‹ Lettres de Fadette [i. e. H. Dessaulles]Chapitre 5 sur 5 · X L VI · texte numérisé non relu

X L VI

Pour les blessés!

De mon fauteuil tiré près de la fenêtre, j’avais longtemps regardé la neige tomber mollement et recouvrir le pavé et la rue, s’accrocher en passant aux toits et aux lucarnes pour les encapuchonner de blanc.

C'était joli tout ce blanc après tout ce noir! Mais avec la pensée qu’à Montréal la neige n’est pas longtemps jolie, me vint le grand désir d’aller la voir tomber sur mes montagnes et dessiner, sur leurs flancs, des jonchées de fleurs étranges avant de les recouvrir toutes.

Etant libre comme le vent, mon hésitation ne fut pas longue, et je pris le train de quatre heures, heureuse comme une pensionnaire en congé.

Et voilà qu’en route je rencontre ma voisine de campagne: elle jette les hauts cris quand je lui dis mon intention d’aller coucher dans ma maison fermée. Elle me gronde, me bouscule, et finalement me convainc et m’emmène chez elle, ravie au fond d’avoir cédé.

J’y trouve gens et meubles à leur place, et les bruits familiers du village m’arrivent au travers d’unie “parlerie” vertigineuse.

C’est qu’il s’est passé des “choses” au village! Pour une nouvelle, c’en est une, vu qu’il ne s’y passe ordinairement que des baptêmes et des enterrements, et j’avais été avertie préalablement que les “choses” sortaient de l’ordinaire.

Ma curiosité ne fut pas longtemps agacée, car on grillait de me dire que le village est révolutionné par l’organisation de l’oeuvre Erance-Amérique dont les réunions ont lieu, ici même, et presque en permanence. Parlezmoi de zèle quand on s’y met!

Nous sortions à peine de table quand arrivèrent les charitables ouvrières apportant de gros paquets, qui, en un tour de mains, furent ouverts, classés, et dès avant les glas de huit heures, nous étions à l’oeuvre.

La salle étant trop petite, nous nous étions installées dans la vaste cuisine où le poêle

ronflait sourdement, et où le chien et le chat, se sentant tout à fait chez eux, nous recevaient avec toutes leurs marques spéciales de parfaite cordialité. Sur la longue table recouverte de toile cirée s’empilaient de bons tricots de laine du pays, de moelleuses couvertes, des couvre-pieds à petits losanges d’indienne, d’autres, faits de belle catalogne blanche, des mitaines, des “crémones”, des casquettes, des foulards et des hardes de toutes descriptions lavées, reprisées, repassées, le tout représentant un travail consciencieux et persévérant.

L’animation et la gaieté ne tardèrent pas à emplir la salle de jolis gestes et de bons éclats de rire: on se taquinait, on potinait gentiment... une demoiselle qui a évidemment cessé de rêver au bonheur à deux, m’explique que c’est commode d’avoir les réunions chez ma voisine qui n’a “ni enfants, ni mari... aucun embarras 1” conclut-elle catégoriquement. Personne ne se scandalise et sa boutade passe comme une lettre à la poste.

Une grande corbeille remplie de belles pommes fameuses circule parmi les couturières qui les mordent à belles dents sans pour cela perdre un coup de langue, et jamais vous n’avez vu plus d’activité! Les unes taillent, les autres cousent et tricotent et dans un coin, tout près du poêle, la vieille soeur de ma voisine file au rouet, comme au bon vieux temps, de la laine fine et blanche comme la neige qui continue à tomber dehors.

Vers dix heures, voilà les hommes qui reviennent chercher leur femme, mais le départ ne se fait pas à la première invitation, et pour leur faire prendre patience on les invite à “allumer”. Ils s’intéressent aux travaux, tâtent les étoffes et avisant une caisse en train d’être remplie, ils s’empressent de critiquer l’emballage.

Ah! la question est prestement réglée!

“Ce n’est pas bien fait? Faites-le, vous autres, c’est en effet bien plus votre affaire que la nôtre!”

