A M. HIPPOLYTE FORTOUL ET A M. H
Lyon, 21 février 1831.
Mes bons amis,
A mon tour la gronderie. Vous aviez promis à ma prochaine lettre une prompte réponse; j'ai écrit,
1 Œuvres complètes , t. VII, p. 306.
2 Préface aux Œuvres complètes d'Ozanam, t. I, p. 30.
3 J.-J. Ampère, Notice biog)uphique. {Journal des Débats , 9 octobre 1853.)
plus d'un mois s'est écoulé, et je n'ai pas encore reçu de vos nouvelles. Pourtant les mois sont aujourd'hui des siècles, les semaines sont des époques; tous ces vastes spectacles doivent remuer les jeunes âmes, tout cela doit faire bouillonner les jeunes cœurs et leur donner besoin de s'épancher au dehors par de douces et familières causeries. Pourquoi donc laisser ainsi vos pauvres amis de province dans un complet dénuement d'idées et de documents?
Quant à moi , bien des choses se passent dans mon âme, et certes, si j'avais le loisir de réfléchir, j'aurais en moi -même de quoi faire un bon cours de psychologie. Lorsque mes yeux se tournent vers la société, la variété prodigieuse des événements fait naître en moi les sentiments les plus divers : tour à tour mon cœur est inondé de joie ou abreuvé d'amertume; mon intelligence rêve un avenir de gloire et de bonheur ou croit apercevoir dans le lointain la barbarie et la désolation approchant à grands pas. Les derniers faits surtout m'ont frappé de la consternation la plus profonde et m'ont rempli de l'indignation la plus vive. Néanmoins, ces considé^ rations mêmes m'animent et me pénètrent d'une sorte d'enthousiasme. Je me dis qu'il est grand, le spectacle auquel nous sommes appelés ; qu'il est beau d'assister à une époque aussi solennelle; que la mission d'un jeune homme dans la société est aujourd'hui bien grave et bien importante. Loin de moi les pensées de découragement! Les dangers sont un aliment pour une âme qui sent en elle-même
un besoin immense et indéfini que rien ne saurait satisfaire. Je me réjouis d'être né à une époque où peut-être j'aurai à faire beaucoup de bien, et alors je ressens une nouvelle ardeur pour le travail.
Je poursuis autant que possible mes recherches, je me prépare à mon œuvre; car, dénué comme je le suis des ressources scientifiques, tout ce que je puis faire, c'est de me livrer à des études préliminaires. Je m'efforce d'embrasser d'un coup d'œil général le sujet où doivent un jour s'exercer toutes mes facultés; je mesure la carrière, et plus je l'envisage, plus j'éprouve de satisfaction, parce que mes pressentiments sur l'issue de mes recherches prennent plus de force et de consistance, et que j'entrevois plus clairement pour dernier résultat le grand principe qui m'avait d'abord apparu à travers tant de nuages : la perpétuité, le catholicisme des idées religieuses, la vérité, l'excellence, la beauté du christianisme.
J'avais besoin, mes bons amis, de m'épancherun peu, séparé que je suis presque continuellement de mon cher M... et de mes autres anciens camarades. J'ai vu M. Noirot. Il est mieux, son mal a diminué; mais sa bonté est toujours la même. Il nous accueille très bien; il nous a expliqué tes deux lettres, mon cher Fortoul; il n'approuve guère que tu te livres exclusivement aux spéculations métaphysiques. Il t'aime toujours beaucoup et te prie bien de lui écrire, de lui ouvrir tous tes desseins philosophiques. Quel ami que ce bon M. Noirot! A lui reconnaissance éternelle, à vous l'attachement in-
violable et le souvenir constant de votre ami et compagnon d'armes.
Il est un nom que le lecteur retrouvera jusqu'à la fin , dans ces lettres, toujours accompagné de la plus tendre reconnaissance : c'est celui de M. l'abbé Noirot. Dans son dernier ouvrage, Ozanam le désignait ainsi : Un prêtre philosophe me sauva et mit dans mes pensées l'ordre et la lumière.
Nous ne pouvons faire connaître ici ce que fut M. l'abbé Noirot pour Ozanam et pour la nombreuse jeunesse qui reçut son enseignement au collège de Lyon , où il avait une classe de cent trente élèves, et pour les jeunes étudiants de Paris, auxquels il s'est plu, pendant quinze ans, à faire un cours de philosophie au cercle catholique du Luxembourg. Il s'était consacré à l'enseignement, et sa modestie lui fit refuser cinq fois d'être évéque. Il nous suffit donc de citer ce qu'en ont écrit les deux plus illustres biographes d'Ozanam.
