux ouvrir les yeux de celles qui ne réfléchissent pas aux conséquences de leurs actes, et qui, se croyant vertueuses et iïonnêtes. contribuent à la perte des jeunes gens. Et parmi celles-là, il y a les femmes du monde qui, dasn leurs bals et leurs réceptions, ont la condescendance coupable de préparer un buffet, où les hommes boivent de l'alcool et où les très jeunes gens, imitant leurs aînés, apprennent à boire par vanité, pour faire comme les plus aguerris.
L'habitude est faite d'actes répétés et de toutes les occasions de céder, et si un jeune homme sort beaucoup, il aura contracté l'habitude de boire autant dans vos salons que dans les bars, mesdames ! Vous n'y avez peutêtre jamais songé? Ne commettez pas cette mauvaise action de tenter ces pauvres enfants:—il ne sont que cela, en somme, — et n'oubliez pas la terrible responsabilité que vous assumez.
C'est en étant assez réfléchies pour toujours peser la conséquence de leurs actes, c'est en ayant assez de conscience pour protéger la conscience des autres, c'est en ayant l'indépendance de réagir contre les usages dangereux, que les femmes sont dans leur véritable rôle de gardiennes, et c'est un rôle très noble qui est négligé surtout par légèreté et insouciance.
Ce sont pourtant les femmes qui auront d'abord à souffrir des conséquences mauvaises de leur négligence de ce côté.
Ces jeunes gens que je vous supplie de "garder", d'aider à être des "hommes", ce sont les hommes de demain, vos maris, mesdemoiselles, les maris de vos filles, mesdames, les pères de la génération future, l'avenir de notre pays qu'ils feront à leur mesure! Cela ne vaut-il pas la peine de s'y arrêter sérieusement?
L 'attente
Plusieurs de mes lectrices connaissent probablement le supplice de l'attente? On a commencé par attendre avec un coeur léger, une joie à laquelle tout autour de soi s'associe; les meubles, les tentures, les personnages des gravures vous sourient avec bienveillance... mais l'heure fixée passe, et une ombre assombrit votre joie. . . les minutes se succèdent et une sourde impatience vous gagne, et de plus en plus, vous énerve. Vous devenez agitée, fiévreuse... on ne vient pas... pourquoi ne vient-on pas? Cette idée vous obsède et fait fuir toutes les autres. Rien maintenant ne peut vous distraire.
Pour fixer votre pensée, lasse de tourner sur elle-même, vous prenez un livre, mais le livre ne trompe pas l'ennui de l'attente: les
mots que vous lisez n'ont pas de sens, et vous éprouvez une irritation de ne rien comprendre. Vos mains soulèvent la dentelle des rideaux clairs, au travers desquels vous voyez pourtant très bien. Le piano est là... peutêtre trouverez-vous la diversion désirée et détestée tout à la fois? Vous n'avez plus le coeur à la joie, mais c'est surtout quand le coeur est inquiet et tiraillé que la musique berce et fait oublier... elle brise le lil trop tendu de l'idée et fait couler le temps. . . chaque note qui s'envole emporte une seconde . . . Quelques minutes passent ainsi plus calmes, vous oubliez un instant votre souci, puis un pas dans l'escalier vous fait sauter 1 Enlin!
Mais non... c'est le facteur! et vous vous remettez à attendre, et il vous semble que jamais plus vous ne serez si heureuse qu'avant, tant vous êtes ennuyée et peut-être. . . inquiète. Pourquoi? Vous ne sauriez le dire, vous êtes près des larmes, et il ne vous vient pas à l'idée que vous êtes une créature déraisonnable... non, vous vous croyez plutôt une victime et une martyre!
Vous ne tenez plus en place, la musique vous fait horreur, et le livre est jeté loin de vous: comme un petit fauve en cage, vous arpentez le salon, et plantée devant la pendule qui marque paisiblement les secondes et les minutes, vous parlez haut : "déjà cinq heures!... je n'y comprends rien!"
La sonnerie de la porte vous laisse indiffé-
rente. . . c'est bien fini, on ne viendra pas. . . l'après-midi est perdue! Au milieu de vos lamentations apparaît l'^objet" de l'attente, radieux, inconscient le plus souvent de ce retard, léger en somme, et qui vous a fait tant souflrir.
Et voilà que vous vous êtes torturée follement pour rien. La leçon vous sera-t-elle i-.tilc ? Apprendrez-vous à attendre doucement, paisiblement, en personne sage? Mais non! puisque c'est précisément parce que vous êtes déraisonnable que vous ne savez pas attendre !
En
carême
Je serais désespérée de prendre ma plume pour vous écrire aujourd'hui si nous n'étions en plein carême! Je me sens stupide, ni plus ni moins, et je vous paraîtrai ennuyeuse, c'est sûr, mais ne serai-je pas tout à fait dans l'esprit du carême et en même temps je vous y mets: alors... allons-y I
Ahl le béni temps tout de même où l'on peut se reposer de s'amuser, où, du moins, il est possible de trouver un prétexte pour se dispenser de s'amuser! Je vous ferai un aveu, mes petites amies, et si vous êtes sincères, plusieurs d'entre vous seraient prêtes à dire comme moi: c'est que je trouve parfois plus ennuyeux de s'amuser que de s'en-
nuj^er! Au moins on choisit le lieu où l'on s'embêtera en paix, mais on subit les salons et les compagnies où il faut s'amuser malgré soi. Et il vient facilement ce dégoût des fades plaisirs mondains, toujours les mêmes! Que les très jeunes filles ne se lassent pas de danser, de se pomponner, de faire les belles, et de se l'entendre dire, je le comprends; mais que des jeunes femmes ayant mari et enfants et une maison à conduire, se laissent entraîner dans la ronde folle, qu'elles y sacrifient leur santé et la paix de leur foyer, vrai, cela me dépasse! C'est vous dire que je suis souvent "dépassée", car de ces folles petites femmes, il y en a!
Comme le Monde choisit toutes les occasions possibles de créer une mode, il profite du carême pour mettre à la mode un des prédicateurs. Le pauvre homme n'y peut rien: il est peut-être un saint qui ne songe au Monde que pour le combattre, le monde l'a élu et c'est par lui qu'il fait marcher les petites dames snob! Et les voilà toutes prises d'une belle ardeur peu sainte pour aller entendre les sermons de carême: "Oh! ma chère! il est superbe!" — C'est le mot •d'ordre. C'est très amusant de constater que souvent les bons petits tours du diable tournent contre lui, et cette manie d'aller entendre le prédicateur à la mode est une •de celles qui réussit le moins à la politique de messire Satan. C'est que parmi tant de
'petites âmes frivoles et lèpres qui sautillent sur le chemin de la vie, se contentant d'être jolies, adulées et parées, il y en a de très pures, dont le coeur n'est pas gâté. Elles vivent dans la griserie d'une fête perpétuelle sans penser à rien, et si tout d'un coup, et plusieurs jours de suite, il leur arrive d'entrevoir la vérité; si elles s'aperçoivent que leur vie de poupée est une fantasmagorie, et que derrière la joie et les plaisirs frelatés du monde, il y a pour tous des devoirs sérieux, des sentiments profonds, un autre sens à la vie, elles s'arrêtent pour y penser. . . . c'est leur âme qui s'éveille, et l'on peut tout espérer! Car, si durant six semaines, les idées sérieuses entrent dans l'esprit, si le coeur est remué par des sentiments nobles et sincères, si l'enfant consent 'à laisser ses jeux et à vivre en personne raisonnable, si cette personne raisonnable comprend qu'il y a une vie chrétienne à laquelle elle a le droit et le pouvoir de participer... Ahl vous voyez d'ici la grimace du diable qui s'amusait tant de voir les offices du carême transformés en réunions à la mode! ^^^^rra àe Ste-Anm
Pttr^i^hiJt de Loàiin»
La
conscience
Dans la grande église sombre, la voix un peu rude du prêtre évoque la conscience, cette âme de notre âme qui avertit, défend,
juge et ne se lasse jamais de se faire entendre, ne devenant muette que pour ceux qui la tuent... et même alors, qui nous dit qu'elle n'a pas des résurrections éclatantes?
La foule, attentive et émue, écoute, et il me semble percevoir le battement de tous ces coeurs humains remués par l'âpre parole de l'apôtre qui dit à pleine voix l'histoire secrète de chacun. Et voilà toutes ces vies, divisées en tableaux fugitifs mais distincts, qui se déroulent, éclairées au profond de l'âme, par le flambeau vivant qui a parlé et qui parlera. Et toutes ces femmes sont penchées vers le passé: celles qui n'ont jamais réfléchi et celles qui se sont regardées vivre.
Elles revoient leur âme de jeune fille si blanche et si calme, où la conscience, en harmonie avec la conduite, discute rarement et parle plus pour encourager que pour blâmer. Puis voilà qu'elles apprennent la vie, l'amour, la soufl'rance, et elles voient un jour que le mal est partout dans le monde; ou bien, elles l'ignorent, ne veulent pas y croire, et il entre quand même dans leur vie et les épouvante. Elles revivent les heures troublées où elles ont été tentées, elles revoient leurs victoires si douloureuses, elles soufTrent encore de leurs défaites. Leur conscience toujours active et ardente, droite, impérieuse, inflexible, s'est faite le bourreau qui tourmente, le juge qui condanme, le gardien qui protège: elle a vécu à travers toute leur existence d'une vie
intense et indestructible: elle ne se reposera jamais de crier, et les pauvres âmes ne se reposeront jamais de l'entendre crier!
Et c'est cela la vie, la vraie, la vie profonde et intérieure qui fait de nous des êtres supérieurs. Tant que nous ne vivons qu'à la surface, que nous ne prêtons l'oreille qu'aux voix extérieures,; nous sommes de pauvres marionnettes dont les ficelles sont livrées au caprice du hasard. Nous ne vivons vraiment qu'en prenant conscience de notre conscience, en discutant avec elle, en lui obéissant ou en l'étouffant, c'est-à-dire que nous ne vivons que dans la lutte. Avant qu'elle ne commence, cette lutte, les jeunes âmes sont des fleurs: leur vie est presque végétative. Et quand la lutte cesse, c'est que nous glissons dans l'inconscience qui précède la mort.
N'est-elle pas déconcertante cette loi de guerre qui régit l'humanité et est-il donné à certains de la comprendre?
La plupart la subissent sans penser; il y en a qu'elle révolte, d'autres qu'elle ennoblit, mais personne ne s'y soustrait, même ceux qui s'en vantent.
Et c'est pourquoi la vie nous use et nous fatigue. Le travail matériel dans le repos et la paix, c'est une joie, ce qui le rend pénible c'est de l'accomplir dans la révolte ou avec une âme tourmentée et agitée. Et ce qui trouble une âme c'est le conflit perpétuel entre son désir et son devoir, c'est la voix de sa
conscience qui tient toutes les fibres de l'être en sujétion et qui clame et gémit si nous tentons d'échapper à son autorité.
A voir toutes ces têtes de femmes courbées sous la bénédiction finale, je sentais qu'elles avaient, au moins un moment, vu et senti ce grand mystère de la pauvre vie humaine et qu'elles en restaient toutes saisies et graves,
La trop bonne
"Moi, ce n'est jamais mon tour d'être fatiguée ou malade: le jour de ma migraine iî y en a toujours une autre à soigner, à la maison. Je me secoue et ça se passe", me disait, en riant, une vaillante petite femme, un peu maigre et pâlotte, dont le tour de se reposer ne devrait pas être passé trop souvent, si on veut la conserver jolie dans ce inonde où il y a tant de laides personnes.
On rencontre ainsi de ces femmes si naturellement dévouées et empressées à servir les autres, que ceux qui vivent avec elles finissent par oublier qu'elles sont sujettes à la fatigue et à la faiblesse.
C'est à elles que l'on demande la sortie imprévue, le service qui dérange, la visite ennuyeuse, quand on ne demande pas les trois à la fois, et le tout arrive par surcroît, dans une journée déjà remplie.
Toujours souriante et bonne, cette ange à qui des ailes seraient si utiles va à droite
et à gauche, monte au gi'cnicr ou descend à la cave, réparant la gaucherie de celui-ci, Unissant le travail de celle-là, cherchant les choses introuvables, remédiant aux négligences et aux oublis de tous, et — c'est sur cela que j'attire votre attention, — se fatiguant outre mesure. Sa maison se transforme tour à tour en hôpital, en hôtel et en ouvroir. On vient s'y jeter comme en un refuge béni: on s'y installe, on s'y meurt, elle nous héberge et nous guérit.
Et ce sont là des faits qui n'étonnent personne, parce que c'est si naturel pour cette femme d'aider les autres et des les tirer d'embarras, qu'il ne vient à l'idée de personne qu'elle se met elle-même dans de gros embarras pour leur rendre service.
Elle s'oublie elle-même si totalement, si parfaitement que les autres l'imitent: elle est bonne aussi naturellement que vous et moi respirons!
Mais quand on a une bonté d'ange, il faudrait en avoir aussi la nature pour ne pas souffrir des conséquences. Et cela n'est pas, et bien des dévouements faits femmes ont payé de leur vie cet excès de bonté dont généralement les gens abusent.
A celles qui sont si bonnes, il est inutile de dire: "ménagez vos forces, soyez raisonnables." Si vous disiez à la rivière d'être immobile, aux étoiles de ne plus briller, elles ne sauraient vous obéir: ces femmes
sont faites pour ne jamais s'immobiliser et pour rayonner sans cesse.
•C'est donc ceux qui vivent de leur mouvement et que vivifie leur rayonnement qu'il faut avertir. Prenez garde, veillez sur cette activité excessive, si mal servie parfois par la force physique. Une femme n'est pas une machine. Vous êtes tous des égoïstes d'exploiter les forces vives de ce grand coeur. N'attendez pas qu'elle soit disparue, pour vous rendre compte de tout ce qu'elle fait pour vous et du peu de souci que vous avez d'elle. Les regrets stériles et les remords tardifs ne vous la rendraient pasl Ouvrez les yeux maintenant, et rendez en attentions délicates, en tendresse protégeante, ce dévouement qu'elle vous prodigue si largement.
Verglas ^
0 la brise menteuse et le soleil trompeur 1 En remplissant l'air de caresses et de vagues parfums exquis, la semaine dernière, ils ont forcé les âmes des arbres à sortir de leur long sommeil: les plus éveillés, ceux qui sont pressés de vivre et de fleurir, lilas, saules, sorbiers, ont poussé dehors leurs frêles bourgeons, et en face de ma fenêtre, je vous jure que le vieux cormier paraissait frémir et ressusciter et que l'on voyait du vert courir dans ses veines!
Mais le vent du Nord, jaloux et mauvais, s'est déchaîné et les petites pointes vertes ont noirci dans la tourment; puis du ciel de plomb, la pluie glaciale s'est mise à tomber lamentablement comme les malheurs sur les pauvres !
Et maintenant, voilà tous les arbres écrasés par la glace qui les courbe: leurs branches sont étreintes brutalement et enfermées toutes vives dans la cuirasse froide et étincelante qui étouffe les minuscules bourgeons. Le moindre mouvement les fait gémir; elles grelottent, essaient de se rapprocher les unes des autres et se brisent en se frôlant.
