XCIX.— A la sœnr Marie-Dorothèe de llncamation Le Conte
Sur le jeûne de Tesprit, et sur l'esprit d'oraison.
Commencement du carême \ 649 (vers te 1 8 févrierj.
Ma sœur, Ce que Dieu vous a inspiré de lui offrir ce carême est le meilleur de tout ceque vous pouvez faire. Il faut demander à Dieu la grâce de l'accomplir, laquelle vous obtiendrez d'autint plus facilement que votre intention est pure en le désirant. Vos foiblessesne viennent que de là, appréhendant le jeûne de l'esprit, et ne croyant pouvoir subsister sans quelque satisfaction des sens. Le Fils de Dieu dans le désert étoit en la compagnie des bêtes. Si TÉvangile n'eût dit cela, on eût cru quUl conversoit avec les anges, ce qui ne fut qu^à la fin de sa pénitence. Quand on fait les choses avec bonne volonté, quoi*»
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qu^on y ait de la répugnance, on agrée autant à Dieu que si on les faisoit avec joie^ car la joie est dans le cœur et la difficulté dans la nature, A mesure que tous vous approcherez de Dieu par de fréquehs retours de votre cœur^ il le remplira de sa sainte présence, et vous éloignera des créatures qui ne font que d^ vides en nous. Tâchez d'être toujours en esprit d'oraison, carNotre-Seigneur aditqu't/ faut toujours prier, et jamais ne défaillir; c'esl-à-dire, comme je pense, n'être point en état de fuir l'oraison ; et quand on sent cet éloignement, s'arrêler tout court pour se réhabiliter dans ce saint exercice. Car c'est alors qu'on peut dire comme David : Mon cœur m'a délaissé. Et de vivre sans cœur^ cela est impossible ; c'est pourquoi on ne vit plus quand on ne prie plus par le manquement du désir de le faire. Dites souvent ce verset: Domine^ ante te OKàne desiderium meum, promettant à Dieu que vous ne voulez point admettre de désir qui vous retire de sa présence. Et quand vous vous en trouverez éloignée^ vous direz le reste du verset : Et gemitus meus a te non est absconditus, gémissant devant Dieu de vous trouver divertie 4e lui. Ceci vaudra mieux qu'une ceinture. Et c'est peut-être pour cela que Dieu vous a donné un corps infirme, afin que n'étant point occupée à. le mater^ vous ne pensiez qu'à ranger votre esprit qui vous échappe et se rend le plus fort; c'est pourquoi il lui faut des jeûnes, des veilles, des disciplines, qui le rendent souple et dépendant de la grâce, de quoi je vous donne une pleine et entière licence.
G.— A la sœnr Marie-Dorothée de rincamation Le Conte.
11 faut M senrir des tecours que Dieu nous donne. — Divers avis.
Nous ne saurions vivre sans oraison.
Carénie \ 649 [mars).
Ma sœur, U me semble que vous ne devez pas craindre les attaches, jusqu'à laisser pour cela de vous servir des personnes de qui vous devez recevoir assistance. Cette fuite ne vous eu garantira pas si Dieu ne vous en préserve, et l'approche ne vous Paccroitra pas, la faisant selon Dieu, et parce qu'il vous y envoie. Il y a des choses où nous avons notre compte que Dieu
jC.— A LA SCEUK VAEIB-DOEOTHÉB Dl L^fllflàRNATION. i 58
n'raipronTe pas. Il se faut servir de ce que Dieu donne, avec liberté et confiance qu'elles ne nous nuiront pas, car les dons de Dieu portent leur préservation avec eux, Notre Seigneur ayant pris cette comparaison en rÉvangiie, des pères selon la nature, qui ne donnent pas une pierre au lieu d'aa morceau de pain. Il arrivera assez de rencontres où vous ne pourrez recevoir ce que vous demanderez, et alors il faudra vous laisser détacher par Dieu même, trouvant bon que sa providence vous prive de ce que vous désirerez.
Pour ce qui est des divertissemens, vous savez que votre carême consiste à y renoncer; et afin que vous ne désiriez pat la fin du carême pour avoir plus de liberté, vous n'ignorez pas que le temps de la sainte résurrection demande une vie encore plus spirituelle; mais il ne faut point s'effrayer de cela, sachant qu'il y aura toujours un combat entre Tesprit et les sens. L'on dit selon l'esprit ces paroles de David : Mon âme a refusé d'être consolée; je me suis souvenu de Dieu, et je me suis réjoui. La nature dit au contraire ces paroles de Job : Qui est-^^qui pourra manger la viande qui n* est point salée, et qui après qu'elle est goûtée cause la mort ? c'est-à-dire : Qui est-ce qui se peut nourrir de mortification t II n'y a que ceux à qui Dieu fait goûter combien il est doux.
