‹ Lettres de M. Olier, fondateur du Séminaire de saint-Sulpice [microform]Chapitre 123 sur 326 · A MADAME ROUSSEAU · texte numérisé non relu

A MADAME ROUSSEAU

Il rexborte à se tenir an pied de la croix avec la très sainte TIerge et à prier pour la cessation des troubles (2}.

[Vers la fin de juin 1645 (3).]

Madame,

Je ne puis assez vous remercier du bien que vous me faites en m'écrivant souvent. Car étant dans les peines où Je suis pendant cet orage, où le malin travaille comme il veut, selon que vous me le marquez, je ne puis que je ne sois toujours en désir de savoir l'état et le progrès des choses. Souvenez-vous d'une parole que dit autrefois Notre-Seigneur à ses diciples. Le malin a demandé à Dieu de vous cribler. Par là il les disposait à la grande tentation qu'ils souffrirent en sa mort qui était l'heure de la puissance des ténèbres, en laquelle Dieu avait lâché la bride à la malignité

(1) C'est la CLIII® des imprimées.

(2) L'orage dont parle ici M. Olier est sûrement la persécution qu'il endura en juin 1645 etdont les détails sont rapportés dans sa Vie, t. IT, p. 131.

(3) Les premiers historiens de M. Olier disent unanimement que cette bourrasque ne s'apaisa qu'au bout de quarante jours pendant lesquels saint Vincent de Paul, au nom de la reine, conclut avec M. de Fiesque un nouveau traité où M. Olier fit tous les sacrifices qu'on désira. C'est probablement pendant ces pourparlers que fut écrite à Marie Rousseau cette lettre où, il est vrai, on ne lit pas son nom, mais qui ne convient qu'à elle. Cette sainte veuve nous apprend elle-même dans ses Mémoires, qu'elle n'intervint pas en faveur du serviteur de Dieu à la manière des autres dames qui, comme la princesse de Condé, la duchesse d'Aiguillon, etc., agirent auprès des juges, mais qu'elle se contenta de prier au pied des autels, « comprenant, dit-elle, qu'il n'y avait rien à espérer que de la grâce du très saint Sacrement et des prières de la très sainte Vierge, qui faisait agir ces dames et les autres fidèles à i'œuvrede Dieu.» (18 juin 1645.)

des démons^ Pendant tout ce temps-là tous les disciples, hormis saint Jean, quittèrent le Fils de Dieu : mais la sainte Vierge demeura inébranlable dans la foi de son Fils, et dans l'estime de sa grandeur. Tenez- vous avec elle recueillie en silence et en paix au pied de la croix de Jésus. Tenez-vous intimement unie à la force de cette divine Mère, laquelle l'Écriture sainte nous marque avoir été debout sur le Calvaire, pour exprimer la force de son. cœur, et sa constance dans la tribulation de la Croix, qui était inexprimable. Si on vous dit de vous retirer, ou de vous mêler seulement de prier Dieu, regardez cela en Dieu, le remerciant de l'obligation qu'il vous signifie et vous impose si doucement. Dieu vous fait le mal d'une main, et vous donne le remède d« l'autre.

LETTRE XCU (1).

n loi rend compte de qnelqnes grâces qa'U a reçaes de Dieu et dn silence que Notre-Seignenr lal fait garder dans l'oraison.

[Probablement en juin 1645 (3).]

Monsieur,

Il a plu à la divine bonté me faire entendre par expérience ce passage tiré de l'Écriture sainte, dont l'Église se sert dans l'office du saint Sacrement : Frw-

(1) C'est la XCVII« des imprimées,

(2) Le titre, qui est de l'éditeur de 1672, indique assez clairement que M. Olier a écrit cette lettre à son directeur, qui alors était M. Picolé. Le contenu de là lettre confirme cette conjecture.

.(3) C'est en 1645 que M. Olier fut parfaitement établi dans l'état de la foi pure et dans ce dégagement des sens dont il fait ici la description. H est probable qu'on était dans l'octave du très saint Sacrement lorsqu'il comprit par expérience le texte : Frumenti adipesatiai nos Doniinus.