Pauvres arbres! Ils ressemblent étrangement à une petite âme humaine rencontrée sur ma route. Elle était un peu engourdie dans un isolement triste qu'elle avait cru éternel: soudain, l'air s'adoucit autour d'elle, il y passait un grand frisson qui la fit tressaillir. C'était la vie sommeillant en elle qui se remettait à chanter: elle écouta le chuchotement mystérieux et un peu confus des voix intérieures qui s'élevaient et montaient, montaient ,et bouleversée,ravie elle se demanda incertaine : "Mais, suis-je bien moi?" et r'ai-je plus sommeil?"
Que lui arrivait-il? L'éternelle aventure humaine I Une autre âme passait, l'attirant subtilement dans son rayon, l'enveloppant d'effluves sympathiques, lui communiquant une force mystérieuse et douce, et sous Tin-
iluence de cette tendresse inespérée, le pauvre coeur imprudent se remettait à battre à grand coups, essayait de s'épanouir et voulait croire que la vie est douce!
Hélas! l'âme éveilleuse passa, s'éloigna insouciante et l'autre, comme les arbres d'aujourd'hui, fut prise dans la glace qui la serra, et tua en elle le bonheur qui voulait vivre.
Eperdus, ses yeux se promenèrent sur un monde désormais vide, — tout s était teint de néant autour d'elle. Elle espéra que la souffrance la tuerait, car au moindre souffle qui remuait près d'elle, le froid mortel la torturait et la brisait, mais elle ne mourut pas.
Comme sous le soleil qui les fait resplendir et étinceler, les arbres de cristal demeurent fiers et tombent pendant qu'on admire leur beauté, la petite âme déçue demeura debout et fière: elle continua de sourire et de rayonner, et si un jour, un grand coup de vent l'abat, il se trouvera des passants pour dire : "Dommage qu'elle soit morte! En voilà une qui était heureuse". O chères âmes! O chers arbres! Que la glace est cruelle!
Elles savent aimer
Une des grandes vérités qui m'a frappée et qui ressort de la lecture de tous les Evangiles de la semaine sainte et de Pâques, c'est
la fidélité et le courage féminins constamment mis en opposition avec la lâcheté des apôtres et des disciples du Christ. D'abord, Judas le trahit et le vend! Pierre le renie, et tous les disciples s'enfuient pour n'être pas compromis. Quand Jésus écrase sous le fardeau de la croix, pas un ami n'est ià pour l'aider, et c'est un étranger qu'on oblige à le secourir. Cependant, sa mère et toutes les saintes femmes l'ont suivi et ne le perdent pas de vue. Sainte Véronique n'a pas peur d'écarter les soldats pour s'approcher de Lui dans un élan de pitié touchante et brave. Et elles le suivent au Calvaire, jusqu'à son dernier soupir; elles ne le quittent plus, et quand il est dans le tombeau, elles y reviennent: douloureusement obstinées, elles méritent de Le voir et de L'entendre quand II ressuscite, et cette faveur est le couronnement et la glorification de la fidélité de leur coeur.
Il a fallu que les apôtres apprissent à aimer et à ne pas trembler. Elles l'ont su sans l'apprendre.
De cela, nous devons être flères! On nous raille si souvent, on a tant de plaisir à faire remarquer notre légèreté et notre caprice, notre faiblesse et notre inconstance, que c'est un grand bonheur pour nous de relire ces belles pages où "notre" supériorité éclate et reçoit une si magnifique récompense.
Ayons donc une très haute opinion de nous-mêmes, non pour en tirer vanité, mais
pour nous rendre inaccessibles à tout ce qui, en nous amoindrissant, nous mettrait à trop bon marché. Laissons aux hommes ces supériorités que leur orgueil réclame; ils ont beau faire, ils ne nous enlèveront pas celleKîi qui est de puiser dans la souffrance des êtres aimés des forces miraculeuses pour les soutenir, pour leur pardonner, pour les aimer à travers toutes les obscurités et les défaillances humaines.
Soyons glorieuses de savoir aimer profondément, bravement, toujours, avec une confiance indéracinable dans la puissance de notre amour pour vaincre les obstacles. Si vous aimez ainsi, vous ne direz jamais: "J'en ai fait assez!" ou: "Je ne puis endurer davantage..." vous irez comme les saintes femmes jusqu'au Calvaire, jusqu'à la mort, jusqu'après la mort, tenant votre amour de toutes vos forces morales et physiques pour qu'il ne tombe pas, fermant les yeux s'il le faut, ne comprenant pas, si c'est mieux, et attendant, douloureusement obstinées, la résurrection de ces coeurs que votre amour finira par animer et vivifier, pauvres petites âmes désolées et fidèles.
Les corneilles
Dans deux jours, l'Alleluia de Pâques chantera dans l'air attiédi l'arrivée du Printemps! Mais, chers lecteurs! Quelle dose d'imagina-
tion il faut avoir pour se représenter en marche, venant vers nous, un Printemps pimpant et fleuri 1 C'est que son précurseur est si crotté, si vilain.,, et pourtant il laisse sur son passage un souffle de joie, et il semble à tous que bientôt le bonheur sera possible, et qu'en essayant bien fort, on réussira à le saisir.
Les moineaux s'égosillent dans les arbres nus, et ce matin, j'ai positivement vu des corneilles près de la montagne. Du battement lourd de leurs grandes ailes, elles rythmaient leurs coassements étranges d'une tristesse douce que nous aimons au sortir du long hiver. Elles reviennent en bandes pressées, confiantes dans les promesses du vent du sud, ce grand menteur qui les ramène de si loin!
Elles auront froid pourtant: mars leur réserve ses dernières tempêtes, et avril, malgré ses petits airs doux, leur servira de rudes giboulées. Cachées aux creux des vieux arbres, elles maudiront leur imprudence qui ressemble à celle de l'année dernière, mais tous les serments actuels ne les empêcheront pas de recommencer exactement la même chose l'année prochaine.
L'expérience des corneilles comme l'expérience des hommes leur sert plus à grogner qu'à s'améliorer!
Je suppose que parmi ces voyageurs, il y a de bonnes vieilles corneilles qui n'approuvent pas ces déplacements hâtifs: elles prêchent et grondent en jurant que "de leur
temps on était plus raisonnable!" Et quand surviennent les désappointements, elles crient sans répit aux petites corneilles transies : "Je vous l'avais bien dit".
Elles se croient très sages, ces vieilles rabâcheuses, elles n'en sont pas moins des vieilles folles, et elles le prouvent en ne se taisant pas.
Les jeunes corneilles ont toujours été pressées d'arriver, et elles le seront toujours. Et pourquoi les en blâmer, si elles sont plus heureuses d'un voyage prématuré que d'une attente ennuyeuse. Et voilà le point à considérer, quand on se mêle de donner des conseils!
Les femmes qui ont beaucoup d'expérience ont le tort de vouloir en faire de ia sagesse pour les jeunes. Celles-ci ne profiteront que de leur propre expérience... et encore! Chaque âge a ses qualités. Il est bon que les jeunes femmes soient ardentes, confiantes, d'une activité dévorante, imprudentes à force d'audace. Elles commencent, elles ont tant à faire! La sagesse et la modération de leur mère? Elles ne sauraient vraiment qu'en faire et elles ne se laissent pas impressionner par cet "autrefois", évoqué avec tant de persistance par les matrones de leur entourage.
Ah! cet autrefois, où l'humanité entière grimpait à l'échelle de la perfection . . . elles n'y croient pas aveuglément, et d'ailleurs, ce n'est pas le passé qui leur importe, c'est le
présent, l'aujourd'hui si compliqué, si encombré et si difficile!
Et ce sont ces difficultés que les sages conseillères de nos jours ne comprennent pas toujours! Difficultés de service, manque de temps par surcroît d'occupations, émancipation des enfants obligés de se tirer d'affaire plus jeunes, contagion du luxe qui nous gagne presque insensiblement, etc.
Quand les jeunes femmes ont fait tout leur possible, qu'elles sont exténuées et qu'elles entendent les critiques, les conseils et les souvenirs rétrospectifs, qui semblent réduire à néant toute leur peine et tout leur travail, je parie quelles voudraient avoir des ailes et imiter les jeunes corneilles qui au moins peuvent se sauver des vieilles corneilles!
Pâques
Je vous écris d'assez loin; le printemps ici est plus doux qu'à Montréal et la journée de Pâques a été radieuse! Imaginez de vieilles cloches douces et un peu fêlées qui ont chanté presque toute la journée, un ciel parfaitement bleu, au pied de la montagne où, sur les hauteurs, la neige dessine encore de fantastiques figures, la rivière coule à pleins bords, charriant les derniers glaçons épars qui miroitent comme des blocs de cristal vert.' Par delà la rivière, la plaine
s'enfuit toute brune et rejoint la forêt toute bleue. A travers la fine vapeur qui s'élève de la terre humide et chaude, les chaumières se profilent tremblotantes: on dirait que le sol soupire d'amour en exhalant vers le ciel des colonnes d'encens.
En revenant de la grand'messe, mon amie et moi étions silencieuses, pénétrées doucement de la joie que l'on respirait, que l'on sentait monter et descendre en parfums vagues et en bruits très doux: le clapotis de l'eau, les trilles des oiseaux, les derniers sons de l'angelus qui mouraient dans l'espace. — C'est bon de vivre! — fîmes-nous ensemble. . . et un éclat de rire souligna cet accord parfait de nos voix et de nos pensées. A ce moment nous entrions dans la petite avenue qui conduit à la maison, et nous aperçûmes le vieux Luc assis sur un tronc d'arbre: il fumait sa pipe d'un air si malheureux que mon amie s'arrêta pour lui demander ce qui le tourmentait. Luc est son domestique depuis plusieurs années.
C'est un bonhomme taciturne, doux et entêté.
— Moë, j'ai... rien, madame!
— 0 Luc, dites-vous la vérité? Un beau jour de Pâques comme aujourd'hui, il ne faut pas avoir de la tristesse! — Bédame, la tristesse, vous savez, on l'appelle pas, mais à vient sans invite! — Puisque vous admettez que vous avez du chagrin, mon bon Luc, vous allez me dire pourquoi, et cela vous
fera du bien; je puis peut-être vous aider?... — Personne peut m'aider, allezl J'ie porte tout seul, le crapaud 1 —
Un soupçon traversa l'esprit de Madame X. — Dites donc, Luc, vous avez fait vos Pâques? — La figure du vieux se contracta, il eut une hésitation et tout à coup, avec explosion: — Non, madame! Des Pâques, j'en fais pas de pu. . . de pu. . . ben des années 1 Et c'est ça qui me ronge, qui me dévore, parce que, vous le savez ben, ma chère petite dame, j'suis pas plus méchant qu'un aut'l — Je n'y comprends rien, mon pauvre Luc; vous allez à la messe le dimanche et même la semaine quelquefois, et Adèle m'a dit que vous jeûniez tout le carême, et vous êtes si à votre devoir et bon, bon! Pourquoi ne faites-vous pas vos Pâques? — Bonnement parce que j'peux pas! fait-il, têtu. — Dites-moi la raison, voulez-vous?
Elle a des yeux caressants et doux auxquels le vieux Luc ne sut pas résister. — . . .Quand j'étais aux Etats, y a ben des années, je m'ai mis d'une société secrète, et les camarades m'ont dit: "Asteur, mon vieux, tu peux pu faire tes Pâques tant que t'en s'ras, et j'ies zai pu faites, tonnerre! — Mais que faisait-on dans cette société? à quoi vous engagiez-vous? — J'ie sait-y moë? J'm'en suit en r'venu icitte queuque mois après, mais j'ai jamais pu leu dire que j'voulais pu en être d'ieu maudite société! et j'en suis, j'en suit encore! — Mais c'est
fou, ça, mon pauvre homme, vous êtes libre comme le vent, et rien ne vous empêche de faire vos Pâques! N'en avez-vous jamais parlé au curé? — Ça servait à rien de faire des parlements tant que je me démettais pas de leu damnée société, et comment les rejoindre pour leu dire que j'veux pu! — Ecoutez, Luc, je vais arranger cela, moi! Ne soyez pas plus triste et bonjour.
L'après-midi, après vêpres, le bon curé fut mis au courant. Il vint lui-même trouver le bonhomme au jardin, ce matin. L'entrevue ne fut pas longue et je viens de les voir partir ensemble. Je crois bien que le pauvre Luc reviendra l'âme légère, et qu'à l'avenir Pâques ne le fera plus rager.
Ames d'enfants
Après la pluie très douce a paru un soleil bienfaisant qui remplit le monde de vie frémissante: sur les arbres, les bourgeons se gonflent, dans la terre chaude, les plantes poussent patiemment leur petite tête verte, et voilà qu'elles brisent la croûte brune, qu'elles pointent si délicatement, si exquisement frêles qu'on les voudrait protéger toutes contre les atteintes brutales.
Ont-elles une petite âme vague qui est éblouie d'air et de lumière au sortir de la prison de terre où elles ont préparé leur beauté ?
C'est parce que je le crois que j'aime le plus petit brin d'herbe, et que j'évite d'écraser la moindre fleurette.
Ainsi suis-je revenue de la montagne les mains vides: sur mon chemin les anémones rosées et les violettes fines n'ont pas été cueillies; je me suis agenouillée pour respirer leur parfum et leur fraîcheur et j'ai continué ma route sans un regret de ne leur avoir point fait de mal.
Que n'avons-nous le même scrupule avec les âmes des enfants et les âmes des jeunes filles, encore éblouies et grisées de la beauté qu'elles découvrent en ce monde.
Trop souvent, par nos désenchantements, nos dégoûts, nos rancunes, nous atteignons rudement leurs âmes fraîches et nous les meurtrissons irréparablement.
Je ne pardonne pas aux pères leurs diatribes contre l'universelle malhonnêteté des hommes; aux mères, leurs discours fulminants contre l'égoïsme des hommes; aux blasés, leurs rires sardoniques, aux découragés, leur tristesse qui se refuse à l'espoir; aux malveillants, leurs lunettes fumées au travers desquelles ils voient noirs le ciel et la terre.
Il serait plus sage, plus efficace et moins dangereux de mettre dans le coeur des enfants le culte de l'honneur et la religion du dévouement, d'y développer la foi, l'espérance et l'amour, les laissant croître, ainsi dans
la Vérité, mais en laissant subsister la Beauté.
Permettons à ces âmes frêles de se développer en se fortifiant contre la Vie: elle se révélera bientôt à elles, grave et triste, mais profondément belle si nous leur avons appris à l'aimer comme le plus beau don de Dieu.
Quel sera l'effet de ces déclamations outrées contre les hommes avec qui il leur faudra vivre, contre la vie qui les attend, contre les devoirs qu'on leur présente comme des épouvantails? Pensez- vous que cela les aidera? Autre chose est de les éclairer avec tact et prudence, de dissiper les illusions dangereuses, ou de les éclabousser en remuant devant eux toutes les tristesse et toutes les vilenies.
Certains enfants de vingt ans me navrent avec leur défiance, leur esprit critique, leur parti-pris de révolte contre toutes les autorités: ils ont perdu leur fraîcheur d'impression, leur gaieté, leur confiance dans la sincérité et la bonté humaines: que leurs parents se demandent, si, inconsciemment, ils ne sont pas les auteurs du mal?
Mois de Marie Je serais très malheureuse si je ne revenais pas dans mon village pour le "Mois de Marie", et ceux qui n'en ont jamais "fait" un à la campagne ont perdu une impression exquise.
