‹ Lettres de Fadette (volume 4)Chapitre 2 sur 4 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

L'instinct

L'instinct féminin est un don incomparable et qui nous rend de fameux services. Si j'étais un homme, je dirais que cet instinct

nous tient presque toujours lieu de raisonnement et nous guide avec une sûreté et une rapidité prodigieuses là où toute la réflexion masculine avance à tâtons.

Mais ce serait aller bien loin, et je dois à mes sœurs de reconnaître que l'instinct féminin s'ajoute souvent à la raison et à la réflexion. Cependant les femmes n'aiment pas ce mot. . . l'instinct. . . fi donc ! — Vous parlez de notre instinct comme de l'instinct d'un enfant ou d'un chien, me disait une amie, une intellectuelle, qui est un peu humiliée par mes observations, je crois.

Et puis après ? Oui ou non en avons-nous de l'instinct, vous, moi, et toutes les femmes ?

Mais entendons-nous d'abord sur la chose, c'est le mot qui vous choque. Quand j'aurai expliqué ce qu'est notre instinct, toutes les Eves, petites et grandes souriront, ravies, car elles aiment les discours flatteurs, cette faiblesse date du paradis terrestre et du serpent astucieux qui parlait si bien. Je dirai donc que l'intelligence féminine a le flair plus délicat que celle de l'homme; qu'avec ses yeux, la femme voit en un clin d'ceil, sans presque regarder, ce qu'un homme n'a pas remarqué après cinq minutes d'observation. Là où les hommes raisonnent et ergotent, les femmes devinent :

elles pressentent et même prophétisent avec une si merveilleuse exactitude, que si les hommes se fiaient davantage à l'instinct des femmes, ils éviteraient bien des erreurs.

Admettons cet avantage tout simplement, et ne nous fâchons pas d'avoir une arme si utile. Ne méprisons ni le mot, ni la chose, et rendons-la admirable en cultivant l'esprit d'observation, le raisonnement, la tendance à ne négliger aucun détail, mais surtout, ayons confiance dans notre instinct. Comment voulez-vous qu'il nous serve bien, si nous le tenons en défiance ?

Il nous avertit souvent sans que nous en tenions compte. Par petits coups, il nous répète les mêmes conseils, il nous met en garde contre telle personne, il essaie de vous rapprocher de telle autre. . . il nous suggère telle démarche, mais distraites et inattentives nous attendons souvent qu'il soit trop tard pour nous écrier : « Ça me le disait pourtant. » Oui, et vous ne vouliez pas entendre.

A propos d'instinct, le mien me dit de me défier d'une science nouvelle qui s'appelle l'Onomatologie, un grand mot qui désigne une chose incroyable. En effet l'onomatologie prétend tout simplement voir le caractère entier dans le prénom d'une personne. C'est hardi, nouveau et absurde, quelles chances de succès, chères sœurs ! L'auteur, un ex-graphologue, traître à sa science, affirme que les prénoms subissent : 1. Les lois de l'atavisme; 2. Les lois de l'hérédité; 3. Des fatalités, vieilles quelques-unes de deux mille ans, d'autres, plus vieilles encore, comme les noms de Joseph et d'Hélène. Un Fernand ne pourrait donc ressembler à un

Paul, un Pierre à un Louis, une Julie à un Marthe, etc.

Mais, me direz-vous, cette science est très indiscrète puisque notre nom est connu de tous ceux qui veulent le savoir, elle est surtout cruelle, puisque nous ne pouvons changer ce nom fatal choisi par nos parents. Vous avez bien raison, mais qu'y faire ? Ce que j'en pense ? Et vous ?

Uami

Quand on est très jeune, on dévore les livres, on leur communique sa hâte de courir et de connaître les dénouements; les mots importent peu, les cadres, pas du tout : on veut une histoire, une histoire de guerre ou une histoire d'amour, mais des faits. On ignore l'âme du livre, la pensée qui a inspiré à l'auteur ces pages que l'on feuillette comme on effeuillerait des fleurs : après avoir respiré leur douce et vague odeur, on laisse glisser à terre les pétales froissés, et après avoir fermé le livre, on oublie le titre et le nom de l'auteur.

Mais on vieillit : les jours gris viennent qui paraissent longs, ou les journées encombrées où l'on vit dans le chaos; on lit alors plus lentement, en cherchant l'écho de son ennui ou le repos de ses agitations, et on commence à faire un choix parmi les auteurs. Les histoires nous intéressent moins que la

personnalité des héros, leurs sentiments et leur caractère. Nous nous cherchons nousmêmes en eux, et parmi les auteurs, nous préférons ceux qui nous semblent répondre à nos questions et comprendre un peu notre cœur. Ils sont nos amis; quand ils nous offrent un livre, nous sommes presque sûrs que nous pourrons les en remercier. Ils sont nos amis, et chacun leur tour, nous les admettons dans notre vie, pas bien loin de notre cœur.

