‹ Lettres de Jean Reboul de NîmesChapitre 80 sur 103 · I. Mon fher de Fre^ne · texte numérisé non relu

I. Mon fher de Fre^ne

<< Vous avez été informé par les journaux de la perle iinrneuso que la religion et la science viennent de faire par la mort de l'abbé Rosmini. Après cela, c'est à peine si j'o-e vous parler de ce que j'ai perdu moi-même, lié, comme j'étais avec lui depuis trente ans, par un sentiment qu'il daitjnait et que j'osais appeler amitié : j'ai passé chez lui, à Stres:i, les quinze derniers jours de sa vie, abattu par la douleur et soutenu par l'admiration. Au milieu de cruelles souffrances, je l'ai toujours vu, non résigné, mais reconnaissant, j'ose ajouter joyeux de ce que la volonté de Dieu s'accomplissait en lui. Ce qu'il avait enseigné si éloquemmenl et avec des raisons si neuves et si profondes, il le pratiquait dans de tels Dioments avec une fidélité héroïque; sa renommée a grandi inimensén.ent en Italie après sa mort. J'ose prédire qu'il en sera de même dans tous les pays civilisés et que ce sera sans retour.

« Je vous embrasse,

<r Manzoni. »

J.ETTl'.KS l)K ,II:aN liKIÎUlII l'".

I'oikI. Sur paicillo inalièie, personne n'esl pins cnricux que moi. La poésie n'est chez moi que le voile de la philosophie.

Vous savez de quelle espèce, car il va fagot et fayot. S'il est ainsi que vous le dites, Rosmini serait mon homme ; c'est un véritable bonheur pour moi de trouver de nouvelles lanternes pour éclairer des véiités qui me sont chères, et qui sont devenues, par l'habitude de les sondei', une partie de mon existence.

i.KTTiii: x»;vi

Nîmes, 20 seplcmbip ISrifp.

, / Mon cher ami,

Je désirerais bien connaître Rosmini ; il doit avoir une grande valeur puisque Manzoni en avait fait son ami et avait, sur ses idées, composé le dialogue (|ni fait l'objet de votre admiration.

J'ai vu ici l'abbé Maret , vicaire de Mgr Tarchevê(pie de l'aiis; nous avons avec lui paih' pliil<)S(q)hi('; il vi<'nl, m'a-t-il dit, de publier im volnin(> (le ht Raiscii cl de la Foi: il m'a promis de

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me rciivoyor et m'a pressé ilo lui dire avoc l'rancliisG mon opinion ; c'est bien certes ce que j'espèro l'aire. En matière pareille, il n'y a pas de louanges ni de politesse possible. La question d'art disparaît devant le sérieux du fond... Je ne dois pas oublier de vous dire aussi que M. Charles Lenormand est venu ici celte semaine ; j'ai dîné avec lui chez un de mes amis; le lendemain, il me fil sa visite, et j'ai été content de sa conversation. 11 m'a pressé de questions sur vous, je lui ai raconté votre séjour chez l'illustre poëte, etc.

M. Boyer fils m'a prié de vous remercier en son nom <le votre complaisance et de Tempressement que vous avez mis à répondre à son désir. M est parti le lendemain delà réception de votre lettre. Je ne doute pas que, si M. Boyer en fait usage, elle ne produise un entier effet, d'autant plus qu'il a peu à demander à celui à qui elle sera présentée.

Il y a quelques jours que je n'ai vu Giraud', je vais lui demander où en est l'impression de mon volume. Aiguisez vos dents, je vous prépare là de quoi mordre.

1. Libraire de Nîmes, ami de RpIioiiI. Il es( élahli anjourd'liui à Paris, nie des Saiiils-Pères. 12.

LRTTKKS l»l': IRAN liKI'.OL'l Jfiri

J\ii lu dernièrement, dans l;i Hevue des Deux Mondes, revue qui devient de plus en pins mauvaise, un article de M. Yiliemain. Dites à votrC' ami qu'il se trompe s'il croit, comme il le dit, qu'un peuple peut jouir de la liberté sans une arisfocratie quelconque, ou, si ce mot est trop effrayant poiu les oreilles du siècle, sans une classe intermédiaire entre le souverain et le peuple. Léf^alité est une belle cbose, mais il faut que les publicistes révolutionnaires en prennent leur parti ; elle ne peut exister (jue par l'élévation d'un seul et par l'abaissement de tous; c'est presque un lieu-commun, mais en politique ces lieux-communs sont de bonnes clioscs, car elles sont sanctionnées par l'expérience, et aussi, lielas! parle bouleversement des empires.

l.KTTr, !• XCVII

Nîmes, IS noveniliro \i<'>{\.