D'année en année, c'est le même charme que l'on retrouve et comme un chapelet qui continue celui de l'année précédente...
et le temps s'écoule, amenant si peu de changement que vous vous sentez toujours un esprit et une âme de Mois de Marie quand, après l'Angelus, la cloche carillonne pour l'office du soir.
J'aime à me rendre d'avance sur la petite place de l'église qui domine le fleuve . dans le crépuscule rose le clocher pointu regarde si les étoiles ne commenceront pas bientôt leur ronde autour de sa flèche, ît de toutes les maisons, des chemins verdissants, des vieux jardins clôturés, sortent lentement les fidèles qui causent bruyamment avec les "rencontres"; les jeunes filles se groupent sur le perron, où les hommes, plus loin, "tirent une dernière touche" en attendant le curé... et on entend la maîtresse d'école, déjà installée à l'orgue, qui essaie ses accompagnements.
Et quand le curé arrive un peu essoufflé, car il est presque en retard, il frappe dans ses mains comme on fait à l'école: — Allons, mes amis, entrons, entrons, je commence le chapelet.
C'est un envolement de jupes claires dans l'escalier du jubé; posément les fumeurs secouent la cendre de leur pipe et la mettent dans leur poche, tout en se rendant à leur place, à temps pour répondre au Credo.
C'est simple,, c'est recueilli, c'est frais
comme le parfum de la verdure qui décore l'autel en attendant que la chaleur le fleurisse.
Après le chapelet, un cantique et un petit sermon de quinze minutes. C'est un des talents de notre curé: il parle peu et bien, évitant les inutiles délayages, et tout son sujet tient dans ces quelques minutes bien employées. Il serait à citer comme modèle à de grands prêcheurs qui abusent un peu de la patience de leurs auditeurs. D'ailleurs, c'est un saint, notre curé! Dieu et les âmes! Il n'a pas d'autre souci, et on le sent si bien dans ses paroles et ses actes qu'on a le désir de lui ressembler! Et ça, voyez-vous, c'est la meilleure prédication du monde! C'est le curé qui vient souvent lui-même en surplis allumer les cierges : leur douce lueur d'étoile rend encore plus sombre la nef où la prière de tous rend l'air comme vibrant de ferveur: nulle part ailleurs je n'ai ressenti une telle impression de recueillement pieux. Et je ne vous ai encore rien dit des jolies voix pures qui chantent de très vieux cantiques et du plainchant dont le latin est très purement prononcé. C'est que le curé y a vu: il est venu lui-même enseigner aux chanteuses à se tirer de ces subtiles difficultés avec un résultat qui vous étonnerait, critiques de la ville!
Puis, quand un à un les cierges s'éteignent, l'église se vide très doucement et on
parle encore bas sur le perron de l'église, car les portes sont ouvertes et les cierges fument encore. . .
Et tous les soirs c'est la même chose, et tous les ans aussi, et les mères qui ont chanté les vieux cantiques entendent leurs filles les chanter à leur tour et elles ne peuvent croire qu'avant longtemps elles seront grand'mères ... Il leur semble que c'est hier qu'elles attendaient sur le perron leur amoureux qui commence pourtant à avoir des rhumatismes et qui les presse de rentrer, car le serein tombe.
J'ai déjà entendu plaindre les jeunes filles de la campagne par leurs compagnes citadines. Moi, je les envie et je les admire: leur vie entière oscille entre ces deux pôles sacrés du travail et de l'amour, et elle est certainement plus intense et surtout plus féconde que l'existence absurde des jeunes Montréalaises dont les jours fuient au milieu d'une agitation incessante et d'un mouvement perpétuel.
Les lettres
Les jours passent doucement, silencieusement: même sans le vouloir on se recueille ici, et pour se mettre à l'unisson de l'harmonie universelle, on écarte peu à peu les agitations, les inquiétudes, les soucis vrais ou imaginaires qui font sur la vie comme des taches
d'huile, plus grandes chaque fois qu'on les revoit.
La conscience s'éclaire et le coeur se dilate: on voudrait être meilleur et on sait mieux aimer dans la paix divine qui vous enveloppe; et comme on trouve le temps de raconter toutes ces merveilles à ses amis, ils vous écrivent à leur tour, et le grand événement de la journée au village, c'est la distribution des lettres à l'heure de l'angelus du soir.
Vers les grosses mains noires du bonhomme Baril qui tient solidement la liasse précieuse, se tendent avidement les mains fines et roses, les bonnes mains potelées, les vieilles mains ridées: et toutes sont frémissantes et paraissent sentir que le bonheur ou l'angoisse peut leur arriver dans l'enveloppe qu'elles saisissent... et si elles ont attendu en vain, les mains sont tristes, comme les yeux!
A mesure que les noms s'égrènent, l'espoir a diminué, et quand la dernière lettre est donnée, on ne croit pas encore à ce désappointement et on insiste : — "Rien pour moi, M. Baril? — Bédamel vous voyez bieni
Comme elles en sèment de la joie et de la tristesse, les lettres! Et comme, avant de les ouvrir, on devine peu quelquefois ce qu'elles nous réservent!
Il y a les lettres qui donnent de grands bonheurs que l'on voudrait enfermer sous verre pour les conserver intacts. Hélas! On peut bien conserver les lettres, mais comme
les bonheurs s'envolent vitel C'est qu'après une lettre, on en veut une autre, et si elle tarde, on l'attend, d'abord doucement, puis avec inquiétude, puis avec fièvre, et toute la joie des lettres passées se dissout dans l'attente anxieuse qui vous creuse des trous dans le coeur.
Puisque la lettre qui doit vous apporter du bonheur peut finir par créer de l'inquiétude, que dire de celle qui vous fait vibrer à la souffrance de ceux qui vous appellent, que vous sentez seuls, tristes et découragés?
Et l'autre, celle qui est si banale, qu'en la lisant il vous semble qu'une fée mauvaise a touché votre vie pour la tenir toute. Rien ne brille plus en vous ni autour de vous. Vous attendiez le rayonnement et la chaleur, et c'est de l'ombre froide qui vous transit; vous attendiez une tendresse, et c'est du papier noirci que vous tenez là et que vous jetez au feu pour lui communiquer la seule chaleur qu'il connaîtra jamais!
Petites lettres grises et blanches, soigneusement fermées, qui gardez si jalousement vos secrets, nous vous aimons et nous vous craignons, et vous ne vous doutez pas que souvent nous vous ouvrons en tremblant bien fort.
Flânerie
Flâner 1 Se donner un grand congé où l'on se dispense d'avoir des tas de choses à faire, où l'on écarte les soucis, les devoirs, les obligations, les conventions, les cérémonies, les indifférents et même les amis! Et l'on s'en va seule dans un coin plein d'arbres, de lumière, de petits sentiers qui mènent nulle part, de gros rochers gris qui vous ménagent des repos exquis après de rudes ascensions. On ne se dit jamais : "Il est l'heure de rentrer, on m'attend, il faut aller là ou voir celui-là!" On est libérée, enfin, des autres et de soi-même, puisque pour être un succès, ce beau congé comporte une absence absolue de pensées, d'observations et de réflexions introspectives. Car ça, vous le savez bien, exclut tout repos. Quand on pense, ou bien l'on tourne dans un cercle, ou bien l'on vrille dans les profondeurs sans jamais percer à jour. C'est très fatigant et si décevant !
Mes chers amis, je jouis actuellement d'une semblable trêve! Je n'entends que le bavardage des oiseaux, les beuglements des vaches, et aux heures des repas, les remarques quotidiennement répétées de mon hôtesse, dont la sollicitude heureusement ne se préoccupe que de mon bien-être matériel. Je me repose si profondément, j'ai l'âme si doucement engourdie par la paix et le silence environnants que
je cherche en vain une pensée à vous communiquer. Elles dorment toutes et je n'ai pas le courage de les appeler. Il suffit d'en faire lever une pour agiter les autres, et elles recommenceraient autour de moi leurs "pourquoi", leurs "si" et leurs "comment", et moi je recommencerais à vivre comme avant et comme vous I
Vous allez donc excuser Fadette cette fois? Elle ne vous envoie que son sourire qui évoquera peut-être à vos yeux la vision d'un pays où l'on végète délicieusement et où l'herbe est si verte qu'on en mangerait, si on pensait devenir ainsi une bonne petite bête paisible, douce, jamais tourmentée, qui ne cesse de brouter que pour mourir.
Ah! ne rien faire et surtout n'avoir rien à faire, se taire autant qu'on veut, n'entendre que les voix du bon Dieu dans la nature, ne rien désirer, ne rien regretter, c'est plus bon que vous ne sauriez l'imaginer, mortels actifs qui me lisez! Et je termine en vous souhaitant ce bonheur en ce monde et un paradis tout semblable dans l'autre.
Les pauvres petits
Les lilas embaumaient ce soir-là, et leur parfum entrait comme une joie subtile dans mon âme redevenue rustique et reprise à la vie vraie de la campagne. J'allais au mois de
Marie par le sentier qui conduit au cimetière et de là à l'église. Je me sentais si heureuse de vivre, qu'à l'entrée du cimetière j'hésitai, prise du scrupule d'apporter ce rayonnement de vie parmi les pauvres morts. Mais là aussi les lilas bercés par un vent léger jetaient le parfum de leur beauté, là aussi l'air était très doux et toutes les tombes ressemblaient à de grandes corbeilles fleuries. Je traversai légèrement cet étrange dortoir où dormaient tant d'inconnus; machinalement je m'agenouillais avant de franchir la grille, quand j'entendis distinctement un sanglot, et me retournant, j'aperçus un petit garçon qui pleurait à chaudes larmes. Je le questionnai d'abord vainement: il ne répondait pas et tenait son visage caché sur son bras. Mais je m'assis près de lui et à force de diplomatie, j'arrivai à lui faire lever la tête. Je le reconnus alors: un bon petit gamin que nous appelons l'étourneau au village, à cause de s«s raines d'oiseau vif et de son étourderie où il n'entre pas un grain de malice. Mais voilai La vieille parente qui le garde depuis deux ans que son père est mort, n'a peut-être pas beaucoup de patience et elle traite tragiquement les sottises du pauvre gosse. Or, dans l'après-midi, mise au courant par une voisine d'une nouvelle espièglerie du petit diable, elle conclut la gronderie par ces paroles cruelles: "Serais-tu un mauvais coeur, et vas-
tu ressembler à ton père qui a fait mourir ta mère de chagrin?"
En répétant ces mots, le petit se remit à pleurer et à travers ses sanglots. — Ce n'est pas vrai, dites, que mon père a été méchant pour maman 1 II était bon, bon pour moi, et je ne suis pas un méchant, non plus!
Je niai tout énergiquement; j'assurai que la tante étant très fâchée avait dit plus que sa pensée, que je savais que son père était bon, que sa mère avait été heureuse, et que lui était bien un peu espiègle mais un brave petit homme qui ne penserait plus jamais à cette vilaine histoire.
Il m'écoutait avec des yeux navrés, une petite figure crispée qui faisait pitié. Ahl le pauvre petit étourneaul Voilà que la vie lui faisait bien mal déjà, et le blessait au plus vif: dans son culte pour la mémoire de son père. Oh! la vilaine femme qui voulait tuer une seconde fois ce mort, je lui en voulais tant à ce moment que je la trouvais inexcusable!
Mais à la réflexion, je revis sa figure niaise, et je me souvins de sa bêtise: mais être bête à ce point, c'est peut-être pire que d'être méchant! On ne se doute pas des chagrins désespérés que peuvent avoir les enfants; on ne sait pas assez le mal qu'on leur fait en leur disant du mal des autres, surtout de leurs parents, et cette vieille folle, qui va à l'église quatre fois par jour, fera peut-être un mauvais sujet du bon petit coeur qui s'est révélé
à moi ce soir-là, simplement en parlant à tort et à travers et en se laissant aller sur la pente de son incorrigible bêtise!
Rien à dire
J'ai toujours eu l'appréhension du jour, où, devant mes feuilles blanches, je ne trouverais rien à vous dire, et il est venu! J'y suis à cette heure même. J'ai fait à mon crayon une pointe très fine; avec un caillou pointillé d'or ramassé sur la grève, j'ai retenu les coins du papier qu'un vent léger effeuille: mais ni le crayon aiguisé, ni les feuilles frémissantes n'ont la moindre pensée à me suggérer et j'en veux presque à mon directeur,— de journal— à qui j'avais déjà fait part de cette prévision lamentable: — Et quand je n'aurai rien à dire? — Oh! une femme parle sans avoir quelque chose à dire... n'en serait-il pas ainsi pour écrire?— L'impertinent! il a osé? vous écriez- V014S.— Parfaitement, et sa punition sera de lire la petite ineptie qui va se dessiner sous les coups du crayon vert... car il est vert, mon crayon!
La chaleur a fait le vide dans ma tête: je me la représente désolée et nue comme l'intérieur de la maison abandonnée, là-bas, où les oiseaux bâtissent leurs nids sous les corniches.
Qui sait, dans le silence accablé de ces
journées brûlantes, si, dans les coins vides de la cervelle de Fadette, des oiseaux ne construisent pas, brin à brin, des nids, d'où sortiront plus tard des nichées nouvelles de pensées ailées qui voleront vers vous pour vous dédommager de mes paresses estivales.
C'est étrange cette élaboration de la pensée en nous: les images entrent sans cesse, se fixant, celles-ci, dans notre esprit, celles-là dans notre coeur... nous sommes plus ou moins attentifs, mais elles ne cessent de s'imprimer en nous, et les nuages qui passent, les voix qui émeuvent, les mots qui restent, les notes qui vous font vibrer sont comme l'air que nous respirons: tout cela se joint, se mêle, se coordonne, se nuance à notre imagination, prend racine dans notre coeur, et petit à petit, devient nous-mêmes: les opinions que nous émettons si nettement, les sentiments que nous découvrons avec stupéfaction, les idées toutes puissantes qui à un moment décisif orientent notre vie.
Ne médisons pas de nos inactions forcées, c'est peut-être le temps où, silencieux, nous observons et méditons davantage.
C'est peut-être de la lourdeur de l'été, de la tristesse vague des choses qui font monter les larmes aux yeux, des vies humbles qui se déroulent naïvement au grand soleil du bon Dieu, que naîtront les lettres d'automne de ^votre amie Fadette qui vous demande pardon
de n'avoir rien à vous dire, mais qui vous aime bien, tous mes amis lointains.
A la montagne
"J'ai une maisonnette si haut perchée dans la montagne que je l'ai appelée "Le nid d'Aigle", c'est là que vous viendrez me voir et tout de suite", m'écrivait mon amie. Il avait fait si chaud ce jour-là; j'avais entendu, mêlées au bourdonnement des mouches, les rumeurs plus agaçantes encore des petits cancans hebdomadaires et j'étais lasse; je trouvais mon village petit !... La tentation de m'en sauver fut trop forte, et me voici, la tète perdue dans les nuages, dans ce nid d'aigle suspendu dans une sapinière qui embaume et où ne vivent ni les mouches, ni les cancans I On y entend les oiseaux, les feuilles et les sources qui chantent, on y voit des petits brouillards qui s'enroulent autour des cînies comme des écharpes d'argent ... et beaucoup de vert de toutes les teintes et un peu de bleu dans le ciel, du bleu qui ne saurait créer des diables comme dans les vallées d'en bas !
J'ai rêvé le jour, luné le soir, et dans ce paysage de légende sont remontés de mes souvenirs très lointains les contes qui ont charmé mes quinze ans, et qui me semblent aujourd'hui remplis de choses profondes que je ne pouvais deviner autrefois.
