‹ Lettres de Frédéric Ozanam, 1831-1853. --Chapitre 15 sur 44 · AU NOM DES ÉTUDIANTS CATHOLIQUES · texte numérisé non relu

AU NOM DES ÉTUDIANTS CATHOLIQUES

Monseigneur ,

Quand, Tannée dernière, quelques jeunes gens catholiques lémoignèrent à Votre Grandeur le désir d'entendre de la chaire de vérité une prédication spéciale, destinée à encourager la foi de ceux qui

croient encore et à la ranimer dans ceux qui ne croient plus, vous daignâtes les accueillir avec une paternelle bonté. Votre cœur les avait compris, et ils rapportèrent à ceux de qui ils étaient envoyés des paroles de consolation et d'espérance.

Jusqu'ici cette espérance n'a pu se réaliser, et pourtant les mêmes besoins subsistent aujourd'hui, rendus plus sensibles par une longue attente.

En poursuivant pendant une année encore les études par lesquelles la Providence veut que nous passions, plus que jamais nous avons pu reconnaître combien elles sont sèches pour le cœur et stériles pour Tintelligence quand l'esprit religieux ne vient pas les animer. Plus que jamais nous avons senti la nécessité d'un enseignement chrétien qui sanctifie pour nous la science et nous la montre comme la sœur de la foi. L'avidité, générale aujourd'hui, des jeunes intelligences pour les études sérieuses n'a point trouvé l'aliment qu'elle cherchait dans de vains systèmes que chaque jour voit changer, et que la raison abandonnée à elle-même élève et détruit. La religion seule, avec sa sagesse immuable, peut combler ce vide; déjà nous avons éprouvé une consolation bien douce à voir plusieurs de nos condisciples revemr à cette lumière dont ils ne s'étaient éloignés que parce qu'ils ne la connaissaient pas. Oh ! si nous pouvions voir cet exemple suivi par toute cette jeunesse des écoles à laquelle il ne manque, pour aimer le christianisme, que d'en savoir la beauté; cette jeunesse. Monseigneur, que vous auriez voulu bénir tout entière, ce

jour où vous bénissiez quelques-uns d'entre nous qui vinrent vous parler d'elle !

Dans cette vue, nous venons renouveler à Votre Grandeur la demande que nous lui avons soumise.

Il est un âge où l'homme, revenu de ses premiers enchantements et quelquefois de ses premières erreurs, éprouve le besoin d'une doctrine certaine, , qui d'une part affermisse son intelligence, coordonne et vivifie ses premières études en les rattachant à un ordre d'idées supérieur, et d'un autre côté prépare sa vertu en lui traçant des règles de cette vie sociale où il va prendre une position définitive. La religion seule peut lui donner cette virilité d'âme nécessaire pour accomplir sa mission. Voilà pourquoi nous eussions désiré des conférences où l'on ne se fût pas borné à entrer dans le détail des preuves de fait du christianisme, à démontrer l'authenticité de ses titres, à réfuter les objections vulgaires déjà tombées dans le mépris ; mais où on l'eût développé dans toute sa grandeur, dans son harmonie avec les aptitudes et les besoins de l'individu et de la société. Là trouveraient leur place : une philosophie des sciences et des arts, qui nous découvrît dans le catholicisme la source de tout ce qui est vrai et de tout ce qui est beau, afin qu'à cette source chacun de nous vînt puiser, suivant ses forces et sa vocation ; enfin une philosophie de la vie, qui, sondant les problèmes de la vie humaine, expUquât à l'homme son origine, dirigeât sa marche, et lui fît envisager sa fin. Nous eussions désiré que cet enseignement fût tombé de la chaire

sacerdotale, parce que sur les lèvres du prêtre se trouve une grâce qui fortifie et qui convertit. A tous la porte serait ouverte, et ceux qui errent, et ceux qui croient, confondus dans la même enceinte, simples auditeurs, recueilleraient en silence la parole sacrée, germe qui grandirait dans leur cœur, fécondé par la méditation. Peut-être, au milieu de ces jeunes gens réunis autour des mêmes autels, naîtrait un fraternel amour, qui les rapprocherait d'abord et qui, s'épanchant ensuite, irait chercher l'indigence au dehors et lui porter secours. Alors, de toutes ces âmes rassurées par la foi ou consolées par la charité s'élèverait un concert de louanges pour Dieu, de filiale reconnaissance pour l'Église, et de bénédictions pour celui qui aurait été l'auteur de tout ce bien : pour vous. Monseigneur.

Nous avons l'honneur d'être. Monseigneur, de Votre Grandeur, les très humbles et très obéissants serviteurs et fils dévoués en Jésus-Christ.

(^Suivent les signatures.)

A M. ERNEST FALGONNET

Paris , 11 avril 183 1-.

Mon cher ami,

ïu es inquiet de ton avenir ; en vérité , voilà le malaise de la plupart des jeunes hommes : ambi-

lion du bien, prosélytisme, charité, intérêt personnel, amour-propre, tout cela se mêle dans une âme et y porte l'impatience de faire de grandes choses ; l'impatience veut devancer le temps et deviner ce qui n'est point encore ; on voudrait pouvoir s'admirer, par avance, pour les belles œuvres qu'on projette. Je connais cela, cher ami, parce qu'il y a beaucoup de cela dans un cœur que tu connais, mais que je connais mieux encore, dans le mien.

Combien de fois n'ai-je pas voulu bâtir à l'avance l'édifice de mon existence, ramassant ce qui me semblait le plus propre à le faire grand et beau, depuis mon enfance d'écolier, où je songeais des poèmes en vers latins ^ jusqu'à présent où je songe tant d'autres choses! ïe rappelles-tu ces conversalions à la promenade où nous parlions de ce que nous ferions un jour? Nous aimions à découvrir le chemin par lequel nous passerions ensemble ; nous formions deux fantômes que nous appelions nos deux vies et que nous embellissions à plaisir; nous les faisions aussi semblables que possible, comme deux frères qui aiment à s'habiller de même. Nous nous proposions des études communes, des travaux animés du même esprit, tendant à un seul but. Eh bien, de tous ces rêves, s'en est- il réalisé un seul? Ne nous trouvons-nous pas maintenant divi-

^ O/anam avait entrepris an collège un grand poènne en vers latins sur la P^-iss de Jérusalem par Titus. Son père le destinait au notarial, ce qui ne plaisait guère au jeune écolier; mais il se consolait en pensant qu'il emploierait ses loisirs à son grand poème.

ses de iieux, de goûts, de genres d'études, et, je le crains bien, jusque sur les idées les plus importantes? Voudrions-nous même que nos châteaux en Espagne d'alors fussent debout maintenant? Pour moi, je proteste que non.

Pauvres gens que nous sommes, nous ne savons pas si demain nous serons en vie, et nous voudrions savoir ce que nous ferons dans vingt ans d^ici! Nous ignorons quelles sont nos facultés, quel peut être notre bonheur, et nous voudrions nous tracer une route inflexible pour le développement des facultés dont nous ne sommes pas sûrs, pour atteindre un bonheur qui est pour nous un mystère! D'ailleurs, considère ceci : A quoi sert de savoir ce qu'on doit faire — sinon à faire bien ? A quoi sert de connaître sa destination — sinon à l'accomplir ? A quoi bon voir le chemin — sinon à marcher? Or, pourvu que le voyageur voie à dix pas devant lui, n'arrivera-t-il pas aussi bien que s'il avait tout le reste en perspective? Pourvu que l'ouvrier sache à chaque heure du jour la tâche qui lui est imposée pour l'heure suivante, n'atteindrat-iî pas aussi sûrement au terme de l'œuvre que s'il avait sous les yeux le plan de l'architecte ? Et ne nous suffit- il pas de connaître notre devoir et notre destinée pour le moment le plus prochain de l'avenir, sans vouloir étendre nos regards jusqu'à l'infini? Si nous savons ce que Dieu veut faire de nous demain, n'est-ce pas assez, et qu'avons-nous besoin de nous soucier de ce qu'il nous commandera dans dix ans, puisque d'ici là il peut nous

appeler au repos ? Je ne dis pas pour cela qu'il faille être insouciant et paresseux à suivre une vocation indiquée ; mais je dis qu'il faut se contenter d'en connaître une partie et la poursuivre avec énergie et calme, sans s'inquiéter de ce qui est encore caché.

La pensée de l'incertitude des choses humaines ne doit point briser nos courages et éteindre notre activité ; elle doit, au contraire, nous attacher plus fort au devoir du présent, en nous convainquant de l'ignorance de l'avenir. Tu trouverais bien de la paix et du contentement si tu pouvais te pénétrer de ces idées : que nous ne somm.es ici -bas que pour accomplir la volonté de la Providence ; que cette volonté s'accomplit jour par jour, et que celui qui meurt laissant sa tâche inachevée est tout aussi avancé aux yeux de la suprême justice que celui qui a le loisir de l'achever tout entière ; que i'honime ne peut pas plus créer son être moral qu'il ne saurait créer son être physique ; qu'on ne se fait point orateur, philosophe, artiste, homme de génie, mais qu'on est fait tel peu à peu et insensiblement par la conduite de Dieu. Les plus grands hommes sont ceux qui n'ont jamais fait d'avance le plan de leur destinée, mais qui se sont laissé mener par la main. Un peu de confiance au Père céleste, sans la volonté duquel pas un cheveu ne tombe d'une tête humaine.

