‹ Lettres de Jean Reboul de NîmesChapitre 77 sur 103 · I.FTTliE XClll · texte numérisé non relu

I.FTTliE XClll

Nîmes. '24 juin 185(1.

Mon cher ami,

Vous vous plaignez de mon silence, pourquoi vous rcrire'.' Pour vous raconter des malhrurs. Vous êtes instruit sur ceux de nos contrées, et il n'a rien, hélas! d'exagéré dans ce qu'on vous en a dit. Le désastre est immense et dépasse de beaucoup celui de 1840. Le fleuve, cette fois, s'est rué sur des chanq>s couverts par la récolte, tandis qu'à l'époque citée elle avait déjà été enlevée. C'était, si je me souviens, sur la tin d'octobre que l'inondation eut lieu ; notre famille a payé son tribut à l'immense sinistre. Ma pauvre nièce d'Arles a vu sa modeste campagne envahie, et les hauteurs ont été dévorées par les rosses et les taureaux sauvages mourant de faim ; car son bien se trouve dans la Camargue. -^

Vous me parlez de la pièce de Gazay; je ne l'ai jamais lue; je ne l'ai qu'entendue, et j'avoue que cela me fit plaisir. Je crus y remarquer des vers bien

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t'rappos, un pfiu d'exagéralion poiil être, mais tout ce qui s'imprime ne donne pas droit, je pense, iTèlre exigeant. Où trouvez-vous le vrai aujourd'hui? Si vous le savez, vous me donnerez son adresse. Mais je vous le répète, je ne saurais asseoir un jugement sans avoir lu, et puis j'ai mon volume que je corrige, et, à moins que la chose mo fût demandée, je m'occupe de mes peccadilles avant celles des autres.

Vous allez, diles-voiis, voir M. ."\lanzoni ; je vous envie ce voyage, non |)our voir lepays, mais l'homme. Je voudrais savoir ce qu'il pense du grand drame qui se joue, ou plutôt qui va se jouer dans le monde ; car on voudrait en vain se le dissimuler, l'Kglise touche à (le grands combats. On est effravé delà puissance accordée au mensonge. Le pied sur le sein de l'Irlande égorgée. l'Angleterre prêche la tolérance, et l'Italie Itoit, dit-on, comme l'eau, ces audacieuses tarîulîeries.

Il y a eu toujours dans l'Italie ['abus des iiràces, Dieu serait-il las'.' On le croirait, aux sympathies (ju'ellc montre pour ceux qui la trompent si grossièremen* . Cette nation mériterait-elle ce ()u'elle désire? El le sort du Portugal l'empèche-t-elle de dormir? Elle a soif d'unité et elle veut hoireà la coupe du lihre examen ' Tout cela, mon cher ami, sur les données des

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jouniaux, car je ne puis croiie, quand j'y pense, à cf'lte aberration, el rexagJM'atioii «loit v être pour (jucl(|iie chose. ^ <

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Mîmes. 10 iiiillcl lsr)ti.

\litii (lier ami,

Gazay sort do cliez moi, après m'avoir donné votre adresse qui m'apprend chez quel hôte illustre (Manzoni) vous êtes descendu. Comme vous ne me donnez que jusqu'au 15 pour vous écrire, j'ai pris immédiatement la plume.

-7C Que ])uis-je vous raconter de nos contrées? Si ce n est des malheurs et des choses tristes ; j'aime mieux vous dire ce qui vient de se passer dans mon cabinet, il y a tout au plus une demi-heure. J'ai une brochure qui m'a été envoyée, il y a environ vingt ans, par M. de Mongrand; c'est une traduction, avec texte en regard, des hymnes sacrés de votre hôte, sui\is de l'ode du 5 mai. Ce nom, ce grand nom de Manzoni, donné avec votre adresse par Gazay, m'a fait souvenir de cette brochure ; j'ai demandé à mon

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;imi s'il connaissait les liyivintvs sacii's; il m'a dit f|ue non; aussilùl, j'ai couru à ma bibliothèque, et j'ai pris le précieux cadeau de M. de Mongrand. Nous avons tout lu et tout admiré. Mais la pièce du 5 mai surtout a mis Gazay hors de lui-même; je savais ce qui devait arriver. Celte nature osseuse et brève, qui a horreur en littérature du blancd'œuf battu, a trouvé (le quoi s'exalter ; il s'est levé de sa chaise et a failli, en marchant à grands pas, enfoncer le parquet de l'appartement. Si nous avions été sur la terrasse', ses bras, changés en télégraphe, auraient signalé son admiration à toute la ville du vieux Nemausus.

Le père de (Ihapot- a fait célébrer ici, ce malin, un service funèbre pour son malheureux fils. Cette triste cérémonie m'a profondément affligé par l'absence de certains hommes. Ah ! que l'amour de la marmite fait faire de sales choses! et quel dégoût inspire la servilité qui va an delà des exigences du pou-

1. Cette terrasse tonne le couronnement d'une haute tour dans la maison qu'habitait Reboul. Elle domine la ville de Nîmes tout entière. C'est sur celte terrasse qu'il a quelquel'ois donné à dîner à de bons amis qui le visitaient.

2. M. François Chapot, ancien membre des assemblées constituante et législative, né au Vigan, le 11 décembre 1811, mourut à Venise le 8 février 1850, au palais Cavalli. C'était un homme d'un ferme cara(t(''n\ d'un i'(T'ur droit el d'une toi profonde.

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voir! Quand on voit ce qni se passe ou ce qui va se passer dans le monde, on plaint moins ceux qui meurent à temps, comme mon digne et bienaimé collègue, et on se console d'être vieux.

Je connais votre bonne amitié, elle vous égare quelquefois. N'allez pas trop fatiguer de mes vers M. Manzoni, et porter, comme on dit, <lu Lambrusques à Engaddi ( de mauvais raisins à une belle vigne).

Les inondations ont laissé une vase qui n'est pas sans(|uelque dangei' pour le pays. Déjà, l'état sanitaire s'en ressent, et on craint sérieusement pour la lin (le Télé. Un de mes amis, qui' a une campagne au bord du petit Rhône, m'a dit (jue, sur les berges «pii n'avaient pas été couvertes jjar les eaux, une couche do trente centimètres de serpents ^^rouillaient, cl qu'on était obligé de les rejeter avec des pelles dans le fleuve. Tout le monde a été étonné de la quantité de reptiles que contenait la Camargue.

Je ne sais si je fais bien de vous envoyer un tableau pris sur les lieux au daguerréotype, du désastre des inondations. Brûlez-le si cela ne vaut rien. y Une crainte respectueuse m'empêche de joindre

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ici un mot direc^l pour l'illustre iimi (|ni vfnis dotiiic asile, mais dites-lui bien coinhicii pidinii'e cl vénère eu lui riiDuuiic et le poète. Il iloil èlre lassasié d'éloffcs. Offrez-lui mes liomuiai^es eoiuuic nu devoir.

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