Mon cber ami,

/ Vous me parle/ de ronvrai;e île M. de Rro^lie; l'en ai lu dans différents joninaux le conqitc rendu.

•-'."fi I.KTTRKS OF. IKVN l'.KIiOI'L

cl tous s'accordent à dire ce que vous en di'cs, ce qui ne serait pas une garantie pourtant, car ces trompettes de vieux chilTons proclament ordinairement un grand homme par semaine, sans que le marché pour cela en soit plus approvisionné. Cette fois-ci pourtant, s'ils n'ont point proclamé un grand homme, ils ont du moins loué un honnête homme, ce qui vaut bien mieux. J'ai lu des fragments de l'œuvre dans les articles en question. Le lecteur a été content et le chrétien édifié. On désirerait, il est vrai, un peu plus de traits et un peu plus d'abandon ; mais, ma foi, on s'est tellement fourvoyé à la recherche de ces deux qualités, que j'ai été ravi de cette sobriété abondante qui émeut plutôt par paragraphe que par phrase. Vous pouvez penser que je ne puis rien vous dire sur la portée du livre, n'ayant pu hre que des lambeaux, quelquefois choisis dune manière inintelligente ; je crois, cependant, comme vous, que ce livre est un événement, tant par le caractère de l'auteur et des tendances que son nom semblait représenter, que par l'époque où il est publié. Cette franche confession du surnaturel, en face de l'enseignement public de rationalisme, tout occupé à envelopper le Christ de langes philosophi-

I Ll lliKs m. ,IK\ N l;l i;nl I -17,1

• [ues pour l(! rendre au louiheau iJonI il était soili ; tout cela, mon clierami, mérilo (jiic Dieu soit loué, loue des ratVaîchissenienls qu'il envoie à point aux lionniies de liomie voloulé, aux ànies sincères (\i\\ désirent que son li'ijiu' arrive.

Accomplissez le dessein (|ue vous ave/ de traduire, pour le CorrespandaïU^ le dialoiiue de Manzoïn . T/'est surtout en pareille nialière »ju il ne faut pas mettre la lumière sous le boisseau. Songez que Fes prit ionlrn'irc ne doit jamais, et que Liieu nous demandera compte cette fois de ne pas Caire connue

LETTHi; XCVlll

Mines. "28 ilL'ceiiilnc l.sr»(>.

Mon cher ami,

Mgr Plantier m'a écrit une lettre que je vous envoie, elle est pleine d'amour lilial pour le poète. Votre amitié la lira avec plaisir.

•j.-i8 IL II i;l.s 1)1, .11, AN i;Li;oiji.

LKïlIii; xci\ DK MO.NSK M.> Kl il I' I, A W II. H.

bVbQUbIIKMHb:N.

A MONSIEUR RKUOIIL.

i\înies,,ti6 décembre 18.')ti

« Aimable et cher poëte,

« Par une délicatesse dont je sens tout le prix, vous ^ m'avez offert le premier exemplaire cl. pour ainsi dire, les premiers parfums du volume que vous venez, (le publier. Je l'ai lu à mon tour avec l'empressement le pbjs avide, et je me bâte de vous faire savoir avec quel bonbeiir je vous y retrouve toujours l'homme des fortes et saines doctrines.

« Trop souvent la poésie de notre époque s'est fait un triste orgueil de rompre avec la sagesse du passé ; plagiaire de ses écarts, elle en a repoussé les nobles traditions. Dès votre titre, vous annoncez l'intention il en continuer la chaîne, et la suite de vos chants justifie celte espérance que vous faites concevoir au

LETTllES DE JEAN KEBOUL '.'.''.i

seuil même de l'oiivrage. Votre talent s'y révèle avcj (le nouveaux rayons et sous de nouvelles l'ornies. Vous permettez à sa maturité des compositions simples, naïves et légendaires, que vous aviez interdites à sa jeunesse. Vous allez nièiiie jusqu'à vous risquer à travers les récifs périlleux de la satire, mais si la mélodie change, l'esprit cpii l'inspire reste invaria- Meuieiit le même. On voit partout éclater sans réserve l'aimable fermeté du bon sens et la sainte incorruptibilité de la foi. Ce souffle orageux d'erreur et de vertige qui, de nos jours, a fait fléchir les plus lièros intelligences, n'a pas pu vous alleindre. Vous l'avez dominé des hauteurs d'une raison chrétienne. Vous demandez qu'on pardonne à la sybille d'avoir un (répied. Nous vous le pardoiuions d'autant plus lacilement que, dans vos élans, même les plus hardis, vous êtes resté maître de votre génie, et que sou enthousiasme, comme un coursier assoupli, reconnaît toujours le frein de la vérité qui le mène.