Je ne sais où j'ai lu ou entendu celui d'une fée blonde, line, menue et jolie, enfermée par vengeance dans un palais de givre où elle devait demeurer jusqu'à ce que, le froid la gagnant, elle devînt la statue de glace ornant le palais de givre.
De sa prison, un jour, la fée vit distinctement les rayons du soleil dansant sur les montagnes voisines, elle crut entendre les appels des oiseaux et les soupirs des fleurs pâmées sous l'ardeur du soleil, et toute en émoi, ce fut son coeur, son pauvre petit coeur transi et muet depuis si longtemps qu'elle entendit chanter éperdument : — "Ohl tais-toi! tais-toi", faisait la petite fée angoissée, tu me tortures, je commençais à ne plus rien sentir dans l'engourdissement du froid".
Mais le coeur, grisé par la vie entrevue, ne voulait pas se taire. . .
Alors la fée se dit : "A quoi bon un coeur si l'on ne peut pas aimer?" Et de ses doigts blancs, elle arracha de sa poitrine la petite chose frémissante qui ne voulait pas se taire, et elle courut le cacher sous une grosse pierre, pensant que sa prison serait moins dure si elle ne l'entendait plus chanter.
Depuis qu'il n'y a plus de fées dans ma vie, en ai-je rencontré de pauvres être humains enfermés dans des prisons de glace et condamnés à y geler! Les uns seuls, les autres avec des compagnons de misère, tous ne sachant que faire de leur coeur qui s'obsti-
ne à chanter quand eux-mêmes ne cherchent qu'à s'engourdir dans le froid qui les enserre.
C'est que les coeurs ont été faits pour ne jamais mourir et qu'ils ne peuvent pas comprendre qu'ils battront sans aimer. Ceux qui se résignent deviennent de pierre. Ils sont morts. Ceux qui se révoltent et que l'on écrase sous les pierres grises ne cessent pas de fredonner tout bas leur éternelle chanson; elle monte, le jour, avec le parfum des fleurs, la nuit avec le tremblement des feuilles; elle ne cessera jamais, puisque les coeurs vivants ne savent pas se taire et ne meurent pas.
Aimer c'est avoir confiance
Le brouillard monte comme un grand voile de mousseline: nous aurons sûrement de la pluie, car l'air est lourd et les oiseaux rasent l'eau de leurs ailes légères; aussi, nous sommes-nous hâtées de descendre au village renouveler les approvisionnements: on a bon appétit dans le nidl — C'est vite fait, et nous voilà dans le sentier de raccourci, regrimpant notre montagne et admirant les montagnes alentour, sur lesquelles des morceaux de nuages paraissent être tombés du ciel par petits paquets floconneux si blancs, si fins, que le ciel en paraît de plus en plus obscur.
"Que ferons-nous toute la journée?" se lamentent les jeunes. L'une d'elles, détachée du groupe joyeux, marche seule, et sa figure pensive indique un rêve lointain et peut-être un peu triste.
Je la vois maintenant: elle est installée au petit pupitre de vieux chêne: elle écrit vite, vite, s'arrête comme pour admirer les petits traits noirs qui, sans parler, en diront tant, et elle recommence à faire courir sa plume sur le papier et les mouvements vifs me font deviner les spirales fines, les enroulements gracieux que les jeunes filles accrochent si volontiers, comme des ailes, à tous leurs mots.
Mais la voilà arrêtée : ses grands yeux bruns cherchent des idées nouvelles, ils se posent sur les rideaux à pois, errent sur les coussins du divan, puis le regard se perd là-bas; par la fenêtre ouverte on aperçoit le ciel lamentable, les arbres ruisselants, et la pluie qui tombe en faisant de grandes flaques brillantes dans le noir du chemin.
Elle ne trouve plus rien à dire, ou peutêtre en a-t-elle trop à dire: les deux causent le même embarras, vous savez! Sa plume est tombée sur le buvard en y faisant une large tache, mais l'enfant n'a rien vu; elle rêve en regardant les nuages menaçants qui se poursuivent comme de gros monstres glissants. Sur le doux visage une ombre s est répandue, et moi qui ne la perds pas
de vue, j'aperçois bientôt de grosses larmes qui tombent sur la feuille inachevée.
— A qui écrit-elle, crois-tu? ai-je demandé tout bas à sa soeur. — Oh! à Jeanl Depuis qu'ils sont fiancés, elJe ne sait plus écrire à personne autre 1 — Elle pirouette et s'en va en riant.
La petite rêveuse est si absorbée qu'elle n'a rien entendu, elle ne bouge pas et ressemble à une statuette de l'indécision inquiète. Qu'est-ce qui peut bien troubler la pauvre petite âme et l'empêcher de continuer la lettre commencée si alertement? At-elle senti déjà qu'ils ne se comprenaient pas toujours, et que, malgré leur amour, ils pouvaient se blesser mutuellement? Est-il insouciant et rude et la fait-il pleurer sans s'en douter? Ou bien, a-t-eille des remords, et est-ce lui qui se plaint dans la lettre ouverte, à côté du buvard? La voilà qui recommence à écrire; elle s'interrompt pour relire la lettre de Jean . . . puis elle reprend sa plume, mais ses mouvements sont lents, elle cherche ses mots, on voit sa plume hésiter... Puis voilà trois ou quatre lignes rapides, précipitées, la signature et la lettre est finie! Mais, qu'il en reste du blanc sur la troisième feuille 1 L'adresse est mise et le timbre aussi, mais dans la petite main blanche, la lettre est serrée comme si elle devait rester là. Tout à coup, d'un mouvement rapide, elle a couru à la cheminée où flambe un beau feu, et voilà la lettre qui se
tord dans les flammes: elle la maintient avec le tisonnier de l'air grave et dur d'un exécuteur des hautes-oeuvres.
Je feins de ne rien voir, mais que toute cette scène muette me révèle de choses tragiques: mon coeur se serre en devinant ce qui est, en prévoyant ce qui sera.
Je ne sais ce que la jeune fille voulait dire à son fiancé: quoi que ce soit, elle a manqué de confiance, elle a eu la vision de son incompréhension à lui... donc, elle ne l'aime pas parfaitement, comme on doit aimer le compagnon de toute sa vie.
L'amour dans lequel entre l'estime, un peu d'admiration, le besoin de se confier et d'être soutenue est toute confiance. Il ne peut vivre dans la dissimulation, les réserves et les restrictions.
Si l'enfant hésite maintenant à laisser le fiancé lire dans son âme, si elle lui cache ce qui l'agite et la fait pleurer, que sera-ce plus tard, quand le fiancé, devenu le mari, aura nécessairement perdu du prestige dont l'enveloppent les illusions d'un peu d'inconnu?
J'aurais voulu lui dire à cette enfant: ce n est pas aimer que de se défier: ou bien il est digne de ta confiance et donne-la-lui entière, ou bien, il ne la mérite pas, et ne l'épouse pas! Si tu lui fermes ton âme, tu es perdue, ton bonheur est compromis.
Le cheveu
J'ai retrouvé mon âme campagnarde, et je suis tellement villageoise que je ne prends pas ma plume sans prendre en même temps le désir de vous raconter les petites histoires du village: elles sont simples et fraîches, et elles vous arriveront toutes parfumées de sapin, car mon village est planté sur le flanc d'une montagne, et après la dernière maison de Ja grande rue, on entre dans une sapinière où erre sans trêve un murmure, vague, très doux, comme une romance sans paroles de Mendelssohn qui serait fredonnée à mi-voix. Quand je vous aurai raconté les petites histoires du village, je vous dirai peut-être ce que les grands pins se disent en se balançant dans l'ombre.
Ce soir, il s'agit d'un cheveu, d'un cheveu blond, très long et très fin; et il a une histoire?
Parfaitement,
Elle est bien humble la propriétaire du cheveu: elle a une petite âme inquiète et triste, un coeur assoiffé de tendresse... et elle vit toute seule avec un grand chien un peu féroce, qui veille sur elle avec force grognements peu aimables pour ceux qui sont le moindrement familiers. Et elle coud, elle coud, du matin au soir. C'est la seule couturière du
village, et que l'on veuille une robe d'étoffe du pays ou une légère toilette de mariée, c'est à elle que l'on s'adresse, et elle vous reçoit toujours gentiment, avec un sourire un peu triste et des yeux couleur de ciel, où il passerait un rayon de soleil.
Hier, j'entrai chez elle pour... au fait à (luoi bon vous le dire, ce n'est pas ce qui vous intéresse. Elle me demande la permission de coudre tout en causant, parce qu'il y a "de la presse" au moment des vacances.
Nous parlons de la pluie, de la visite de l'évèque, d'une famille étrangère annoncée pour l'été et qui a loué la maison hantée...
Ses doigts blancs jonglent dans l'étoffe légère qu'elle manie avec des petits mouvements vifs et gracieux, que j'observe tout en causant. Elle s'arrête subitement, tire un de ses cheveux qu'elle arrache d'un petit coup sec. Elle l'étend dans toute sa longueur à l'intérieur de l'ourlet qu'elle prépare et elle se remet à l'ouvrage, avec, aux lèvres, un petit sourire mystérieux et charmant.
On eût été intrigué à moins, et je questionnai: vous en auriez bien fait autant, dites?
La robe est destinée à une jeune fille qui se marie jeudi, et le cheveux blond, cousu dans sa robe, doit apporter "la chance d'amour" à la jolie enfant qui voudrait tant qu'on l'aime, et si le Sort veut bien entendre la prière éloquente du cheveu d'or, ma petite amie coudra avant longtemps, pour elle-
même, une robe de mariée dans laquelle une autre, à son tour, cachera un cheveux noir peut-être I
Et voilà pourquoi ici on se marie jeune 2 C'est tout simple comme vous voyez!
La passée de Monseigneur
Une grande animation règne au village:
femmes, hommes et enfants sont pris d'une activité inusitée; dehors et dedans on procède à un nettoyage à fond pour "La passée de Monseigneur!"
O vous, gens des cités qui ne savez même pas quand votre évêque entre dans sa ville ou la quitte, vous deviûez venir ici voir comment on se prépare à recevoir un prince de l'Eglise I
Il ne vient que tous les trois ans; et on y pense longtemps d'avance, et on en parle longtemps après!
"La passée de l'Evêque", c'est le signal de la grande toilette des maisons, des jardins, des rues et des habitants du village!
Cette année, le Ciel maussade pleut à tort et à travers sur nos préparatifs, et c'est un désespoir quand il faut abandonner le pinceau ou la pioche; mais vienne une éclaircie, et, comme si l'on pressait un ressort, tout le monde est dehors et reprend, en grande hâte, le travail interrompu.
Nos deux peintres ne savent où donner
de la tête: ils ont beau prolonger les heures de travail, "allonger la journée par les deux bouttes", m'a confié l'un d'eux, ils n'arrivent à contenter tout le monde qu'en ne satisfaisant personne complètement: ils font le plus difficile, le pignon, les travaux sur les échafaudages, puis bonjour, ils filent chez la voisine, et la courageuse maîtresse de maison, grimpée sur un escabeau, armée du pinceau, les remplace tant bieu que mal et avec plus d'ardeur que de succès dans la plupart des cas!
N'importe, l'ouvrage avance. Dans les rues bien balayées on plante des balises, les jardins sont peignés et ratisses, les maisonnettes se regardent, ravies: avec leurs vitres étincelantes et leurs petites mousselines bien blanches, elles se font des mines coquettes, et un bon soir, la veille du grand jour, le joli village pimpant et frais se mire dans le fleuve avec complaisance en s'exclamant: "Me trouvera-t-il beau, Monseigneur I"
Les dames en disent-elles autant, en ouvrant l'immense sac de papier d'où elles sortent soigneusement le beau chapeau mis de côté pour la fête?
Ah! qu'elle en a confectionné, des beaux chapeaux, la petite modiste, et que le marchand en a vendu des belles chaussures reluisantes, que l'on tient enveloppées dans du papier de soie en attendant "La passée de l'Evêque!"
C'est demain. . . mon Dieu! fera-t-il beau?
C'est à genoux que la moitié du village le demande, dans l'église toute fleurie.
Ils en sortent sur la pointe des pieds, marchant avec précaution siu- le plancher si propre qui sent encore la bonne lessive, et par groupes, ils reviennent chez eux, non sans jeter un dernier coup d'oeil sur la belle arche de feuillage de la grand'rue d'où partent des banderoles jaunes, rouges et bleues.
Et il a fait beau!
Le soleil faisait étinceler La grande croix de la procession quand les cloches se sont mises à sonner à toute volée; semblables à un essaim d'oiseau, elles ont pris un vol fou aux quatre coins de l'espace, égrenant sur leur passage la bonne nouvelle, et tous sont sortis à la suite du curé et des enfants de choeur en surplis. Et l'évêque a traversé le village, bénissant à droite et à gauche les paroissiens agenouillés sur le chemin. A sa suite, ils sont entrés dans leur église, et là, recueillis, pleins de foi, ils ont reçu la bénédiction solennelle qui a dû faire descendre sur eux la pluie de grâces qu'ils attendent et qu'ils méritent.
Oh! la jodie chose que "La passée de Monseigneur!"
Le rêve bienfaisant
On m'écrit souvent que je suis une Fadette bien sage et bien sérieuse, mais on ne sait peut-être pas que je suis une Fadette qui adore la solitude. Et, qui a vu, dites-moi, une femme solitaire qui ne soit pas un peu une rêveuse à ses heures?
Je rêvais donc tout à l'heure à tous les rêves qui s'essaiment par le monde quand le soir descend et que l'âme veut s'échapper du laid. Je les voyais, ces rêves, monter des villages blancs semés le long du fleuve, et des grandes villes où les maisons s'entassent. Ils s'envolent des coeurs jeunes qui espèrent tout, et des coeurs vieux qui ressuscitent les joies perdues, et quoique difïérents, ils se ressemblent par un point; ce sont des rêves de bonheur, des aspirations vers ce qui n'est pas et pourrait être, et l'humanité toute entière me paraît tendue vers le Bonheur comme un immense parterre de fleurs vers le soleil.
Le Bonheur, cette réalité vivante, insaisissable pour quelques-uns, éphémère pour tous, pour laquelle nous vivons, que nous ne cessons de chercher et d'attendre, quel problème pour celui qui refuse d'en chercher la solution hors de cette vie! D'ailleurs, la vie ellemême n'est-elle pas une énigme incompréhensible et désespérante pour qui ne veut pas
se résoudre à projeter sur ses ombres la lumière qui vient de par delà la mort. . .
Mais... mais, revenons au rêve et laissons aux hommes la philosophie.
Une de mes petites idées c'est que Dieu nous a donné le rêve pour éclairer momentanément les vies grises, et soulever les âmes que les réalités écrasent. Au milieu de nos embarras et de nos misères, le rêve est un coup d'aile dans l'inflni où rien n'est impossible.
Quand dans le silence que trouble à peine le vent léger, nous allons lentement, frôlant les longues herbes, aspirant les senteurs fraîches, appelant tout bas les bonheurs chimériques, souriant de nos rêves tout en y croyant un peu, notre âme se repose et se rafraîchit: elle oublie ce qui est en créant ce qui pourrait être! Elle revient de ces promenades fantastiques plus douce et moins pesante; tout lui est encouragement et signe d'espoir.
