A MADEMOISELLE JULIETTE MARCILLE
(Paris, ce l*^' janvier 1863.) A minuit.
Ma chère mademoiselle Juliette,
Je mets la main à la plume pour vous écrire, et pour vous assurer des bons sentiments dans lesquels je me trouve à votre égard. Vous m'avez accueilli si aimablement dans votre maison de campagne, que je serais bien ingrat de l'oublier, ainsi que l'argent que vous m'avez gagné et que je ne vous reprocherai jamais. Le trouble que vous avez éprouvé, lorsque je vous ai revue chez M. votre oncle, me j^rouve que vous ne n'avez pas oublié. Je vous en suis bien profondément reconnaissant. Il est vrai que la seconde fois qu'il m'a été permis de vous voir, — c'est le jour où. vous m'avez honoré de votre visite — je vous ai trouvée un peu froide avec moi: vous avez même été dans la salle à manger jouer avec le rond de la lampe, — ce qui vous exposait à vous huiler les mains. J'ai réfléchi depuis que les hommes de lettres, n'ayant pas l'habitude de se faire la barbe dans leur intérieur, et de ne pas mettre d'habit noir dans la journée, j'étais sans doute moins beau qu'à mon ordinaire. Je
VOUS en demando bien sincèrement pardon, et po ir me faire pardonner, je viens de courir toutes les boutiques du jour de Tan du boulevard, et d'y acheter tout ce qu'il y a de plus cher dans les boutiques à un sou. J'en fais une caisse que j'expédie à votre adresse. Je vous sais assez grande, et je vous crois assez bon cœur pour ne pas tout garder pour von^, partager avec vos sœurs — et même laisser choisir à votre mère, pour son ménage, et à votre père, pour sa collection, les objets qui pourraient leur être agréables. Il y a pourtant, mademoiselle, une chose qui vous est spécialement destinée : c'est le volume de contes écrits par mon ami, M. de Chennevières pour ses enfants, et dont je suis heureux de vous envoyer un exemplaire.
Veuillez agréer, ma très chère demoiselle Juliette, avec ma caisse, l'assurance des sentiments bien dévoués et bien sympathiques, avec lesquels je m'honore d'être, très parfaitement et très amicalement, votre très humble et très obéissant serviteur et camarade de jeux.
Jules de Goxcourt.
P. S. Mon frère, celui qui est encore plus grand et plus raisonnable que moi, me prie de le rappeler à votre meilleur souvenir.
P. P. S. Ne le dites pas à vos parents : mais tous ces joujoux sont faits pour être cassés.
A FLAUBERT
Vendredi (mars 1863).
Eh bien, c'est gentil. Xous avons bien pensé aussi à vous, tous ces temps-ci, mon cher ami. Vous êtes décidément un morceau de nous-mêmes, et nous sommes, quoique deux, un peu décomplétés, quand vous n'êtes pas là. Nos dimanches sont maintenant ennuyeux comme des dimanches; le soir seulement nous nous rattrapons un peu, en dînant avec Saint- Victor, auquel je n'oublierai pas de serrer la main pour vous. Vous nous manquez beaucoup, — et puis c'est tout.
Les choses continuent. Paris se ressemble: C... est toujours l'amant de cœur de Schneider, et l'homme qui connaît le plus de gens connus; Aubrj^et se plaint de son estomac et de la mort de Louis XVI; Saint- Victor se rapproche de plus en plus de la religion de Marc-Aurèle, — au moins par les idées; le printemps recommence encore une fois; les dîners de Magny sont tout ce qu'il y a de plus couru : on y a installé Taine et Renan ipse; nous tâchons de vous y faire un peu moins regretter, en faisant pousser, à vue d'oeil, des cheveux blancs sur le crâne de Sainte-Beuve, par la conviction de nos paradoxes et le scandale de nos
opinions littéraires, politiques et autres. Il y a eu au dernier samedi, une discussion sur Voltaire dune violence... cordiale : on ne s'entendait plus manger. Voilà toutes les nouvelles de notre grande ville de province.
Passons à vous. Pour la rue de Courcelles (à propos, elle a de superbes mouvements de passion, décolère; c'est une rageuse sublime), je ne sais que vous dire. J'ai bien envie de vous conseiller d'y paraître une fois ou deux, — pour vous voir et dîner avec vous.
Et conYment, vraiment, vous voilà avec deux idées sur les bras ? Je vous dirais bien, comme dans la comédie, mettez-en une par terre. Mais cela ne se fait que pour les enfants : deux idées, ce sont deux maîtresses, et il ne doit pas être désagréable de tromper l'une avec l'autre. Mais un de ces jours il faudra bien épouser: je vous dirais bien d'épouser celle qui vous fera le volume le plus court, pour vous lire un peu plus tôt, mais j'ai bien envie de vous pousser à la longue, pour vous lire plus longtemps. Enfin ce que vous choisirez, sera bien choisi.
Nous, mon cher Flaubert, nous travaillons sans travailler. >'ous musons. Xous sommes dérangés par ce qui dérange et surtout par ce qui ne dérange pas. Et puis nous avons abordé une jeune fille bourgeoise' de face, en plein : on glisse à tout moment dans les œufs à la neige; et puis peindre la bourgeoisie, c'est faire le tour d'une pièce de cent sous, on piétine sur place. Peut-être, parce qu'il est plat, notre roman s'allonge. Je vois encore au moins deux mois de noircissement de papier devant notre idée. Il y a à faire