LETTRE CCII
A M. l'abbé TRONSON, AU PÉRAY.
II lai propose trois sujets de méditation poar le jour de retraite
qn'il Ta faire.
[Paris, fin octobre 1651 (2).] Qui a Jésus a tout.
Monsieur et très cher en Notre-Seigneur,
Il faut que vous soyez en votre famille cette pierre angulaire quse facit utraque unum, si bien que vous ne pouvez mieux faire que de faire séjour au milieu des vôtres, les remplissant de Jésus- Christ qui y veut être tout en tous, et la vie parfaite qui les anime et lès vivifie tous. Vous pourrez même faire participer les peuples du Péray à cette bonne fête, des miettes qui tomberont de votre table, qui est la même de Jésus- Ci) Sur l'autographe.
(2) Quand M. Olier écrivit cette lettre, M™^ Tronson était encore dans sa maison de campagne avec M. l'abbé de Sève, son frère, et la plupart de ses enfants, mais elle devait rentrer prochainement à Paris pour la fête de la Toussaint.
Christ. Et nous envoyant M. de Saint-Perrier pour nous aider, vous obligerez toutes les deux paroisses, Vous nous obtiendrez cette grâce de monsieur l'abbé, votre oncle, s'il vous plalt, si deux où trois jours d'absence ne l'incommodent point, car il s'en retournerait avec madame votre mère, avec laquelle il s'en pourrait venir.
Pour l'occupation de votre jour de retraite, je crois que vous ne la pouvez mieux prendre que sur le sujet de la solennité que la sainte Église vous propose, dans laquelle sans doute vous trouverez grande grâce, puisque c'est le jour auquel Jésus-Christ Notre-Seigneur ouvre tous les trésors et manifeste sa pompe et sa majesté dans ses saints, à laquelle il nous appelle pour y prendre un jour notre part, entrant dès à présent dans leur esprit, selon que notre état le permet.
Monsieur, dans vos trois heures d'oraison, vous considérerez l'Église dedans ses trois états, et vous serez à Jésus-Christ Notre-Seigneur pour entrer dans les sentiments et dispositions dans lesquelles vous devez être à l'égard de chacune.
Le prêtre étant un avec Jésus-Christ, qui est le centre de son Église, se doit toujours regarder au milieu d'elle pour lui être et lui rendre en Notre-Seigneur ce qu'il lui doit. 11 faut que le prêtre soit en société continuelle avec toute l'Église. Il faut, comme dit l'Apôtre, qu'il soit en conversation dans le ciel avec les anges et les saints, prenant part à leur religion et rendant avec eux perpétuellement ses saints devoirs à Dieu. Et comme cet exercice parfait de la religion suppose la communion et la participation de la vie de Dieu en ses perfections, entre autres à sa sainteté, et l'aliénation de tout ce qui n'est point lui-même. Vous pourrez ainsi prendre pour les deux points de votre pre-
mière oraison l'état des bienheureux et des anges dans l'Église du ciel, auquel vous devez participer en esprit, étant prêtre. Le premier est la sainteté parfaite, qui porte dégagement et séparation totale en esprit de vous et de toute créature avec l'union et l'application à Dieu, c'est ce qu'emporte avec soi l'état de sainteté. Le deuxième point sera de considérer la vie, l'emploi et l'exercice de cet état de sainteté qui, consiste en l'amour, la louange et service de Dieu perpétuel, qui est l'œuvre du prêtre dedans l'Église qui, vivant comme un ange, à même qu'il aime, qu'il loue et qu'il adore Dieu sans jamais décliner les yeux de dessus lui, il ne laisse pas de servir le prochain et s'acquitter des ministères de sa tutelle.
Si ce sujet vous occupe et vous satisfait avec goût, vous pourrez passer votre jour de retraite en cela; sinon vous suivrez le dessein de Notre-Seigneur en la solennité de la Toussaint, qui est de nous faire voir toute l'Église en ses divers états, comme on le voit ensuite; car le lendemain de la Toussaint l'Église nous ouvre le purgatoire pour y voir l'état gémissant des âmes qui y souffrent, et, le lendemain de l'octave de la Toussaint, vous voyez une solennité qui est celle de la dédicace de la basilique du Sauveur; qui est toute la manière en laquelle on peut proposer l'Église sur la terre bâtie et construite à coups de marteaux et ciseaux , sanctifiée et consacrée à Dieu par l'onction de son esprit sous le signe et l'expression de la croix.
