LETTRE DE BOUGAINVILLE À BOURLAMAQUE
A Charlesbourg, le 18 septembre 1759,
Vous savez, Monsieur, les détails de notre malheureuse aventure, lu perte de notre général, de la plus | belle position du monde, et je dirai presque de notre {l honneur, Un homme se laisse surprendre à l’anse des | Mères; je suis au cap Rouge. L’ennemi débarque a | minuit, on ne m'avertit qu’à huit heures. M. de Mont- fl calm marche et se croit forcé d'attaquer sans m’'attendre, il quand j'arrive à portée de combattre, l’armée est en déroute, et toutes les forces ennemies reviennent À moi. Je me retire en mon poste de manière à remarcher, si l'on eût voulu remordre, ou à faire ma jonction avec notre armée ou à couvrir sa retraite. On se détermine à une déroute, dont je n’apprends rien que par les débris de nos troupes qui arrivent à moi au point du jour. On n’ose se croire en sûreté que derrière Jacques- Cartier. Je prends sur moi, et M. de Vaudreuil l’approuve fort, de maintenir le cap Rouge et Lorette. Par là, je sauve les magasins de Charlesbourg, du cap | Rouge et de Saint-Augustin, qu'on abandonne, et je | suis à portée d'introduire des vivres dans Québec. | Aujourd’hui, je marche pou: seprendre notre camp de Beauport, qu’on a laissé tout tendu, canons encloués magasins détruits, et M. le chevalier de Lévis, arrivé { hier à Jacques-Cartier, fait remarcher l’armée, Je crains qu’il ne soit trop tard. Ah! Monsieur, quelle journée cruelle et qu’elle a détruit tout ce qui nous intéressoit !
Mon cœur est déchiré par tous ses endroits sensibles ; le vôtre ne le sera pas moins. Nous serons heureux si la mauvaise saison qui s’avance sauve le pays d’une ruine totale. MM. de Senezergues et de Fontbonne sont morts de leurs blessures. M. de Privat est pris et blessé ; mon pauvre ami Cornier l’est, je crains, mortellement. Je n’ai pas la liste des autres, liste nombreuse, et qu’on a sans doute envoyée.
RÉPONSE DE M. DE BOURLAMAQUE A M. DE BERNETZ A l'Ile-aux-Noix, le 22 septembre 1759.
Je recois, Monsieur, la lettre que vous me faites l'honneur de m'écrire. La mort de M. de Montcalm m'a pénétré de douleur. C’est une perte pour l'Etat, pour ses amis et pour les troupes qu'il commandoit, que je dirois irréparable, si nous n'avions M. le chevalier de Lévis, qui ne mérite ni moins d'estime ni moins de confiance. Je regrette véritablement M. de Montcalm comme un général de distinction, et comme mon ami.
Je regarde votre position comme très brillante, parce que je suis persuadé qu'elle aura le succès que méritent votre courage et vos talents, et jy compte d'autant plus que M. le chevalier de Lévis me parott dans la résolution de ne pas Jaisser les Anglois dans la position qu’ils ont prise, après l'affaire du 13.
La mienne est, ici, beaucoup plus tranquille que je ne le voudrois ; j'attends l’ennemi avec impatience, et je doute qu’il ose attaquer un poste retranché jusqu'aux dents, hérissé de cent pièces de canon, et défendu par
À M. DE BOURIAMAQUE
des troupes à qui on a lié les bras toute la campagne, | et qui meurent d'envie de voir les Anglois, et d'avoir | la permission de se battre.
Notre affaire du 13 est plus fâcheuse par la qualité des personnes qu’elle nous coûte, que par aucune influence ù qu'elle puisse avoir sur le sort de cette colonie.
Nous avons perdu en M. de Senezergues un officier il de distinction, et aussi vertueux que brave ; je le regrette infiniment,
Conservez votre santé qui nous est nécessaire, Conservez-moi votre amitié, je vous supplie, et soyez persuadé de mon inviolable attachement.
TABLE DES MATIÈRES
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