LETTRE XIII
A Monsieur Belin, docteur en médecine, a Troyes, EN Champagne.
Monsieur,
Je vous demande bien humblement pardon si je ne vous ay fait response à vos deux dernières plus tost que je n'ay fait; de quoy j'espère que m'excuserez aysément, veu que j'en ay commis le crime, nec negligentia aliqua, nec contemptu, sed dalcedine cessationis et Jiducia amoris, quantité d'affaires m'ayant divertyaux champs et à la ville tout l'automne passé ; joint, qu'outre le désir que j'avois de vous confirmer le service que je vous ay voiié. je n'avois rien à vous mander qui fut digne de vous interrompre de vos bonnes affaires. Je vous remercie de l'avis que m'avez donné de la conférence de Surenne, je l'ay maintenant : M. Du Laurens, conseiller à la cour et neveu de l'anatomiste me l'a donnée '. J'ay céans toute l'histoire de M. de Tliou "^ en quatre volumes en latin, in-fol.
1. Le Du Laurons donl parle ici Guy Patin était un des quatre fils d'Antoine du Laurens, le plus jeune des frères d'André Du Laurens. Le céltMire anatomisle, cpii jouissait d'un crédit illimité auprès de Henri I\', les avait fait nommer tous trois conseillers au Parlenoenl. Voir la note d'André Du Laurens : Lettre du '29avri iô^ils.
2. De Thou (Jacques-Auguste), né à Paris le 8 octobre 1553, mort dans la mcine \iUc, le 7 mai 1(517. Président à mortier (1586 et his torien, son histoire parut en 1G03 sous le titre : « J. A. Thaani Historiarum sui lemporis pars prima n ; P.vris, 1604, in-fol. et 2 \ol. in-S". Eili^ est écrite en latin et s'étend de 15tG à lofiO. En 1G06, 1607, 160S parurent la seconde, la troisième et la quatrième partie de col ouvrage (lo39-lo8l). La dernière partie (1584-1607) ne parut qu'aprc?
AIBELIN SI
mais je vous asseiire que telle coaféi-ence ne s'y lit que fort brièvement descripte, et [assez] dissemblable à l'autre. Les Opuscules de Ranchin ' en blanc ne valent au plus que trente cinq sols.
Monsieur vostre frère m'a fait l'honneur de me venir voir, qui m'a rendu la vostre, et m'a réellement tesmoigné qu'il est habile homme pour les diverses choses desquelles avons traité le peu de temps qu'avons esté ensemble. Je n'ay peu encore l'aller visiter en son logis, ne me l'ayant pas voulu enseigner. Je vous remercie de l'avis que m'avez donné de celuy qui a escript contre M. Moreau : j'en conféreray avec luy et vous en escriray par cy-après plus amplement. Nous avons un nouveau doyen, nommé M. Boujonnier^ fort honneste homme, et de noslre bon pays de Picardie, lequel fera bientost imprimer le catalogue des docteurs vivants de nostre eschole, que je ne manqueray de vous envoyer tout à l'heure, et autre chose aussi s'il se présente. Les trois tomes de la pratique de Sennertus se vendent ; on travaille à achever trois autres
sa mort. (Orléans [Genève] 1620). A été traduite en français en 1734, 16 vol. in-8». Sainte-Beuve fait remarquer avec raison que la rédaction en latin de la grande Histoire de De Thou « infirma le succès de cet ouvrage au lieu de l'augmenter » et il blâme le « travers de latinisme i^i-olongé auquel obéirent tant de grands esprits aux xvi" et xviie siècles. Cf. Sainte-Beuve. Causeries du Lundi. T. 111, p. 253.
1. Opascula medica utili Jucandaque reram varietate referta. Lugduni, 1627, in-4'. Ranchin, né en 15G0, à Montpellier, docteur de cette Université en 1592, fut chancelier de la Faculté en 1612, et premier consul de la ville en 16^5. Pendant son consulat, il eut à combattre comme administrateur et comme médecin l'épidémie de peste qui ravagea la \i\\e en 1629. Ce fut pour lui l'occasion d'écrire un traité de la Peste qui comprend l'histoire de l'épidémie de Montpellier. 11 mourut en 1611. Ranchin a été un des derniers et des plus célèbres chanceliers de la Faculté du Montpellier. Longtemps encore après lui, la fameuse robe dite de Rabelais, — vêtement ordinaire des étudiants, au temps où celui-ci suivait les cours de la Faculté, — portait, en souvenir du don que leur en avait fait Ranchin, les initiales du nom et du titre du chancelier, brodées par son ordre : F. R. C. {Franciscus Ranchiniis, Cancellarias), qu'on traduisit plus tard, couramment, mais contrairement à l'histoire, Franciscus Rnhclœsus Chinonensis. Telle est la légende lie la fameuse robe, dite de Rabelais.
