CXX.~A Mademoiselle Pascal
Sur les vertus d^humilité et de simplicité, et sur la béatitude
des pauvres d* esprit.
4 novembre 4650.
Ma très-cbère sœur. Je tous ai tiré un billet des ordres des saintes qui vous est bien propre, ce sont les saintes de notre ordre; et afin que >ous ne pensiez pas que tous les deviez imiter dans leurs grandes austérités, il y a pour vertus l'humilité et la simplicité. L'humilité les empêchoit de foire des complimens, et la simplicité ne leur permettoit pas de faire des vers, quand elles en eussent eu le talent. Elles ne désiroient autre chose, comme il est dit dans la sentence, que d'être les plus abjectes en la maison de Dieu, et d'y marcher en innocence, sans curiosité et sans désirer d'être savantes; témoin sainte Ludgarde qui refusa le don que Dieu lui avoit fait d'entendre le Pseautier. J'ai cru^ ma chère sœur, que la divine providence vous avoit choisi ces vertus que vous n'avez pas toujours aimées comme je crois que vous faites à présent. Elles vous serviront pour bien exercer toutes les obéissances qu'on vous ordonnera, encore que vous n'y réussissiez pas, quoiqu'il faille faire tout ce que l'on peut pour s'en bien acquitter.
Je loue Dieu de ce qu'il vous a délivrée de l'attache que vous aviez pour nous, dont vous parlez avec tant d'exagération que de dire que le regret que vous avez de nous avoir quittées vous rendoit presque inconsolable. Certes, ma chère sœur, vous avez raison en un sens d'user de ce terme d'inconsolable» car vous ne méritiez pas d'être consolée de Dieu dans une tristesse où il y avoit tant d'excès. C'est beaucoup quand Dieu les pardonne^ comme je crois qu'il aura fait à votre égard, parce que vous êtes encore novice, et que vous voulez bien que Ton mortifie en vous ce que vous n'auriez pas le courage de mortifier vous-même.
Vous avez aussi la béatitude des pauvres d'esprit. M. Singlin nous a prêché qu'elle consistoit à reconnoitre que nous n'étions que mensonge et péché ; le mensonge c'est-à-dire les
178 utrmES db la mère agkès.
ténèbres dans Tesprit, et le péché dans le cœur ; que ces deux maux nous obligeoiant de dire sans cesse à Dieu : Deus meuSy illumina tenebras meas, et Sana me, Domine, quia peccavi tibi. Que si Dieu mettoit quelque bien en nous, ou de ceux de Tesprit qui sont les lumières et les connoissances des vérités, ou des biens du cœur qui sont les vertus, qu'il falloit s'en dépouiller devant Dieu comme n'étant pas à nous, mais à lui ; et qu'il n'y avoit pas d'autre moyen de s^enrichir qu'en s'appauvrissant de la sorte^ de même qu'il est dit que le Fils de Dieu nous a enrichis par sa pauvreté; et les grands saints docteurs n'auroient point enrichi l'Église de la lumière de leur grande science, s'ils ne se fussent rendus pauvres d^esprit devant Dieu.
Voilà, ma chère sœur, les trois vertus dans lesquelles vous vous devez exercer. Je vous supplie de les demander à Diea pour moi, comme je désire de le faire pour vous.
GXXI.— A Mademoiselle Pascal.
Sur le retardement de M. Singlin à se déterminer dans les choses
importantes.
8 novembre 4650.
Il faut souffrir que les personnes comme M. Singlin, qiii craignent de faire des avances en s'engageant aux choses à quoi Dieu ne les appelle pas, ne déterminent rien jusqu'à ce qu'ils aient consulté Dieu plusieurs fois. C'étoit une maxime de M. de Saint-Cyran, qu'il falloit parler cent fois à Dieu des choses importantes avant que de les résoudre, et cela par imitation des grands relardemens que Dieu a apportés dans plus grandes œuvres.