Vous pourriez donc considérer ce que vous êtes à ces Eglises et ce que vous leur devez en qualité de prêtre. Vous devez entrer dans les sentiments de Jésus- Christ regardant (du milieu de son sacrifice qu'il offre pour les morts) les âmes qui gémissent, et tout touché de
miséricorde et d'amour, faisant prières à Dieu, son Père, pour leur soulagement, élargissant abondance d'aumônes spirituelles par la communication de son sang, pour les délivrer de leurs peines, remplissant le cœur de ses enfants et de ses prêtres de sollicitations fréquentes pour leur soulagement. L'union de votre âme à celle de Jésus-Christ vous remplira de ses tendresses et de ses mêmes sentiments.
Pour troisième sujet vous l'entendez bien, qui est d'adorer Jésus-Christ comme ministre du salut de tous les hommes, qui reste dans ses sacrements en la terre, et dedans ses serviteurs et ministres pour aider à la sanctification du prochain par prières , par paroles, par exemples et services.
Adieu, car on me presse. Je vous supplie. Monsieur, d'offrir mes très humbles services à Monsieur l'abbé, votre oncle, que j'eusse été ravi d'entretenir en votre chère solitude avec messieurs vos frères. Je ne dis rien à Madame, puisque nous espérons le bien de la voir cette fête.
LETTRE CGÏll (l).
n Inl parle encore de la vie de Sésns eu Marie et de Marie en Jésos en qol l'âme se doit perdre pour être font à Bien.
[28 octobre 1651 (3).]
Ma très chère et très honorée fille.
Je suis consolé, voyant la joie et le goût que vous prenez aux choses qui regardent la divine Mère, en
(1) Sur la XCVine des imprimées.
(2 et 3) Les Mémoires du serviteur de Dieu ne permettent pas de douter que cette lettre et les suivantes n'aient été écrites à M""' de Saujon durant les derniers mois de 1631. On y retrouve des traces manifestes des-
qui VOUS devez établir tout votre intérieur. 11 me semble que notre aimable Tout est si content qu'on adore, qu^on imite et qu'on fasse connaître et honorer la vie divine de Jésus et de Marie, que nous ne devrions faire autre chose en ce monde. Il faut croître tous les Jours dans la sainte charité, et tous les jours notre grand Tout nous donnera des moyens et des ouvertures admirables pour l'honorer et le servir. Que j'ai de joie que Jésus et Marie désirent renouveler en terre leur vie inséparable en leur religion et en leurs respects envers Dieu !
Il n'y a rien de plus admirable que cette vie de Jésus en Marie; cette sainte vie qu'il répand continuellement en elle ; cette vie divine dont il l'anime, aimant en elle, et y louant et adorant Dieu son Père, comme un digne supplément de son cœur, dans lequel il se dilate avec plaisir. Toute la vie de Jésus et tout son amour dans le reste de l'Église, et même dans ses apôtres et dans ses plus chers disciples, n'est rien en comparaison de ce qu'il est dans le cœur de Marie. 11 y habite en plénitude ; il y opère en l'étendue de son divin Esprit; il n'est qu'un cœur, qu'une âme, qu'une vie avec elle. 11 n'y a rien de plus admirable que cette union, ou pour ainsi dire cette sainte et mystérieuse unité. C'est une chose en sa consommation, qui ne se peut comprendre : et ce qui est en cela de consolant, c'est que ce chef-d'œuvre est pour durer toujours.
communications plus fréquentes et plus intimes ,que M. Olier recevait alors dans l'oraison et à la sainte messe, soit pour sa propre sanctification, soit pour l'avancement de cette dame, qui dès lors était liée à sa grâce, et à laquelle il avait ordre de communiquer les lumières qu'il recevait.
— Le dernier alinéa decette lettre reflète parfaitement ce que M. Olier, dans ses Mémoires, dit avoir éprouvé dans le courant d'octobre 1651.
que Jésus est adorable dans sa Mère ! On ne peut pas comprendre ce qu'il y est, et de quelle manière Dieu le fait être à elle, et se rend en elle tout ellemême. C'est un œuvre de foi, et plus il est de foi, plus il est saint et divin, et donne plus à goûter dans l'intime de l'âme. C'est un abîme d'amour et de charité que l'on ne conçoit pas; car on ne peut connaître ni l'étendue de la dilection de Jésus envers Marie, ni la force et la pureté de l'amour de Marie, envers Jésus. Soyons tout perdus en lui, pour être tout ce qu'il est envers Dieu, son Père, et envers sa divine Mère; savoir, hostie de religion vers l'un, et victime d'amour vers l'autre, pour le temps et pour l'éternité. Bénissons ce grand Tout, pour qui Jésus et Marie se consomment, et renouvelons nos vœux de fidélité à l'un et à l'autre, nous consacrant en eux à Dieu comme ses hosties de charité, qui ne désirent que leur consommation.