Hélas! j'hésite à fécrire ceci ; peut-être déjà tu ne me comprends plus, comme moi, d'un côté, je commence à ne pas te comprendre. Mais je suis

excusable de mon inintelligence : car les idées qui te viennent sont nouvelles pour moi ; mais le langage que je liens, c'est un langage que tu es accoutumé à entendre, et qui, peut-être à cause de cela, te paraît suranné, ascétique, que sais -je? Mais, sois-en convaincu, mon cher ami, malgré les froideurs et les négligences dont tu as eu le droit de m'accuser, je l'aime toujours; parmi mes amis, lu es toujours celui sur lequel mes affections reposent avec le plus de complaisance, et je ne saurais porter l'idée que, si près du point de départ, nos deux routes dussent diverger pour toujours. Je t'aime, et comme avec mon ensemble d'idées et d'habitudes je suis heureux, et que toi, au contraire, tu te trouves malheureux, je voudrais épancher dans ton âme un peu de cette tranquillité qui règne ordinairement dans la mienne.

Depuis quelque temps, depuis surtout que j'ai vu quelques jeunes gens mourir, la vie a pris pour moi un autre aspect. J'ai senli que jusqu'ici, bien que je n'eusse jamais abandonné les pratiques religieuses, je n'avais pas porté assez avant dans mon cœur la pensée du monde invisible, du monde réel. J'ai pensé que je n'avais pas fait assez d'attention à deux compagnons qui marchent toujours avec nous, même sans que nous les apercevions : Dieu et la mort. J'ai trouvé que le christianisme avait été pour moi jusqu'ici une sphère d'idées, une sphère de culte, mais pas assez une sphère de moralité, d'intentions, d'actions. La lecture des œuvres de Pellico m'a surtout pénétré de cette idée, et plus

je m'y attache, plus je sens en moi-même de désintéressement, de bienveillance et de calme; il me semble aussi que je comprends mieux les choses de la vie et que j'aurais plus de courage à les supporter ; il me semble que j'ai un peu moins d'orgueil. Cependant, ne va pas croire que je sois devenu un saint ou un ermite. J'ai le malheur d'être fort éloigné de l'un, et je n'ai pas de vocation pour l'autre. Tout en pensant comme je viens de te le dire, je suis un assez bon vivant, ne demandant pas mieux que la joie; m'occupant peut-être trop de littérature, d'histoire et de philosophie, taisant un peu de droit, et perdant toujours, selon ma coutume, un temps considérable.

Bien que tu puisses me reprocher ce ton de sermon qui règne dans mes lettres, j'ai encore sur le cœur quelque chose que j'ai besoin de le dire, il y a longtemps, mon cher ami, que je me suis aperçu que tu manquais un peu de franchise avec moi sur un seul point, parce que tu craignais sans doute de m'ouvrir ton âme. Je veux parler de la foi! Je suis bien sûr qu'en cette matière il s'est passé dans ton esprit des révolutions dont tu ne m'as point parlé, et dans lesquelles pourtant j'aurais été jaloux d'intervenir : non, certes, pour l'enseigner, je ne le puis; mais pour partager un peu tes inquiétudes et le donner quelques consolations. Je ne pense pas que tu aies renoncé tout à fait aux croyances de ta jeunesse, mais lu es devenu indifférent à leur égard; ou plutôt lu les as reléguées dans le domaine des opinions philosophiques, et tu as accepté le

christianisme comme une noble et sainte doctrine, mais en le modifiant selon tes propres idées. Pourtant les idées religieuses ne sauraient avoir aucune valeur si elles n'ont une valeur pratique et positive. La religion sert moins à penser qu'à agir, et si elle enseigne à vivre, c'est afin d'enseigner à mourir.

Tu voudrais savoir ce que tu feras dans dix ans d'ici, ce que tu feras pendant le court espace de la vie; mais que seras-tu dans quatre-vingts ans d'ici et pendant tous les siècles après? Voilà ce qu'il dépend de toi de déterminer. La valeur du christianisme est là, et non point dans l'attrait que ses dogmes peuvent présenter à des hommes d'imagination ou d'esprit. Je te conjure donc de t'ouvrir à moi sur ton état moral; car je suis convaincu que là toutes tes mélancolies ont leur source.

Une autre fois, mon cher ami, je t'écrirai une lettre un peu plus riante et plus variée, de peur que ta ne t'imagines que je passe ma journée avec des têtes de mort et que je me prépare à entrer au séminaire; ce qui certes est bien éloigné de mes pensées et de mes goûts. Mais, outre que j'avais besoin de répandre un peu de l'inquiétude qui pèse à ton sujet sur mon âme, j'avais les oreilles remplies de tristes nouvelles qu'on me donne des événements de Lyon, et qui suffisent bien pour rendre mon langage un peu plus sévère et plus réfléchi que de coutume.

Mes respects affectueux à ton père, et ne doute pas que je ne t'aime toujours de toute la puissance d'une vieille et fraternelle amitié.

A. M. ÏIOMMAY

Paris , 7 mai 1834.

Mon cher Hommav,

Vous êtes bien aimable d'avoir songé à moi et de m'avoir écrit en répondant à Lallier. Voilà une correspondance trop bien commencée pour ne pas durer. Aussi je vous envoie cette fois encore quelques lignes de causerie amicale dont vous voudrez bien excuser la brièveté, en considération de mes occupations et de ma paresse.

La première chose pourtant que j'ai à vous dire est un reproche. Ceci vous étonne, peut-être. Oui, mon ami, un reproche, parce que vous m'avez dérobé un objet qui m'était cher... « De quoi veutil parler? pensez-vous, peut-être de ses Harmonies de Lamartine! » Eh! mon Dieu, non, ie livre est retrouvé; c'était un autre qui l'avait; mais vous m'avez dérobé mieux que cela..., c'est-à-dire l'espérance de vous revoir bientôt, espérance que vous nous donniez naguère et que vous nous ôtez dans votre dernière lettre. Déjà plusieurs de nos amis se réjouissaient d'avance de votre retour, et maintenant il leur faut décompter. Dites -moi donc quel est cet importun malaise qui vous retient de nouveau au gîte paternel? Avez -vous quelque crainte sérieuse? Je désire que non : j'aime mieux vous savoir prudent que malade.

Il faut, mon cher Hommay, que je vous tire une vingtaine de sous et voire signature, pour l'affaire que voici : vous savez sans doute que les évoques de Belgique ont fondé une université catholique. Cette université est soutenue par des actionnaires. Chaque action est d'un franc payable pendant cinq ans, ou cinq francs une fois payés. Comme une telle institution devait trouver un grand succès dans un pays aussi religieux que la Belgique, l'impiété s'est émue , et quelques bandes d'étudiants de l'université ordinaire de Louvain ont vociféré des injures sous les fenêtres des deux évêques et ont joint à cela des invectives dans un journal. Nous avons cru devoir répondre au nom de la jeunesse catholique de l'Université de France, et nous avons rédigé une protestation qui a été insérée dans la Gazette de France, V Univers religieux et trois journaux belges. En un mot, tous nos amis communs ont signé et souscrit, et il y a encore des listes ouvertes pour les adhésions et les souscriptions futures. Voilà l'objet pour lequel je vous demande la permission de disposer de votre signature et de votre bourse. Soyez sûr que cela ne compromettra ni l'honneur de l'une, ni l'embonpoint de l'autre.

Il n'est bruit autour de nous que du nouvel ouvrage de l'abbé de la Mennais. M. Lacordaire le juge très sévèrement : il y voit presque le manifeste d'une guerre contre l'Eglise, et il s'attend à une rébellion déclarée dans le prochain ouvrage que M. de la Mennais publiera. Du reste, les jour-

naux Tont jugé très superficiellement. La Quotidienne en a fait un pompeux éloge, sans savoir ce qu'elle disait. Mais les disciples intimes du grand écrivain, MM. Gerbet, de Coux, Montalembert, qui savent où cela porte, rompent avec lui dès ce jour; de sorte que le voilà tout seul. Que Dieu ait pitié de lui, et qu'il pardonne à ceux qui, par de dégoûtantes avanies, ont poussé peu à peu ce génie superbe dans une voie de colère et d'égarement î

Adieu, mon bon ami, aimons-nous les uns les autres; voici de grandes fêtes qui approchent : retrouvons-nous au moins devant Dieu, puisque nous ne pouvons nous retrouver unis devant les hommes ; puisque nous ne pouvons pas causer ensemble, prions les uns pour les autres, cela vaudra encore mieux.

Il n'est peut être pas sans intérêt de reproduire ici cette protestation des étudiants catholiques de Paris. Elle fut écrite entièrement par Ozanam : elle montre bien l'esprit qui animait à cette époque la jeunesse catholique.

« 15 avril 1834.

« L'épiscopat belge vient de fonder une université libre et catholique.

« Université catholique : cette nouvelle devait être un sujet de joie pour l'Église, heureuse de voir s'élever dans son sein un témoignage de plus de sa maternelle sollicitude, un monument de plus de l'immortelle alliance de la science et de la foi , un démenti de plus à ceux qui vont annonçant la mort prochaine du christianisme.

« Université libre : ce devait .être un sujet d'orgueil pour

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tous les amis de la nationalité belge, fiers de voir fonder sur un sol si longtemps asservi une institution vierge de toute protection étrangère, vierge de toute intervention gouvernementale, se soutenant par ses propres forces, digne d'un peuple véritablement ami des lumières et de la liberté.

« Cependant, quelques jeunes gens de l'université de Louvain (nous nous plaisons à croire que c'est le plus petit nombre), égarés dans doute par les préjugés d'une éducation irréligieuse , ont accueilli cette institution naissante par des outrages publics ei multipliés. Vociférations ignominieuses, injures de carrefour, ils n'ont rien épargné pour étouffer dès le berceau la noble pensée de leurs évêques, pensée féconde pour l'avenir.

« Nous, étudiants catholiques de l'Université de Paris, à cause de la solidarité qui semble unir des hommes de même âge, pariant une même langue, livrés aux mêmes études, nous protestons contre la conduite de nos condisciples de Louvain ; nous renions, au nom de la jeunesse studieuse, les excès commis par quelques-uns de ses membres; nous disons que ceux qui ont agi de la sorte ne sont ni les champions de la liberté, ni ceux de la science; enfants arriérés du xviiie siècle, en dehors du progrès de nos jours, la chose qu'ils ont faite n'est digne ni de leur époque ni de leur pays.

