LETTRE CIX
A Monsieur Spon, docteuu en médecine, rue de
LA PoULAILLERIE, A LiON.
Monsieur,
Sur l'appréhension que j'ay que ne soyez malcontant de moy pour avoir esté trop longtemps à vous envoyer ma dernière, et avant qu'en attendre aussi la responce, je prends la hardiesse de vous escrire celle-cy de nouveau, pour vous dire qu'un imprimeur de Lyon nommé M. Barbier, qui est honneste homme et assez sçavant pour sa condition, m'a fait l'honneur de me visiter céans, oii nous avons amplement parlé de vous ; devinez si c'est en bien ou en mal : il m'a promis qu'en s'en retournant à Lyon, comme il l'espère que ce sera en bref, il emportera le petit pacquet qui est céans pour vous, contenant quelques thèses de reste du caresme passé avec les 3 parties de la Philosophie de M. du Moulin, nostre arrest contre le Gazettier, les deux requcstes du Recteur de l'Université contre les Jésuites, reliées ensemble : trois de mes thèses de la 2e édition, et six exemplaires de la S*^ que j'ay fait faire tout de nouveau, laquelle est de beaucoup augmentée, de près d'une page en divers endroits, et tous bons mots bien choisis et lirez de bons autheurs : vous y trouverez aussi un petit pacquet que m'a donné pour vous M. Moreau, et un autre que je prends la hardiesse de recommander à vostre fidélité et diligence, s'il vous plait, pour faire tenir avec asseurance à un de mes bons et intimes amis, qui est à Valence comme porte l'inscription : excusez moy je vous prie de cette peine que je vous donne. C'est pour M. Froment, docteur en droit, que j'ay connu icy, il y a quelques années : je pense que vous trouverez aisément occasion de luy faire tenir
seurement ce petit paquet, qu'il sera ravy de recevoir, et vous en aura obligation aussi : il est sçavant et excellent homme, et de mes plus particuliers amis.
Depuis ce que dessus escript, j'ay receu vostre dernière dont je vous remercie. Le Petrus Castellanus' est bien au service de M. de Serres, et du vostre aussi : je pense que c'est celuy qui a traduit la pharmacie de M. de Renou : il obligeroit fort cet autheur s'il pouvoit en procurer une nouvelle édition en latin, in-4° à Lyon ; ce seroit un fort bon livre'. Je n'eusse jamais cru que l'autheur du Divorce céleste eut esté un pur et naturel Italien' ; mais puisque cela est, il le faut ainsi croire. Mala sua sorte per'dt pour avoir dit et publié avant que de mourir tant de belles véritez, que la tyrannie du Pape ou au moins de ses officiers, n'a pu souffrir '.
Je suis tout prest de croire que vous vous mocquez de moy quand vous me parlez du texte que je vous envoyé, qui n'est rien au prix de ce que je vous doibs : je tascheray de grossir le pacquet de ce qui viendra, afin que je vous sois moins obéré, et si je ne m'en acquitte tout à fait, au moins vous promets je, et vous prie de croire que je feray tout ce que je pourray pour obtenir quittance de vostre gratitude. Il me semble que la voye des Libraires n'est pas moins seure que celle du coche de Lyon ; c'est pourquoy je vous prie de m'envoyer à la première occasion par la voye de M. Barbier, ou de M. Borde à M. Jost, votre premier pacquet : esprouvons encor un coup cette voye '\ Le factum qui fut icy fait pour M. de Monconis ", vostre lieutenant criminel, est fort rare, et est connu de peu
1. Cf. la note de Petrus Castellanus : Lellre du 12 septembre 16^3.
2. Toute cette première partie acte presque entièrement supprimée dans les éditions anlcr.
3. Pallavicino (Ferrante), né à Plaisance vers 1G18, décapité à Avignon le 'ô mars 16ii. Ecrivain satiriste, connu par ses pamphlets contre Urbain VIll et les Barberini. Le « Divorzio céleste » lui a été attribué. Arrêté à Avignon en lGt3, au cours d'un voyage en France par ordre du A'alican, il fut exécuté peu de mois après. Cf. la note sur le « Divorce céleste » : Lettre du 2'/ décembre 16'i3.
4. Les mots a que le Pape et ses officiers » supprimés dans les édit. anlér.
o. Passage supprimé dans les édit. antér. 6. Cf. note : Lettre du 29 avril IG^tU.
A SPON 40â
de personnes veu l'importance de l'affaire, je vous en envoyé un que vous trouverez dans mon premier pacquet. Puisque vous me renvoyez le Castellanus, c'est signe que vous avez receu le petit pacquet que j'avois commis à M. Jost dans lequel vous aurez trouvé le chélif ouvrage fait par M. Guillaume du Val, touchant les professeurs du Roy qui est une très certaine marque fagientis et senescentis ingenil in tanto homme. Quand vous aurez lu quelque jour tout le factom de M. de Liergues, je pourra y vous en mander ce que j'en ay icy ouy dire à des gens de remarque et signalez, qui estoient issus de Lyon, et à d'autres quiestoientde Paris, et du Parlement, et qui sçavoient le nœud de l'affaire.