M. Ampère s'exprime ainsi : « Tous ceux qui ont étudié sous M. l'abbé Noirot s'accordent cà reconnaître dans ce maître chéri un don particulier pour diriger et développer chacun dans sa vocation. M. Noirot procédait avec les jeunes gens par la méthode socratique. Lorsqu'il voyait arriver dans sa classe de philosophie un rhétoricien bouffi de ses succès, et aussi plein de son importance que pouvait l'être Eutydème ou Gorgias, le Socrate chrétien commençait par amener, lui aussi, son jeune rhéteur à convenir qu'il ne savait rien; puis, quand il l'avait, pour son bien, écrasé sous sa faiblesse, il le relevait en cherchant avec lui et en lui montrant ce qu'il pouvait faire. L'influence que ce maître habile exerça sur le jeune Ozanam décida de toute la direction de ses pensées ^ »
« Son professeur de philosophie, dit le R. P. Lacordaire, aimait à le prendre pour compagnon de ses promenades dans les sentiers solitaires et escarpés qui entourent Lyon de toutes parts et rendent cette ville si chère aux esprits
'^ J.-J. Ampère, Notice biographique. [Journal des Débats, 9 et 12 octobre 1853.)
touchés (l'un peu de mélancolie méditative. Pourquoi ne nommerais-je pas le maître qui conviait ainsi à sa familiarité un obscur adolescent? Pourquoi ne rappellerais -je pas ces amitiés et ces conversations fameuses qui, au temps de Socrate, rassemblaient à une école volontaire l'élite de la société athénienne? Il est vrai, tant de gloire n'a pas consacré le souvenir qui me préoccupe ; mais , si la gloire n'y était pas, la vérité s'y trouvait, telle que Socrate et Platon ne la connurent jamais. Pendant vingt ans, à une époque où la philosophie chrétienne avait si peu d'organes, un homme modeste et qui n'a rien écrit, M. l'abbé Noirot, conduisait dans les chemins sérieux de la raison une foule de jeunes esprits dont Ozanam a été le plus grand, mais dont plusieurs ont atteint comme lui la célébrité, et qui tous, à des points divers de la vie, rapportent à leur maître commun l'inébranlable lucidité de leur foi^ »
M. l'abbé Noirot est mort à Paris, le 2.4 janvier 1880, à l'âge de 87 ans.
lîl A. M. ERNEST FALGONNET "^
Lyon, 4 septenabre 1831.
Mon cher Ernest,
Aujourd'hui dimanche , au sortir de la messe paroissiale, me voici seul dans mon gîte. Et que faire en un gîte, à moins que Fon ne songe? Or, je songe, par aventure, que toute lettre mérite une réponse et que j'ai dans ma besace certain verbiage
1 Œuvres du R. P. Lacordaire : Frédéric Oza)iam, t. V, p. 381.
2 Ernest Falconnet, après une carrière très brillante dans la magistrature, est mort conseiller à la Cour de cassation.
d'un mien cousin, confrère en philosophie, bachelier es lettres comme moi, et qui, à tous ces titres, attend sans doute une réponse en bonne forme. Je prends la plume et je m'en viens deviser de choses et d'autres avec lui.
Tu t'es donc bâti moult châteaux en Espagne, voire même châteaux de cartes qui se sont évanouis au premier souffle de bise? — C'est bien, jeune homme, il faudrait être stumpf et phimp , comme disent les Allemands, pour ne pas bâtir ainsi à notre âge. Mais courage, nous ne construirons pas toujours en l'air; au milieu de cette atmosphère vaporeuse qui enveloppe notre avenir, je vois s'élever, et de jour en jour je le vois de plus près, un monument grandiose, non plus fondé sur le sable, comme dit le bon Descartes , mais sur le roc et l'argile. — Tu me comprends à demi-mot, et tu vois que j'en viens à notre sujet favori, à notre ouvrage.
Oh ! pour celui-là, ce n'est point un rêve de jeune homme! non, c'est un penser fécond déposé dans notre esprit pour s'y développer sans cesse et se produire ensuite au dehors sous une forme magnifique. Là dedans est notre avenir, notre vie entière. Là viennent converger toutes mes pensées, tous mes projets, toutes mes rêveries, et puisque tu veux que j'en retrace le plan, le voici :
Depuis que j'ai réfléchi sur le sort de l'humanité, une idée principale m'a toujours frappé : de même qu'une fleur contient dans son sein les germes innombrables des fleurs qui doivent lui succéder, de même le présent, qui vient du passé, contient
l'avenir. Si donc il est vrai que l'humanité va subir une recomposition nouvelle à la suite des révolutions qu'elle éprouve, il faut reconnaître que les éléments de cette synthèse définitive doivent se retrouver dans le passé ; car on ne saurait admettre que la Providence ait laissé le genre humain assis durant six mille ans à l'ombre de l'erreur et de la mort, sans lumière et sans appui.