« Nous protestons encore au nom de ceux mêmes qui ne partagent pas nos croyances, mais qui veulent le développement libre de tous les grands desseins , de toutes les intentions généreuses, de toutes les œuvres utiles. Nous disons que, si les étudiants de Louvain n'avaient pas confiance dans les destinées de l'université catholique, ils devaient la laisser tomber d'elle-même et l'entourer du moins d'un respectueux silence. C'était par l'émulation du travail qu'ils devaient chercher à la surpasser, et non pas par de vaines insultes : on ne crie que quand on a peur.

(( Nous disons enfin que, tout en reconnaissant les bienfaits de l'université à laquelle nous appartenons et envers laquelle nous ne serons jamais ingrats, nous envions à nos frères de Belgique le bonheur de pouvoir recevoir le pain de la science d'une main connue, de la même main qui leur distribue le pain de la parole sainte; nous leur envions le bonheur de posséiler un enseignement fondé sur une base solide, à l'abri de l'incertitude des systèmes; de pouvoir

entendre parler le langage des lettres humaines sans entendre blasphémer les choses divines ; de ne pas être obligés, comme nous, d'écouter avec défiance les discours des maîtres et d'en faire deux parts : celle de l'erreur et celle de la vérité.

« Nous espérons qu'un jour la France jouira du même bienfait.

« Et, en attendant, afin de témoigner de nos sympathies et de nos respects pour l'œuvre sainte et généreuse des évèques de Belgique, nous nous empressons de prendre des actions pour la soutenir. »

A SA MÈRE

Vendredi, 16 mai J834.

Vous VOUS plaignez, pauvre maman, de ce que voire fils vous abandonne, de ce qu'il n'a plus avec vous de ces conversations cordiales, de ces épanchements d'autrefois, de ce qu'il ne vous parle plus de ce qu'il fait ni de ce qu'il sent : vous en êtes réduite à vous figurer que vous avez un fils^ et vous n'avez d'autre preuve de son existence que l'argent qu'il faut payer pour lui tous les mois.

Je vous assure cependant que, s'il n'avait tenu qu'à lui de vous donner de meilleures preuves de son existence il y a un mois, lors des affaires de Lyon, il l'aurait certes bien fait, et qu'il vous aurait tant caressée, tant embrassée, qu'il vous aurait bien convaincue que vous avez un fils Frédéric. Mais

cela ne m'a pas été permis. D'un autre côté, si presque toutes mes dernières lettres ont été adressées à papa, c'est qu'il s'agissait d'affaires; j'avais des commissions à remplir, de l'argent à demander, et je sais que, dans ces occasions, c'est du côté du père qu'il faut se tourner. Il est vrai aussi qu'il y a bien longtemps que je me suis dégonflé le cœur avec vous. C'est qu'en réalité cette année-ci je ne comprends rien à ma manière d'être : d'une part, les examens, les ennuis, les inquiétudes, m'ont des^^éché l'âme, et, d'un autre côté, toutes mes habitudes de l'année dernière, mes conférences, mes études, mes recherches, ont été tellement bouleversées, que je ne me retrouve plus. Plus de ces discussions chaleureuses que nous avions l'an dernier à notre société littéraire, plus de ces travaux de longue haleine qui nous occupaient l'esprit, plus de ces improvisations qui nous échauffaient les idées : toutes nos petites réunions se sont désorganisées; je suis devenu paresseux, et, hormis quelques misérables articles dans des recueils périodiques et quelques bonnes lectures, je n'ai rien fait hors de mon droit. Je crois, en somme, que si j'ai gagné quelques boules blanches d'une part, j'ai beaucoup perdu d'ailleurs, ou du moins je n'ai pas avancé : de sorte que je ne suis pas trop content de mon esprit.

Je ne suis guère plus satisfait du moral : d'abord, l'ennui et l'inquiétude l'ont passablement dérangé, puis la tristesse des événements abat le courage; l'obscurité de l'avenir déconcerte les meilleures

résolutions ; à mesure qu'on devient plus grand et qu'on voit le monde de plus près, on le trouve hostile à toutes les idées, à tous les sentiments auxquels on est attaché ; plus on a de contact avec les hommes, plus on y rencontre d'immoralité et d'égoïsme : orgueil chez les savants, fatuité dans les gens du monde, crapule dans le peuple. A la vue de tout cela, quand on a été élevé au milieu d'une famille généreuse et pure, on a le cœur saisi de dégoût et d'indignation, et l'on voudrait murmurer et maudire. Cependant l'Évangile le défend; il vous fait un devoir de se dévouer tout entier au service de cette société qui vous repousse et vous méprise.

Voilà ce que l'on sent profondément à mon âge, et ces tristes vérités, qui désenchantent toutes mes illusions, me laissent sombre et grave comme un homme de quarante ans. Je sens que mon devoir est de remplir une place, et cette place, je ne la vois pas : les ambitions sont si nombreuses, les capacités si multipliées, qu'il est singulièrement difficile de percer au travers. Gomment voulez-vous qu'un pauvre épi de blé puisse pousser à son aise, quand d'énormes pousses d'ivraie croissent à sa gauche et à sa droite? Et puis, lors même que je verrais ma place clairement marquée , l'énergie me manque pour la remplir; vous savez que c'est là le perpétuel objet de mes plaintes : irrésolution et fragilité ! Impossible à moi de dire la veille : Je veux faire ceci, et de le faire le lendemain. Peut-être aussi suis-je trop jeune et ai-je tort de m'inquiéter de tout cela , et de vouloir être homme fait lorsque

je tiens encore à l'enfance par plus d'un point; mais je ne puis pas oublier que cette année mon éducation s'achève, et que je puis au mois d'août être avocat si je veux. Moi, avocat, vous figurezvous cela? Après tout, avocat n'est pas grand'chose.

Une circonstance qui ne contribue pas peu à laisser chez moi le moral dans cet état de perplexité, c'est que le seul conseiller intime que j'aie ici, le seul dont la sagesse et la bonté puissent à la fois me tenir lieu de père et de mère, M. Marduel, a fait un long voyage à Lyon. Il a dû revenir ce soir, et je compte le voir demain; mais il nous avait quittés depuis Pâques, de sorte que, comme je suis peu jaloux de faire de nouvelles connaissances, je suis demeuré tout ce temps abandonné à mon humeur et aux caprices de mon imagination. En vérité, s'il y a parmi les protestants quelques jeunes gens de bonne foi, éclairés et religieux, je les plains bien de manquer d'un secours dont ma jeunesse a tant besoin, et sans lequel je serais ou complètement gâté, ou consumé de mélancolie. Les autres amis sont une mince ressource : les uns, ceux de mon âge , sont aussi inexpérimentés , aussi irrésolus que moi; les autres se bornent à M. D..., qui, depuis qu'il est marié, n'est plus guère jeune homme, et ne comprend plus rien aux jeunes gens d'aujourd'hui.

Tout ce que je viens d'écrire là n'est rien de très gai , et c'est pour cette raison que je ne vous ai pas entretenue plus tôt.

Nous menons ici une vie si singulière et si mono-

tone, nous avons si peu de distractions et de communications au dehors, que nous sommes obligés de nous replier sur nous-mêmes. Nous sommes placés entre des études arides que le devoir nous impose et qu'il faut accepter, et des études séduisantes dont le charme nous attire et dont il faut se défier. Nous sommes entourés de partis politiques qui, parce que nous commençons à porter barbe, voudraient nous entraîner dans leurs ornières : même en religion, nous n'entendons que controverses, nous voyons les disputes où la charité manque et le scandale abonde. Pas de réunion littéraire qui ne soit observée par les espions du gouvernement ou de certains journaux soi-disant religieux. Taxés de bigots par nos camarades impies, de libéraux et de téméraires par des gens âgés ; interpellés à chaque instant sur ce que nous pensons et sur ce que nous faisons ; soumis au pouvoir arbitraire de nos professeurs d'Université; ayant à craindre quelquefois pour nous-mêmes au temps d'émeutes, et surtout pour nos parents éloignés de nous : c'est une existence bien bizarre et bien ennuyeuse, à laquelle, s'il ne s'agissait que de mon bien-être, je préférerais cent fois n'être jamais sorti de mon trou, mais dont je ne me plains pas quand je pense que j'y apprends à connaître le monde tel qu'il est, et que peut-être la Providence m'y éprouve afin que je sois plus utile ensuite.