Mais parmi ces choisis, il arrive qu'avec l'un d'eux, un jour, on descende plus profond dans son âme. Il nous révèle le secret de nos impressions les plus intimes, et alors dans chacune de ses phrases nous voyons un reflet de nos pensées et de notre sensibilité, et nous sommes émerveillées d'être ainsi comprises et décrites par un inconnu qui écrivait pour nous avant que nous fussions nées quelquefois. Nous le lisons, nous le relisons et nous aimons à nous le représenter vivant, afin de pouvoir mieux le comprendre encore; nous l'aimons. Et parmi les livres de cet ami, il en est un que nous préférons : c'est notre livre.

Le livre que l'on aime ainsi, j'y pense souvent, n'est pas toujours un livre remarquable qui suscite l'admiration générale et que l'on trouve beau avec son goût un peu exercé. Non, il paraîtrait peut-être gauche et incomplet à des critiques avertis, il a déplu à notre meilleure amie. Il est bien notre livre pourtant, fait pour nous, compris par nous, et quoique nous puissions

expliquer à peu près d'où vient notre attachement pour lui, nous sommes davantage portées à dire : « je l'aime parce que je l'aime ». C'est la meilleure, sinon la seule raison de l'amour.

On juge toujours bien ce que l'on aime, on a la conviction d'avoir trouvé une beauté ignorée des autres, et le livre comme l'ami, d'ailleurs, sont peut-être plus à nous par le fait qu'ils restent plus mystérieux pour les autres. Enfin, si vraiment notre livre est ce que je viens de raconter, nous n'en parlons pas, nous ne le vantons pas, nous n'avouons pas tout ce qu'il représente pour nous, car ce serait faire notre confession, dire l'histoire et le résumé de la vie de notre cœur, et c'est un secret que nous gardons, bien, n'est-ce pas ?

Voilà les réflexions que je me faisais en classant les livres de ma bibliothèque. En vraie femme j'ai mes petites fantaisies, et je me disais, sans désirer être riche, que si je l'étais, j'aurais du plaisir à faire relier mes livres de la nuance qu'ils communiquent à mon âme, ou pour être plus exacte, à les revêtir de la nuance que mon âme retrouve constamment en eux.

Les prisons

Le Soleil a enfin conquis l'hiver, et sous la force et la persistance de ses rayons, la glace qui recouvrait la rivière se laisse envahir par l'eau qui essaie d'échapper à sa prison. Sur les bords c'est un émiettement, et des morceaux commencent à se détacher, pendant que le travail invisible prépare la grande débâcle, où les vagues, enfin libres, charrieront avec grand fracas les énormes blocs brisés qui fondront dans le torrent.

Joyeuse et étincelante, la rivière reprendra sa course caressée par le soleil libérateur. Sous sa couverture blanche, elle était dans l'obscurité, et quelle prison est plus redoutable que la prison obscure. C'est pour échapper à l'obscurité que le grain sort de terre, que le bourgeon devient fleur, et je pense, ce matin, que c'est pour échapper à l'obscurité que nos idées cherchent sans cesse l'occasion de s'extérioriser dans l'action.

L'âme enveloppée dans le brouillard des vérités vagues, à peine perçues, cherche la clarté dans l'action et c'est ainsi qu'elle devient libre. L'âme inerte est toujours captive et retenue dans les ténèbres où elle dépérit, l'âme active cherche d'instinct la lumière, et ses erreurs même l'y conduisent.

Je vois toutes nos qualités au fond de nous, s'agitant pour se faire jour, comme la

rivière lutte pour briser la glace, et c'est le soleil de la vérité qui libère notre intelligence, notre bonté, notre activité, et plus le champ d'action qu'elle leur ouvre est vaste, plus notre âme est heureuse.

Ceux qui ayant compris la nature et les besoins de leur âme, lui donnent la liberté de vivre profondément et largement, ne se plaignent pas de la tristesse de la vie et de l'esclavage où les tient le devoir. Ils aiment la vie de toutes les forces de leur être, et leur âme l'accepte tout entière avec ses larmes et ses sourires. L'épreuve peut les blesser mais ne saurait les écraser : on n'est écrasé que par le poids de son propre cœur.