282 LETTRES DE M. OUER.

menti adipe satiat nos Dominus : le Seigneur nous nourrit et nous rassasie de la graisse et de la moelle du froment. Car le divin Maître m'a fait ressentir dans le fond de mon âme, et dans la plus intime portion de moi-même sa divine présence dans une délicatesse très grande, et plus grande que je ne l'avais jamais ressentie. Et en même temps il m'a fait connaître que toutes les communications sensibles, dont il avait usé jusqu'à présent envers moi, étaient comme du son et de la grosse farine, en comparaison de la fine fleur dont il me nourrissait depuis quelques jours. En effet, ces opérations sont maintenant si pureSj si délicates, si intimes, si pénétrantes et si efficaces, qu'il n'y a point de rasoir qui tranche, qui coupe, et qui pénètre si vivement; en sorte qu'on ne peut douter par ces expériences, de ce que dit le grand Apôtre : que la parole de Dieu est vive, et efficace et plus pénétrante qu'un glaive à deux tranchants. Le divin Maître me donnait par là un grand dégoût de tous les sentiments extérieurs qui se rencontrent en la piété, lesquels n'ont presque en eux aucune nourriture ni substance , et sont plus propres à nourrir nos sens, qui, comme des animaux ou des serviteurs, sont nourris de son, ou de grosse farine, qu'à rassasier les enfants du Père de famille, qui ne sert à sa table que du pain délicat. Il est un si bon Père, qu'il ne veut pas charger l'estomac de ses enfants si délicats, et engendrés de sa substance, d'une viande moins exquise que la sienne. Il ne veut pas leur donner un mets moins délicieux que celui qui le nourrit lui-même. Il veut que ce soit son propre Verbe, ce cher Fils qui est descendu du ciel pour être le pain vivant des hommes, qui devienne leur aliment. Et j'ai

VU que cela s'accomplissait non seulement dans la communion sacramentelle, mais encore dans la spirituelle, par laquelle il se fait l'époux intérieur des âmes, se tenant toujours présent à elles, les rassasiant en sa sainte union de sa pure substance, et sa vie divine, i ,; /

En cet état le divin Maître m'a appris par une expérience intérieure de mes facultés qui voulaient agir auprès de lui, que je devais alors demeurer en silence, et dans la sainte oisiveté de sainte Madeleine, en présence du Maître et du divin Époux. Il m'a fait remarquer que mes facultés allaient chercher bien loin ce que je possédais dans le fond de ma substance; et que le saint Époux était bien plus intime dans le fond de mon âme, que toutes mes facultés qui se mêlaient de le chercher. Et il me semble que pour me faire entendre cela sensiblement, il me donnait la comparaison d'une tour, au milieu de laquelle il y aurait une belle chambre, et qui serait environnée de murailles, auxquelles seraient attachées plusieurs guérites par où on pourrait voir ce qui se passe au dehors.

Il me faisait comprendre que notre âme, dont la substance est très profonde au dedans de nous, et le fond très caché, était comme cette chambre qui servait de retraite à Jésus-Christ, et que les facultés opérantes en nous, étaient comme des saillies et des guérites qui se poussent au dehors. De là j'apprenais encore une autre chose, qui est que l'âme en cet état, quand elle se veut recueillir, ne doit point faire d'efforts pour aller chercher Jésus-Christ ni dans le ciel, ni sur la terre. Il n'est point nécessaire qu'elle aille dans le sein de Dieu, ni dans les cœurs des justes de

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ce monde, où il se rend si souvent sensible, pour exciter et réveiller l'amour divin dans les âmes qui l'y cherchent, et qui s'y unissent en esprit. Il suffit pour lé trouver qu'elle le cherche en elle-même, et qu'elle le cherche comme un bien qu'elle possède, et non pas comme une chose qui serait éloignée. Car il faut savoir qu'il est en nous dans un fond inaccessible, d'où il sort pour se manifester et se faire sentir quand il lui plaît à l'âme.

Il faut donc que l'âme assurée de son bien, retienne en respect et en silence ses facultés, qui alors parlcrraient inutilement, et par leur indiscrétion obligeraient l'Époux à se taire. C'est la faute de la maitresse de ne pas faire taire les enfants de la maison, aussi bien que les serviteurs qui font du bruit, pendant que rÉpoux lui veut parler à l'oreille. Ce Dieu d'amour suréminent et de majesté sainte veut qu'on le révère en l'aimant, et qu'on l'adore en le possédant en soi. Pour ce sujet il appelle plutôt et plus souvent nos âmes ses tabernacles, et ses temples que ses couches d'amour, parce qu'il veut le respect, la retenue, la modestie, et le silence de ses amantes.