Maintenant, voilà que je suis fâché de vous en avoir dit si long, parce que vous allez vous tourmenter pour moi; n'en faites rien, ma bonne mère.

je VOUS en conjure. D'abord, n'est-il pas juste que je sois mis à l'épreuve? Je suis en âge de jeûner, et demain je jeûne avec l'Église; ne suis-je pas en âge aussi de souffrir un peu et de combattre comme elle? Ensuite, ces pensées ne sont pas tellement ancrées dans mon esprit, qu'elles ne laissent place à bien d'autres consolantes et joyeuses. Tantôt ce sont des souvenirs : j'aime beaucoup à me rappeler tout ce que je sais de ma vie, depuis mon enfance; souvent nous parlons de ce temps -là avec Ghaurand; le collège y fait un épisode amusant, et la première communion, une scène touchante dont tous les traits les plus minutieux sont profondément empreints dans ma mémoire. Puis, les premières jouissances de l'étude, les incertitudes, les recherches, la saine et fortifiante philosophie de l'abbé Noirot, et, au milieu de tout cela, bien des amitiés commencées sur les bancs des classes et qui continuent encore : Balloffet, Falconnet, Henri; tous nos jeux, depuis l'arche de Noé et les soldats, jusqu'aux promenades sentimentales et aux sérieuses parties d'échecs. Puis l'étude de l'avoué, l'ennui de la copie, les éternelles conversations avec le premier clerc, la brochure contre les saintsimoniens et le plaisir d'être imprimé; et puis, au fond de tout le tableau, la vie de famille, vos caresses et vos gâteries, vos douces paroles, quand je travaillais sur la table près de vous ; vous consultant sur mes thèmes, quand j'étais en sixième, et vous lisant mes discours français, quand j'étais en rhétorique; les conseils et quelquefois les gron-

(leries bienveillantes de papa, les longues courses faites avec lui, ses histoires que j'écoutais avec tant de plaisir; ce frère aîné, qu'on ne voyait que de temps en temps et sur lequel on était si inquiet; ce petit frère, que j'ai vu naître et grandir; les bons parents de Florence, qui venaient les uns après les autres nous faire voir combien ils étaient aimables et excellents. — Enfin, un souvenir plus proche, notre délicieux voyage, le séjour de Rome, si imposant pour 1 âme, le séjour de Florence si doux au cœur. — Voilà pour le passé. L'avenir a aussi sa part, et l'espérance la lui fait : je m'imagine qu'avec l'aide de Dieu , un jour viendra où je vous payerai en piété filiale et en satisfaction un peu de ce que vous avez dépensé pour moi de sollicitude, de force et de santé. — Ces jouissances ne sont pas les seules; je lis de beaux et de bons livres, et assez variés : Dante, Manzoni, Walter Scott, Lamartine, Tite-Live, Pascal. A cette compagnie d'illustres morts je joins la société d'assez bons vivants : j'ai de bien chers amis, Henri, Lallier, Ghaurand, et d'autres avec lesquels je suis à cœur ouvert; j'ai des personnes respectables qui me reçoivent bien, comme M. Ampère. J'entends de bons orateurs dans les cours publics, et des prédicateurs éloquents dans les chaires chrétiennes : je promène ma curiosité dans les musées et mes jambes dans les champs. Je ne dîne pas mal, ma chambre est jolie; l'argent, grâce à vous, ne me fait pas faute; j'ai une bibliothèque assez bien composée; et, quelle que soit ma faiblesse, quels que soient mes

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défauts, je conserve l'espérance de n'être pas trop indigne de mes parents , d'être un jour chrétien zélé, citoyen ferme et homme vertueux. En somme, je vous assure que je ne me trouve pas malheureux, et que, tout compte fait, je trouve jusqu'à présent, dans la plupart de mes journées, plus de bien-être que de mal. Ainsi, je vous le répète, ma bonne mère, ne soyez pas inquiète pour moi.

En attendant, voilà ma lettre remplie, et en une heure et demie de conversation, j'ai couvert quatre pages. Adieu, ma bonne mère. Cette fois, je vous ai bien longuement entretenue. Oh ! n'ayez pas peur que je vous abandonne.

Le vénérable abbé Marduel, qui inspirait à Ozanam une si entière confiance , était Lyonnais ; il vivait alors retiré près de Notre-Dame, au milieu de vieux livres, de médailles rares et d'objets curieux qu'il avait autrefois collectionnés et qu'il vendait peu à peu pour soulager les indigents, étant devenu pauvre lui-même. Ce saint vieillard était savant; il avait publié deux gros volumes sur la vie patriarcale et le respect dû aux parents , où il blâmait énergiquement le tutoiement des enfants, comme fruit détestable de la Révolution. Son accueil aimable et plein de bonhomie, son admirable connaissance des âmes attiraient à lui les pénitents de toutes conditions, et son cœur avait le remède propre à chacun.

A M. ERNEST FALGONNET

Paris, 21 juillet 1834.

Mon cher Ernest,

J'ai reçu ces jours -ci deux visites qui m'ont fait grand plaisir : la première, celle de ton excellent père; la seconde, c'est la tienne, c'est ton paquet de bonnes lettres, d'amicales et sincères causeries, comme je les désirais; c'est l'épanchement de ton âme, l'histoire de toi-même; histoire dont j'étais si curieux, épanchement dont j'avais soif : car, vois -tu, mon ami, quand on a mis entre soi deux cents lieues, on craint toujours de se perdre de vue, on redoute de ne plus se retrouver les mêmes au retour, on a peur de ne plus se comprendre, quand on se reverra; et voilà pourquoi je t'ai en quelque sorte interpellé, voilà pourquoi j'ai frappé à la porte de tes sentiments les plus intimes; j'ai voulu faire vibrer la corde la plus sacrée de ton cœur, pour voir s'il rendait toujours le même son que le mien.

Et maintenant je me réjouis de cette expérience, parce que je vois que nous sommes toujours aussi près l'un de l'autre, toujours frères par la pensée comme nous le sommes par le sang; je suis heureux de voir qu'après avoir souffert ce que j'ai souffert, cherché comme j'ai cherché, tu crois ce

que je crois; ainsi, sans nous voir, pèlerins novices, nous sommes arrivés par des routes semblables au seuil du même temple.

Seulement, mais ce n'est pas ici le lieu d'expliquer mon idée, je considère le catholicisme d'une manière plus absolue; j'y vois la formule nécessaire du christianisme, comme le christianisme me semble la foi mule nécessaire de l'humanité. Je crois au culte comme profession de la foi, comme symbole de l'espérance, comme réalisation terrestre de l'amour de Dieu. A cause de cela, je pratique ma religion selon mes forces et selon les habitudes qui m'ont été données dès l'enfance, et je trouve dans la prière, dans les sacrements, l'indispensable soutien de la vie morale au milieu des tentations d'une imagination dévorante et d'un monde hallucinateur.

Quant aux opinions politiques, là aussi nous sommes d'accord, c'est-à-dire que, comme toi, je voudrais l'anéantissement de l'esprit politique au profit de l'esprit social. J'ai, sans contredit, pour le vieux royalisme tout le respect que Ton doit à un glorieux invalide; mais je ne m'appuierai pas sur lui, parce qu'avec sa jambe de bois il ne saurait marcher au pas des générations nouvelles. Je ne nie, je ne repousse aucune combinaison gouvernementale. Mais je ne les accepte que comme instruments pour rendre les hommes plus heureux et meilleurs. Si tu veux des formules, en voici :

— Je crois à l'autorité comme moyen, à la liberté Comme moyen, à la charité comme but.

— Il y a deux espèces principales de gouvernements : ces deux espèces de gouvernements peuvent être animées de deux principes opposés.

— Ou c'est l'exploitation de tous au profit d'un seul : et c'est la monarchie de Néron, monarchie que j'abhorre.

— Ou c'est le sacrifice d'un seul au profit de tous : et c'est la monarchie de saint Louis, que je révère avec amour.

— Ou c'est l'exploitation de tous au profit de chacun : et c'est la république de la Terreur, et cette république, je la maudis.

— Ou c'est le sacrifice de chacun au profit de tous : et c'est la république chrétienne de l'Église primitive de Jérusalem ; c'est peut-être aussi celle de la fin des temps, l'état le plus haut où puisse monter l'humanité.

Tout gouvernement me semble respectable en ce qu'il représente le principe divin de l'autorité; en ce sens je comprends Vomnis po testas a Deo de saint Paul. Mais je pense qu'en face du pouvoir il faut aussi la place du principe sacré de la liberté; je pense qu'on peut revendiquer énergiquement cette place; je pense qu'on doit avertir d'une voix courageuse et sévère le pouvoir qui exploite au lieu de se sacrifier. La parole est faite pour être la digue qu'on oppose à la force ; c'est le grain de sable où vient se briser la mer.

L'opposition est une chose utile et louable, mais non l'insurrection. Obéissance active, résistance

passive : les Pensons de Silvio Pellico , et non les Paroles d'un croyant.

Or, nous autres, nous sommes trop jeunes pour intervenir dans la lutte sociale. Resterons -nous donc inertes au milieu du monde qui souffre et qui gémit? Non; il nous est ouvert une voie préparatoire : avant de faire le bien public, nous pouvons essayer de faire le bien de quelques-uns; avant de régénérer la France, nous pouvons soulager quelques-uns de ses pauvres. Aussi je voudrais que tous les jeunes gens de tête et de cœur s'unissent pour quelque œuvre charitable, et quHl se formât jjar tout le pays une vaste associatio7i généreuse pour le soulagement des classes populaires. Je te conterai un jour ce qui s'est fait à Paris dans ce genre cette année et Tannée passée ; je te le conterai , afm que tu voies s'il te convient d'y prendre part.

J'ai fait bien peu de chose cette année, sauf mon droit, auquel j'ai travaillé plus que de coutume. Dans ce moment-ci, je suis aux prises avec les matières du quatrième examen , qui sont très étendues et ne me laissent aucun loisir. Je t'écris à la hâte : il est une heure du matin, il faut que je termine cette lettre trop courte comme conversation, trop longue et trop décousue comme lettre de cérémonie ; tu excuseras l'un et l'autre, n'est-ce pas? Et puis, dans moins d'un mois, nous parlerons à notre aise de toutes ces choses que la plume rend si mal. Adieu.

Lallier et Ozanam arrivaient à Paris en 1831 , suivant les mêmes cours sans se connaître. Cependant Lallier était attiré vers ce jeune homme, toujours entouré d'amis avec lesquels il s'entretenait avec animation. Il vit un jour, au cours de M. Letrône, la tristesse et le mécontentement s'exprimer sur son visage chaque fois que le professeur contredisait les saintes Écritures. Il comprit alors qu'ils avaient la même foi, et, au sortir, il n'hésita plus à l'aborder. Il s'ensuivit une amitié qui dura toute leur vie.

A cette époque , l'École de droit comptait peu d'étudiants chrétiens, l'École de médecine encore moins. Le respect humain régnait en maître ; rares étaient ceux qui affirmaient ouvertement leur foi; aussi se groupèrent -ils bientôt. Le nouvel ami fut conduit à la conférence d'histoire, où il montra ce qu'il devait être un jour. 11 fut des premiers de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, où il rendit de grands services comme secrétaire général; il rédigea le règlement, et cinquante ans après il écrivit : les Origines de la Société.