En appliquant cette formule à la religion, nous dirons que, l'homme étant un être essentiellement religieux et la religion étant absolument nécessaire à son développement intellectuel et moral , il est impossible qu'il soit resté un siècle seulement dans l'ignorance ou dans l'erreur sur un sujet aussi grave. D'un autre côté, pouvait -il, par ses propres forces, arriver bientôt à la vérité religieuse? Non, puisque au bout de quatre mille ans , Aristote et Platon , les deux plus grands génies qui aient jamais existé, étaient encore bien loin de posséder des idées pures, et ce qu'il y a de mieux dans Platon, ce sont les traditions qu'il a copiées. D'ailleurs, les besoins physiques, absorbant l'attention, ne laissaient point de part aux réflexions philosophiques. Enfin il est prouvé que sans éducation l'homme reste confiné dans le monde matériel; qu'à l'éducation seule il appartient de l'élever aux idées morales. Cette éducation transmise de père en fils, de qui le premier père la tenait-il? De là, la preuve d'une révélation primitive.
Donc cette question de droit : Quel est l'avenir religieux de l' humanité ? se développe , s'éclaircit ,
et fait place à cette question de fait : Quelle fut la religion primitive?
Nunc animis opuSy /Enea^ mine pectore firmo. Ici, il faut s'armer de courage et de résolution pour d'immenses recherches : car voici que nous allons faire le tour du monde. Il s'agit de décrire toutes les religions des peuples de l'antiquité et des peuples sauvages (lesquels sont aussi, à notre égard, antiques^ primitifs); il s'agit de réunir dans un vaste tableau toutes les croyances et leurs phases. J'appelle ce premier travail Hiérographie.
Nous avons acquis la connaissance des faits : il faut en déterminer les rapports, il faut reconnaître la généalogie, la parenté des religions diverses, comment les croyances mères se sont divisées en sectes, en branches multipliées : cette œuvre, je la nomme Symbolique.
Enfin il reste à rechercher les causes de cette innombrable variété; il faut exprimer chaque mythe pour en découvrir l'esprit et le sens , découvrir sous le voile de l'allégorie le fait ou le mystère qui s'y cache, et, mettant d'un côté tous les éléments secondaires, variables, relatifs aux temps, aux lieux, aux circonstances, recueillir, comme l'or au fond du creuset, l'élément primitif, universel : le christianisme; ceci est \ Herméneutique.
Et ces trois sciences, l'une de faits, la seconde de rapports, la troisième de causes, se confondent en une seule , que je nomme Mythologie.
Elaborée ainsi dans un ordre analytique et ration-
tS LETTRES I>E FRÉDÉRIC OZANAM
nel, cette science arrivée à son terme peut se présenter sous la forme de synthèse ou d'histoire.
Alors s'offriraient aux regards : sur le premier plan, la création de l'homme et la révélation primitive ; puis le péché et la corruption de la croyance; enfin les développements et les subdivisions de chacune de ces sources altérées et la permanence de la tradition de la loi mosaïque jusqu'au jour du Christ.
Et là, si la mort ou la vieillesse ne nous ont point encore arrêtés, là s'élève la grande figure du christianisme dans toute sa splendeur : le Christ, la philosophie de sa doctrine présentée com.me la loi définitive de l'humanité ; puis sa glorieuse application durant dix- huit siècles, et enfin la détermination de l'avenir.
Magnifique trilogie, où viendraient se retracer l'origine du christianisme, sa doctrine, son établissement, ou, si tu veux, le laborieux enfantement de l'humanité, l'exposition de la loi qui doit la régir et ses premiers pas dans cette loi divine.
Tu comprends que ce travail nécessite une connaissance assez approfondie de la géographie, de l'histoire naturelle de chaque pays, de l'astronomie , de la psychologie, de la philologie, de l'ethnographie.
Car la connaissance des révolutions des langues et des peuples servira de donnée et de contreépreuve à l'histoire des révolutions religieuses ; et d'ailleurs, comme les phénomènes du monde physique et du monde social, ainsi que les passions du
cœur, viennent tour à tour se rénéchir dans les croyances, il faut savoir les démêler, et il faut les connaître.
Ne te décourage pas cependant; il y a déjà derrière nous bien du travail terminé : le MitJiridate d'Adelung, la Symbolique de Creuzer, les travaux de Ghampollion, d'Abel Rémusat, d'Eckstein, de Schlegel et de Gœrres nous offrent des mines riches à exploiler. D'ailleurs nous sommes deux, et nous pourrons même nous joindre des collaborateurs : j'ai là-dessus un projet que je te communiquerai de vive voix. Enfm, à vaincre sans péril on triomphe sans gloire y et plus l'œuvre est difficile, plus il sera beau de l'accomplir.