Et, séance tenante, il est décidé que les caisses seront assemblées et fermées par les bons maris qui font si bien les choses. Un verre de cidre pour finir, et par la porte ouverte, nous les voyons s’enfoncer dans la neige et la poudrerie, et leurs plaisanteries et leurs rires nous arrivent avec les rafales du vent qui augmente.

La bonne soirée! La bonne soirée! Parions que si nous faisions le tour de la province, beaucoup de villages nous réserveraient la même agréable surprise!

XL VIX Noël

Et Noël est arrivé! Le Noël joyeux des enfants qui illumine les sapins verts et les alourdi de jouets; le Noël touchant, qui couche dans les crèches des églises, le doux

Enfant-Dieu; le Noël grisant des fiancés qui se sont embrassés sous le gui et qui attendent, impatients, l’éveil de l’année nouvelle qui les unira...

La joie de ces enfants et de ces amoureux est la seule joie sans ombre des Noëls de cette année! Ils sont adorablement égoïstes et on leur pardonne ce bonheur fugitif qui leur fait oublier la guerre dévorante qui désole le monde!

Nous qui ne sommes ni des enfants, ni des Lancés, nous pensons constamment aux Noëls de là-bas qui seront vécus dans le feu et dans le sang!

O les pauvres petits, partis si bravement et qui ne reviendront pas! C’est leur dernier Noël, et s’ils ne le savent pas, n’ont-ils pas près d'eux, les frôlant sans cesse, la mort qui les guette, qui les marque, et qui, en les attendant, prend leurs camarades et leurs amis?

O les Noëls d’hôpital! Ces blessés, ces mutilés, ces mourants, dans les lits blancs alignés si près les uns des autres. Leurs plaintes se confondent dans leurs rêves de fièvre, et la même vision de Noël les hante peut-être. . .

De très loin leur arrivent les carillons d’antan, et leurs yeux extasiés aperçoivent la maman, blanche et douce, qui les attend dans la salle du réveillon...

O les agonies de Noël sur les champs glacés, les enterrements hâtifs dans les trous

béants, les combats furieux où les soldats emportés, montés jusqu’à la furie, tuent... tuent sans arrêtée, des jeunes gens de leur âge, des pères, des hommes comme eux, que des femmes aiment et pleureront de toutes les larmes de leur coeur.

O les Noëls de tous les êtres qui tremblent pour leurs aimés, et qui les donnent vingt fois par jour à la Patrie, en ajoutant, avec l'angoisse de Jésus au jardin des Oliviers: “Mais, si c’est possible, mon Dieu, éloignez de moi cette douleur!”

O les Noëls des pauvres gens qui n’ont plus un toit sur leur tête et qui errent sur les routes, ignorant où ils sont et où ils vont! Dans leur coeur brisé, entendent-ils l’écho «des doux Noëls, vécus hier encore, dans leur pays maintenant dévasté, ou bien, ont-ils oublié Noël dans leur détresse affolée?

Mes amis, ce n’est pas assez de gémir sur le sort de ces malheureux, mais de toutes nos énergies et de toutes nos ressources, il faut les secourir! Les oeuvres organisées sont nombreuses; il faut, sans tarder, joindre notre humble effort à l’élan des âmes généreuses qui marchent en avant, organisant les secours et les coordonnent.

La Croix-Rouge, l’Aide à la France, l’oeuvre de secours pour les Belges, etc., autant de manières de faire notre part, de témoigner notre pitié efficacement .

Faisons de ce Noël un jour très beau, marqué du désir profond de donner, sans comp-

ter, notre travail, notre argent, notre coeur enfin, notre coeur français à nos frères de France qui font l’admiration du monde entier et dont nous sommes fiers, nous qui pleurions ici quand on les dénigrait autrefois.

C’est bien de les admirer, et on ne peut faire autrement que de les aimer; mais, je vous en prie, ne nous faisons pas trop prier pour les secourir!

“Je vous la souhaite bonne et heureuse ”

Mes amis,

Je vous arrive aux dernières heures de l’année et je vous tends la main bien amicalement en vous souhaitant, à la canadienne, une bonne et heureuse année! Mais vous êtes graves, moi aussi, et après notre poignée de mains, nous nous taisons. C’est que je vous ai souhaité l’impossible, croyez-vous? Vous vous dites que l’année qui s’en va est triste et que l’autre sera peut-être plus triste encore?