Je vous dirai encore que je ressentais ce matin à la prière l'union et la perte du cœur de Marie en Jésus, qui était un aliment, une vie et une joie parfaite à cette divine Mère. Le cœur de Jésus, séparé et dégagé de toutes choses, était uniquement vivant à Dieu son Père; et Marie, toute perdue en son Fils, se trouvait aussi entièrement en Dieu. Elle était pleine de ses mêmes sentiments, de ses dispositions, de ses désirs et de ses prières ; en un mot elle était plus en Jésus que toute créature- Le reste des personnes qui vivent à Dieu en ce monde, paraissent si propriétaires d'elles-mêmes, si attachées à leurs sentiments, si pleines en leur cœur de leurs propres désirs, que presque tout y parait grossier et séparé de Jésus, en comparaison des dispositions et de l'état très pur et très saint de
Marie. Bénissons incessamment l'amour qui sait sacrifier parfaitement la créature, et la consommer en un pour la gloire de Dieu. Je désire de tout mon cœur que la divine Mère achève son ouvrage en vous pour toute l'éternité, et qu'elle vous tienne toujours perdue en elle, afin que vous ne puissiez rien sur vous, et que ni Satan, ni le monde, ni aucune créature ne trouvent accès pour blesser votre coeur, qui doit être inviolable en l'imitation de Marie. Je suis en elle tout vôtre sans réserve pour la sainte Éternité. Adieu.
LETTRE CGIV (1).
Qu'une bonne voie pour rendre nos devoirs A IVotre-Seignenr, particulièrement dans le temps de ses mystères, est de s'unir A la très sainte \ierge.
[Vers le même temps.]
Ma très chère et très honorée fille,
Bénis soient Jésus et Marie dans la sainteté de leur état divin où la seule foi peut nous donner accès durant la vie présente. Je ne puis vous témoigner toutes les bontés de cette adorable maitresse. Elles surpassent tout ce que je saurais vous en dire, et je ne puis assez Ten remercier. Je vous prie d'être pour cela mon aide et mon secours. Vous savez la part que vous avez à ce qu'elle me donne, et à tout ce que je reçois des bontés ineffables de son cher Fils, l'adorable et le suradorable Jésus. Il faut particulièrement en ces temps
(i) C'est la CXXXP des imprimées.
(2) La dernière phrase ne laisse aucun doute sur la personne à qui celte lettre est adressée.
nous abîmer en Marie, pour entrer en toutes ses dispositions envers Jésus-Christ et envers son Père. Car elle est la Mère de l'un, et la sainte Épouse de l'autre, et nous ne saurions trouver ailleurs de quoi rassasier mieux nos cœurs dans l'amour que nous leur devons, et dans la société qu'il faut que nous ayons avec .le Père et le Fils.
Je vous donnerai à ce sujet la même instruction que je reçus il y a quelques mois. C'est que le temps des mystères de Jésus est celui auquel nous devons avoir plus d'union et plus de liaison avec la sainte Vierge, à cause que c'est le temps auquel nous devons le plus à Jésus-Christ, et qu'il n'y a qu'elle seule qui puisse fournir et suppléer abondamment à nos devoirs, et aux hommages que nous sommes obligés de lui rendre. L'Église même s'unit à son intérieur pour lui rendre les devoirs de sa religion ; et si elle est obligée d'aller à Jésus-Christ pour honorer en lui et par lui la grandeur de son Père, ce Père plein d'amour pour son Fils veut qu'elle soit ,unie à la très sainte Vierge pour rendre en elle et par elle ses devoirs à Jésus, qui est l'objet continuel de sa religion. Par ce moyen, vous irez toujours croissant et vous avançant dans l'intérieur de Dieu même. Caria sainte Vierge, comme son Épouse, habite dans le plus intime de son sein ; et Jésus en elle, comme votre divine voie, vous conduira dans ce lieu de délices.
Je ne puis vous exprimer la joie que j'ai ressentie en voyant par votre lettre vos dispositions , et que c'est là où la grâce de Jésus-Christ vous porte. Je ne me souviens point d'avoir éprouvé en toute ma vie une pareille satisfaction. J'aurais donné à Dieu toute la terre, et tout ce qu'il y a de créé pour pouvoir attirer
ces sentiments sur vous, et pour vous voir établie dans la pureté de l'esprit dont Notre-Seigneur vous favorise. Je prie tous les anges et tous les saints de bénir Dieu, de le glorifier de ses dons, et d'être en adoration et en action de grâces perpétuelles pour les biens qu'il vous fait. Je vous en dirai davantage à la première occasion. Cependant rendez vos assiduités, en la religion de la très sainte Vierge, à la princesse que votre emploi vous oblige d'honorer et de servir (1), et qui vous est donnée sur la terre comme son image visible, afin que dans votre condition vous ne soyez jamais absente d'elle en sa personne.