Tes idées sur la gloire sont assez naturelles à un jeune homme; il n'en faut point faire un but, mais l'accepter comme un bienfait. Amoureux de sa propre existence, l'homme désire incessamment la voir se prolonger; il revit dans ses enfants, il revit dans ses œuvres, il lui semble revivre dans le cœur de tous ceux qui bénissent son nom. La vraie gloire est la reconnaissance de la postérité. De même que l'homme de bien ne répand pas ses bienfaits pour obtenir de la reconnaissance, et cependant en accepte les tributs avec une douce satisfaction; de même le vrai philosophe, le chrétien, n'agit pas pour la gloire, et cependant il ne peut s'empêcher d'y être sensible. Or, comme souvent l'ingratitude et l'oubli suivent les plus grands bienfaits, l'homme juste porte plus haut ses espérances; sa récompense et sa gloire, il les attend d'un juge incorrup-
tible; il en appelle des hommes ingrats au Dieu rémunérateur.
J'ai reçu de M. de Lamartine une lettre très flatteuse et de l'Avenir un rapport très honorable sur mon ouvrage ^ Je te le dis parce que je sais que tu t'intéresses à tout ce qui m'intéresse, et parce que, dans cette petite brochure, j'ai jeté le germe de l'idée qui doit occuper notre vie.
J'ai revu Fortoul et H...; ils sont tous deux si romantiques que je ne les comprends plus, si romantiques qu'ils en deviennent classiques à l'excès. Tu ris! Tu as tort. Je te réponds qu'ils sont tellement ensorcelés de Victor Hugo, qu'ils ne jurent que par lui , et soutiennent que le siècle entier doit marcher après lui; or, marcher à la remorque d'un homme, je prétends que c'est être classique par excellence. Ils ne connaissent plus ni Lamartine, ni Chateaubriand; ils vous cornent sans cesse aux oreilles : Notre-Dame de Paris, Plick et Plock, Atar-Gidl, Maison Delorme, etc., et si vous n'avez point lu ce qu'ils ont lu : lAIalédiction ! est le compliment qu'ils vous adressent. Ils sont si tolérants, ces messieurs ! C'est à peu près comme la Némésîs, journal libéral, qui disait naguère :
Et que la Liberté, déesse au vol agile, Les armes à la main , prêche son évangile.
Puis ces gens-là vont déclamer contre l'Inquisi-
1 Ré/lexlons sur les docirincs de Saint-Simon. Ozanam avait alors dix-huit ans. Voyez cette lettre à la page 23.
tion et contre les conversions armées de Gharlemagne ! Risiim teneatisy amici!
Voici une lettre bien longue. Que veux-tu ! on ne se lasse pas de causer avec un bon ami.
Dès 1829, âgé de seize ans à peine, Ozanani avait conçu la pensée d'un ouvrage qui devait s'appeler : Démonstration de la vérité de la religion catholique par l'antiquité des croyances historiques, religieuses et morales. On n'a pas cru devoir publier les nombreux cahiers qui sont restés de ce travail, mais il a paru intéressant d'en laisser connaître le plan. « Cette œuvre, dit M. Ampère, fut l'occupation et le but de sa vie tout entière. A dix -sept ans, l'étudiant ignoré poursuivait déjà ce but vers lequel le professeur applaudi devait, vingt ans plus tard, faire le dernier pas. Déjà il méditait et commençait les études qui devaient aboutir à VHistoire de la civilisation aux temps barbares La forme de son dessein a changé, le dessein a toujours été le même : c'était de montrer la religion glorifiée par l'histoire. »
Le jeune écolier ne se livrait pas seulement à ces graves travaux, il s'essayait dans de petites pièces de vers français.
La poésie était en honneur dans la famille Ozanam. La mère composait de jolies chansons pour ses enfants, et Frédéric adressait des vers à ses parents le jour de leur fête. En 1830, il composa une pièce plus longue. Ce petit poème est intitulé : l'Immortalité de l'ame. Il ne manque pas de souffle ; voici deux strophes qui en donneront une idée. Dans une invocation où il décrit la création du monde, il s'exprime ainsi :
A ta voix, l'Océan reconnut son rivage; L'Océan vint, au pied des sables de la plage,
Briser l'orgueil de ses fureurs; A ta voix, le limon fut fertile, et la terre, Joyeuse d'enfanter comme une jeune mère.
Produisit des fruits et des tleurs.
Tu voulus, le poisson fendit l'onde limpide;
t2 LETTRES DE FRÉDÉRIC OZAiNAM
Tu voulus , et l'oiseau sur son aile rapide
Prit son essor aérien.
La terre se couvrit de troupeaux innombrables , Les bêtes du désert bondirent dans les sables ,
Et tu vis que tout était bien.