Leur énergie leur donne la joie de vivre et elle est à l'unisson de la joie de la nature qui sans cesse construit, démolit et rabâtit dans l'univers. La joie de la lumière du soleil, la joie de l'air pur se mêlent à la joie de leur vie qui également éclaire et vivifie, et l'harmonie règne dans leur cœur comme dans le monde extérieur.

Cette joie de vivre est donc celle de l'effort et du travail, de la difficulté vaincue, du devoir rempli, de la certitude de faire ce que Dieu veut, de l'emploi de nos facultés qui veulent sortir de prison, c'est-à-dire s'exercer librement.

Si l'activité n'était pas un besoin de notre nature, l'homme se serait contenté de trouver sa subsistance et les nécessités de la vie. Mais il n'a pas cessé de chercher, de découvrir, d'inventer, de créer, et si la vie est

devenue si compliquée c'est pour répondre à ce besoin d'activité qui se décuple en s'exerçant.

Délivrons-donc notre âme en la laissant vivre magnifiquement. Libérons notre bonté, libérons notre pitié, libérons notre amour que nous tenons enfermés en nous et laissons-les se prendre à des œuvres précises et prochaines.

« Vouloir faire du bien, » c'est si vague, ça n'engage à rien; et cette bonne volonté chimérique nous entretient dans l'illusion que nous sommes bons. Mais faire du bien à son foyer, aider au salut de cette âme, soulager la misère de telle famille, consoler ce chagrin qu'on a deviné, voilà des buts que l'on voit, vers lesquels on marche sûrement.

Et il ne faut pas trop compter sur les résultats visibles, et demeurer convaincus que rien ne se perd de notre action bienfaisaute puisqu'elle fait notre âme meilleure et que la bonté crée la bonté.

Des ombres passent

Il y a des jours indécis où le soleil n'arrive pas à percer les nuages, le vent déplace les vagues grises, sans cesse remplacées par d'autres vagues grises : le soleil, en arrière, argenté leurs contours, mais il ne réussit pas à les traverser. La journée passe sans pluie et sans soleil, dans l'attente du triomphe de la lumière.

Il y a des jours semblables dans l'amitié : des ombres passent qui étendent entre les amis du gris où tremblent des frissons : un silence, un mot injuste, une défiance que l'on sent, et voilà tristes des heures que l'amitié devait illuminer.

Le grand Artiste nous a créés vibrants, sensibles aux plus légères nuances, et il ne faut jamais nous en plaindre. De la même source viennent les angoisses sourdes et les joies radieuses, les souffrances aiguës et les bonheurs profonds. Notre esprit perçoit vite et notre cœur répond instantanément, semblable à la harpe éolienne que le plus léger souffle fait vibrer, et ce qui rend la vie belle c'est d'avoir toutes les cordes de son âme d'accord et bien tendues.

Que ce soit une journée sombre ou une journée de lumière, le soir vient toujours, et il absorbe les rayons et les ombres.

Et c'est bon, quand on est las, d'entrer dans les églises dont les portes grandes ouvertes vous attirent comme des bras protecteurs.

Dans l'air parfumé d'encens et de lilas. il palpite encore des prières, et l'on va tout près de l'autel déposer le fardeau de la journée. Les heureux même ont besoin de ce repos : certaines joies sont si lourdes à porter ! Et quand dans un soupir, on a laissé tomber son âme devant Celui qui la sait faible, on n'a plus qu'à se taire ou à murmurer son nom dans le grand silence des prières muettes.

On dit : « Mon Dieu ! » sans d'autres mots, sans une autre intention que celle de l'appeler, comme le petit enfant dit cent fois dans la journée « maman ». Il ne sait que ce mot et il le répète sans cesse sur tous les tons avec l'instinct que sa mère le comprend bien.

Cette fin de jour dans l'église sombre et silencieuse me représente si bien les dernières heures de notre vie. Nous serons las, seuls au milieu des êtres les plus chers, nous ne parlerons plus, et nous ne saurons que murmurer : mon Dieu !

J'aime à croire qu'au soir de notre vie comme aux soirs de nos journées, nous sentirons la douce' r d'être venus tout près de Dieu, d'avoir déposé à ses pieds tous les fardeaux de notre vie, de lui avoir rendu nos âmes que la vie humaine ne retient plus. Et ce sera bon comme dans l'église, je crois.

Les heures de silence du soir font plus pleines les heures d'activité de la journée et leur font acquérir une importance qui les pare de beauté, même si elles sont remplies par de pauvres petites occupations.