Mes chères petites amies, ne vivez pas dans le rêve; vos réveils seraient trop cruels, mais n'ayez aucun scrupule de mettre un peu de rêve dans votre vie et n'écoutez pas trop les moralistes sévères qui vous prescrivent de ne jamais oublier ce qui est.
C'est très bon parfois I
Vous avez déjà fait un voyage, laissant en arrière mille difficultés, des misères chroniques qu'il vous semble détester.
Les jours passent ... et il en vient un où nous
prend la nostalgie de la maison où vous attendent la même vie, les mêmes ennuis. Vous y revenez satisfaite, heureuse de retrouver tout ce que vous aviez fui avec tant d'entrain. Quand nous rêvons, c'est notre âme qui va chercher un peu de délassement et de repos. Elle plonge dans le bleu, elle court après les chimères, et elle revient avec assez d'azur et de poussière d'or à répandre sur les réalités qui l'attendent qu'elles les fait acceptables. Mais prenez garde ! S'il faut du rêve, "pas trop n'en faut!" Si vous alliez devenir des petites folles et crier ensuite bien fort : C'est d'après les conseils de Fadette!
Sur l'eau
Nous étions partis, en canot, à la clarté mourante du jour, et après avoir traversé une zone de vagues roses où les derniers rayons du soleil couchant jetaient des éblouissements, le ciel et l'eau étaient devenus sombres, et avant que les étoiles se fussent allumées au ciel, un fin brouillard s'avançant de terre, nous avait rejoints et insensiblement enveloppés, s'épaississant peu à peu en voile impalpable et impénétrable.
Très gais au départ, cette atmosphère étrange avait fini par nous impressionner; nous glissions comme des ombres, sur l'eau devenue silencieuse et tellement confondue.
avec le brouillard, que nous ne pouvions voir où elle finissait.
Nous nous sentions seuls, séparés de tout par cette brume et c'était angoissant. . . comme toutes les solitudes absolues.
Il arrive aussi à notre âme d'être enveloppée de brouillards si épais qu'elle ne les perce, ni en haut, vers le ciel, ni en bas, vers la terre. C'est la solitude morale, la plus triste qui soit!
On ne saurait vivre un peu profondément sans avoir connu ces brumes où l'âme dérive sans presque s'en douter.
Elles est partie insouciante, en quête d'une joie légère, ou d'un bonheur qui l'appelle. Il lui semblait savoir où elle allait, le but était là, tout près. Mais peu à peu le brouillard est monté, s'est étendu, l'a séparée de tout ce qui lui était familier, lui cachant le ciel d'où vient la lumière, et la rive où elle pourrait aborder. La brume s'épaissit et l'angoisse grandit; elle a beau scruter l'horizon... elle est seule et ce qu'elle croyait connaître a changé de formes... l'inconnu immense où elle s'épouvante est d'autant plus dangereux qu'il est si vague.
L'angoisse qui la saisit est cependant une bénédiction,car combien d'âmes, perdues dans la brume, s'abandonnent lasses et découragées et ne luttent plus pour sortir du danger.
Hier soir, la puissante luni^ere d'un phare a pénétré le brouillard et a fini par nous
orienter, mais nous n'avons respiré à l'aise qu'en mettant pied à terre et en nous heurtant à de vraies pierres.
Dieu merci, dans la vie comme sur la mer, il y a des phares d'où la lumière peut atteindre les pauvres âmes qui s'égarent dans la brume. Mais pour la voir et en recevoir du secours, il ne faut pas fermer les yeux, s'étendre inerte et renoncer à chercher.
Savez-vous que j'ai des remords, ce soir, de vous avoir recommandé, jeudi dernier, de mettre du rêve dans votre vie? Le rêve est si souvent créateur de brouillards qui nous cachent la Beauté et la Laideur, et les conséquences de nos actes. . ,
Ah! mes amis, rien n'est si difficile que de donner des conseils! C'est bon pour les philosophes et les vrais sages qui sont "déjà entrés dans la victoire de l'âme". Ceux-là sont des lumières qui savent guider et conseiller.
Mais au-dessus des sages et des saints de la terre, il y a, heureusement. Dieu, qui ne nous perd jamais de vue et qui nous protège même quand nous ne le voyons pas nous-mêmes.
Y a-t-il au monde une vraie mère qui doute de ce miracle de sollicitude?
Le mystère des âmes O les jolies heures de rêveries douces et de méditations série- ^, es par les sentiers couverts d'herbes fines si délicieusement molles
au marcher! Et pendant que, penchée sur notre âme, nous écoutons ce qu'il s'y dit, les ai'bres se chuchotent leurs confidences et toutes les fleurs des bois se balancent mollement au rythme de la berceuse que leur chante le vent léger. Et l'on va seule, seule avec soi, et seule avec les doux fantômes que l'on évoque. On cause avec eux sans réticences, sans détours, d'âme à âme, comme nous pouvons le faire si rarement, hélas 1 quand des yeux rencontrent nos yeux, et que des mots répondent à nos mots.
Nous nous ignorons tellement de ce côté-ci du ciel, que les meilleures causeries que nous puissions avoir avec ceux que nous aimons sont souvent celles d'où ils sont absents, et où leur âme seule est tout près de nous.
N'avez-vous pas été saisis de cette incompréhension pénible des coeurs qui paraissent unis, en entendant les phrases qu'ils se jettent avec insouciance et qui sont comme des lueurs fugitives sur l'abîme qui les sépare?
Mais quand on s'aime? m'objectez-vous...
Mon Dieu, on peut s'aimer ardemment et ne pas toujours se comprendre.
Rappelez-vous les silences forcés où vous n'osiez pas crier ce qui vous montait du coeur parce que vous n'étiez pas sûre d'être comprise. Rappelez-vous les paroles dites presque contre votre pensée afin d'éviter un froissement; rappelez-vous vos chagrins pour
un mot qui vous faisait mal et dont l'autre ignorera toujours qu'il vous a déchirée. . .
Tout cela parce que les âmes se frôlent, s'aperçoivent par éclairs, se rejoignent pendant quelques rares et précieux instants, mais qu'elles restent en général inconnues et presque étrangères les unes aux autres. C'est peut-être dans l'amitié que l'entente peut devenir plus grande et plus durable, parce que l'amitié vit dans le calme, et que la confiance s'est formée peu à peu, en dehors et au-dessus de la passion qui bouleverse les âmes et aveugle les esprits. Mais, même quand vous arrivez à cette entende relative, combien de coins secrets de votre coeur vous mettez à l'abri des yeux de l'amitié la plus sincère, et elle, de son côté, garde ses secrets aussi jalousement que vousl
L'épreuve de la terre, c'est ce mystère que nous sommes les uns pour les autres, et à mon avis, le ciel ce sera de tout comprendre dans ceux que nous aimons, de ne plus pouvoir être pour eux l'occasion d'un chagrin et de ne jamais souffrir par eux. Le ciel ce sera donc l'amour dans sa perfection... cela me suffirait à moil
Voilà les petites histoires que je raconte à mes fantômes quand je me promène avec eux dans les chemins verts ou sur les grèves de Telours que les vagues caressent. Ils me répondent avec les mots que je dirais moimême, je n'ai jamais besoin de rien leur ex-
pliquer et nous nous entendons si bien, si bien, que nous nous croyons déjà au ciel!
La petite vieille dame
Après la chaleur de la journée, les fleurs amollies se redressent un peu à la fraîcheur du soir, et les âmes lasses, au contraire, rentrent davantage en elles-mêmes dans la paix enfin conquise de la nuit qui vient lentement. Le soleil est déjà couché, des nuages sombres sont suspendus au-dessus du jardin, mais à travers les arbres, on aperçoit un coin pur du ciel encore rosé, et au-dessus de la maison une étoile vient de s'allumer.
Partout le silence et le calme: pas une herbe ne bouge, et l'odeur des grands lis qui se détachent dans l'ombre, des roses qui s'effeuillent et de la vigne fleurie sur le pignon là-bas, se répand dans le soir et on dirait que l'air est en fleurs i On ferme les yeux pour ne rien voir, ne rien sentir que ce parfum qui rappelle d'autres soirées très lointaines où l'on n'était jamais lasses et jamais tristes.
Ce temps a-t-il existé dans la réalité ou ne le voyons-nous que dans nos souvenirs? On ne sait plus... on a l'impression d'avoir été heureuse... il faudrait savoir si alors on se sentait heureuse?
Les jeunes sont insouciants, et dédaigneux des joies des jeunes, et ils nous paraissent un
peu affolés dans une course éperdue vers les chimères qui ne leur laissent pas le temps d'apprécier le trésor de leur jeunesse, de leur confiance fraîche et de leur àme toute neuve. Nous étions comme eux et nous regrettons peut-être ce que nous n'avons jamais possédé!
Dernièrement, une femme américaine, dans une conférence devant la société "sélect", enseignait la "science de la vie".
Elle était intéressante par sa sincérité, ses airs inspirés de prophétesse, toutes les grâces un peu artificielles et charmantes d'une jolie femme qui veut s'emparer de son public, mais ses théories m'ont paru vagues et ses conclusions peu pratiques.
Le lendemain, de retour dans mon village je passai par un chemin creux qui descend à l'église et où je venais souvent autrefois, car, au tournant de la route, habitait une vieille petite dame qui avait plus de sagesse dans son petit doigt que je n'en trouvai hier dans le chapelet de belles phrases de la conférencière.
Je vois encore la petite maison veloutée de mousse du côté de l'ombre, je la vois avec ses volets gris, son jardinet fleuri, si propret, si ratissé et si régulier, qu'il ressemblait à un tableautin de pensionnaire.
Et je la vois, la petite vieille, trottinant dans son jardin, les lunettes relevées sur le nez, une grande aiguille à tricoter piquée
dans sa coiffe de dentelle. Elle venait audevant de moi souriante, si menue et si blanche qu'il me semblait arriver chez une fée, la dernière, la fée sereine dont la douceur me pénétrait. Elle n'avait pas d'autre souci que de bien aimer le bon Dieu, de dire du bien des plus vilaines gens, de faire pousser ses fleurs et de nous vanter l'intelligence de sa chatte qui ronronnait, pendant que sa maîtresse m'ouvrait naïvement sa belle âme où je me promenais charmée. Combien de fois, curieuse de voir la place qu'avait pu tenir le malheur dans cette vie, l'ai-je fait parler de son passé. De sa jolie voix un peu fêlée, elle me racontait les événements de sa vie simple, mais sans commentaires, et pour parler de ses deuils, elle gardait dans ses yeux limpides, la même petite lueur caressante où il y avait comme le sourire de l'âme heureuse malgré tout, au-dessus de tout.
Un jour, je lui laissai voir l'agitation et l'inquiétude d'une âme plus compliquée que la sienne et elle me dit : "Ah! ma petite, il faut être plus simple, vivre au jour le jour, en aimant bien le bon Dieu, ce qui équivaut à avoir bien confiance en sa bonté. A quoi sert de s'inquiéter puisque nous ne pouvons rien empêcher de ce qu'il veut!"
Je vous livre la recette de la petite vieille dame heureuse dont l'âme voltige autour de moi, ce soir, parce que, de là haut, dans la nuit maintenant resplendissante, elle a m
sans doute que je ne suis pas encore arrivée à lui ressembler.
Désillusion
Une pluie fine et continue bat les vitres et le bruit de l'averse sur le toit me rend le silence de mon petit salon presque insupportable. C'est comme si la chère solitude tant aimée devenait aujourd'hui agressive et méchante et me disait: "Enfin, je te tiens! Tji ne m'échapperas pas et je te ferai souffrir si je veux!"
Et je lui demande en vain le vague de ses rêves, la magie de ses souvenirs, l'écho des joies heureuses; elle s'y refuse rudement, et son langage austère m'écrase le coeur, m'enlève mon courage et ma belle ardeur à vivre! Je sais qu'il y a, de par le monde, des êtres à l'écorce épaisse qui ne se laissent pas affecter par la couleur du ciel. Mais on les trouve peu parmi les femmes qui sont rarement assez raisonnables pour ne pas se laisser attrister par les choses tristes, et qu'y a-t-il de plus triste qu'un ciel qui pleure en faisant la terre noire et lamentable et une solitude qui, è la ritournelle monotone de la pluie, se fait perspicace et trop brutalement sincère? Nous avons tant besoin de nous aveugler sur les mobiles des actions et des opinions humaines; à trop réfléchir, à trop analyser nous déchi-
92 LETTRES DE FADETIL
rons les voiles nécessaires à nos admirations, à nos estimes et à nos confiances. Ils sont si rares les êtres vrais et sincères jusqu'au fond, qui vivent ce qu'ils pensent et ce qu'ils croient 1 Ceux qui se flattent d'être plus sincères que les autres et qui s'en vantent, sont si souvent ceux qui ne s'interrogent pas pour découvrir le pourquoi de leurs beaux gestes.
Derrière tant de charités admirables, de grands dévouements, d'affections à l'air fidèle, qu'y a-t-il souvent si ce n'est de la vanité, de l'intérêt et du mensonge?
On va dans la vie agités, affairés, empressés, évitant ainsi de voir plus loin et plus profond que le dessus enjolivé et qui "paraît bien".
Et tout à coup, ciuand il pleut, qu'on ne remue plus et que l'on n'est plus étourdie par les belles phrases, on voit, et d'autant plus nettement que c'est involontaire, que tous tant que nous sommes, nous nous payons de mots, et que, sans nous en douter, tant cela nous est naturel, nous mentons à la journée et à la vie longue!
Nous mentons aux autres en leur jouant la comédie, et à nous-mêmes en retissant sans cesse autour des seules choses vraies les voiles épais qui les rendent si vagues qu'elles disparaissent presque, pour nous permettre de vivre comme si elles n'existaient pas.
Mais là-bas, c'est un peu de bleu qui
troue le gris, et sans se montrer encore, le
soleil nous fait signe qu'il va venir et le souvenir de ma bonne petite vieille dame passe par ce bleu et ce rayon qu'on pressent, et me fait sourire. C'est pour le coup, si elle lisait ce qui précède, qu'elle me dirait sa phrase favorite. Soyez simple, ma petite; vous compliquez, vous analysez, vous subtilisez et à quoi cela vous mène-t-il? Et je lui répondrais: Mon Dieu, madame, aujourd'hui au moins, à faire la lettre de FADETTE.
Ce qu'elles sont
C'est à un correspondant que je réponds aujourd'hui: sa question est un peu embarrassante: je voudrais m'en tirer sans froisser mes soeurs, mais je me dois à moi-même d'être absolument sincère afin de justifier la confiance que l'on me témoigne. Or, on n'a pas encore trouvé le moyen de l'être sans blesser ceux qui ont tort. . . et chacun notre tour nous avons tort, hélas!
Voici : "Madame Fadette, à vous lire, on a l'impression que les femmes sont des êtres de bonté, de grâce, de tendresse, des anges égarés sur la terre enfin 1 Seulement, quand je rentre chez moi le soir, ahuri et fatigué, et que je suis accueilli par une femme revêche, criarde, disputeuse, je me demande si tous les autres ont des anges à leurs foyers, et si c'est ma malchance d'avoir une. . exception? Vous
amusez-vous à brûler de l'encens sous le nez de vos soeurs, madame Fadette, ou bien sontelles en général bonnes, tendres et dévouées?"