Je ne puis dire quelle liberté cette présence intime et délicate de Jésus-Christ, et cette manière d'agir avec lui, ne donne pas à l'âme. Car elle la rend indépendante et dégagée de toute créature et d'ellemême, n'ayant besoin que de Jésus tout seul. Bienheureuse l'âme qui est obligée de garder le silence auprès de Dieu, et qui n'a rien qu'à l'écouter, laissant au soin de l'Époux de l'animer par son esprit, et de l'exciter à lui parler et à l'aimer par les opérations de sa lumière et de son amour ; et cela comme il lui plait, et quand il lui plaît.

Je ne doute pas que comme l'on doit rendre compte de toutes les paroles extérieures, et même de la moindre des oiseuses, qu'il n'y ait de même un compté très exact pour les paroles inutiles de l'esprit; surtout,, pour celles que l'on dit à Dieu quand on traite avec lui dans le sanctuaire de l'oraison. Mon Dieu, quelle modestie n'y est point requise ! quelle retenue, et quel silence de toute parole humaine , qui n'est pas souvent sans amour-propre et sans recherche de soimême ! Qu'il faut être en dépendance absolue de l'esprit, quand on a l'honneur d'être appelé une fois à sa sainte société, et qu'il fait la grâce à l'âme de se manifester à elle ! Je me manifesterai, dit-il, à celui quim'aime, et je lui découvrirai par expérience ce que la foi lui tient caché. Je désire qu'il entre en possession des biens que je lui promets l'épousant dans ma foi. C'est alors que l'âme connaît avec quelle retenue il faut faire sa cour à son Seigneur, et quel doit être le respect qui doit accompagner l'amour de celle qui épouse son roi, etc.

LETTRE XCni (l).

On'il fant noas retirer en Jésns-Gbrist, pour faire avec lui notre résidence dans le sein de Dieu, où nous portent les rebuts des créatures et les croix.

[Probablement vers le mois de juin 1643.]

Monsieur,' Il faut avoir le cœur ouvert à Jésus-Christ sans s'ar-

(1) C'est la CXVI« des imprimées.

(2) Tout porte à croire que ce disciple était un des prêtres de M. Olier

rêter aux créatures, et à cet extérieur du monde. C'est un exercice qui est pénible à la chair, mais il faut se résoudre à lui faire souffrir cette peine. Tl lui faut du bâton de la Croix pour la réduire; il faut lui faire violence pour l'empêcher de se complaire au monde, et pour faire que notre âme n'ait rien à goûter que Jésus. Aisément notre âme emporte notre esprit dans l'amusement; et ainsi il se trouve facilement surpris et desséché dans l'onction de la grâce.

Que notre esprit, notre âme, et notre cœur soient tout à Jésus, et que rien ne leur donne lieu de s'épancher hors de lui. Que la terre se ferme, que le soleil s'obscurcisse, que tout le monde nous persécute, pour nous retenir en Jésus. Tout est à lui en nous : tout doit vivre de lui : tout doit être recueilli en lui pour être participant de lui, et être ainsi très puissant en sa vertu, et en sa grâce. C'est le moyen d'agir ensuite sur les cœurs de nos frères avec toute vertu. La grâce répandue en nos sens, et la joie de la chair qui se dilate dans les objets sensibles, énerve souvent la vigueur de l'esprit, qui, pour être puissant, doit toujours être renfermé dans le sein et l'intérieur de Dieu en nous.

Jérémie rapporte que Dieu voulait qu'il fût comme une flèche aiguë, cachée dans son carquois, c'est-àdire dans son sein qui est l'unique résidence des saints ministres de Jésus-Christ. Jésus-Christ tout le premier est demeuré en résidence perpétuelle dans le sein de Dieu son Père, vivant sur la terre toujours retiré dans son intérieur, afin d'être en exemple aux hommes. 11 désirait que tout le siècle le rebutât (1), et que toute la

et que cette lettre fut écrite en 1645, à l'époque de la persécution contre l'œuvre de Sîànt-Sulpice. [Vie de M. Olierj t. II, p. 134.)

(1) Le désir infini qu'avait Notre-Seigneur de voir son Père connu et

créature lui fut contraire, pour apprendre à ses ministres à aimer cet état, qui conserve et fortifie l'esprit, et lui ôte tout moyen de s'épancher hors de soi-même. Il n'y a point d'autre principe ni d'autre fondement â jeter que la Croix, et il n'y a rien par quoi. Jésus- Christ notre Tout nous veuille mieux instruire et nous attirer, que par ce saint et adorable moyen. C'est par là qu'il nous consommera, et qu'il nous fera tous un en lui pour l'éternité.

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