C'est parce que nous ne les voyons pas de haut que nos petites actions nous fatiguent et nous écrasent. Si nous pouvions enfin comprendre et sentir que rien n'est perdu, que tout notre devoir est nécessaire dans le plan divin, et que nous servons en étant fidèles même à ce qui nous semble insignifiant. Le service de la sentinelle, du soldat qui aplanit la grande route, de celui qui

donne à manger aux bêtes, n'est-il pas aussi nécessaire au bon fonctionnement de l'armée que le service du soldat qui se bat à la baïonnette ?

Dans les églises désertes, le soir, on pense à ces choses. . .

Nos soldats

Hésitant et capricieux, notre printemps est arrivé avec sa succession de journées douces et frileuses, de caresses alternant avec des bourrasques rudes. Il est charmant quand même avec ses couchers de soleil roses, et ses promesses de résurrection dans les bourgeons frêles qui se recroquevillent par les nuits glacées.

Il est charmant comme tout ce qui est jeune, frais et palpitant de vie. Nous l'aimons après avoir eu froid si longtemps, nous l'aimons par ce besoin immense de croire à ce qui ne meurt pas, à ce qui recommence, nous qui sommes si cruellement blessés par ce qui est éphémère. Chaque printemps nous apporte le même message, la même assurance que la vie ne meurt pas, que c'est la mort qui meurt dans les résurrections.

Ecoutons bien ses voix innombrables :

elles parlent à tous d'amour, d'activité, d'énergie et de joie. Le printemps apporte au monde la joie même de Dieu, la joie créatrice : il crée et renouvelle tous les coins de

terre nus où il passe léger et fleuri, semant la vie. J'entends le cri désolé des mères : « Vous parlez de joie, et nos fils s'en vont et nos cœurs sont déchirés ! » Comment pouvez-vous croire que j'oublie la tristesse des départs prochains, de cet arrachement que nous n'avons pas voulu et auquel il faut consentir ! Et je dis pourtant que le printemps apporte la joie divine même à celles qui pleurent. Faites un grand silence en vous-mêmes, regardez au profond de votre cœur, vous l'y découvrirez, cette joie profonde d'avoir fait à vos fils une âme qui s'élève dans l'épreuve et qui l'accepte; ils vous étonnent par leur fermeté, vous sentez qu'ils feront honnêtement et bravement le devoir dur mais grand et beau qui leur est imposé. Tout ce qui est généreux et viril en eux grandira dans l'oubli d'euxmêmes, et vous serez fière de votre soldat, pauvre mère qui cachez vos larmes afin de donner tout votre courage à votre petit qui compte sur vous.

Nos petits ! Sont-ils autre chose à vingt ans ? Et ne les sent-on pas davantage, nos petits, lorsqu'on nous les prend ? Et ils nous sont toujours pris par quelqu'un ou par quelque chose. Ils ne sont bien à nous que lorsque nous leur faisons un berceau de nos bras et qu'ils ne peuvent se passer de leur maman. Plus tard, ils sont de nous, faits de nos tendresses, de nos sollicitudes, de la sève de nos âmes, et notre suprême consolation, c'est de les découvrir un jour des hom-

mes sincères, énergiques et bons. Cet orgueil des mères bénies dans leurs fils est l'une des joies douloureuses que chante ce printemps : sûrement vous l'entendez.

Un officier m'a dit : « Ils sont merveilleux, nos petits conscrits, énergiques et gais. » Je sais : ils sont courageux et fiers, et ils feront payer cher aux Allemands les larmes de leurs mères.

Ils partiront sans amertume et sans récriminations. A l'appel du devoir impérieux ils ont répondu : Présent ! — Et pendant que nous prierons pour eux, que nous travaillerons pour eux, ils feront honneur au Canada, honneur à la race française que les soldats de France reconnaissent en nos soldats canadiens.

Ils s'en vont dans le grand bouleversement qui ensanglante le monde, ils rêvent de victoire et ils se sentent dans les mains de Dieu qui est leur père où qu'ils soient. Ils n'ont pas peur et ils se battront bien, et si hélas ! quelques-uns ne reviennent pas, ils n'auront pas été des vaincus, car ils seront partis avec la certitude que Dieu c'est la Vérité, que le Bien et la Justice c'est la vérité, que l'accomplissement de son devoir c'est la vérité, et qu'il n'y a pas de mort, mais « une porte qui s'ouvre », pour les admettre dans la meilleure vie où il n'y a plus ni guerre. ni angoisses.

