LETTRE LXVIII
A LÀ MÈRE DE BRESSAIÏfD .
Il se recommande à elle pour remercier Dlea des grâces qa'ii en reçoit; il Pexliorte ensuite ft se donner à Sésn&dtarist et a le laisser vivre en elle» de sorte qu'il prenne la place du vieil homme.
[Vers le 10 janvier 1642 (2).] Qui a Jésus a tout.
Ma très honorée Mère, vive Jésus en tout!
Je vous envoie une lettre pour M"* Portricq, qui m'a ôté du temps pour les autres personnes qui m'ont écrit et pour vous-même, comme étant plus pressée. Je n'ai pas eu encore le loisir de communiquer votre lettre ; car j'ai été en voyage depuis mon retour à Paris,
(1) Sur l'autographe.
(2) C'est dans l'octave de la fête des Rois que la lettre a été écrite.
224 JiETTRES DE M. OLIER.
OÙ je pense que je ferai du séjour et aux environs, ayant quitté, avec nos Messieurs, la bonne ville de Chartres. Je vous prie de bien recommander notre petite troupe, que le malin exerce par la providence de Dieu. Aussi ne m'oubliez pas devers ces Rois et dans tous ces temps- ci qu'il plait à la bonté de Dieu me visiter avec abondance de grâces pour mon âme très chétive et très indigne de sa libéralité (1).
Je vous dirai seulement, pour votre état et pour celui
de la plupart des vôtres, qui est même assez universel
dans votre ordre, qu'il ne faut pas se contenter d'être
vide d'Adam , où vont simplement ces sentiments de
dépouillement, de dénuement, de détachement des
choses de la terre; c'est le moindre de l'état chrétien,
car on n'est pas seulement mort à Adam , mais on
doit être vivant à Dieu en Jésus-Christ. On doit être
rempli de Jésus-Christ; notre travail, dit saint Paul,
c'est de faire que Jésus-Christ soit fout en tous. Il faut
travailler à cela, ma chère mère, soigneusement, et
pour vous dire la vérité entre nous, c'est par là qu'il
faut commencer, à savoir, d'établir Jésus en nous, qui
en bannisse Adam; que son humilité en chasse notre
superbe; son amour, l'amour-propre; que son Esprit
prenne le lieu du nôtre, bref, que le nouvel homme
bannisse l'ancien. 11 faut donc beaucoup aimer et
(1) M. Olier fait allusion aux faveurs qu'il reçut dans sa retraite des premiers jours de décembre, durant laquelle, dit-il, « il plut à Dieu de se présenter à moi en esprit et pour m'encourager; il me semblait porter dans ses bras une compagnie de personnes ». Dès ce moment il éprouva une confiance extraordinaire que l'entreprise de Vaugirard réussirait. Dès lors aussi toutes ses peines, ses obscurités, ses impuissances cessèrent et il expliquait mieux que personne la doctrine du P. de Condren. Il commence à en dire quelque chose à la mère de Bressand. {Vie de M. Olier, t. 1, p. 331.)
adorer Jésus pour l'attirer en nous. Il se faut beaucoup donner à son Esprit, afin qu'il agisse dans nous et qu'il prenne une entière et totale possession de nous, pour opérer en nous toutes nos œuvres à la gloire de Dieu son Père.
Ma Mère j vous comprenez bien, quand je vous parle de vous remplir de Jésus, que j'entends de vous remplir de ses dispositions, d'entrer dans ses sentiments, en son intérieur même, en être faite participante, ce qui se fait en l'adorant beaucoup et s'y donnant continuellement : et, entre autres dispositions, être beaucoup appliquée à Dieu par respect, adoration, amour, louanges, remerciements, contrition et autres occupations intérieures , tant envers Dieu qu'envers le prochain pour Dieu.
Olie».
Ma très honorée Mère,
J'ajoute encore ce petit mot à la hâte pour satisfaire à une pensée qui est que, pour la petite sœur Boufard, je lui ferais volontiers deux cents livres d'aumône pour entrer chez vous, sauf qu'il plût à la Providence m'en inspirer davantage (1).
(1) La sœur Marie-Michel Boufard, née à Nantes en 1611, fut favorisée de grâces extraordinaires. A l'âge de vingt-trois ans elle entra comme sœur domestique à la Visitation, mais sa mauvaise santé l'obligea d'en sortir bientôt. C'était sans doute pour favoriser le désir qu'elle avait d'y rentrer que M. Olier proposait à la mère de Bressand de donner quelque chose en sa faveur ; toutefois ce ne fut que vingt ans plus tard qu'elle eut enfin le bonheur qu'elle désirait tant. Elle mourut le 30 mai 1698. M. Olier, qui la connut et la dirigea pendant son séjour à Nantes, lui écrivit plusieurslettres, dont « quelques-unes, dit l'historien de cette vertueuse fille, sont parmi les imprimées ». Le séminaire de Saiat-Sulpice ne possède l'autographe que d'une seule de ces lettres, et parce qu'elle n'a pas de date, on la place à la suite de celle-ci.