A M. LALLIER

Lyon, 15 octobre 1834.

Un mois et demi s'est écoulé depuis que vous me conduisîtes amicalement à la voiture qui m'emportait joyeux à Lyon ; un mois et demi s'est écoulé depuis que mon père, venu au-devant de moi, m'a serré dans ses bras. Et il me semble que je viens d'arriver. Je n'ai pas encore eu le temps de reprendre mes anciennes habitudes domestiques; à peine ai -je eu le temps de me reconnaître. Ayant passé mes dernières vacances en Italie, je suis ici, après deux ans

d'absence, presque un étranger. Ce sont d'anciennes connaissances qui manquent à l'appel, ce sont de petits cousins et de petites cousines venus au monde pendant mon exil et dont j'ignorais l'existence; d'autres, que j'ai laissés presque enfants, ont fait leur philosophie et se préparent à partir pour Paris ; ceux-ci se sont mariés, ceux-là ont perdu leur femme. Mon vieux confesseur est mort; on a renouvelé presque tous les prêtres de la paroisse. Le matériel même de la ville a changé. Le canon des journées d'avril a renversé des maisons ; mais en revanche nos collines sont couronnées de forts tout neufs, avec des glacis bien verts, des murs bien blancs et des canons d'un beau bronze. Le commerce ne va guère, et les ouvriers émigrent pour la Suisse; mais nous avons une superbe garnison, des revues, des exercices à feu, des patrouilles, des sentinelles à tous les pas; l'uniforme tapisse les quais, les grands sabres traînent agréablement sur les pavés des places publiques ; si quelques manufactures sont désertes, les maisons de débauche et les prisons sont remplies. En beaucoup d'endroits les canonnades et les pétards ont tellement désolé des quartiers entiers, qu'il a fallu refaire à neuf tous les devants de magasins. Nombre de gens ont déménagé, et rien ne me vexe plus que de ne pas retrouver à leur place les marchands chez lesquels j'avais l'habitude de me servir autrefois^ ou les amis chez lesquels j'entrais en passant. En sorte que, dans ce pauvre Lyon, je ne sais plus m'orienter. D'un autre côté, j'y ai trouvé de nouvelles jouissances : notre famille de Florence

est venue se fixer parmi nous; mon oncle, matante et mes cousines me témoignent la plus douce affection; avec cela la tendresse de mon père, de ma mère et de mes deux frères, n'en est-ce pas assez pour me rendre heureux?

Eh bien, mon cher ami, je crois pouvoir le dire sans offenser la Providence, non, ce n'est pas assez. Dieu a mis dans notre âme deux besoins qui se ressemblent, mais qu'on ne doit pas confondre. 11 nous faut des parents qui nous chérissent, mais il nous faut aussi des amis qui nous soient attachés. La tendresse qui vient du sang et l'affection qui procède de la sympathie sont deux jouissances dont nous ne saurions nous passer, et dont l'une ne peut remplacer l'autre. La tendresse des parents a cela de plus sacré, qu'elle est établie immédiatement par le Créateur lui-même; l'amitié a cela de plus flatteur qu'elle est plutôt notre propre ouvrage. Les parents pèsent plus dans la balance sans doute, mais il ne faut pas que l'autre plateau reste vide. Souvent, à Paris, vous m'avez entendu regretter le toit paternel, les embrassemenls de ma mère, les conseils de mon frère aîné, les caresses de mon petit frère; maintenant que j'ai tout cela, je regrette nos camarades de Paris, la bonhomie charitable de M. Bailly, les longues soirées passées ensemble, et vous surtout qui me donniez si souvent de bons avis et de bons exemples, qui me témoigniez un attachement si sincère et si chrétien.

Vous le savez bien, de tous les jeunes gens que j'ai connus dans cet exil de la capitale, c'est vous

ii4 LETTRES DE FRÉDÉRIC OZANAM

que j'ai préféré, c'est vous que je suis allé chercher quand vous vous cachiez dans votre petite chambre et que vous étiez dans vos jours sombres ; c'est vous, à votre tour, qui tant de fois m'avez inspiré de saintes et salutaires pensées, qui m'avez consolé de mes tristesses, qui m'avez donné du courage. Mais ce sont là des choses que l'on doit sentir et non pas exprimer; en un mot, vous me manquez bien, vous nous manquez à tous, tant que nous sommes ici à Lyon, de vos anciens condisciples. Deux fois nous avons dîné ensemble, de la Perrière, Chaurand, Biétrix et tant d'autres, et deux fois nous avons bu à votre santé, aux grandes acclamations de tout le monde. La dernière fois, c'était chez moi, et mon père et ma mère, désireux de vous connaître, se sont joints de grand cœur au toast que nous vous portions.

De tous mes plaisirs, un des plus grands, c'est le pèlerinage que j'ai fait à Saint-Point, pourvoir M. de Lamartine. Dufieux, qui le connaît, avait obtenu de lui la permission de m'amener. Nous partîmes ensemble un dimanche matin pour Màcon, où nous arrivâmes le soir, après avoir parcouru un pays charmant : là nous apprîmes que M. de Lamartine était à son château de Saint- Point, à cinq lieues de Mâcon, dans les montagnes. Le lundi donc, après déjeuner, nous nous mîmes en route sur un léger char-à-bancs que conduisait un petit phaéton en guenilles, et nous suivîmes le chemin de l'antique et célèbre abbaye de Gluny. Puis, quand nous eûmes de loin aperçu les ruines de cette vieille maison de

Dieu, nous détournâmes à gauche, dans la grande et belle vallée où est située la demeure du grand homme. Sur un mamelon, au pied des montagnes, est un hameau que domine une église quasi gothique et un ancien château : c'est Saint-Point. Ce château appartenait jadis au redouté comte de Saint-Point, rival en cruautés du baron des Adrets. Ce hameau était, il y a vingt années, une réunion de paysans grossiers, ignorants et mauvais. M. de Lamartine a apporté la civilisation dans ces lieux. Il a réparé, embelli, étendu le château. Il a fait reconstruire le clocher de l'église; il a acheté une maison pour y établir un hôpital et des écoles ; il a fait ouvrir des routes pour établir des communications entre le village et le grand chemin ; il fait, à l'heure qu'il est, élever un pont magnifique sur un ravin. Ces bienfaits ont attiré de nouveaux et nombreux habitants dans la vallée; de blanches maisons s'élèvent de toutes parts, tout respire l'aisance et le contentement; les mœurs sont devenues douces et pures, et l'étranger, allant visiter le poète, rencontre de braves gens qui s'offrent à lui servir de guides officieux. Nous voici donc à la porte du château. Un porche élégant, de forme gothique, en décore l'entrée; trois tours seigneuriales lui prêtent un assez majestueux aspect. Nous franchissons le seuil du salon : M^e de Lamartine nous accueille avec la plus grande bonté; c'est une dame très respectable, très bonne et très pieuse; elle est Anglaise, et convertie à la religion catholique. Ce jour-là, il y avait précisément à Saint -Point beaucoup de monde, et

entre autres une famille d'Anglais, et nous vîmes, à notre désappointement, que nous ne pourrions pas jouir sans partage de la société de celui que nous venions chercher. Cependant M. de Lamartine arriva. Il témoigna à Dufieux une amitié toute particulière, et me reçut moi-même d'une manière tout à fait affable. Il nous emmena tous deux dans un pavillon où nous causâmes à trois, près de deux heures. Il nous exposa ses grandes et généreuses idées politiques , ses belles théories littéraires ; il s'informa beaucoup de la jeunesse des écoles et de l'esprit qui l'animait, et me parut plein d'espérance pour l'avenir. Ses idées s'enchaînent avec une logique très solide ; son langage est brillant, figuré : il semble philosophe encore plus que poète par la pensée, et plus poète que philosophe par la parole. J'ai rarement vu un homme réunir plus de nobles qualités. Agé de quarante-trois ans, il porte sur sa figure l'empreinte de la douleur supportée avec dignité, de la gloire acceptée avec modestie. Son front est très large, ses yeux grands et vifs, l'arc de sa bouche gracieux et sévère à la fois, ses traits maigres, sa taille haute.

A table et au salon, il m'a paru rempli d'amabilité; il nous a instamment pressés de passer une huitaine de jours auprès de lui; et, comme nous ne le pouvions pas, il m'a fait promettre de l'aller voir à Paris cet hiver. Nous avons dîné, passé la nuit, et le lendemain il nous a menés visiter ses deux autres maisons de Milly et de Monceaux. Le long du grand chemin, les paysans le saluaient d'un air

d'alTection; il les abordait et causait avec eux, leur demandant des nouvelles de leurs vendanges, de leurs intérêts, de leurs familles. Aussi semblaientils l'aimer beaucoup, et les petits enfants couraient après lui en criant: Bonjour y monsieur Alphonse ! A Monceaux, je trouvai de Pierreclau; nous dînâmes ensemble, et, le soir, nous prîmes congé de notre hôte illustre et retournâmes dans notre obscurité.

En voilà bien assez, n'est-ce pas? me voilà bien toujours avec mon fiel qui ne peut couvrir moins de cent pages; avec mes admirations immodérées et mes grandes phrases laudatives. Que voulezvous ! La vue de cet homme m'a vivement frappé ; bien qu'avant d'arriver chez M. de Lamartine, j'eusse lu et relu certain chapitre de Vlmitation contre le respect humain, j'étais véritablement fasciné en considérant à quelle hauteur le génie et la vertu peuvent porter une créature comme nous.