Précurseurs

Vous connaissez, n'est-ce pas, ces heures de lucidité, où l'âme, comme affranchie des mille liens qui l'attachent aux choses de la terre, s'élève, légère et ailée, au-dessus des petits intérêts, des petits soucis, des petites occupations ordinaires pour regarder la vie de haut et de loin, éclairée, par en dedans, d'une lumière qui se reflète sur tout ce qu'elle observe ? Quelques instants, elle vit pleinement sa vie spirituelle et magnifique, et môme les secrets de Dieu lui laissent deviner un peu de leur mystère.

C'est durant une de ces heures rares et bénies que j'ai cru comprendre, qu'après avoir donné notre blé, notre argent, nos soldats pour le salut du monde, nous n'avons rien fait si nous gardons une âme mesquine, sourde aux grandes voix qui appellent l'humanité à une vie plus haute et plus surnaturelle.

-Je me suis souvent plu à évoquer saint Jean-Baptiste parcourant la Judée, et criant sur les routes à ceux qui le suivaient : « Préparez les voies du Seigneur, car le royaume de Dieu est proche. » Il me semble que les anges, aujourd'hui, comme le prophète, autrefois, passent et repassent au-dessus de l'humanité en disant à tous : « Préparez les voies, car l'Esprit de Dieu vient i-e-

nouveler le monde, et son royaume est proche. » Bien avant nous, la France a entendu les anges. L'Esprit s'y est réveillé, ardent et merveilleux, et les vertus sublimes ont fleuri dans des milliers d'âmes que le poids des choses matérielles écrasait. Soulevée par le danger, l'indignation sainte, l'amour de la patrie, la douleur purificatrice, l'âme de la France a ébloui le monde et ses ennemis ont dû avouer qu'ils l'avaient méconnue.

Et pendant que s'opérait ce réveil miraculeux, là-bas, que devenaient nos âmes, ici ? Ont-elles eu la générosité qui fait le sacrifice régénérateur ? Je m'incline avec admiration et attendrissement devant les mères : aussi bravement que les mères de France, elles ont donné le sang de leur cœur en souriant à leur petit qui s'en allait. Mais en dehors d'elles, je vous le demande, qui a compris que l'Esprit annoncé par les anges, l'Esprit qui doit renouveler le monde devait d'abord s'établir dans les âmes ?

Hélas ! hélas ! ne semblons-nous pas ignorer, même en face de la grande misère de la guerre qui ruine l'Europe, que l'aisance, la sécurité, le luxe sont des biens secondaires qu'on peut légitimement désirer, mais pas au point d'oublier dans leur poursuite, ou notre inquiétude de les perdre, le grand drame qui se poursuit là-bas et qui affecte l'humanité entière ? Notre égoïsme est si étroit et s'étale de façon si humiliante que bien d'autres avec moi ont dû en rougir.

L'Esprit qui plane au-dessus du monde et qui fait si belles les âmes dans lesquelles il souffle, c'est l'esprit de solidarité, l'esprit de sacrifice qui élève les individus au-dessus de ce qui leur est personnel et qui demande aux peuples d'être au moins aussi humains que patriotes. Est-ce l'esprit qui nous anime ?

Pendant que le sang de la jeunesse du monde ensanglante les champs de bataille que les villes s'écroulent sous les obus, que les populations affamées meurent de douleur et de misère, nous gémissons parce que le pain est gris et que la vie coûte cher. Ce n'est pas qu'il ne faudrait pas s'apercevoir de nos épreuves, mais n'oublions pas que jamais il n'y eut de guerre si terrible et tant de souffrance sur la terre.

Nous ne comprenons pas encore ce qui se passe et que Dieu ébranle le monde en l'attirant à Lui. Absorbés tout entiers par nos soucis immédiats et étroits, nous ne soupçonnons même pas la beauté divine acquise par ceux qui ont retrouvé leur âme en permettant à l'Esprit de régner en eux et parmi eux.

Et pourtant c'est à nous aussi que les anges annoncent le royaume de Dieu et qu'ils disent de préparer les voies du Seigneur. Pour qu'il s'établisse, ce royaume, il faut que nos âmes soient délivrées de leurs petitesses, de leur égoïsme, qu'elles deviennent à la fois plus humaines et plus spiri-

tuelles, plus croyantes et plus généreuses; ce sera alors le monde régénéré, et pour nous, un Canada conscient de la Beauté supérieure et qui marche vers un Idéal splendide qu'il aura appris à désirer.

Chimères

Les arbres en dentelle verte, omissent doucement en frôlant les vieux toits, les saules de la rive trempent leur chevelure fine dans la rivière étincelante qui court en bavardant; dans les vergers, les arbres fleuris ressemblent à d'énormes bouquets de mariées dont le parfum grise et attendrit, et sur la route qui dégringole en pente raide, les érables flambent, roses au-dessus du chemin blanc. Je le descends lentement, faisant ma petite revue intérieure, évoquant des souvenirs, appelant des pensées, cherchant une page pour vous, mes amis inconnus et lointains.