En attendant que vous en soyez digne, privez-vous de tout ce que vous pourrez^ afin que Dieu remplisse le vide de votre ftme. Désirez d'agréer aux anges, qui sont toujours dévots et recueillis en Dieu, plutôt qu'à deux petites filles qui ne sont guère raisonnables. Laissez-nous gouverner chacune selon sa portée, et ne vous sondez point vous-même pour savoir si vous seriez capable de la conduite qu'on exerce sur les autres. Soyez fidèle à votre voie, cela suffit ; et espérez que Dieu ne vous tentera point par-dessus vos forces, parce qu'il vous aime et qu'il ne vous veut pas accabler.
11 est vrai que vous n'êtes pas une parfaite religieuse; mais de dire aussi que vous ne le soyez point du tout, cela n'est pas; vous l'êtes autant qu'il plaira à Dieu de vous attribuer ce titre, et de ne vous point imputer les taches que vous contractez contre la pureté de ce saint état. Il n'y ^ 4^^ I^i^u 4^^ forme les bonnes religieuses; c'est un chef-d'œuvre de sa main.
J60 LBmBS DE LA UÈBM A^&tkS. ^: -!^^
Dites-lui humblement ces paroles : Mon Dteu, ne miffUmpa l'œuvre de vos mains.
Vous savez bien qu'il est inutile de prier Dieu des lèfres et qu'il n'y a que le cœur qui prie. C'est pourquoi quand tous sentez que vous n'avez point de cœur, il en faut demander un avant toutes choses et attendre que Dieu en ait créé un dans votre âme. S'il vous ennuie cependant^ cet ennui sera la matière dont Dieu le formera; car il fait tout de rien^ et c'est prier que de subsister dans ce rien qui purifie l'âme par la peine qu'elle a à le souffrir. Je ne sais ce que vous entendez par un temps notable que vous dites ne pouvoir prier Dieu quand vous êtes indisposée. Je ne voudrois pas vous obliger d'y demeurer une demi-heure^ ni un quart d'heure^ mais on ne peut pas moins qu'un demi-quart, si ce n^est qu^on soit malade, car lors les impuissances sont incroyables. Mais pour l'ennui, il ne faut pas désister; et même quand on se lève de la prière n'y ayant qu^un peu demeuré par foiblesse, il ne faut pas secouer le joug, comme en étant quitte ; mais plutôt envisager le retour, et dire à Dieu que l'on reviendn bientôt^ s'imaginant qu'il nous dit ces paroles : Retourne, feioume, Sunamite; retourne, retourne, afin que nous te voyom. Ces répétitions si pressantes font voir que nous ne saurions vivre sans oraison, qui est la conversion de notre cœur à Dieu, et la seule cause qu'il nous regarde.
Ne craignez point la vanité; mais espérez que Celui qui sera l'auteur de vos vertus en sera aussi le protecteur. Notre- Seigneur dit que ceiuc qui garderont sa parole connoitront la vérité, et que la vérité les délivrera. U me semble que vous devriez dire en détail toutes les paroles légères, vaines et indiscrètes que vous dites; parce que la confusion qu'on en reçoit est la pénitence la plus convenable.
CL— A Madame d'Aomont.
Elle se réjouit de ce qa*elle était arrivée si promptement à Port-Royal-des-
Champs. — Sur le sacrifice de la messe.
Vendredi 4 juin 1 649.
Ma très-chère sœur> J'ai bien de la joie de ce que vous n'avez
Cir.— A LA SOKrR ANGÉLIQI7B DE SAINTE-AGNÈS. i6i
point perdu les premières vêpres de la fête. Il faut que vous ayez été bien vite. Je crois que votre bon ange faisoit bftter les chevaux, pour vous faire arriver plus tôt à cette sainte solitude; et puis vous étiez bien légère, ayant laissé céans un si gros fardeau. J'aurois bien gagné, ma chère sœur, d'être invisible comme vous avez désiré ; car pour avoir été visible et palpable» il m*a fallu soutenir le choc des reproches qu'on m'a faits^de ce que vous n^aviez point dit adieu.