Oui, elle est triste, mais elle est belle aussi! Il a tenu tant de désintéressement, de bravoure et d’héroïsme dans les jours de ses derniers mois! La France, qui semblait repliée sur elle-même, s’est levée dans l’épreuve: grande, lumineuse et forte, elle a repris sa place bien haut, bien haut au-dessus de

toutes les autres nations! Et en relevant la tête pour l’admirer et la vénérer, nous avons reçu d’elle une étincelle qui nous a rendus “plus bons” à notre tour.

Le souffle de charité qui a passé sur le Canada est admirable! Les hommes, malgré les affaires diminuées et la pénurie d’argent, ont donné, donné sans se lasser, à toutes les mains tendues, et Dieu sait s’il y en a eu!

Dans les coeurs endormis, la bonté s’est éveillée, sortant de leur quiète existence les femmes dolentes, donnant du courage à d’autres qui se laissaient mourir de lassitude, secouant les frivoles et les extravagantes, prêtant aux grands coeurs dévoués la force nécessaire pour diriger la bonne volonté des autres, et les oeuvres de secours ont surgi si nombreuses, si efficaces que nous pouvons en être fiers.

Non, l’année nouvelle ne sera pas plus triste que celle-ci. Sous ses voiles de deuil, elle laisse entrevoir l’Espérance, la confiance invinciable dans la victoire, et nous ne devons pas nous laisser dominer par cette tentation de tristesse toujours destructive d’énergie.

Ne soyons pas tristes, mais soyons sérieux. Nous arrêtant entre ces deux années, dont l’une s’en va avec tant de notre vie, et l’autre arrive avec tant de mystère qui nous concerne, nous verrons plus clairement des vérités auxquelles nous ne pensons pas assez. Et l’une de ces vérités, c’est que nous gas-

pillons beaucoup de forces morales à regretter l’irréparable, à trop attendre de l'avenir ou à trop le redouter!

C’est une erreur: il y a mieux à faire. Aujourd'hui est devant nous avec ses nécessités, ses devoirs immédiats, notre monotone tâche quotidienne. Au lieu de nous y donner toute, nous vivons dans le passé ou nous rêvons autre chose dans l’avenir, et il ne reste pour le présent qu’un coeur partagé, une activité molle et un malaise général qui ne peuvent produire rien de bon.

Nous savons que nous faisons mal puisque nous nous disons: “Plus tard, j’organiserai autrement ma vie...”

Plus tard! Quand? Aujourd'hui est le “plus tard” de l’année dernière... Y avezvous pensé? Agir ainsi n’est pas vivre, c’est attendre pour vivre, et c’est bien imprudent, puisque nous ne savons rien... rien du temps qui est à nous.

Nous sommes fous, et c’est parce que nous ne réfléchissons pas assez... Profitons des heures graves de cette fin d’année pour mettre dans notre âme beaucoup de vie. Remplissons-la des vérités qui éclairent et qui fortifient, et donnons ensuite le surplus de notre vaillance et de notre sympathie aux pauvres êtres qui n’en peuvent plus, parce que leur coeur est transi et que leur âme est endormie!

Les sacrifiées

J’ai reçu des jolies cartes et de gentils billets à l’occasion “des fêtes”, et ravie de cès pensées délicates qui venaient spontanément à moi, je regrettais pourtant de ne pouvoir donner une voix à ces mots aimables, et des yeux à ces amis inconnus.

Puis, à la réflexion, j’ai été bien aise que les choses soient ainsi: en principe, les petits mystères ne me déplaisent pas, et je trouve une douceur étrange à cette attirance exercée par ma pensée sincère sur les âmes où elle trouve un écho et une sympathie. Nous nous rejoignons par ce seul lien fragile, et d’une rencontre réelle surgiraient peut-être des heurts désagréables...

Continuez donc à m’écrire de jolies lettres, sans me dire qui vous êtes, sans savoir qui je suis, et rceevez mes remerciements pour le plaisir délicat que m’apportent vos messages.