Au bas de la côte, sur le perron d'une maison pauvre et laide, j'aperçois de loin une petite fille qui berce en fredonnant, un objet qu'elle tient bien serré dans ses bras arrondis. Sa poupée sans doute, ou un petit chat ? Son air de sollicitude pique ma curiosité et je veux savoir. — Veux-tu des fleurs ? fis-je en lui tendant une gerbe fleurie cueillie en chemin. — Elle met un doigt sur ses lèvres et sans parler lève sur

moi ses yeux graves et doux. — Ton bébé dort ? — Oui, il est malade ! — Laisse voir, je oonnais ça, moi, les bébés malades. — Elle hésite puis voyant que je ne plaisante pas, elle découvre, non une poupée, mais une branche de bois tordu entourée d'un chiffon et qu'elle manie avec des délicatesses touchantes de petite maman. Je me garde bien de sourire en donnant la consultation, et je m'éloigne après avoir fait une caresse à la petite fille rose et au bébé de bois.

Et voilà que j'aurai beaucoup de choses & vous dire et que je vous ferai admettre avec moi que nous ressemblons tous à cette enfant : nous berçons dans nos âmes des chimères et des illusions que nous cachons bien à tous, mais dont nous vivons et qui, si peu substantielles, pourtant, alimentent nos forces morales.

O petite fille sage ! En berçant cet objet informe auquel tu prêtes ta petite âme d'enfant aimante, tu oublies que ta mère est pauvre, que d'autres fillettes ont de belles poupées qu'elles aiment moins peut-être que tu n'aimes ce bout de branche trouvé au bord du fossé.

Et nous, en donnant à nos pauvres chimères la vie de nos grands espoirs, nous oublions le vide que laissent toutes les déceptions. Combien de cœurs blessés verraient en eux s'éteindre toutes les lumières si l'illusion recréée, qui ne demeure pas, mais revient toujours, n'accrochait, au-dessus des cendres du passé, tous les espoirs de

l'avenir, gardant au cœur sa chaleur et à l'âme sa vie ardente.

Et c'est dans les cœurs restés jeunes, dans les âmes bien vivantes que vit l'adorable confiance dans les choses de la vie que donne aux âmes le culte de la beauté. Tôt ou tard, prises par ce besoin de beauté, elles sont emportées d'un vol puissant vers la Vérité plus belle que les chimères, vers l'Espérance divine qui recule les illusions comme de vains jeux d'enfants, qui ont eu leur utilité à leur heure, puisqu'elles entretenaient la flamme et préparaient la vie intérieure qui n'éclôt jamais dans les cœurs atrophiés.

Ces pauvres cœurs ont accepté sans luttes le vide et la désolation, ils se sont trop resserrés, trop attristés sans résultat pour personne, ils n'ont jamais su comme les enfants de bois sont bienfaisants et secourables !

Le clocher de Saint-Pierre les Becquets

Je ne viens pas à Saint-Pierre les Becquets sans retomber sous le charme de sa petite église d'un style si harmonieusement simple. Ici rien de heurté, rien de tarabiscoté : elle est une prière et elle est un chant. Elle se dresse fière et fine au-dessus du grand fleuve, et elle semble une âme en extase dans un

décor dont chaque heure transforme la beauté : elle vit, elle est quelqu'un que l'on aime.

Hier soir, son clocher gris s'enlevait, élancé et gracieux, dans un ciel rose reflété sur les vagues moirées, et de son cœur, le premier soupir de V angélus vint frapper mon cœur comme un sanglot. C'est qu'on m'avait dit que des projets de restauration rôdent, comme des ombres menaçantes autour de l'église ancienne dont le charme est rare dans notre Canada affairé où les véritables artistes sont si peu consultés.

Il est question de remplacer le clocher ajouré et élégant par une tour massive et carrée qui détruirait le caractère de belle et pure unité qu'admirent ceux pour qui les pierres sont les phrases d'un poème.

Pendant qu'on me désolait avec ces récits de reconstruction, la cloche grêle pleurait dans le ravissant clocher qui s'effilait dans les profondeurs de l'espace comme cherchant, dans un élan désespéré, à échapper aux démolisseurs. Est-ce possible ? Sous prétexte d'amélioration, va-t-on détruire ce bijou de clocher, si bien à sa place sur l'église, qu'elle semble être sortie toute faite du cœur même de l'artiste qui l'a rêvée en priant.