2. Boujonnicr (François). Bacc. 1616, 1617, 1618. Vesper. i'iâO. Doct 16 juin 1620. PaslM. t décembre 1620. Doyen, 1633-1634.
pièces de luy scavoir : Defebribus \ de consensa Chymicorum ', et le quatriesme de sa pratique, qui est De morbis nmlierum et infantium, tout nouveau apporté d'Allemagne, dédié à la Reyne de Suède'. J'ay veu icy un petit libraire de Troyes avec Cottart, qui m'a fait reproche en riant que je vous avois mandé que le Sanctorius in Gai. * ne valoit que quarante sols, veu que dans Lyon, il luy coustoit davantage: je m'offris de luy faire bailler tout ce qu'il y en avoit à Paris, à trente cinq sols pièce, et me mocquay de luy : Lucriones istos improbos probe noui. Cottart et luy valent autant l'un que l'autre, il sen faut destîer quand on s'en approche. Le Roy est à Versailles ; la Reyne n'est pas encore arrivée de Languedoc. M. le Cardinal y est malade d'un abcez, ce dit on, au fundemcnt; Monsieur, frère du Roy est à Bruxelles ^ Pour tout livre
1. « De febrîbus libri quatuor ». Un des meilleurs ouvrages de Sennert. L'édition dont parle Patin est celle de Paris, 1G33.
2. Le titre est : « De consensu et dissensu Galenicorum et Peripateti- •:orum cuni chymicis. — C'est aussi l'cdilion de Paris 1633. Dans cet ouvrage, Sennert s'attache à concilier la théorie chimique avec la doctrine de Gaiien qui jusqu'alors avaient été opposées l'une à l'autre.
3. Ce quatrième livre, Practicœ medicin.i' liber IV, fut également édité à Paris, en 1633, in-4°.
4. Commentaria in artem medicinalem Galeni. Veneths, 1613-1630. L'édition de 1632 venait de paraître à Lyon, in-4o. Patin l'avait déjà signalée dans une de ses précédentes lettres (2 janvier 1632.)
5. Les déplacements de ces importants personnages se rattachaient aux événements dont le Languedoc venait d'être le théâtre: la folle rébellion de Gaston d'Orléans, frère du roi, et du duc de Montmorency, et la bataille de Castelnaudary (1er septembre 1632). Louis Xlll, après avoir parcouru la province pour y rétablir son autorité, et suivi le procès et la condamnation de Montmorency, était reparti pour Versailles le lendemain de l'exécution de celui-ci. Le duc d'Orléans ne se sentant pas en sécurité entre les mains de son frère, malgré « l'arrangement » qu'il avait conclu avec lui, s'était réfugié à Bruxelles. Quant à Richelieu, il avait, de son côté, quitté Toulouse et s'était dirigé sur Bordeaux, ramenant avec lui la Reine qui avait accompagné Louis Xlll pendant son voyage. C'est à Bordeaux que le Cardinal fut gravement malade. Atteint d'un abcès « au fondement », il éprouva de graves accidents dysuriques ; un moment, sa vie sembla en danger, et il dut s'aliter. Ce fut un chirurgien, « maistre » Jean de Mingelousaulx^qui le sauva et le mit en état de continuer sa route. Ce chirurgien se servit de bougies canulées de son invention, au lieu d'al. galies. La première bougie « passa doucement et son lîmiiionce fut sauvée ». Cf. La Grande Chirurgie de Guy de Chauliac. Traduction de
nouveau, il n'y a que la vie de Henri I\', in-fol., par du Pleix. Je vous baise les mains, et suis,
Monsieur, Vostre très humble et alTectionné serviteur.
Patin.
Ce 7 décembre 1632,