Les lettres! Quelle invention merveilleuse! Quel réservoir toujours ouvert à nos idées, à nos sentiments, au tout de soi qui déborde et veut s’exprimer, mais qu’une pudeur morale étrange empêche de faire passer dans la parole parlée.

S’il y a tant de choses dans les lettres qui partent dûment adressées et affranchies, qui

dira les trésors de vérité contenus dans les lettres déchirées qui ne partent jamais!

J’ai la curiosité de ces pauvres sacrifiées, et je sens que nous perdons là ce que l’âme humaine a de plus profond et de plus précieux: la vérité incapable de feindre, et de se taire plus longtemps! C’est misérablement vrai que notre vie se passe à habiller, à parer ou à grimer la vérité de nos âmes, de telle sorte qu’elles sont toutes, les personnages masqués de l’immense tragi-comédie commencée dès que nous avons l’âge de raison, — l’âge de mentir — jusqu’à l’heure où la mort nous arrache notre masque.

Les êtres les plus sincères ont des réticences, des délicatesses, des calculs, des prudences excessives, des prévoyances inquiètes qui les rendent muets quand il faudrait parler, que d’autres âmes souffrent de leurs silences, et qu’elles-mêmes se désolent de ne pas dire leur pensée.

Et quand les esclaves volontaires de la vie artificielle que nous acceptons servilement n’en peuvent plus, ils saisissent leur plume et écrivent d’abondance, fièvreusement, les mots qui résoudraient tant d’énigmes et qui rendraient claires tant de situations vagues et pénibles. Les femmes me comprennent bien. Laquelle n’a pas été tentée, de temps à autre, de descendre des planches où elle joue son pauvre petit rôle, avec tant de lassitude et tant de dégoût de la grande blague universelle?

Plus encore que l’homme, la femme est asservie par cette loi de mensonge qui régit la société: il lui est aussi interdit de manifester ses sympathies que ses antipathies, elle doit cacher sous des sourires ses chagrins les plus légitimes; quand elle voudrait enfermer ses bonheurs ou cacher l’inquiétude qui la ronge, il lui faut recevoir, causer, parader, paraître s’intéresser aux péripéties de l’éternelle comédie humaine, en guettant son tour de donner la réplique.

Et un jour vient, où, se révoltant contre cette hideur du mensonge vécu, elle verse dans des lettres vivantes les seules choses qui comptent pour elle; elle écrit les mots qui sont la substance même de son âme; c’est sa vie qui passe là, sur les feuilles blanches.

Mais l’effort de la vérité voulant se faire jour a été vain! L’orgueil, la réserve, l’éducation tyrannique ont le dernier mot. Tous ensemble, ils soufflent sur la grande lumière et l’éteignent ... et la femme déchire nerveusement, en morceaux minusculeuses, son âme vraie, et elle s’en va rire plus loin avec son âme de comédienne!

Table des Matières

Pages

S'aimer soi-même . 1

La petite servante . 3

Petite ville . 7

Jours de neige . 11

Nos âmes . 14

Une enquête . 16

Son heure . 19

Discrétion . 22

Les cierges . 24

Régime spirituel . 26

Sages et femmes . 29

Tristesse . 34

Notre coin . 36

Notre ami le diable . 39

En plein dégel . 42

A la “ cabane ” . 44

Mariage de Pâques . 47

Professeurs de joie . 49

De nos jours . 53

Le ciel aux simples . 55

Leur tort . 58

Décrocheur d’étoiles . 60

De retour . 62

La maison fermée . 64

Etoiles filantes . ,67

Leur charité . 69

La mauvaise humeur . 71

Son secret . 74

Le Bon Dieu passe . 76

Inquiétude . . 78

La “ Croche ’’ . 80

Incomprises ... i .... 85

Méditation . 88

Le phénomène . 90

L'art de s’accorder . 93

Fin du jour . 96

Après un voyage . 98

La guerre . 100

La “petite âme" . 102

Encore la petite âme . 105

Souvenir . 107

Aidons-les! . 110

L’ angélus . 113

Les âmes douces . 115

Impressions d’automne . 118

Nos heures . 121

Pour les blessés . 123

Noël . 126

“Je vous la souhaite bonne et heureuse” 129 Les sacrifiées . 132

Date Due

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