Oh ! plus que jamais me sont revenus toutes mes incertitudes, mes ambitions littéraires, le désir de faire du bien confondu avec le désir d'acquérir de la gloire, et cependant la conscience de ma nullité, le sentiment de ma position sociale et de cette nécessité où je suis placé de gagner ma vie et de travailler pour de l'argent. Ces incertitudes, elles ne sont point terminées : je les ai soumises à mon frère : il pense qu'il n'est pas temps encore de trancher le nœud gordien; il m'engage à poursuivre à la fois les éludes du droit et celles de l'histoire. J'ai obtenu de mon père de retourner deux ans à Paris. J'y ferai paisiblement mon doctorat, et en

même temps j'apprendrai les langues orientales. Du reste, plus d'articles de journaux; seulement quelques rares travaux pour la conférence, s'il y en a une, ou pour la Revue Européenne ^ si elle n'est pas morte, et dans tous les cas, pour m'exercer. J'abandonne le reste de mon avenir à la Providence. Volontiers j'accepterai la place qu'il lui plaira de m'assigner; quelque basse qu'elle soit, elle sera assez belle, si elle est bien remplie.

Je suis ici sans aucune nouvelle de Paris; point de lettres, point de nos journaux. Si vous en savez quelque chose, écrivez -le- moi : je commence à sentir les ennuis de la vie de province. Nous vous amènerons à Paris une bande de bons Lyonnais, qui grossiront toutes nos réunions, quoique, à vrai dire, je ne tienne plus à la conférence historique que comme moyen de recruter la conférence de charité.

Mon pauvre moral ne vaut guère mieux que l'intellectuel ; j'ai toujours l'imagination malade; quelquefois j'ai le dessus, plus souvent le dessous; toujours de bonnes résolutions, des infidélités, des regrets. Je n'ai point d'œuvres de charité à faire; je n'écris rien, je vis comme un fainéant, et je ne repartirai pour Paris qu'à la fm de novembre. J'ai bien besoin que vous priiez pour moi; ne m'oubliez donc point, tout misérable que je suis.

La première conférence de Saint- Yincent-de-Paul de province fut fondée, à Nîmes, par JM. Curnier avant même que

celle de Paris se divisât. M. Curnier, camarade de collège d'Ozanam, avait suivi ses inspirations ; « C'est avec sincérité, lui écrivait-il le 12 octobre 1834, que je vous ai promis, en vous quittant, de chercher à former à Nîmes une association pareille à celle que vous avez fondée vous-même, à Paris. Vous m'exprimiez le désir de voir la France enveloppée dans un réseau de charité, et vous avez fait passer dans mon cœur quelque chose du zèle ardent dont vous étiez animé ; dès mon arrivée ici, je communiquai le projet que vous m'avez inspiré à un vénérable ecclésiastique, et, quand je lui racontai ce que vous m'aviez dit et ce que j'avais vu, des larmes coulèrent de ses yeux : « Ah! me dit -il, il ne faut « plus désespérer de l'avenir de la France, puisqu'il est, « dans la génération à laquelle appartient cet avenir, des « jeunes gens capables de donner un si bel exemple. »

A M. CURNIER

Lyon, 4 novembre 1834.

Mon cher ami,

Votre lettre m'a comblé de joie. Cette joie, je ne l'ai point gardée pour moi seul : je l'ai communiquée à quelques-uns de mes amis qui font partie de notre petite société, et qui se trouvent ici en vacances ; j'ai écrit sur-le-champ aux membres présents à Paris, pour leur annoncer cette bonne nouvelle et pour avoir le rapport que vous me demandez. Mais permettez-moi de vous féliciter, dès à présent, du bien que vous avez commencé et de celui que vous vous préparez à faire. Vous avez trouvé des

120 LETTRES DE FRÉDÉRIC OZAxNAM

collègues dignes de vous, vous avez trouvé un guide sage. Le champ est devant vous, la misère y a tracé de larges sillons; vous y sèmerez des bienfaits à pleines mains, vous les verrez grandir et fructifier. Dieu et les pauvres vous béniront; et nous, que vous aurez surpassés, nous serons fiers et joyeux de compter de tels frères. Le vœu que nous formions est donc accompli : vous êtes le premier écho qui ait répondu à notre faible voix; d'autres s'élèveront bientôt peut-être; alors le plus grand mérite de notre petite société parisienne sera d'avoir donné l'idée d'en former de pareilles. Il suffit d'un fil pour commencer une toile ; souvent une pierre jetée dans les eaux devient la base d'une grande île.

Je crois donc que vous avez pris tout ce qu'il y avait de bon parmi nous, en y prenant une idée charitable, qui était déjà sans doute dans votre âme, mais qui n'avait pas encore d'expression ; dans une pareille œuvre, il faut s'abandonner beaucoup plus à l'inspiration du cœur qu'aux calculs de l'esprit. La Providence vous donne elle-même ses conseils par les circonstances dont elle vous environne, par les pensées qu'elle vous envoie. Je crois que vous ferez bien de les suivre librement, et de ne vous guère charger de règlements et de formules.

D'ailleurs, le but que nous nous proposons à Paris n'est pas absolument le même que celui que vous vous proposez, je pense, en province. A Paris, nous sommes des oiseaux de passage, éloignés pour un temps du nid paternel, et sur lesquels l'incrédulité,

ce vautour de la pensée, plane pour en faire sa proie. Nous sommes de pauvres jeunes intelligences, nourries au giron du catholicisme et disséminées au milieu d'une foule inepte et sensuelle; nous sommes des fils de mères chrétiennes, arrivant un à un dans des murs étrangers où l'irréligion cherche à se recruter de nos pertes : eh bien, il s'agit, avant tout, que ces faibles oiseaux de passage se rassemblent sous un abri qui les protège, que ces jeunes intelligences trouvent un point de ralliement pour le temps de leur exil, que ces mères chrétiennes aient quelques larmes de moins à répandre, et que leurs fils leur reviennent comme elles les ont envoyés. Il importait donc de former une association d^encoicragement mutuel pour les jeunes gens catholiques, où l'on trouvât amitié, soutien, exemples; où l'on rencontrât, pour ainsi dire, un simulacre de la famille religieuse dans laquelle on avait été nourri ; où les plus anciens accueillissent les nouveaux pèlerins de la province et leur donnassent une espèce d'hospitalité morale. Or, le lien le plus fort, le principe d'une amitié véritable, c'est la charité; et la charité ne peut exister dans le cœur de plusieurs sans s'épancher au dehors; c'est un feu qui s'éteint faute d'aliments, et l'aliment de la charité, ce sont les bonnes œuvres.

Pour vous, vous mesemblez appelé à une mission encore plus généreuse. Vous êtes dans vos foyers vénérables, où votre enfance a grandi et que votre jeunesse n'a pas désertés, où vous respirez une atmosphère pure, où vous vivez au milieu des

bonnes traditions et des bons exemples. La terre ne chancelle pas sous vos pieds; vous n'avez pas besoin de nouveaux efforts pour vous affermir; votre foi et votre vertu n'ont pas besoin de V association pour se maintenir, mais seulement pour se développer; ce n'est point une nécessité pour vous, c'est l'action libre, spontanée, d'une volonté libre et solide. Vous agirez directement pour les pauvres ; vous formerez d'ailleurs une réunion permanente, et non pas sans cesse renouvelée comme la nôtre. Vous répandrez vos bienfaits dans votre propre ville, et non dans une cité étrangère. Votre œuvre sera donc à la fois plus durable, plus éclairée, plus puissante. Vous pouvez rester peu nombreux, et quand vous ne seriez jamais qu'une douzaine, si vous êtes unis d'une véritable intimité, vous pouvez faire un grand bien dans une ville de trente mille âmes. Nous, au contraire, nous sommes forcés de nous étendre, même au risque de nous relâcher, pour embrasser dans notre cercle le plus grand nombre possible de jeunes gens.

Je ne sais si je me suis exprimé d'une manière intelligible, mais je voulais attirer votre attention sur la différence du but, parce qu'elle doit appeler la différence dans les moyens. Je n'entre pas dans de plus longs détails sur notre petite société de Paris, je crois vous avoir tout dit dans nos conversations, et le rapport de M. de la Noue vous en apprendra plus que je ne pourrais le faire. Depuis que nous existons , nous avons distribué à peu près deux mille quatre cents francs, quelques livres et

une assez grande quantité de vieux habits. Nos ressources consistent : dans la quête que nous faisons entre nous chaque mardi ; dans les aumônes de quelques personnes charitables qui veulent bien aider ainsi notre bonne volonté ; dans la défroque de notre garde-robe. Comme il est probable qu'au renouvellement de l'année scolaire, notre nombre augmentera et s'élèvera à une centaine, nous serons obligés de nous diviser et de former plusieurs sections, qui auront périodiquement une assemblée commune. Quand ces nouveaux arrangements seront pris, je vous en informerai. Car, malgré ce que je vous ai dit de la dissemblance qui me parait devoir exister entre nos deux sociétés, elle ne doit pas diminuer l'union et l'harmonie, au contraire; de même que des rayons divergents aboutissent tous au même centre, ainsi nos etforts variés et tendant vers des points divers se résolvent dans une même pensée charitable et procèdent du même principe. Il faut donc qu'il y ait accord entre nous pour doubler notre force ; il faut qu'il y ait des communications fréquentes qui nous donnent une louable émulation pour le bien, et qui nous rendent communs et fiers du succès de chacun. Aussi, en écrivant à notre petite société de Paris, je lui ai demandé de former une liste de membres correspondants et d'y inscrire votre nom d'abord , et ensuite celui de messieurs vos amis, quand vous voudrez bien nous les faire connaître ; ce ne sera point là une formalité académique, ce sera une véritable correspondance pour laquelle vous pouvez compter

i24 LETTRES DE FRÉDÉRIC OZANAM

sur mon exactitude, comme je compte sur votre amitié.

Excusez, mon cher ami, la témérité que j'ai eue de vous donner quelques avis. A vrai dire, ce ne sont point là des conseils, je ne suis pas capable d'en adresser à qui que ce soit : ce sont des réflexions qui me sont venues, et que je vous confie, pour en faire ce que vous voudrez. Une autre fois, ce sera vous, à votre tour, qui me communiquerez les résultats de votre expérience.

