‹ Lettres de L. Euler a une princesse d'AllemagneChapitre 52 sur 130 · IL · texte numérisé non relu

IL

Quelques physiciens ont renfermé dans un globe un aimant d’une très-grande force; et ayant placé sur la surface dudit globe une aiguille aimantée, ils y ont observé fies phénomènes semblables à ceux qui ont lieu sur la terre, après avoir placé l’aimant dans le globe de plusieurs façons différentes. Or, en considérant la terre comme un aimant , elle aura ses pôles magnétiques, qu’il faut bien distinguer de ses pôles naturels autour desquels elle tourne; ces différents pôles n’ont rien de commun entre eux que le seul nom ; mais c’est de la position des pôles magnétiques à l’égard des naturels que proviennent les irrégularités apparentes dans la déclinaison magnétique, et en particulier des lignes tracées sur la terre, dont j’ai eu l’honneur de rendre compte à V. A.

Pour mieux éclaircir cette matière, je remarque que si les pôles magnétiques tombaient précisément dans les pôles naturels, il n’y aurait point de déclinaison sur la terre; partout les aiguilles aimantées seraient précisément dirigées du nord vers le sud r et leur position serait précisément la même que celle de la ligne méridienne. Ce serait sans doute un très-grand avantage pour la navigation , puisqu’on connaîtrait alors exactement la route du vaisseau et la direction du vent; au lieu qu’à présent on doit toujours chercher la déclinaison de la boussole, avant que de pouvoir déterminer les vrais côtés du monde. Mais alors la boussole n’apporterait aussi aucun secours pour la détermination des longitudes, but auquel la déclinaison pourrait bien conduire un jour.

DU MAGNÉTISME TERRESTRE

De là on peut conclure que si les pôles magnétiques de la terre différaient de beaucoup des pôles naturels, et qu’ils fussent directement opposés l’un à l’autre, ce qui arriverait si l’axe magnétique de la terre (c’est la ligue droite tirée par les deux pôles magnétiques) passait par le centre de la terre, alors les aiguilles aimantées se dirigeraient partout vers ces pôles magnétiques, et il serait bien aisé d’assigner pour tous les lieux la direction magnétique : on n’aurait qu’à tirer par chaque lieu un cercle qui passât en même temps par les deux pôles magnétiques , et l’angle que ferait ce cercle avec le méridien du même lieu donnerait la déclinaison magnétique.

Dans ce cas, les deux lignes sous lesquelles la déclinaison est nulle seraient des méridiens tirés par les pôles magnétiques. Donc, puisque nous avons vu qu’actuellement ces deux lignes, où il n’y a point de déclinaison, ne sont point des méridiens, mais qu’elles ont un tour bien bizarre, on voit bien que ce cas n’a point lieu sur la terre. Halley a bien reconnu cette conséquence, et s’est cru obligé par là de supposer un double aimant dans les entrailles de la terre, dont l’un serait fixe et l’autre mobile; en conséquence, il a établi quatre pôles sur la terre, dont deux se trouvent près du pôle boréal , et les deux autres près du pôle méridional, à inégales distances. Mais cette conclusion me parait un peu hasardée : de ce que les lignes sans déclinaison ne sont point des méridiens, il ne s’ensuit pas qu’il y ait quatre pôles magnétiques sur la terre; mais plutôt qu’il n’y en ait que deux, et que ces deux pôles

ne soient pas directement opposés l’un à l’autre, ou, ce qui revient au même, que l’axe magnétique ne passe point par le centre de lar terre.

