‹ Lettres de Jean Reboul de NîmesChapitre 102 sur 103 · SUR LES DERNIERS MOMENTS DE REBOL'L · texte numérisé non relu

SUR LES DERNIERS MOMENTS DE REBOL'L

Kimes, dimanche 29 mai 18Ci

Mon cher de Fresne,

Le pauvre Reboul a cessé de souffrir : je ne vous ai pas écrit hier, comme je vous l'avais annoncé, parce que j'attendais à chaque instant le triste dénoûment qui n'a eu lieu que ce matin, le tempérament robuste du malade ayant trompé toutes les prévisions.

\. Cette lettre est la dernière que reçut M. de Fresne. Cependant Reboul voulait encore apposer sa signature presque illisible au bas d'une lettre d'un ami commun ; Dites tt M. de Fresne, dil-il à son ami, que je lui envoie ma signature en signe de mon amitié.

528 LETTRES DE JEAN l'.EHOUL

Je le quittai jeudi, vers quatre heures et demie après midi, et le laissai dans le même état que les jours précédents ; vers cinq heures, on l'approcha de la table où il prenait ses repas comme à l'ordinaire : l'une de ses nièces, madame Scholle, lui présenta une cuillerée de potage ; comme il faisait effort pour se prêter à ce geste, il fut frappé d'une attaque qui lui paralysa instantanément le côté gauche; son regard devint fixe et égaré, il tomba sur les coussins disposés sur son fauteuil pour le soutenir; on s'empressa autour de lui, et on le transporta sur le lit d'où il ne s'est plus relevé et il ferma les yeux pour ne plus les rouvrir. Depuis lors, c'est-à-dire depuis près de trois jours, il n'a donné aucun signe de connaissance ; le cerveau était complètement envahi par le mal, et son reste de vie n'était plus qu'une vie organique ; il ne devait pas souffrir, disaient les médecins, parce qu'il n'avait plus aucune perception; sa respiration profonde, sonore et pressée, en même temps qu'elle accusait son état d'apoplexie, laissait voir cependant une force de constitution peu commune... à part les lésions funestes du cerveau, il était encore visiblement en pleine possession delà vie.

Depuis cette mortelle atteinte je ne l'ai quitté ni

jour ni nuit, si ce n'est pour prendre un peu de repos et pour quelques soins indispensables; mais j'ai vainement épié son regard, ce regard d'une beauté si grave et si profonde ; ses yeux s'étaient fermés pour ne plus se rouvrir, et, sur le seuil de l'éternité, je n'ai pu saisir l'occasion d'un triste et dernier adieu. La figure du malade n'était d'ailleurs nullement contractée par la souffrance, elle avait conservé toute la pureté de ces lignes sculpturales si bien reproduites par le ciseau de Pradier : il semblait môme qu'elle eût emprunté une beauté plus grande des approches solennelles de la tombe... Tout le monde en était saisi d'étonnement, et on eût dit qu'au moment de le saisir, la mortliésitante voulait du moins l'environner de ses respects.

Il passa dans cet état de léthargie les journées de vendredi et de samedi ; au matin de ce jour, qui marquera dans ma vie, sa respiration devint plus faible et plus lointaine ; soit que ces trois jours de fatigue l'eussent épuisé, soit que l'apoplexie eût redoublé ses atteintes et que les organes de la respiration fussent plus gênés, il ne luttait plus que faiblement contre le mal... Nous comprîmes que le dernier moment élait proche, nous nous pressâmes autour de ce lit où j'au-

rais voulu voir tous ses amis ; ma pensée se porta vers vous à ce moment. A dix heures quarante-deux minutes, il poussa un soupir parfaitement semblable à ceux que nous avions entendu précédemment; comme depuis plus d'une heure, ses soupirs étaient séparés par plusieurs secondes d'intervalle, nous en attendions un autre... C'était, hélas I le dernier que nous avions entendu. . . Le génie était remonté vers sa source, et le poêle était allé se perdre dans le sein de Dieu, d'où il ne devait plus redescendre, nous laissant une grande douleur dans l'âme mais un grand exemple à imiter... Chose digne de remarque! ce poëte qui avait consacré sa vie à glorifier surtout la religion, est mort le jour de la Fête-Dieu, au milieu des pompes d'une procession qui, chaque année, faisait sa joie, et qu'il aura vue, cette fois, du haut descieux... Les lettres françaises perdent en la personne de Jean Reboul un grand poëte, la ville de Nîmes une illustration sans rivale, la France un de ses enfants les plus nobles et les plus dévoués... Et nous, ses amis, et moi, plus heureux que tous, puisque chaque jour j'en jouissais, mais plus à plaindre en ce moment, nous perdons une amitié que nous pourrons retrouver là-haut, si nous en sommes di-

gnes, mais que nous ne saurions remplacer ici-bas.

J'ai su par le jeune Castanct que vous étiez avisé ; ma lellre, donc, ne vous apprendra rien, si ce n'est des détails, auxquels votre amitié dévouée ne saurait rester indifférente.

La ville de Nîmes se charge des obsèques ; le maire, de l'avis du préfet, me charge de veiller aux détails de la cérémonie avec la plus entière latitude et sans aucune charge pour la famille; l'église, de son côté, prépare ses pompes funèbres les plus graves et les plus solennelles; l'évêque fera l'absoute et l'oraison funèbre, si sa santé le lui permet ; la cérémonie aura lieu après-demain à huit heures et demie; je vous ferai connaître les détails.

La ville prendra l'initiative d'une souscription pour lui élever un monument sur l'une de ses places ou dansl'intérieur du cimetière.

Adieu, je vous écris dans cette chambre que vous connaissez, toute pleine de son souvenir et du parfum de ses pensées... à deux pas de ce qui reste de noire pauvre et illustre ami.

Mes sentiments bien dévoués.

A. Demi ANS.

P. S. — .l'ai coupé pour vous une mèche de che-

veux; ils sont encore tout humides des sueurs froides de la mort.

BILLET DE PART DE LA VILLE DE NIMES Nîmes, 29 mai 18C4.

Monsieur le maire de Nîmes, messieurs les adjoints et le conseil municipal, ont l'honneur de vous faire part de la perle douloureuse que la ville vient de faire en la personne de monsieur Jean Reboul, décédé à Nimes, le 29 mai 18C4, dans sa soixante-neuvième année, muni des sacrements de l'Eglise.

Page 1