Permettez-moi de vous dire, d'abord, monsieur, que vous généralisez trop. Toutes les femmes ne sont pas des anges, et c'est heureux, car très peu d'hommes méritent de vivre avec des anges, mais il y en a : j'en connais. Il y a aussi des femmes détestables, et vous avez toute ma sympathie si la vôtre en est une. Seulement, je me défie. Si vous êtes seul à lui trouver tant de défauts, elle ne les a pas. Demandez-vous aussi, si elle a toujours été détestable ou si elle l'est devenue? Auquel cas vous y seriez pour quelque chose?
C'est facile de reprocher aux femmes d'être disputeuses, mais comme pour se disputer il ff ut être deux, le reproche pourrait se retourner, y avez-vous pensé, amateur d'anges? A votre question maintenant.
Mon opinion sincère, c'est que la bonté chez les femmes s'exerce instinctivement pour les êtres qu'elles aiment; leur dévouement poussé par l'affection est inlassable; quand elles deviennent peu endurantes, irritables, agressives, si elles ne sont pas malades, c'est qu'elles ont cessé d'aimer, et qu'elles n'ont pas la vertu de faire "comme si".
Il ne faut pas oublier que la femme est très impressionnable et très sensible; som coeur contient toutes les nuances de senti-
ment, et elle porte à l'extrême celui qui la domine à un moment donné. La meilleure et la plus tendre peut devenir dure et méchante momentanément, par vanité froissée, par jalousie, ou par amour blessé.
Je n'hésite pas, d'ailleurs, à admettre que les femmes ont une disposition marquée pour la contradiction. Elles le font par un besoin d'affirmer leur indépendance arbitrairement lésée, elles le font souvent par nécessité, car, à trop céder, elles sont exposées à être tyrannisées. Leurs impressions sont très vives, elles ont une grande facilité de s'exprimer, et, reconnaissons-le, de fréquentes occasions d'avoir raison en ne pensant pas exactement comme leurs seigneurs et maîtres qui parlent mieux de la sagesse qu'ils ne la pratiquent.
Elles ont tort, et elles manquent de finesse si elles ne peuvent discuter sans se quereller, mais je nie qu'elles soient nécessairement détestables quand elles ont des idées personnelles qu'elles aiment à faire valoir.
Je sais que l'habitude de contredire devient facilement un défaut qui entraîne avec lui de nombreuses erreurs de jugement, car les femmes s'intéressent plus aux personnes qu'aux idées, ce qui les expose à être étroites et très personnelles. Ce défaut est la suite et le résultat de l'éducation qu'elles reçoivent. Une plus large culture, en ouvrant devant leurs esprits des horizons plus vastes, leur apprendrait aussi à penser, à raisonner, à juger en
dehors et au-dessus de leurs sympathies, de leurs préjugés et de leurs antipathies.
La Sonate
Oh! la hantise de certaines phrases musicales qui vous accompagnent à travers la vie et qui ont si bien pris l'accent et la couleur de tant d'heures différentes de votre existence qu'elles sont comme un morceau sonore de votre âme!
Telle une sonate de Beethoven, que mes plus lointains souvenirs entendent sortant un peu assourdie, à travers la porte de la salle de musique, et dont le thème répété et recommencé sans cesse se mêlait à la récitation des leçons, aux coups secs du signal de bois, au tintement agaçant d'une clochette fêlée, au bruit continu et ennuyeux de la classe qui se traîne entre quatre murs blancs, quand, au dehors, par la fenêtre ouverte, la lumière gaie et le chuchotement du printemps vous appellent! La mélodie douce que je distinguais, se déroulant dans la cascade montante et descendante des notes légères, finissait toujours par faire surgir une petite angoisse vague qui grandissait, grandissait et du coeur gagnait les yeux qui se remplissaient de belles larmes qu'il fallait refouler I
Un jour, je pus moi-même la jouer cette sonate que j'aimais, mais dont j'avais un sou-
venir triste. O miracle! Le thème était un chant grave et serein, et les petites cascades, autant de sourires et de caresses qui s'enroulaient autour de la joie qu'il dégageait... et dans mon coeur heureux qui se croyait audessus et au-delà des tristesses communes aux mortels ordinaires, la belle sonate ajoutait quelque chose de très pur, de très noble, comme de grandes ailes à mon âme qui voulait s'élancer !
Et quand la vie dure eut conmiencé son oeuvre inexplicable et incompréhensible aux pauvres humains qu'elle meurtrit si impitoyablement, je retrouvai la sonate dans une église où par les voix éperdues de l'orgue, elle montait en détresse et en soupirs vers le Dieu puissant qui semble parfois dans sa gloire oublier la pauvre misère humaine. Je la reconnaissais et ce n'était plus elle! Et les souvenirs qu'elle évoquait doublaient l'angoisse de l'heure cruelle où je me sentais sombrer.
Et ainsi Ta divine mélodie va à travers le temps et le monde; créée par le génie d'un être humain qui a fait passer en elle tous les mouvements d'un coeur vibrant que rien ne laisse indifférent, nous croyons qu'elle est triste, sereine ou douloureuse parce qu'elle prend la nuance de nos âmes vivantes, mais elle est toujours la même dans son essence qui est la Beauté, et cette Beauté se dégage dès qu'elle entre en contact avec nos âmes si diverses et cepcndî-nt si profondément sembla-
blés qu'elles sont bien l'âme humaine s'élançant vers tout ce qui semble l'exprimer le plus parfaitement, elle qui est si tragiquement silencieuse quand elle est torturée, et si doucement muette quand elle est heureuse!
Les coeurs mous
La bonne femme me racontait les malheurs de sa nièce : "une si brave créature, qu'a du coeur à l'ouvrage, mais quoi voulez-vous! Son homme block su toute... J'vais vous dire, ajoute-t-elle, confidentiellement, c'est un coeur mou".
Est-ce trouvé cette expression! avoir un coeur mou, c'est subir et non accepter sa propre vie; c'est manquer d'initiative, de résistance et de courage. Un homme à coeur mou est un lâche. Un femme à coeur mou est une nullité.
Et savez-vous comment on les fait, les coeurs mous? En gâtant les enfants: en ne leur laissant voir que les douceurs de l'existence, en les déchargeant de toute responsabilité, en leur épargnant tout effort persoiii.el, en essayant de leur éviter les moindres contrariétés.
On réussit aussi, par la même occasion, à en faire des imbéciles!
Il est donc bon de dire aux jeunes mères qu'elles ont d'autres devoirs à remplir que
celui de pomponner leur bébé et de dévaliser leurs maris, en achetant tous les jouets extravagants qui tentent l'enfant.
O petite madame, achetez-lui plutôt avec vos peines, votre sollicitude, votre intelligence et votre fermeté, un coeur d'honnête homme, un coeur de vraie femme! Cela vous coûtera très cher, mais voyez-vous, ce n'est que dans ces coeurs-là que se trouve l'héroïsme nécessaire pour vivre une vie digne de ce nom.
Oui, j'ai bien dit, l'héroïsme. Oh! il n'est pas à panache et à fanfare, il n'attire pas plus l'attention qu'il ne commande l'admiration. C'est une héroïsme obscur, continu, qui se manifeste dans les très petites choses qui font la trame de la vie, mais c'est lui qui empêche un homme de se décourager de sa tâche et une femme de se dégoûter de la sienne.
Sans lui on manque sa vie et on gâche celles de ceux qui ont compté sur nous. Foin des coeurs mous!
Ils ne connaîtront pas la joie des âmes qui ont lutté contre les difficultés et qui en ont triomphé. Ces vaillants sont souvent blessés, jamais brisés, parce qu'ils ont une foi inébranlable dans la bonté de la vie: ils l'aiment toute avec ses devoirs, ses luttes, ses souffrances parce qu'ils savent voir aussi ses bénédictions et ses douceurs. Ne sont-ils pas les plus sages? Car on ne peut ni choisir, ni éviter: soyons donc prêts à accepter tout arec courage. Il n'y a que les coeurs mous qui
subissent la vie sans dignité, en se laissant écraser par elle.
Tendresse discrète
Elle était le "reposoir de son coeur". Quel mot charmant et quel rêve de sérénité idéale il évoque. Il est heureux le mortel qui a trouvé la femme et l'amie qui sait le reposer de tout!
Ce rôle si féminin tente toutes les femmes: plusieurs ont l'illusion de l'exercer, et quand elles n'y arrivent pas, elles accusent de mauvaise volonté ou d'aveuglement ceux des leurs qui ne veulent pas profiter de leurs offices de bonnes petites samaritaines.
Ce n'est donc ni le sentiment, ni le désir de bien faire qui leur manquent: elles aiment leur mari et leurs enfants, rien ne leur coûterait pour obtenir leur confiance, et elles constatent tristement, qu'à mesure qu'elles avancent d'un pas, ils reculent de dix.
C'est qu'elles ne se doutent pas du calme et du silence que réclament ceux qui sont bien las: elles n'ont pas remarqué que l'empressement trop visible, la curiosité aussi questionneuse que tendre les écartent définitivement de ceux qui n'aspirent qu'à se reposer.
Mes amies, si vous voulez devenir des "reposoirs", devenez discrètes et douces, apprenez à paraître ne rien voir, guettez les ombres
sur le visage aimé, mais ne les signalez pas; et si vous surprenez la petite fêlure dans 'e rire dégagé, demandez-vous ce qui fait soLtfrir, mais ne le demandez pas à celui qui semble vouloir le cacher.
Enfin,— il faut bien finir par le dire,— sachez vous taire à propos, mais que votre coeur veille et ne laisse pas échapper le plus léger indice de joie ou de chagrin.
D'ailleurs, qu'importe que vous sachiez le pourquoi d'une tristesse? Votre mission est d'entourer de douceur et de confiance l'âme en désarroi qui cherche un refuge où il aura la paix!
C'est cela que ne comprennent pas tant de femmes aimantes et fines, et cependant si gauches avec ceux qu'elles aiment. Soyez patientes, qu'on se repose près de vous, et vous ne tarderez pas à être l'aimce, la confidente chère. Rien ne prépare mieux une femme à être le repos des siens que d'avoir souffert elle-même, d'avoir en vain cherché la solitude et le silence, d'avoir été blessée par des questions maladroites dont le coeur garde la cicatrice, d'avoir eu horreur des vains bavardages qu'il faut endurer, d'avoir été condamnée à parader avec un sourire figé sur les lèvres quand tout l'être aurait crié d'angoisse éperdue.
C'est quand une femme a subi ce martyre qu'elle a les délicatesses silencieuses, les effacements volontaires et les aveuglements
voulus qui permettent à un pauvre être humain d'être au moins libre de pleurer sans témoin, de se détendre et de se reposer!
Cela ne semble pas difficile? C'est une illusion. Pour y arriver il faut aimer "l'autre' uniquement pour lui, et n'avoir aucun souci de son propre bonheur et de sa propre tranquillité, car rien n'est plus difficile en ce monde que de souffrir ou de laisser souffrir les autres en paix!
Consultez vos amis, repassez vos propres souvenirs, et dites-moi, si, dans vos plus grandes tristesse, il n'y aurait pas eu une douceur infinie à sentir, sans les "voir", les sollicitudes affectueuses et à pouvoir vous isoler librement, sans crainte de faire de la peine, d'éveiller des soupçons, d'exciter la malveillance de ceux mêmes qui prétendent ne vivre que pour vous.
Au collège
11 est déjà question de la rentrée et j'ai un petit ami qui sous un air crâne cache un coeur bien désolé de quitter pour la première fois le nid familial pour le collège. . . ce collège dont on l'a déjà maladroitement menacé quand il n'était pas un modèle de sagesse.
llaintenant il travaille bien; c'est un fameux petit homme dont ses parents sont fiers, et ils le mettent au collège, non pour le punir,
mais parce que le temps est venu de commencer les études sérieuses. . . mais j'ai cru voir que les impressions désagréables créées par les anciennes menaces lui rendent le départ encore plus pénible. En vrai petit homme, il n'aime pas à me "dire" que l'inconnu de cette vie nouvelle lui fait peur, mais en vraie femme je l'ai bien deviné. Je l'ai encourage, mais au fond de mon coeur j'ai eu moi-même une grande inquiétude: je crains que cette petite nature affinée, délicate, épanouie, dans la sincérité et la tendresse, ne soit désemparée quand elle sera mise en contact avec ces gamins rudes, tapageurs et malappris qui seront ses compagnons. Il leur ressemble si peu! Ils le prendront en grippe parce qu'il est poli, bien élevé, délicat, qu'il parle correctement, et s'ils le prennent en grippe que d'avanies l'attendent! Les garçons en bandes sont méchants comme des petits loups: ils ont honte de laisser voir leur sensibilité, et afin qu'on ne puisse les soupçonner d'être bons, ils deviennent cruels.
Je puis me tromper, mais il semble que dans les écoles et les collèges on néglige de faire l'éducation du coeur de ces jeunes enfants, qui apprendraient cependant aussi aisément à être généreux qu'à être lâches! Je crois que les professeurs se désintéressent beaucoup de ce qui se passe dans les cours de récréation, où cependant il se joue des tragédies plus souvent qu'ils ne le soupçonnent.
S'ils voient un enfant craintif, se tenant à l'écart, n'osant se mêler aux jeux, ils n'interviennent que pour donner l'ordre sévère d'aller rejoindre les autres. Pourquoi ne suiventils pas le petit sauvage, et invisibles, n'entendent-ils pas l'accueil qui lui est réservé? C'est une grêle de railleries, de taquineries, de brusqueries qui deviennent quelquefois des mauvais traitements. Ils sont dix contre un, et la pauvre petite victime est toujours frêle et incapable de se défendre, car les vilains poltrons se garderaient bien d'attaquer un garçon hardi et fort qui rendrait coup pour coup.
Et voilà justement où je veux en venir: c'est que les enfants ne pratiquent la générosité et la bonté que si elles leur sont enseignées, et c'est quand ils sont réunis en grand nombrj qu'ils sont tentés d'opprimer les faibles, d'abuser de leur force et de toutes les supériorités qu'ils s'attribuent. Leur parle-t-on (luelquefois de la lâcheté qu'il y a à battre les faibles et à tourner en ridicule les timides? Leur inculque-t-on l'horreur de toutes les vilenies, depuis la délation jusqu'à la tyrannie? Peut-être pas assez... et il arrive que ces petits écoliers devenus des hommes, traitent leurs compagnes comme autrefois les compagnons qui ne savaient pas se défendre. Ils continuent à mettre en pratique le système qui leur réussissait et qu'ils n'ont jamais en-
tondu condamner: l'oppression du faible par le fort.
On m'a déjà dit: Oh! ces petites persécutions forment le caractère.
Je crois, moi, qu'elles déforment le coeur des persécuteurs et rendent bien triste la vie des petites victimes qui perdent la joie et la confiance: la confiance dans les autres et la confiance en eux-mêmes. Pour peu que ce vilain jeu se prolonge, il tue l'esprit d'initiative et tel enfant qui fût devenu actif et heureux, est pour toujours voué à la timidité et h la gaucherie souffrantes.
La
mère
A l'extrémité du village, et loin du chemin, sur une pointe qui domine le fleuve, la longue maison au toit pointu et aux larges fenêtres à petits carreaux est recueillie et silencieuse. Quand j'y arrive, presque tous les jours, je 1 énètre dans le jardin comme dans une chapelle: les vieux arbres soupirent des prières, le parfum des plates-bandes fleuries monte comme un encens; tout au fond, sous la tonnelle, comme dans une niche, apparaît la figure sereine et creusée de rides de la sainte qui ferait aimer la vertu au diable, si jamais il Venait rôder autour d'elle. Mais il s'en garde bien, le malin!