Il reste donc encore à considérer les cas où ces deux pôles magnétiques ne sont pas directement opposés , et où l’axe magnétique ne traverse pas la terre par son centre; car en effet, en embrassant l’hypotlièse du noyau magnétique dans la terre, quelle nécessité y a-t-il que l’un des pôles magnétiques soit précisément à l’opposite de l’autre? Il se pourrait bien que ce noyau ne se trouvât point au milieu de la terre, mais qu’il fût à quelque distance du centre. Or, dès que les pôles magnétiques ne sont plus opposés diamétralement l’un à l’autre, les lignes sous lesquelles la déclinaison est nulle prennent effectivement un tour semblable à celui qu’on a conclu par les observations ; il est même possible d’assigner aux deux pôles magnétiques de telles places sur la terre, que non-seulement ces lignes seraient d’accord avec les observations, mais aussi pour tous les degrés de déclinaison, tant occidentale qu’orientale, on trouve précisément des lignes semblables à celles qui nous ont d’abord paru si bizarres.

Donc, pour connaître l’état de la déclinaison magnétique, il ne s’agit que de fixer les deux pôles magnétiques ; et alors c’est un problème de géométrie, de déterminer la route de toutes ces lignes dont j’ai parlé dans ma lettre précédente, qui sont tirées par tous les lieux où la déclinaison est la même. C’est par ce moyen encore qu’on serait en état de rectifier ces lignes, et de remplir des contrées où les

DE LA BOUSSOLE d’iNCLINAISON. 261

observations nous manquent; et si l’on pouvait, pour tous les temps à venir, assigner les lieux des deux pôles magnétiques sur la terre, ce serait sans doute la plus belle solution du problème des longitudes.

On n’a donc point besoin d’un double aimant dans la- terre, ou bien des quatre pôles magnétiques, pour expliquer les phénomènes de la déclinaison magnétique, comme le grand Halley l’a cru ; mais un simple aimant ou deux pôles magnétiques sont parfaitement suffisants, pourvu qu’on assigne à chacun sa juste place. 11 me semble que par cette réflexion nous sommes beaucoup plus avancés dans notre connaissance sur le magnétisme.

(27 octobre 176!.)

Sur l'inclinaison des aiguilles aimantées.

Qu’il plaise à V. A. de se souvenir que lorsque nous frottâmes ou touchâmes une aiguille sur un aimant, elle en acquit non-seulemen la propriété de se diriger vers un certain point de l’horizon, mais que son bout boréal descendit aussi comme s’il fût devenu plus pesant; ce qui nous obligea d’en ôter quelque chose ou d’ajouter au bout opposé, pour remettre l’aiguille en équilibre. Or, ne faisant pas usage de ce moyen, j’ai fait plusieurs expérien-

ces pour m’assurer jusqu’où la force magnétique fait descendre le bout boréal de l’aiguille aimantée, et j’ai trouvé qu’il baissait jusqu’à faire un angle de qi degrés avec l’horizon, et que dans cette situation l’aiguille restait en repos. Il est bon de remarquer que j’ai fait ces expériences ici à Berlin, il y a environ six ans ; car je ferai voir dans la sifite que cette situation sous l’horizon est aussi variable que la déclinaison magnétique.

Nous voyons par là que la force magnétique exerce un double effet sur les aiguilles : l’un est celui dont j’ai déjà fort amplement parlé, par lequel elle dirige l’aiguille vers un certain côté de l’horizon, dont l’éloignement de la ligne méridienne est ce qu’on nomme la déclinaison magnétique. Mais l’autre effet imprime à l’aiguille une inclinaison vers l’horizon, en faisant baisser l’un ou l’autre bout au-dessous de l’horizon , jusqu’à un certain angle.

Soit de (fig. 24) la ligne horizontale tirée selon la déclinaison magnétique, et l’aiguille prendra ici à Berlin la situation bn , qui fait avec l’horizon de l’angle dch ou eca , qui est 7a0, et par conséquent avec la verticale fg, un angle bcg, ou ne/, de 1B0. Ce second effet de la force magnétique, par lequel les aiguilles aimantées affectent une certaine inclinaison avec l’horizon, est aussi remarquable que le premier ; et comme le premier est nommé la déclinaison magnétique , le second est connu sous le nom de l’ inclinaison magnétique, qui mériterait, aussi bien que la déclinaison, d’être observée par-

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