L'on a insulté contre votre bon naturel. Mais savez-vous bien ce que j'ai fait pour parer aux coups? j'ai mis le doigt sur ma bouche pour dire qu'il étoit silence pendant cet octave. Di| reste, on est en fort bonne humeur, et le besoin qu^on avoit de M. Singlin s'en est allé avec lui.
Vous me teniez en me parlant de votre sermon. H. dUerbelay s'est trouvé au nôtre qui dit qu'il étoit à ravir. Ça été aussi du sacrifice de la messe et de l'obligation que nous avons de nous sacrifier par amour. 11 est vrai que celui-là a passé tous les autrefti et la pratique en seroit aussi au-dessus de toutes choses, car il n'y a rien tel que de faire un véritable sacrifice à Dieu, et de le faire sans discontinuation comme celui de l'autel. C'est la grftce que je demande à Dieu pour vous et pour moi, qui suis toute à vous, ma très-chère sœur, en cent manières.
en.— A la sœnr Angélique de Sainte-Agnès de Marie de la Falaire.
Sur b mort de son ne?eu.
Ce jour de saint Laurent (40 août 4649).
Ha très-chère sœur, Je commence celle-ci par Paddition i votre lettre, qui est la mort de monsieur votre neveu, dont vous parlez d'une manière qui m'édifie, et en quoi vous pratiquez la parole de saint Paul, que vous trouvez si épouvantable : €e monde m'est crucifié. Car s'il ne vous l'étoit pas au moins en quelque degré, vous seriez non-seulement affiigée, ce qui est licite, mais aussi troublée, et peut-être scandalisée de Dieu même; ce que je crains qui n'arrive à monsieur votre frère, si Dieu ne le prévient de sa grâce, pour ne pas murmurer contre
i62 I^KTIUKS DE LA MÉRB AOTBS.
sa divine providencei qui ie prive d'un enfant qui lui étoit si cher. Il aura, outre sa douleur naturelle qui est très-légitime, des vues toutes humaines et toutes païennes, comme sont les intérêts d^honneur et de famille ; et c^est ce qui ne doit point toucher le cœur des religieuses, puisqii^un crucifié ne fait envie àpersonne d'être semblable à lui. Notre mère a recommandé ce pauvre enfant aux prières de la communauté dès le jour même, madame de Cbermont lui ayant écrit. Ces accidens si funestes nous doivent bien presser de prier Dieu plus instamment que nous ne faisons pour obtenir la fin de la guerre qui est le tombeau de tant de gens. On déplore en cette ville la mort d'un jeune seigneur, fils unique d'une grande maison, qui a été tué à sa première campagne.
Vous êtes dans l'occasion, ma très-chère sœur, d'éprouver cette paix dont vous parlez qui surpasse tous les sens, puisque votre âme, dans cet événement, étant dans le calme par le respect qu'elle porte à la volonté de Dieu, elle est en cela au-* dessus de ses sens qui souffrent en la manière qui leur est propre. Ainsi Dieu accomplit en nous l'efiet de ses divines paroles dans les rencontres où nous avons besoin qu'elles nous soient appliquées ; et la grâce de Jésus-Christ, si nous sommes si heureuses que de la posséder^ prend toutes sortes de formés, comme dit saint Pierre, pour nous faire rendre à Dieu ce qu'il demande de nous. J'admire, ma chère sœur, que Dieu vous ait prévenue de la pensée qu'on devroit chérir toutes les occasions par lesquelles on peut s*unir à Jésus-Christ crucifié. J'espère qu'il vous en sera souvenu dans votre affliction, et que vous aurez attiré en vous le fruit de ses divines souffrances.
Je vous supplie très-humblement de me continuer votre charité devant Dieu, puisque je suis en lui. Ma très-chère sœur.
Votre très-humble et très-affectionnée sœur et servante,
Sœur AGNÈS DE SAINT-PAUL, R. iud.
Gtlt.— A LA MBUH MARIS-DOROTHKB PS l'mCABNATION. i63
dn. — ^Â la sœur Marie-Dorothée de nneamation Le Gente.
Combien le défaut d'actions de grâces nous est nuisible.— Il n*y a qu'une grande espérance qui puisse nous conduire ft une grande charité.
Vert le 4 •' décembre 4 619.