Ma vieille amie vit là bien seule, après y
avoir élevé une grande famille. Petit à petit le couvée s'est dispersée, les uns pour chercher fortune ailleurs, les autres pour se construire un nid à leur tour. On a voulu l'emmener, mais elle n'a pas consenti à quitter la maison où elle a vécu, aimé, souffert, et elle me dit souvent:— Je les attends, tous mes petits: ils sont partis heureux, mais les heures mauvaises viendront, hélas, et ils me trouveront ici quand ils auront besoin d'un abri maternel et d'une protection souveraine. Quand la vie les meurtrira, ils se souviendront que la vieille mère les attend à "la maison" pour les consoler.
Oh! ce retour à "la maison"! S'y sentir chez soi, s'y revoir petit enfant, revivre doucement ou douloureusement son passé, c'est un bonheur, vous le savez tous. Mais quand la pensée d'une séparation définitive nous envahit, quand nous nous représentons qu'un jour l'étranger s'emparera peut-être de ces lieux qui nous tiennent si fort au coeur, c'est une angoisse, et alors nous comprenons mieux la vieille mère fidèle qui s'est vouée à la solitude pour retarder l'abandon douloureux et pour garder le plus longtemps possible à ses "petits", comme elle dit, le refuge où ils retrouveront un peu de la sécurité de leur enfance dans la tendresse maternelle toujours attentive et fidèle. Malgré son grand âge, elle a non seulement le souci de conserver, mais celui d'embellir sa maison, et chaque petite
amélioration est une pensée délicate pour celui-ci qui admire tant les belles gravures, ou celle-là qui a toujours aimé les jolies porcelaines.
Elle est touchante, et je ne la vois jamais sans être émerveillée du charme de grâce et de force qui émane d'elle. Je me demande si elle est consciente de la puissance mystérieuse qui s'échappe de ses paroles, de ses gestes, de son expression où passe tant de bonté intelligente et perspicace.
En attendant ses enfants, elle a adopté tous ceux qui souffrent: les pauvres qui n'ont pas de pain et les pauvres dont le coeur crie la faim. Elle les attire par sa douceur et les éclaire par sa sagesse: au contact de sa sérénité, de son jugement si sûr, de l'idéal qui est son atmosphère, les faiblesses et les lassitudes se dissipent.
Elle ne vieillit pas, la chère vénérable amie, elle monte, elle s'élève vers le ciel, s'en rapprochant chaque année un peu plus. Elle est un lien vivant et d'or entre le passé et l'avenir; elle prend toute l'expérience dont s'est embellie son âme pour la mettre au service de ceux qui se révoltent parce qu'ils n'ont pas encore compris. Elle est une toute-puissance de miséricorde et de résurrection, et pour réaliser une merveille comme le coeur de cette Sainte, il fallait le Bon Dieu, ciselant à sa fantaisie, depuis plus de trois-quarts de siècle, un coeur de femme.
Broyeurs de noir
Les moralistes — et à l'occasion je me fais leur écho, — nous disent que la souffrance ennoblit et élève l'âme humaine.
C'est vrai quand l'âme est belle à l'origine, et qu'elle accepte l'épreuve avec résignation. Mais dans combien de cas, la souffrance physique ou morale rend l'âme amère, y engendre l'égoïsme et la révolte, et les malheureux sont doublement malheureux et répandent autour d'eux le malaise et le mécontentement. Ils ont renoncé si absolument à la possibilité d'être heureux, qu'ils ne reconnaissent pas les Joies de leur destinée venant à leur rencontre: ils détournent la tête et disent, amers : "Il ne m'arrive jamais rien de bon à moi!"
Ils sont tellement pénétrés de l'idée de la malveillance humaine, que les bons procédés cju'on a pour eux passent inaperçus, ou bien ils les croient intéressés.
Si aucun effort d'imagination ne peut leur faire voir l'épreuve dans leur vie actuelle, ils se morfondent à s'inquiéter de tout ce que l'avenir leur réserve.
Le plaisir des autres leur fait mal, le bien qui leur arrive est considéré comme une injustice qui leur est faite à eux; la confiance, l'espoir, le courage des autres les exaspèrent.
Ils ressemblent à celui qui, s'étant abreuvé
de poison, tendrait son verre à ses voisins et Toudrait les forcer à s'empoisonner aussi.
J'ai commencé par en vouloir beaucoup à ces semeurs de noir, mais je les ai vus tant souffrir, être si sincères dans la conviction qu'ils sont nés pour le malheur, que la pitié me les fait aimer et me porte à me rapprocher d'eux pour essayer de leur prouver que tout n'est pas si désolé et si désespérant dans la vie.
Si seulement on pouvait les amener à apprécier ce qu'un prédicateur anglais appelait "the blessings of life". Et c'est ?
Mon Dieu, de n'être ni aveugle, ni manchot, ni infirme, c'est déjà quelque chose! De pouvoir emplir ses yeux et son âme de la beauté des choses, de respirer le parfum de ce printemps un peu frisquet mais délicieux, de donner à un plus pauvre que soi, de lire un beau livre, de recevoir une bonne lettre, de rencontrer un regard sympathique, de caresser un petit enfant, d'entrer dans l'église solitaire où Dieu nous attend toujours...
Je ne finirais pas d'énumérer ces petites joies qui sont semées dans la vie comme les étoiles sont piquées dans le ciel: pour voir les étoiles il ne faut pas maicher le nez à terre en refusant d'admettre qu'il puisse en exister !
Deux choses importantes devraient être enseignées aux petits enfants.
Il s'agit de leur montrer à accepter brave-
ment l'inévitable, à faire courageusement et sans rechigner ce qui est ennuyeux, à ne pas s'apitoyer sur leurs petits maux et leur faire voir de véritables malheureux. Leur enseigner à être heureux est nécessaire aussi. Nous sommes portés à les combler, ils sont disposés à croire que toutes nos bontés leur sont dues. Doucement et avec tendresse, il faut leur faire remarquer qu'ils sont privilégiés et qu'ils seraient bien ingrats de ne pas se rendre dignes de tant d'amour et de tant de sollicitude. Et là encore, la vue des petits orphelins, des pauvres petits mendiants, des enfants malades dans les hôpitaux leur fera "voir" que nous leur disons la vérité.
Qu'ils sachent que tout ce qu'ils ont, tout ce qu'ils reçoivent, est un don gratuit de Dieu à qui ils doivent témoigner leur reconnaissance, non seulement en étant bons mais en jouissant de ces dons divins. Car il y a, parmi les enfants comme parmi les grandes personnes, des mécontents, des broyeurs de noir, des jaloux et des amers.
L'éducation peut les corriger et les parents seraient bien coupables qui ne les rendraient pas aptes à être heureux comme il faut l'être pour avoir une vie utile.
Nos morts
Voici revenue l'époque des longues promenades sous les ciels gris si doux, dans les sentiers perdus que l'automne fait plus larges et plus éclairés. Sur les buissons rouges, les feuilles tiennent à peine: un frisson du vent, une caresse de la main, et elles se détachent une à une, et tombent tout doucement. On n'entend qu'un léger froissement, et cependant... ne perçoit-on pas comme les pas d'un être invisible qui marche avec nous! C'est le pas de l'Automne qui avance grave et triste, enlevant aux arbres tout vestige de vie, portant avec lui dans son parfum de feuilles fanées, tant de souvenirs qui tressaillent et remontent des profondeurs de notre âme, formant des tableaux successifs où toute notre vie apparaît comme dans un merveilleux cinématographe.
Voilà nos jeux d'enfants, nos plongeons dans les amas de feuilles roses et or qui sentent bon, nos retours d'école, et nos récoltes de senelles et de noix dans les sacs de cuir où les livres disparaissent sous nos trésors; voilà les rêveries de la fillette prise par la griserie de l'automne et sentant sur ses joies d'enfant de petits brouillards vagues qui la charment et l'ensorcellent. Voici les heures d'ombre lourde, et les heures de grands bonheurs radieux! Tant d'espoirs, d'amour, de regrets, de
mélancolie ont pris ce parfum doux des feuilles qui meurent en octobre! Et cette fantasmagorie nous suit, nous enveloppe, et nous allons comme dans un rêve, toujours plus loin sur la route et plus profond dans notre coeur.
Tout ce passé remué nous rend vivants nos chers disparus, et pour les retrouver, leur parler de très près, nous allons dans le grand cimetière solennel et silencieux, nous nous agenouillons sur les tombes où dorment nos aimés, et c'est là un bonheur, un bonheur voilé d'une tristesse mystérieuse et chère, où notre coeur vit, parle et balbutie comme lorsque, tout petits, nous étions bercés dans les bras qui se sont glacés. Nous entendons fredonner les berceuses et l'écho des contes qui nous ont charmés... un profil fin s'estompe vaguement dans un geste de caresse au-dessus de notre petit lit denfant. . . puis tout s'afface, car les yeux d'étoiles se sont fermés, les lèvres aimées se sont tues. . . et il y a de cela si longtemps, si longtemps! Les feuilles qui tournoient dans l'air amolli ont tant d'années recommencé leur ronde de mort depuis que la mère couchée là, sous le gazon, s'est endormie pour toujours! Les petits ont grandi, ont souffert, ont compris un jour de quelle tendresse la mort les a privés, mais ils sentent, aux heures graves de la vie, que dans leur âme, il en est resté quelque chose de très bon qui les pousse au bien, qui les garde du mal.
Mais il faut se relever, laisser les inoris dormir, et revenir vers la Vie, la Vie mieux aimée, peut-être, malgré ses duretés et ses tristesses. Car on apprend des morts le prix de la vie, et ils nous disent bien éloquemment qu'il faut vivre pleinement et mieux.
Quand nous serons partis à notre tour, notre souvenir devra être un principe d'activité et de force pour ceux qui nous suivent. Ils seront forts de notre courage, bons de notre charité, rayonnants de l'amour que nous leur aurons prodigué; mais pour cela, il ne faut pas laisser flotter notre vie au caprice des heures, sans direction sage et sans but utile.
Ayons donc le courage d'embrasser notre tâche quotidienne à pleins bras, et pensons que c'est l'enchaînement de nos innombrables petits devoirs qui fait l'unité, et la beauté des vies de femmes dignes de ce nom.
Aimons nos morts; et pensons souvent à ceux dont l'exemple plane comme une lumière au-dessus de nos vies.
Ltur secret
^ La caresse douce de ce précieux et rare soleil d'octobre précipite le départ des oiseaux. Les retardataires s'affairent en rangs pressés sur les fils de télégraphe, ils s'attendent et s'appellent. Il en est parti des millions, et il en part encore... je les envie de s'en aller
très loin, loin du froid qui transit, des tempêtes qui hurlent, et de la neige qui ensevelit si lamentablement toute la vie radieuse que nous aimons.
Je pense, en voyant le nombre incalculable de leurs petites armées si bien organisées, qu'ils sont venus en plus grand nombre encore, et qu'il a dû en mourir sur les bords des toits, dans les gazons des jardins, sur la mousse des bois... ils sont morts, mais nul ne sait ce que deviennent leurs petits squelettes. La curiosité de votre amie Fadette a bien cherché, et depuis des années, à découvrir au moins un de ces petits morts emplumés. Inutilement... et quand il fait un temps velouté, et caressant comme aujourd'hui, j'imagine des fantaisies que je ne vous demande pas de croire... mais, qui sait, si, affolés par une souffrance inouïe et inconnue, ils ne s'élancent pas éperdûment dans l'azur, toujours plus haut ,si haut qu'ils ne reviennent pas et sont recueillis par la Bonté Suprême dans un paradis d'oiseaux où tous leurs maux sont finis?
Les oiseaux cachent leur agonie comme certaines femmes cachent la douleur qui remplit leur coeur.
Elles ont déjà été heureuses, éblouissantes de grâce et de jeunesse: le bonheur est perdu, mais elles ne cessent de se parer, de sourire, de faire des petits gestes vifs et charmants, de semer de la lumière sur leur route, au point
que les passants se disent : "Est-elle heureuse, celle-là!"
Cependant la souffrance mortelle est entrée dans son âme, et tapie bien au fond, elle ronge toutes les forces vives: confiance, espoir, amour, courage, tout s'effrite, tout s'en va, le coeur se crispe, se tord, voudrait crier sa détresse, mais la loi, l'inexorable loi du silence qui clôt tant de lèvres de femmes, lui ordonne de ne rien laisser voir de ses déceptions, de ses regrets, de ses amertumes, de son infinie lassitude.
La loi qui rend introuvables les petits cadavres d'oiseaux lui ordonne d'enterrer seule, dans le mystère profond, tous les morts qui meurent dans son pauvre coeur, et de continuer à paraître heureuse. . . comme autrefois! Et pourtant... écoutez, il serait possible, si ces pauvres désolées l'essayaient d'un coeur sincère, que le miracle que j'imaginais pour les petits oiseaux malades, se réalisât pour elles. Si d'un grand coup d'aile, la douleur féminine s'élançait en haut, vers l'infini Divin, je crois qu'il la prendrait tendrement, et ne lui permettrait pas de redescendre aussi lourde et amère dans les pauvres âmes accablées. Il la transformerait, et si elle doit, pour le mieux, revenir dans l'âme éprouvée, ce serait pour la vivifier et non pour l'écraser.
Heures ailées
Les heures ont des ailes et s'élèvent vers l'auteur du temps pour lui raconter l'usage que nous en faisons. Toutes nos prières ne peuvent persuader à l'une d'elles de revenir ou de ralentir son vol. Les gaspillages de chaque minute sont des témoignages accumulés contre nous là-haut. Sûrement, ^i nous pensions à cela, nous ne les laisserions partir qu'avec de meilleures nouvelles; et nous ne leur permettrions pas de s'envoler les mains vides, ou chargées de dangereux renseignements.
Cette jolie pensée n'est pas d'un prédicateur ni d'un moraliste, mais de Milton, qui, pauvre et aveugle, écrivait un poème immortel qui a traversé les siècles en élevant les esprits et en rafraîchissant les âmes par sa beauté.
Il ne nous faudrait qu'un très faible effort d'imagination pour nous représenter l'essaim des heures montant sans cesse, légères ou chargées, blanches ou noires, vers le ciel où elles seront classées, et il me semble que cette évocation aurait sa grande utilité, si nous nous arrêtons à réfléchir sérieusement.
Vous aviez dix-huit ans quand, vous échappant de la cage où vous aviez grandi, vous avez pris votre essor.
Vous avez maintenant vingt-cinq, vingthuit ans? Vous demandez-vous quelquefois ce que pèsent toutes vos heures dans la balance du bon Dieu?
N'avez-vous pas, par hasard, le sentiment d'avoir pris votre jeunesse, votre ardeur, votre activité, tous ces trésors dont il ne vous reste qu'une partie, et de les avoir versés dans le vide? Indécise près du gouffre béant qui garde ce qu'on y jette, vous vous disposez à y précipiter encore des heures qui feront des jours, des jours qui feront des années. Et le temps passe 1 Vous êtes un peu moins fraîche, un peu plus vieille, mais ni plus cultivée, ni meilleure qu'il y a huit ans. Vous vous en allez vers quoi?