C'est un artiste encore qu'il faut consulter avant de porter une main imprudente sur ce joli monument dont la beauté est faite d'harmonie. On ne coiffe pas une tête d'évêque d'un chapeau fleuri, on ne place pas

une mitre sur le voile d'une religieuse, et on ne remplace pas, par une tour large et lourde, le clocher léger et pointu nécessaire à l'impression d'idéal et d'infini qu'exhale l'église douce, pieuse, d'une grâce si française dans sa robe de pierre grise.

C'est au Prince, je suppose, qu'il faut adresser notre prière, cher joli clocher qui m'a pris le coeur. Nous l'implorerons tous deux : de ta voix qui tremble, de ma main qui griffonne, nous dirons notre détresse à l'évêque tout-puissant qui étendra sur toi sa main protectrice.

S'il faut te soutenir, — car tu vieillis, et eu dépit de ta grâce aérienne, on parle de faiblesse et de décadence, — Monseigneur ordonnera, et des ouvriers, respectueux de ta beauté, la rendront durable, petit clocher qui pleurais dans le soir rose, hier, sur la pointe du promontoire !

L'on pourrait peut-être, en même temps, rendre aux murs intérieurs de ton église leur fraîcheur toute simple d'autrefois. On la ferait toute blanche, drapée comme les archanges, avec de discrètes lueurs d'or que la lumière caresse.

A l'aube

Les clairs rayons du matin illuminent les eoilines : peu à peu, paresseusement, la vallée sort des pénombres bleues et le vil-

lage s'éveille à son tour : les volets s'ouvrent, des cheminées roses s'élaneent des panaches légers que la brise fait ondoyer en courant secouer les fins arômes des bois d'alentour, et le soleil monte glorieux dans un ciel sans nuages. La sonnaille au cou, les vaches regagnent paisiblement le pacage, escortées par les gamins qui culbutent dans les fossés en criant de joie. La route blanche se déroule comme un ruban, elle escalade une pente rapide et contourne de gros buissons : je la vois semblable à une collerette de dentelle enveloppant un bouquet de fleurs vertes. Je longe un champ où le bruit d'une faulx siffle dans l'herbe fraîche; de l'autre côté, comme une mer blonde, les blés ondulent avec une petite musique crépitante. Puis, c'est un bois que le chemin traverse, les rayons et les ombres y dansent et s'y poursuivent pendant que les chansons des oiseaux et des pins remplissent l'air de rumeurs douces.

Je regarde, émerveillée, ce jour nouveau frais comme une fleur, et je pense que cette, aube si jeune est cependant l'aube ancienne qui prit, au premier jour, la terre nouvellenée pour l'envelopper de son manteau de lumière et l'envoyer parmi les étoiles dans son long pèlerinage : si ancienne et toujours jeune, chaque matin, elle apparaît dans la rosée perlée, vêtue de lumière fine, fraîche et parfumée !

Le vieux, vieux jour de la terre, après son grand plongeon dans l'abîme de la nuit, sort

étincelant et beau; s'il n'y avait pas de nuit obscure, le jour deviendrait sans doute vieux et poussiéreux.

Nos âmes ont des ressemblances étonnantes avec le vieux jour : c'est après nos descentes et nos chutes dans les abîmes de l'ignorance et de la faiblesse qu'elles remontent comme des aubes claires, éveillées aux pensées neuves, attentives à ce qu'elles n'avaient pas vu encore, jeunes et renouvelées en dépit de toutes les années passées, car pour les âmes comme pour les jours, c'est un perpétuel recommencement.

A la vérité nos âmes ne sont vivantes qu'à la condition de se transformer sans cesse. La mort, pour elles, c'est de ne plus sentir l'impulsion qui les porte vers la perfection et de s'immobiliser dans des limites étroites où elles cherchent un bonheur immédiat.

La souffrance, heureusement, délivre l'âme de cette petite mort et l'appelle à réaliser le désir profond de l'infini que recèle chacune mais qui n'est senti par elles que lorsque leur échappe ce qui ne peut durer.

Quand je regarde courir le fleuve, j'entends les vagues qui chantent : « Je serai la mer »... et c'est la vérité, le fleuve ne peut faire autrement que d'aller à la mer, il sera la mer, et il le sait. Sur ses rives il y a des champs et des villages, des forêts et des villes : il reflète leur vie, il leur prête de la sienne, il est pour eux un plaisir ou un danger, mais il ne peut ni s'arrêter, ni ralentir sa course : il va à son but, à la mer profonde et il s'y perdra en se confondant avec elle.