Ma Irès-cbère sœur. Je vous ai déjà dit plusieurs fois^ et je vous le dis encore présentement dans la sincérité de mob cœur^ que je ne suis point en peine du fond de votre disposition, et que j'ai cette confiance que Dieu vous aime, et qu'il vous aimera éternellement. Je n'aurois pas la hardiesse de vous parler ainsi^ si les preuves de la bonté de Dieu à votre égard ne me le pennettoient. Vous manquez beaucoup en ce point de ne les pas assez reconnoitre. Ce défaut d'actions de grâces est peut-être la cause qu'il ne vous fait pas la grâce de vous amender de vos autres fautes. La considération des bienfaits de Dieu oblige de l'aimer ; Tamour produit la joie^ et la joie de la charité c'est ce plaisir victorieux qui emporte l'âme et la délivre de ses misères. Je crois que c'est la voie par laquelle Dieu vous veut faire grâce; exercez-vou8<-y^ je vous en supplie, et ne vous laissez plus emporter à cette mauvaise tristesse qui approche plus du désespoir que de la pénitence* Vous faites bien de ne pas parler de vos révoltes quand vous craignez de vous emporter en les disant ; néanmoins quand elles ne se passent point après les avoir supprimées un jour^ il les faut dire le lendemain, afin de n'y pas demeurer davantage. Il me semble que vous vous devez disposer pour communier le jour de saint Ambroise, qui est le protecteur de vos vœux, et le \ du mois, la commémoration de votre baptême. Je crois que Notre-Seigneur reçoit pour expiation de vos fautes Tangoisse que vous en soufi'rez. 11 ne permet pas que voue ayez de joie hors de lui, vous la réservant pour le temps que vous ne la rechercherez plus qu'en lui, c'est-à-dire, en la pensée qu'il vous aime et qu'il vous veut sauver. Saint Jean dit que Dieu nous a aimés; et la preuve qu'il en apporte, c'est qu'il a lavé nos péchés dans son sang. Nous voulons des preuves singulières de la charité de Dieu vers nous, comme si les générales ne sufflsoient pas. Enfin, notre plus grand mal c'est
riugratitudeet la méfiance de Dieu, qui va jusqu'à des plaintes tacites. Car encore qu'on dise qu'il ne tient qu'à soi, on sait bien pourtant qu^on ne se peut rendre meilleur, et qu'il n'y a que Dieu qui nous puisse changer; de sorte que, quand on ne souffre pas sa misère avec patience et humilité, et qu'on ne crie pas à Dieu comme il nous commande de faire : Donec misereatur nostri, c'est autant comme si on disoit que Dieu est inexorable et qu'on ne gagne rien de s'adresser à lui. Je suis honteuse que vous ayez de la confiance en moi, et que TOUS en ayez moins, ce semble, en Dieu; car qu'ai-je jamais fait pour vous, et qu'est-ce que Dieu n'a point fait? Vous voudriez bien avoir une grande charité pour Dieu, mais il faut avoir auparavant une grande espérance. Cesi l'ordre des vertus. L'on n'aime qu'autant qu'on espère. Dites souvent ces paroles: Quonmm tu es, Domine, spes mea, David ne dit rien si souvent que de semblables paroles, parce qu'il connoissoit parfaitement qu'il ne pouvoit rien faire de lui-même.
CIY.— A la sœur Madeleine de Saint-Manr de Ghivemy, religieuse
bénédictine à Gif ^
Elle répond à une lettre de remerctment pour Thospilalité que celte sœur €l quelques autres religieuses de Gif, avait reçue à Port-noyal, pendant la guerre.
De Port-Royal du Saint-Sacrement, 22 décembre \ 649.
Ma très-chère sœur. Je désirerois de vous pouvoir remercier autant que je dois du remerciment qu'il vous plaît de me fair«, mais il est si rempli de charité que je n'y puis atteindre; c'est pourquoi j'aime mieux ne faire que remercier Noire-Seigneur de vous ravoir donnée, et de l'effet admirable de sa sainte providence qui s^est servi du malheur de la guerre pour nous donner l'honneur de votre connoissance, et ensuite celui de votre bienveillance que nous ne pouvions posséder, tandis qu'on nous avoit rendues suspectes dans votre sainte maison. Je vous dirai, ma chère sœur, que comme la peine que nous avons d'être tenues pour autres que nous ne sommes n'est pas petite, aussi n^avons-nous pas une joie médiocre, quand il
^ Elle était sœur de madame d*Aumont.