Je vous remercie infiniment des beaux vers de Reboul : je les ai lus à plusieurs amis, qui les ont admirés, et à ma mère, qui me charge de vous en remercier.

Adieu, mon bon ami, ne m'oubliez pas.

Ainsi que le lecteur l'a vu, la Société de Saint-Vincent-de- Paul fut fondée, en mai 1833, par Ozanam et quelques-uns de ses amis, tous très jeunes étudiants. Us étaient sept lors de la première réunion. Quand ils se quittèrent pour aller en vacances, ils étaient environ quinze membres ; mais à la rentrée des cours une quarantaine de nouveaux étudiants vinrent se joindre à eux : ils étaient en grande partie Lyonnais et camarades d'Ozanam. Jusqu'à la fin des cours de 1834, ils ne formèrent encore qu'une seule conférence ; mais Ozanam prévoyait déjà l'extension de la Société et la nécessité de se diviser pour se multiplier, et en même temps la nécessité d'assemblées générales pour conserver l'union entre tous les membres et l'unité de direction, comme il le dit si bien dans la lettre précédente. Aussi, le IG décembre 1834, comme le relatent les procès-verbaux, Ozanam propose à la Société de se diviser en trois sections. L'opposition fut vive, et dans la réunion suivante on déclare qu'on ne se séparera pas ; c'était l'avis de M. Bailly, de M. Lallier et de ses meilleurs amis ;.

le 30 décembre, M. Arthaucî réitère la proposition faite par Ozanam. Le Président nomme une seconde commission, qui se réunit dès le lendemain et ne s'entend pas plus que la première ; la discussion est longue et violente, mais à minuit on s'embrasse avec la nouvelle année. Le 6 janvier, le Président désigne cette fois deux commissions nouvelles ; l'une pour la division, composée de MM. Ozanam, Arthaud, Levassor, Marziou, Chaurand, de Kerleuguen; l'autre pour le projet contraire : MM. Letaillandier, Chéruel, PVénet, Le Prévost, Lallier, Bié. Le Président exhorte la conférence à la résignation et au calme jusqu'à la décision, qui sera rendue dans un mois.

Enfin, après sept semaines de discussions et de réflexions, Ozanam l'emporte : la division est résolue. Le 17 février 1835, le Président reconnaît : qu'il est utile que la Société se divise en trois sections, qui agiront séparément, mais se réuniront en assemblée générale.

Division féconde : le rapport de 1889 comptait 4222 conférences, qui répandaient sur les pauvres du monde entier onze millions d'aumônes par an. Le nombre des conférences, en 1911, s'élève à 7 500 environ, et le chiffre des secours distribués chaque année dépasse quatorze millions.

A M. VELAY

Paris , 5 janvier 1835.

Mon cher Velay,

Je réponds bien tard à ta lettre ; mais je te fais observer que je suis encore dans la semaine des visites du jour de l'an, et qu'ainsi j'arrive à propos

pour te présenter mes souhaits affectueux. Je te souhaite donc d'heureux jours à Metz, des jours qui ne soient pas trop encombrés d'études ennuyeuses, qui ne te semblent pas trop longs, qui te laissent quelques loisirs pour penser à tes amis les Parisiens. Pour eux, je t'assure qu'ils ne t'oublient point, et si ton pas militaire ne se fait plus entendre à travers l'escalier de l'hôtel des Écoles, si ta glorieuse épée ne retentit plus sur le carreau de nos chambres, si nous n'avons plus, le dimanche, ta visite accoutumée, tu vis dans nos mémoires, tu interviens dans nos conversations ; on te cite, on te regrette, on se demande quand on te reverra, et lorsqu'une de tes lettres arrive à quelqu'un d'entre nous, on le courtise pour en avoir sa part.

Tu regrettes, dis- tu, les conférences de M. Lacordaire : eh bien, mon ami, console-toi, nous ne l'entendons pas non plus. C'est une grande douleur à nous qui avions besoin du pain de la parole, qui nous étions accoutumés à cette nourriture excellente et forte, d'en être privés tout à coup, sans que rien la remplace.

Ce nous est un chagrin plus grand encore de voir ceux de nos frères égarés, qui, à cette voix puissante, avaient repris le chemin de la vérité, s'en retourner à leurs erreurs, secouant la tête et levant les épaules. Peut-être le ciel veut-il ce silence, cette humiliation des catholiques comme un sacrifice de plus; peut-être avions-nous trop tôt levé le front. Nous mettions notre orgueil dans la parole d'un homme et Dieu, met la main sur la bouche de cet

homme, afin que nous apprenions à être chrétiens sans lui, afin que nous sachions nous passer de tout, hormis de la foi et de la vertu K

Une légère compensation de ces trésors d'éloquence religieuse que nous prodiguait M. Lacordaire m'a été offerte ces derniers jours : j'ai entendu M. de Lamartine à la Chambre. Qu'il était grand et beau ce jour- là ! que son discours était plein de gravité, d'éclat et d'harmonie! qu'il était loin de ce vague et de ces théories vaporeuses qu'on lui a reprochées ! Il était simple , il était logicien , il était généreux; il était plus, il était charitable. Lui seul représentait la pensée chrétienne dans cette discussion.

Puisses -tu avoir des compagnons qui te rendent agréables tes deux années de Metz ! Tu saurais bien, toi, te les rendre utiles. Tu auras, j'espère, plus de loisirs qu'à l'École Polytechnique; tu pourras revoir de temps à autre tes bons et anciens amis, les livres d'histoire et de littérature. Puis, quand tu auras secoué la dernière poussière des bancs, quand lu n'auras plus d'autre servitude que la servitude brillante de l'uniforme, alors tu seras bien heureux ; maître de ton temps, délivré du soin de l'existence matérielle, occupant un rang honorable dans la société, tu n'auras plus à t'occuper que d'œuvres intellectuelles et morales. J'envie bien ton sort sous ce point de vue; moi pauvre diable qui, en attendant que la fortune vienne, serai attaché à

1 Cette crainte ne devait pas se réaliser. Ma"" de Quélen allait offrir soudainement la chaire de Notre-Dame à l'abbé Lacordaire , qui devait y monter le 8 mars.

la glèbe judiciaire du malin au soir, sauf à lire de temps à autre le chapitre de Sénèque sur le mépris des richesses. Maintenant j'étudie d'une manière assez sérieuse l'hébreu et le sanscrit; mais que fera au client, s'il te plaît, que son avocat sache le sanscrit et l'hébreu? Mieux vaudrait moisir sur le code.

Voulant l'envoyer cette lettre dans une autre que j'adresse à mes parents, je suis obligé d'en abréger les dimensions ; mais si le papier manque , l'amitié entre nous ne manquera jamais.

A M. GURNIER

Paris , 23 février 1835.

Mon cher ami,

Dès les premiers jours de mon arrivée ici, j'ai songé au rapport que vous m'aviez demandé. Notre président, M. Bailly, a cherché le rapport dans ses papiers, et, il y a peu de temps, il m'a annoncé l'inutiUlé de ses recherches. Ainsi ce document est perdu. Ce n'est pas un grand malheur pour nous; il y avait dans cette histoire abrégée de notre œuvre une pensée qui était peut-être de l'orgueil. Dieu, qui veut que la main gauche ignore ce que la droite a donné, a permis que nous perdissions un titre qui ne servait qu'à nous donner un peu de vanité

ridicule. La charité ne doit jamais regarder derrière elle, mais toujours devant, parce que le nombre de ses bienfaits passés est toujours très petit, et que les misères présentes et futures qu'elle doit soulager sont infinies. Voyez les associations philanthropiques : ce ne sont qu'assemblées, rapports, comptes rendus, mémoires; elles n'ont pas un an d'existence, qu'elles possèdent déjà de gros volumes de procès- verbaux. La philanthropie est une orgueilleuse pour qui les bonnes actions sont une espèce de parure et qui aime se regarder au miroir. La charité est une tendre mère qui tient les yeux fixés sur l'enfant qu'elle porte à la mamelle, qui ne songe plus à elle-même et qui oublie sa beauté pour son amour.

Je ne crois pas non plus que cette perte soit fâcheuse pour vous. Il est mieux que vous éleviez votre œuvre par vos propres forces, sous l'inspiration de votre cœur, sous l'influence des circonstances locales, sous la direction du prêtre vénérable qui vous préside; avec tout cela, vous vous passerez très facilement d'un modèle, du reste, fort imparfait; vous ne ferez pas comme nous, vous ferez mieux que nous.

Cette prédiction n'est point une flatterie, c'est l'expression de ce que j'ai senti, à la lecture de votre lettre si brûlante de charité, si pleine de ce feu apostolique qui a embrasé le monde, et dont votre âme a recueilli de si vives étincelles. J'aurais été égoïste et mauvais si j'avais gardé pour moi seul cette jouissance : j'ai dû porter à notre réunion vos

belles et généreuses paroles ; j'ai lu à mes collègues réunis, en présence du curé de la paroisse qui avait bien voulu venir nous présider ce jour-là, une grande partie de votre lettre. L'impression qu'elle leur a laissée ne peut se traduire que par ces mots de l'un d'eux : « Vraiment, c'est la foi, c'est la charité des premiers siècles. » Oh! oui, mon ami, la foi, la charité des premiers siècles î Ce n'est pas trop pour notre âge. Ne sommes -nous pas, comme les chrétiens des premiers temps, jetés au milieu d'une civilisation corrompue et d'une société croulante? Jetons les yeux sur le monde qui nous environne. Les riches et les heureux valent-ils beaucoup mieux que ceux qui répondaient à saint Paul : « Nous vous entendrons une autre fois ? » Et les pauvres et le peuple sont-ils beaucoup plus éclairés et jouissent- ils de plus de bien-être que ceux auxquels prêchaient les apôtres?