Il me semble que c'est ainsi que nous devons aller vers l'infini, vers Dieu, touchant aux choses de ce monde, participant à la vie universelle, mais toujours entraînés vers notre fin dans un mouvement qui soit notre joie et notre fierté. C'est quand nous entrerons dans l'infini, dans cet océan de repos, que toutes nos activités et toutes nos angoisses auront leur pleine signification. En attendant, je crois que la perfection de notre but prête une grande beauté aux imperfections de nos efforts pour l'atteindre.

Les nénuphars

Le silence m'isole délicieusement dans la beauté de ce clair après-midi : le soleil inonde les champs d'or, et l'eau, à mes pieds, sans une ride, est un miroir sur lequel courent des nuages vaporeux, et où s'allongent les longues tiges brunes des nénuphars, dont les petites têtes blanches et fermées se tournent vers le soleil, avides de plus de chaleur et de plus de lumière. J'essaie de lire, mais mes yeux reviennent aux grands champs où pas une tige ne bouge, au lac immobile et brillant, aux nénuphars qui seuls ne semblent pas dormir, et dont l'effort vers le plein épanouissement est presque visible et les rend très vivantes.

Elles ressemblent aux âmes tendues aussi vers la lumière, mais dont les racines,

comme celles de grands lis d'eau, sont retenues dans la vase qui les tirent en bas. C'est la lutte pour grandir et devenir belles, et les fleurs et les âmes s'épanouiront dans leur bonne volonté chercheuse et constante.

La Bonne Volonté ! La vertu encourageante entre toutes, puisqu'elle n'est, en somme, que le désir sincère de toutes les perfections et l'effort persévérant de toujours « faire de son mieux ».

Pendant que les nénuphars entr' ouvrent leurs pétales au parfum subtil, que les cigales percent le silence de leur petite chanson monotone, je me dis que l'instant est bien choisi pour bavarder chers lecteurs amis. Quelques-uns d'entre vous m'ont déjà dit : « Vous nous aidez » ;j'en suis fière sans m'en enorgueillir : je connais ma faiblesse, et je sais bien que l'aide que j'apporte, c'est ma profonde sympathie pour toutes les âmes, toutes leurs joies et toutes leurs angoisses : je vous la dis simplement, et les heureux et les tristes s'écrient : « Elle nous comprend », et ils se sentent moins seuls, quand ce sont des silencieux qui n'expriment pas volontiers leurs impressions.

Ma grande flânerie reposante d'aujourd'hui n'est pas sans ombres. Je ne puis m'empôcher d'évoquer des silhouettes connues de femmes qui ne se reposent que ltdimanche, et encore !

Le travail manuel qui prend la couturière par exemple, et l'assujettit de l'aube à la soirée avancée, me paraît l'un des plus

pénibles, et la vie de celle qui n'entend parler que de chiffons et de modes pour les autres est curieuse à étudier. Condamnée à subir les exigences et les caprices des femmes dont ia mode est une déesse qu'elles servent dans le désappointement de n'être pas plus belles malgré leurs sacrifices d'argent et de temps, la couturière, si elle est intelligente et sérieuse, juge bientôt et méprise la vie creuse des mondaines. Dans son atelier, les bonheurs, les deuils, les drames intimes se frôlent comme les satins roses et les crêpes noirs : personne ne lui fait de confidence, mais le long miroir qui reflète les visages détendus et sans défiance, garde pour l'ouvrière le secret des mystères auxquels elle songe en tirant l'aiguille pendant les longues soirées solitaires. A deviner tant de choses, à tant observer et réfléchir, il y en a de ces dispensatrices de mode qui deviennent des sages, j'en connais même qui sont des saintes. Elles ne comprennent pas bien pourquoi c'est leur destin de parer le bonheur des autres sans avoir jamais eu le loisir de chercher le leur, mais elles ont compris les vérités hautes qui font leur âme sereine. A voir se briser tant de rêves, à regarder les vies si légères d'apparence devenir si lourdes à porter, elles sentent qu'elles ne sont pas si à plaindre après tout. Dans l'isolement de leur vie laborieuse, elles ont un coin de leur âme où elles conservent les bonnes paroles, les pages réconfortantes, les pensées que les anges leur suggèrent pendant qu'elles drapent les ôtof-

fes soyeuses : c'est leur petit paradis, où elles gardent même les rêves purs irréalisés; elles aiment à les retrouver et elles peuvent leur sourire avec une douceur attendrie, puisqu'ils ne furent jamais piétines par ceux qui font pleurer les femmes.

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