« l ne autre gloire vous a])partient, c'est la dignité diuarâclère. insensible aux avances de la faveur, nous clés resU' lidèle au culte des grandes et saintes iidortuncs, et si l'exil ne doit pas être un gage d'espérance, \\ sera tout an moins à vos veux une seconde ma-

•Jift I.LI M\LS hh ILAN l'.l,l;()l I.

|r>Lc'. A L'Mté (Ic! vos it'.si)ocl.s pour les riiiiie> du malheur, vous faites éclater de légitimes indigna lions contres les ruines de l'apostasie: où les foudres du ciel sont tombées, vous faites tomber à votir tour celles de votre conscience. Selon la mesure de vos forces, vous vengez Dieu, Jésus-Christ, l'Kvangile et l'Eglise, trahis ou blasphémés. Mais à ces bmlantes explosions, vous entremêlez de suaves tempéraments. Vous versez le baume d'une IVjilernellc pitié sur les blessures faites par vos anathèmes, et jusque dans les saintes colères de la vertu, vous montrez qu'il est possible d'avoir de l'indulgence. C'est là le couronnement de toute noble nature.

« Enfin, je vous remercie mille fois de n'avoir, ni de près ni de loin, traité dans vos vers un certain ordre de sentiments périlleux dont se défraye trop souvent la poésie. On ne peut y toucher sans danger, même quand ce sentiment est un devoir et peut devenir une vertu. Combien plus sera-t-il redoutable, quand, après tout, de quelque nom qu'on la couronne, de quelque délicatesse (|u'on l'entoure, ce ne sera qu'une passion. Plus, en lui laissant ce caractère, on prétendra l'épurer, plus on le rendra funeste. Vous l'avez compris, et votre talent, qui sut toujouis se

LKiriiKS liL .IhA.N HEHOUL Jll

n'S|i(;clt'i', Il .1 |;iiiii(is levclii les loi^iiio (rmic piidciir plus cxtiuisc. li 110 siillil |)as à cet anj^c de planer ;m-Jossus do toutes les l'aii<>es immojides, vous ne permettez pas même (pie les franges de la tunique ciÏÏeurent la poussière. Au lieu de vous traîner dans cette sphère misérable d'une sensibilité grossièro, si éthcrée qu'on la suppose, vous promenez votre vol dans les saintes régions de la loi, du patriotisme, do l'amitié. Vous trouvez qu'on y respire plus à l'aise, parce qu'on est plus près du ciel, et vous avez raison. Les plus belles inspirations viennenl do là, parce gue c'est là qu'on so plonge dans l'éternel loyer de toute poésie.

« Vous le voyez, mon cher poète, ce n'est pas le critique en moi qui vous juge ; ce rôle est au-dessous du caractère auguste dont Dieu m'a marqué; c'est comme évèque que je vous félicite, et je vous bénis en même tem])s de l'affectueuso bénédiction d un père. »

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Niiiics. S janvit:!- lN.'i7.

Mille l'ois merci des iiisles détails (juc vous uk; donnez sur l'ailreuse mort de notre excellent ami, Mgr Sibour. Je vous ai déjà dit l'im[)ression (jue j'en ai éprouvée; votre peuple est une brute, malgré toute l'instruction des drames bonteux qu il reçoit, tous les soirs, dans vos théâtres.

C'est le même peuple c)ui, du temps du choléra, assommait dans les lues les prétendus empoisonneurs des fontaines publi(iues. Est-il encore un prêtre, celui qui est rejeté du sanctuaire'.' est-il raisonnable de ravager le jardin à cause qu'une plante vénéneuse en a été arrachée? 11. y a des tempêtes dans ces signes.

Le ciel, comme les esprits, se couvre de ténèbres aux approches des grands orages ; mais rappelonsnous, mon cher ami, que la loi de l'équilibre régit le tnonde de la nature et le monde moral, et que la Providence ici-bas ne nous châtie que pour nous rendre meilleurs. \

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