Donc, à des maux égaux il faut un égal remède; la terre s'est refroidie, c'est à nous, catholiques, de ranimer la chaleur vitale qui s'éteint, c'est à nous de recommencer aussi l'ère des martyrs. Car être martyr, c'est chose possible à tous les chrétiens; être martyr, c'est donner sa vie pour Dieu et pour ses frères, c'est donner sa vie en sacrifice, que le sacrifice soit consommé tout d'un coup comme l'holocauste, ou qu'il s'accomplisse lentement et qu'il fume nuit et jour comme les parfums sur l'autel; être martyr, c'est donner au ciel tout ce qu'on en a reçu : son or, son sang, son âme tout entière. Cette offrande est entre nos mains ; ce

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sacrifice, nous pouvons le faire; c'est à nous de choisir à quels autels il nous plaira de le porter, à quelle divinité nous irons consacrer notre jeunesse et les temps qui la suivront, à quel temple nous nous donnerons rendez-vous : au pied de l'idole de régoïsme, ou au sanctuaire de Dieu et de Thumanité.

L'humanité de nos jours me semble comparable au voyageur dont parle l'Évangile : elle aussi, tandis qu'elle poursuivait sa route dans les chemins que le Christ lui a tracés, elle a été assaillie par des ravisseurs, par les larrons de la pensée, par des hommes méchants qui lui ont ravi ce qu'elle possédait : le trésor de la foi et de l'amour ; et ils l'ont laissée nue et gémissante, couchée au bord du sentier. Les prêtres et les lévites ont passé, et cette fois, comme ils étaient des prêtres et des lévites véritables, ils se sont approchés de cet être souffrant, et ils ont voulu le guérir. Mais, dans son délire, il les a méconnus et repoussés.

A notre tour, faibles Samaritains, profanes et gens de peu de foi que nous sommes , osons cependant aborder ce grand malade. Peut-être ne s'effrayera-t-il point de nous ; essayons de sonder ses plaies et d'y verser de l'huile, faisons retentir à son oreille des paroles de consolation et de paix ; et puis, quand ses yeux se seront dessillés, nous le remettrons entre les mains de ceux que Dieu a constitués les gardiens et les médecins des âmes, qui sont aussi, en quelque sorte, nos hôtehers dans le pèlerinage d'ici-bas, puisqu'ils donnent à nos

esprits errants et affamés la parole sainte pour nourriture et l'espérance d'un monde meilleur pour abri.

Voilà ce qui nous est proposé, voilà la vocation sublime que la Providence nous a faite. Mais que nous en sommes peu dignes et que nous fléchissons sous le fardeau ! Je parle de nous autres, étudiants de Paris, colonie du peuple de Dieu sur la terre étrangère. Il semble que le spectacle de cette corruption et de cette misère devrait nous rendre ardents et forts. Il semble qu'ayant devant nous de grands vices, et au-dessus de nous de grandes vertus, nous dussions être comme un bataillon serré en face de l'ennemi, rangé sous les drapeaux qu'il aime. Et malheureusement il n'en est point ainsi. Je ne sais quelle langueur semble s'être emparée de nous. Je ne crains pas de dire du plus grand nombre ce qui est vrai de moi en particulier. Cependant j'espère que Dieu ne nous abandonnera pas, surtout si nous avons des frères qui prient et qui méritent pour nous.

Au nom de notre société, je félicite la vôtre de son courage ; je la remercie de l'attachement qu'elle veut bien nous montrer. Je la prie de nous en donner témoignage en confondant ses prières et ses bonnes œuvres avec les nôtres. Souvenez-vous de notre faiblesse comme nous nous souviendrons de votre ardeur. Vous voulez bien considérer votre société comme une colonie de la nôtre : demandez donc au ciel la conservation et la prospérité de votre métropole, atln qu'elle ne périsse point. Au premier temps du christianisme, les communautés d'Asie

envoyèrent le flambeau de la foi aux peuples de la Gaule, et quand la Gaule fut devenue chrétienne, l'Asie cessa de l'être. Si parva licet componere magnis, faisons qu'il n'en soit pas ainsi de notre œuvre parisienne ; faisons que longtemps encore, et toujours, s'il se peut, il y ait en cette ville un foyer de religion où les fils des mères chrétiennes puissent se réunir pour conserver ensemble la chaleur et la lumière, pour augmenter l'une et l'autre et les rapporter dans leurs provinces.

Je ne vous donnerai pas de nouvelles littéraires, il y en a peu d'importantes ; mais vous me ferez un grand plaisir en m'envoyant quelque chose de Reboul, un plus grand encore en venant nous voir à Paris.

Adieu, ne m'oubliez pas, mais oubliez mes négligences ; je suis le premier de ces gens lâches et découragés dont je vous parlais naguère.

A SA MÈRE

Paris , ce 24 février 1835.

Ma bonne mère,

Votre lettre impatiemment attendue m'est arrivée samedi. Mais qu'elle m'a bien dédommagé des ennuis de l'attente par les douces paroles dont elle était remplie!

Vous m'encouragez, vous me montrez le but, et pour me fortifier contre les fatigues du chemin vous me donnez votre bénédiction maternelle, le plus beau, le plus précieux présent que vous puissiez me faire. Car en donnant aux pères et aux mères le pouvoir de transmettre la vie. Dieu leur a fait part de sa puissance créatrice ; mais il leur communique aussi sa puissanc3 conservatrice et providentielle, en leur donnant le droit de bénir, c'est-à-dire d'appeler le bonheur sur la tête de leurs enfants , et de fixer sur eux la bienveillance du ciel. J'avais bien besoin de ce secours et de ce bienfait. Je me suis agenouillé et j'ai demandé à Celui qui vous avait dicté ces bénédictions de les ratifier et de les accomplir, et de ne pas permettre que j'en fusse indigne. J'ai demandé de l'énergie et de la fermeté. J'ai formé des résolutions plus solides, et déjà depuis ces trois jours j'ai commencé à mieux faire. Mais, comme pour déconcerter ma bonne volonté, depuis trois jours de violents maux de dents tourmentent ma pauvre tête. Cependant je n'oublie pas de mettre en usage le remède que vous me recommandez spécialement : c'est la gaîté que je veux dire, — et non le vésicatoire; — je la cherche partout: au cabinet de lecture où je trouve le Charivari ; à la table Ghapotot, où je rencontre la bande joyeuse des Lyonnais ; enfin dans les petites fêtes que nous nous donnons les uns aux autres. Je vous ai conté celle d'Arthaud et annoncé la nôtre. Cette dernière a eu un immense succès , grâce au nombre des conviés et aux glaces dont on les a régalés. La séance a duré

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depuis sept heures et demie du soir jusqu'à une heure et demie du matin. Tout a été mis en réquisition, depuis le punch philosophique et les glaces fashionables , jusqu'au colin -maillard des petits enfants. M. Bailly a bien voulu venir se mêler (^elque temps à nos folies. Nous étions vingt- deux, et je n'avais que onze chaises : comment sortir de cet embarras? Nous sommes allés, Chaurand, Biétrix et moi, dévaliser le voisin Lallier ; et Laperrière, Janmot et C^^ nous ont, de leur côté, apporté leurs chaises. C'était beau voir dans les rues, celte procession de gens portant une chaise à chaque bras et un parapluie à la main (car il faisait mauvais temps). Heureusement la nuit était tombée; sans quoi, dans cette saison de masques, les gamins nous auraient poursuivis en criant. Bien entendu, Balloffet, Falconnet, les deux Pessonneaux étaient de la fête : tous les anciens joueurs de petits soldats, tous les amis d'enfance, avec les nouveaux amis de Paris. On s'est fort amusé, et voici maintenant Laperrière qui se pique d'honneur et qui veut nous recevoir le lundi gras. Pour peu qu'il renchérisse, je ne sais ce qu'il adviendra de nous. J'oubliais de vous dire que nous avions habillé Biétrix en Constitutionnel avec le bonnet de coton, le gardevue vert, le gros ventre, etc., et que nous avions joué une scène de désabonnement dont notre public a été ravi.

Je crois vous avoir déjà écrit que j'avais dîné chez M. Ampère, il y a quinze jours, avec M. le curé de la paroisse, M. Périsse jeune et M. Empayre de Lyon.

M. Ride est de retour de la Martinique, sa traversée a été fort bonne; tandis que M. Ampère fils, revenant de Rome par mer, a fait naufrage sur les côtes de Toscane et ne s'est sauvé qu'après avoir couru de grands dangers. La famille Ampère a toujours beaucoup de bontés pour moi et me charge de vous dire mille choses de sa part.

L'autre jour, en rentrant chez moi, grande a été ma surprise de trouver une carte avec le nom de M. de Lamartine écrit de sa main. Cet excellent homme avait bien voulu me venir rendre visite, il n'avait pas dédaigné de mettre le pied sur le seuil d'un pauvre étudiant. N'est-ce pas bien généreux de sa part? Je suis allé à sa soirée samedi passé. Il y avait plusieurs personnages remarquables, des députés, des littérateurs et trois jeunes gens de ma connaissance. La conversation était très grave, mais intéressante. M^^e de Lamartine y prenait part avec infiniment d'instruction, d'esprit et de réserve. On s'est retiré à dix heures. A coup sûr j'y retournerai. Tant d'affabilité m'encourage. Si toute la société était de la sorte, je n'en aurais pas peur.

Aujourd'hui la rue Saint-Honoré est encombrée, et Saint-Roch ne peut contenir la foule qui s'y presse. C'est qu'un sermon de charité y est prononcé pour l'œuvre de Saint- François-Régis. Cette œuvre a pour objet de faire faire le mariage civil et religieux des gens qui vivent ensemble, et la légitimation des enfants naturels. Eh bien, n'est-ce pas un beau spectacle que cette multitude qui se hâte, qui s'agite, qui rivalise d'efforts non pour recevoir, mais pour

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