De toutes ces heures jetées follement, la liste, en haut, s'allonge. . . les jours vains et vides ne reviendront plus! Au moins êtesvous heureuse et satisfaite? Laquelle d'entre vous, belles flâneuses, oserait me l'assurer? Vous sentez bien, vaguement, que la Vie ne vous a pas été donnée pour l'effeuiller comme on effeuille les marguerites.
Continuerez-vous longtemps à tourbillonner sur place? Mais, pensez un peu: ce qui était excusable dans la griserie de vos dixhuit ans, ivres de liberté et de plaisir, est sur le point de devenir ridicule. Des jeunes folles. . . passe encore, mais des vieilles folles! Mais quoi faire?
Cherchez bien, et là, à votre portée, vous trouverez à vivre une vie raisonnable et
utile, vous toucherez du doigt les devoirs que vous avez refusé de voir.
Pendant que vous émiettez votre vie, ceux que vous aimez achèvent de vivre la leur. . . ils s'en iront bientôt, les bons parents, et désolée, vous vous direz peut-être : "Je n'ai même pas pris le temps de les aimer et d'en avoir soin!"
Conseil
J'ai écouté le vent qui rôde lamentablement autour de la maison comme s'il cherchait une issue pour y entrer et se reposer, j'ai regardé le feu qui s'éteint lentement, et la cendre grise sur laquelle les tisons refroidissent; j'ai flatté le chat qui ronronne en rêvant les yeux ouverts, j'ai interrogé les ombres qui se poursuivent fantastiquement dans les coins sombres du salon, et j'ai demandé aux choses et aux fantômes des choses, ce que je pouvais bien vous dire d'utile par ce temps triste et sans couleur qui pèse sur notre âme. . . et il m'a semblé que la réponse surgissait du dehors et du dedans: "Dis-leur d'être simples et d'être sincères!"
A quel mobile étrange obéissons-nous donc, quand nous essayons de réprimer et de déguiser no<^ meilleurs élans de sympathie, de générosité, de pitié et même d'affection? Nou» semblons avoir honte de ce qui est beau en
nous, et après avoir soigneusement caché les trésors de nos âmes, nous nous indignons d'être mal jugés et incompris.
Nous nous sommes fixé certaines limites étroites que nous nous interdisons de franchir dans la crainte de paraître exagérés, et pour échapper à ce reproche, nous nous donnons les apparences d'êtres secs et froids.
Le monde est rempli d'enfants qui ont faim des caresses de leurs mères, de parents qui gémissent de l'indifférence de leurs enfants, de malades qui sont blessés du manque de sympathie de ceux qui les soignent, pendant que ces derniers n'aperçoivent aucuns signes de reconnaissance chez les malades pour lesquels ils se dévouent.
Et tous ces gens s'aiment au fond, ils ont de la sympathie les uns pour les autres, mais un sot orgueil, une réserve ridicule leur ferme la bouche, et au lieu de laisser s'épanouir et s'exprimer les sentiments de leur âme, ils les dérobent si bien que personne ne soupçonne leur existence 1
C'est une grande erreur et la source ordinaire de la plupart des malentendus.
S'il est vrai que nous ne valons que par ce qu'il y a de profond dans nos âmes, il est évident que nous ne serons appréciés que si nous laissons ces sentiments se refléter dans nos parole et nos actions.
Rien n'est aussi mesquin et aussi laid que la perpétuelle comédie que jouent les hu-
mains 1 Ils passent le coeur palpitant et les yeux secs devant des douleurs qui se désespèrent, ils disent des paroles de haine et de rancune quand le pardon est au fond de leur coeur; ils affirment ne pouvoir aimer, quand leur coeur est affamé de tendresse, et voilà pourquoi tout est confusion inextricable: la défiance habite les foyers et les coeurs sont tristes, et les malentendus subsistent jusqu'à la mort qui éclaire enfin les coeurs de sa funèbre lumière; mais il est trop tard, et la douleur de perdre les êtres aimés s'augmente du regret de ne pas leur avoir laissé voir assez comme nous les aimions!
Les voix dans la nuit
Si vous n'avez jamais habité dans une sapinière quand il fait de la tempête, vous ne pouvez avoir une idée de l'étrange concert que nous entendions dans la petite maison bâtie sur la lisière du bois, le soir dont j'ai si bien gardé le souvenir.
Réunis devant le feu, nous nous taisions, saisis, incapables de soutenir une conversation interrompue si souvent par les voix furieuses des sapins tordus par le vent. Pendant que les plus hautes branches balayaient le toit, les branches inférieures, comme de grands bras menaçants, heurtaient les vitres, et de partout, d'en haut, d'en bas, de très loin comme de tout près.
leurs voix s'élevaient, gémissaient, hurlaient et lie sang se glaçait dans mes veines.
J'ai entendu des sapins pleurer comme des petits enfants perdus, crier comme des femmes torturées, sangloter et gémir comme de pauvres âmes humaines désemparées, et je crois que rien n'est plus impressionnant que ces voix dans la nuit, innombrables, variées à l'infini: on les croirait de l'autre monde et on a peur quand elles s'unissent en ce choeur affolé.
Et elle est bien mystérieuse et invincible la peur que nous avons de tout ce qui viendrait de l'autre monde... elle est lâche puisque nous aurions peur même de ceux que nous aimons s'il leur était donné de nous apparaître. C'est une des tristesses de la mort, de penser que lorsque nous serons disparus à notre tour, personne ne désirera plus nous voir, et que la pensée que notre ombre pourrait les approcher, ferait frémir de terreur ceux que nous aimons si tendrement !
Dans nos âmes, quand la tempête gronde, il y a aussi des voix, les voix de notre passé qui est notre autre monde peuplé d'ombres dont quelques-unes nous appellent et nous troublent, d'autres nous font tremMer, toutes nous font pleurer quand leurs voix s'élèvent et que de l'abîme de nos âmes les souvenirs surgissent pour nous torturer.
Le passé, n'est-ce pas, c'est l'irréparable, "l'irretrouvable", et lorsque les joies per-
dues, les bonheurs brisés, les remords qui ne veulent pas se taire, les regrets désespérés des séparations définitives se mettent à crier, l'âme est bientôt affolée par la clameur grandissante et elle souffre, elle agonise. Elle se sent lâche et elle a si peur parce qu'elle se sent une très petite chose menacée et écrasée par tant de forces terribles. Quand sa solitude lui paraît trop cruelle, que son angoisse a brisé son orgueil et a atteint le fond de son être, c'est l'heure de Dieu. L'heure de Dieu, c'est pour l'âme humaine celle où elle sent et sait enfin que Dieu seul peut la sortir de l'horreur de ces ténèbres hurlantes, que Lui seul est le secours et l'appui qui ne se dérobe jamais. L'heure de Dieu ne vient pas dans la joie et la sérénité des bonheurs épanouis. Nous nous passons si bien de Dieu quand notre vie est douce que nous oublions même de l'en remercier. Heureusement que Lui n'oublie pas de venir quand nous l'appelons dans la détresse des heures terribles.
FaJette directeur
Mais savez-vous, chers lecteurs, que l'amie Fadette tournerait au directeur de conscience si elle répondait à toutes vos demandes de conseils, et si elle donnait son opinion sur les différents "états d'âme" que vous lui soumettez avec une confiance si déconcertante?
Or, je ne vous cache pas que ce rôle me semble assez ingrat dans tous les cas, et dans le mien il est impossible. Il faut tant de sagesse pour diriger les autres... et au moins faudrait-il avoir un semblant d'autorité et je manque de l'une et de l'autre!
D'ailleurs, sans douter de votre sincérité, ce qui serait vraiment très vilain, je sais qu'en me faisant vos confidences, vous êtes surtout entraînés par le besoin de parler de vous, de plaider d'avance les causes que vous sentez vaguement mauvaises. Vous m'exposez vos petites affaires sentimentales en les enguirlandant, pour moi comme vous le faites pour vous, et au fond, rien ne vous déplairait tant que de me voir les tirer au clair et vous dire: "Elle n'est pas jolie 1 II faut la sortir de votre coeur 1"
Ah! ces mystères que l'on trouve au fond des coeurs de femmes: elles cultivent, sans savoir d'où elles viennent, de petites plantes inconnues qui peuvent devenir bien encombrantes avec le temps. . . et l'ombre!
Moi, je me défie de tout ce que l'on ne veut pas regarder en face, de tout ce que l'on refuse de définir clairement, de tout ce qui flotte en vapeurs fines et insaisissables dans les âmes féminines et dont elles font leurs délices.
La plupart de nos fautes et de nos erreurs sont faites de nos indulgences inavouées, mais réelles, pour ce qui n'est pas bien, de nos sen-
timents mal définis et caressés les yeux fern es, de nos révoltes sourdes contre ceux qui veulent amener la réalité sous nos yeux, et mettre une barrière infranchissable entre noire faiblesse et ce qui la séduit.
Il vient une heure, où notre habitude d'excuser les défaillances des autres nous fait trouver les nôtres dignes d'indulgence et d'excuses, et où l'habitude de reculer ce qui gêne notre liberté devient une révolte ouverte contre les résistances de notre conscience.
Et je pense que voilà en quatre mots l'histoire des déchéances qui nous surprennent chez les femmes que nous avions crues si droites, si pures et si religieuses.
Elles ont été tout cela un peu vaguement; leur foi Houe, leurs principes élastiques, leurs sentiments mal définis étaient jetés pêle-mêle dans une âme faible qui ne voulait pas voir le fond des choses, et qui vivait dans l'illusion d'elle-même et des autres.
La réalité a toujours son heure, et à bien soigner les petites plantes, elles poussent de si solides racines que lorsqu'il s'agit de les arracher, elles emportent un morceau du coeur!
On entend souvent critiquer les personnes à principes fixes et qui refusent tous les compromis.—Une barre de fer, dit-on, elle n'a aucune largeur d'esprit et sa sévérité est exagérée!
Quoique les moralistes rigides et les cen-
seurs de profession me déplaisent infiniment, je comprends très bien que si l'on veut conserver une barre droite, il ne faut pas la plier bien souvent pour qu'elle refuse de se redresser complètement, et les austères rigides sont des vertueux et des sincères qui ne se payent pas de mots et qui conforment leur conduite à leurs principes.
Rien n'est plus rare que de trouver une femme sincère avec elle-même. Généralement, elle s'arrange pour croire ce qu'elle désire, et elle y réussit trop bien pour ne pas avoir des réveils brusques qui la laissent désarmée.
Et à toutes celles qui veulent mes conseils, et qui ne les mettraient pas en pratique s'ils allaient contre leur sentiment, je ne puis que recommander la recherche vraiment honnête et sincère de tout ce qui germe et pousse dans leur âme. Voyons bien d'où cela vient et surtout où cela va... et défions-nous prudemment de tout ce que nous ne pouvons classer franchement: le bien ou le mal. Défionsnous de notre amour de la guirlande et des jolis voiles, et adorons la lumière qui visite tous les coins et qui ne favorise pas l'illusion, cette éternelle ennemie des femmes qui les blesse en les caressant.
LU
Solitude et souvenirs
Une de mes amies inconnues m'écrit qu'elle croit maintenant que je suis une fée, une fée qu'elle veut connaître et elle me cherche partout, dit-elle. Pour lui éviter des démarches inutiles, je lui conseille de ne pas me chercher en ville, ces jours-ci; la pluie laide m'en a chassée et les fées de mon espèce endurent mal la laideur.
Où je me suis réfugiée, la pluie est fine et douce, la boue est si loin qu'on peut oublier son existence.
Dans l'intime recueillement du jour gris, derrière les vitres à petits carreaux, je vois le gazon tout vert: les feuilles rousses y dansent des sarabandes folles, enlevées par le vent qui rythme leur ronde d'un sifflement à la fois lugubre et gai: c'est qu'il accompagne une danse, mais une danse de mortes! Deux vieux saules, tout près, balancent de-ci de-là leurs énormes têtes encore touffues et vertes... ils doivent songer à toutes les choses qu'ils diront encore avant d'être dépouillés et noirs comme leurs pauvres voisins. . . dans le lointain, des montagnes mauves se profilent sur un ciel maussade que chaque minute rend plus menaçant.
Mais qu'importent ici les vents furieux cl le déluge?
Dans la grande maison bien close, quand
les bûches flamberont dans l'âtre, que le silence sera moelleux, que je me sentirai si doucement à l'abri, ce sera une volupté d'entendre se déchaîner la tempête dehors!
En attendant, avec l'ombre qui envahit la chambre, entrent les souvenirs: ils ne pressent, se poussent, chuchotent en se bousculant. Chacun veut être celui qui m'absorbe, et pour attirer et retenir mon attention, il réveille un froissement familier, un parfum léger, un rien... mais ce rien me remet dans le passé avec une autre âme, la première, celle que ma mère palpait et dépliait délicatement pour mieux connaître sa petite fille 1
Vous le savez, n'est-ce pas, que nous avons plusieurs âmes, et c'est quand je regarde la flamme se tordre en léchant les pierres noircies que je les évoque toutes, et qu'elles m'apparaissent si distinctes que je leur donnerais à chacune leur âge!
La première qui vient danser devant mes yeux éblouis, c'est une petite âme toute neuve, curieuse de tout, d'une blancheur qui rayonne: elle s'ouvre confiante à la joie d'exister et elle s'épanouit dans les belles tendresses familiales. Bientôt, à cette âme il a poussé des ailes qui l'enlevèrent dans l'azur des rêves jeunes...
Puis à mesure que la Vie s'approchait, voulait être regardée en face, arrachait les voiles, chargeant le coeur des devoirs qu'elle imposait, les ailes devenaient trop
faibles pour porter l'âme au-dessus de ce qui pouvait la heurter et la meurtrir: bientôt elles devinrent une gêne et tristement il fallut les replier.
Pauvre âmel ce qu'elle perdait en envolée elle le gagnait en profondeur; elle devenait un abîme mystérieux: moins confiante et moins simple, peut-être, mais plus humaine, plus grave, plus tendre. . .
Elle se transformait doucement, et quand la Vie se fit très dure, lui arracha des êtres aimés, la fit solitaire parmi les foules, la pauvre âme broyée crut entendre la Vie lui dire: — Enfin! tu pleures 1 Avant de savoir pleurer, une femme n'est pas une vraie femme. Tous les chemins que je t'ai fait suivre t'amenaient à l'inévitable, à la bienfaisante souffrance!"
Il semble, en effet, qu'avant d'avoir souffert nous ne sommes ni compatissantes, ni indulgentes, c'est pourquoi notre dernière âme est la meilleure. Pas la plus pure, peutêtre, mais la plus belle qui saura mieux se donner et faire plus de bien.
C'est avec cette âme-là qu'il faut rêver le soir près des chenets. Elle seule trouve du bonheur à évoquer les tristesses, et demeure douce en pensant à toutes les trahisons et à tous les abandons de la terre.
C'est qu'elle sait... elle sait la faiblesse humaine et la force des tentations, elle sait la misère des coeurs oublieux, l'aveugleTiicnl et l'inconscience des uns, la folie et l'im-
prudence des autres, et elle a une pitié irfinie de tous, car elle sait aussi qu'ils ont souffert, que souvent ils ont cru bien faire ou n'ont pas voulu faire si mail
Elle sait que pour juger il faut être parfait, et c'est difficile, tandis que pour plaindre et pardonner il suffit d'avoir déjà été faible et de ne pas être bien méchant.... c'est bien plus facile!