Parce que vous desirez que je vous dise quelque chose de ma famille, après m'en avoir instruit de la vostre, je le ferai très volontiers et très librement à cause de vous : Joinbt que absit vcrboniin jactaniia.Yous me demandez une chose que vingt autres personnes différentes ont désiré par cy-devant de moy, qui néantmoins ne me connoissoient que par lettre la pluspart, croyant qu'il n'y avoit en cela aucun mal ; comme je l'ay pris, en bonne part, je leur ay dit ce que je vous diray tout présentement. Mon heu natal est un village à trois lieues de Beauvais, en Picardie, nommé Houdan, troisième baronnie de la comté de Clermont en Bauvaisis '. Le plus ancien de ma race que j'aye peu descouvrir a esté un Noël Patin, qui vivoit dans la mesme paroisse il y a plus de trois cents ans, duquel la famille a duré jusques à moy '. De ses descendans, quelques uns se
1. « Hoclcnc » dans l'caition de Paris 18i6. Houdan, aujourd'hui Hodenc en-Braye, village du département de l'Oise, arrondissement de Beauvais. Jusqu'au commencement du xviii« siècle, cette localité porta le nom de Houdan-en-Braye, comme l'orthographie notre auteur. Vers 1770, pour éviter toute confusion avec un autre Houdan situé dans l'arrondissement de Mantes, on lui donna le nom de Hodencen-Braye. Nous avons vu (note : Lettre du 20 avril 1630), que c'est à la ferme des Préaux, dépendante de la paroisse de Hodenc que naquit Patin. Sa famille y possédait, de temps immémorial, à la Place, hameau situé dans cette paroisse, « le fief Patin ». H existe encore à la Place, un « lieu dit » qu'on appelle le « Clos Patin ». (Vuilhorgne. Op. cit.)
2. Ce Noël Patin vivait à la Place en 1320 environ. Un Pierre Patin qui est probablement le bisaïeul de Gui Patin possédait le fief Patin en lo08, et semble avoir eu pour frère Adam Patin qui épousa Marie
sont retirez dans les villes, et y ont esté notaires à Beauvais et marchands drapiers à Paris ; d'autres ont porté les armes, d'autres sont demeurez aux champs. Mon grandpère, de qui je porte le nom, avoit un frère conseiller au présidial, et advocat du Roy à Beauvais, qui estoit fort sçavant, et duquel feu mon père honnoroit extrêmement la mémoire'. Mon grand-père estoit homme de guerre, comme tout ce temps là fut de guerre^ ; feu mon père ' avoit estudié pour estre icy advocat, oii il fut reçeu l'an 1588, huit jours avant les barricades, après avoir estudié à Orléans et à Bourses soubs feu MM. Fournier^
Caussin, de Pontoise, qui le rendit père de vingt-trois enfants. M. Vuilhorgne donne d'après les notes manuscrites Borell (Coll. du vieux Rouen) la généalogie ci-après qui fait descendre Gui Patin de Jean Patin, seigneur de fiefs à la Place, paroisse de Ilodonc^ et à Gauville, paroisse d'Auneuil. Ce Jean Patin, marchand à Beauvais, aurait eu pour fils : II. Laurent Patin, seigneur des mêmes fiefs dont : III. Pierre Patin, aussi seigneur desdits fiefs, dont: 1" Pierre II suit; 2° Laurent Patin, mort sans enfants ; 3" .Vdam Patin. — IV. Pierre II Patin, seigneur des mêmes fiefs, marchand à Beauvais dont: 1° Jean, seigneur des mêmes terres, conseiller et avocat du roi au présidial de Beauvais en 1588, mort en IGOo. De Lucienne Borel sa femme, celui-ci eut : 1" Françoise Patin, épouse de Jean 1" Brocard fils de Mathieu, échevin en 1610 et de Anne de Dampierre ; 2» Gui Patin, grand père de l'auteur des lettres suit : 3° Henry Patin ; 4° .lehanne Patin, femme de Jeh?in Plommet, laboureur, demeurant à la Place-en-Bra; e. Gui Patin, grand-i)ère de notre Gui Patin, marié à Catherine Dusaing, eut un fils unique : François; celui-ci eut de Claire Manessier, sa femme, sept enfants : cinq filles dont les alliances sont inconnues et deux fils : Gui Patin, le médecin du xviie siècle et François H Patin. (Cf. Vuilhorgne. Op. cit.).
1. Claude Joly, dans ses additions aux Dialogues des Avocats du Parlement de Paris, d'Antoine Loyscl (1652, in-U") raconte — d'après un récit que lui fit notre auteur lui-même, — la courageuse et ferme attitude de Jean Patin à Beauvais, pendant les troubles de la Ligue. Après avoir fait tous ses efforts pour maintenir l'autorité d'Henri IV, les factieux l'obligèrent à quitter la ville, et il n'y rentra pour y reprendre ses fonctions qu'après le rétablissement de l'ordre.
2. On serait sans autres renseignements sur le grand-père de Patin si M. Vuilhorgne qui a interrogé tous les dossiers de la région n'avait découvert un acte notarié le concernant et dans lequel il est qualifié de (( praticien ». (Op. cil.)