‹ Lettres de M. OlierChapitre 173 sur 226 · A LA MARQUISE DE PORTES, A MOULINS · texte numérisé non relu

A LA MARQUISE DE PORTES, A MOULINS

H lui indique les moyens d’arriver à la pureté et ;Vla sainteté auxquelles elle aspire et que Jésus demande d’elle. II la prémunit contre les attaques des jansénistes.

[Été de 1649 (4).]

Loué soit le très saint Sacrement de l’autel.

Ma très chère fille en Notre-Seigneur Jésus- Christ, notre Tout,

Je me sers de la voie de Mme la M. d’0... pour vous écrire en sûreté et toute confiance (5). J’ai reçu trois

(1) Les articles de la paix furent enregistrés au Parlement le jeudi saint, 1er avrji 1649, mais le Te Deum ne fut chanté que le mardi de Pâques.

(2) Jean de Choisy était maître des requêtes et chancelier du duc d’Orléans. Sa femme, Jeanne-Olympe Huraull de l'Hôpital, fut très mêlée aux affaires de la cour et en particulier à celles de Mlle de Montpensier.

(4) La marquise, comme on l’a déjà dit, arriva à Moulins aumois d’avril

(5) Le nom de cette marquise est inconnu. Peut-être M. Olier a-t-il voulu désigner la marquise d’Aumont qui, avant de se retirer à Port- Royal, avait passé deux ans à la Visitation de la rue Saint-Antoine. Ce qui, outre la quasi-similitude de l'initiale des noms, donnerait quelque vraisemblance à cette supposition, c’est que, à défaut de la marquise, la lettre fut confiée à la supérieure de la Visitation.

des vôtres. Pour leur réponse, je vous dirai premièrement que je n’ai pas été celui qui vous a envoyé le saint suaire. Secondement, je n’ai rien fait pour le bon enfant dont vous m’écrivez, ne Payant point vu. Troisièmement, j’ai dit à nos MM. de Sainte-Marie et Cambiac de vous écrire.

Pour moi, je me réserve à vous écrire en la manière que je vous ai toujours parlé, en la simplicité de mon cœur, qui est tout vôtre et qui désire entièrement la pureté de l’état où Jésus votre Époux vous appelle, et qui souhaite fort que vous fassiez usage du temps qu’il vous donne, pour vous unir à lui et entrer en toutes les vertus qu’il imprime aux âmes qui sont véritablement siennes (1).

Je sais, ma tille, que votre esprit aspire à la pureté et sainteté ; mais il faut le faire en Jésus-Christ et non pas en vous-même ; il faut y parvenir par les voies de Dieu et non pas par les vues que vous pouvez former. Les desseins de Dieu sont infiniment élevés par-dessus les vôtres, et les moyens dont il se veut servir sont tout autres que ceux que vous pouvez vous imaginer. Il faut être aussi bien abandonnée aux moyens qu’il veut tenir sur vous pour vous sanctifier, comme aux desseins qu’il a sur vous et sur toutes les âmes qu’il a choisies dedans le sanctuaire de son conseil.

Ma fille, une chose que je vous demande avec Jésus- Christ Notre- Seigneur parlant à la Madeleine : soyez toujours anéantie en votre cœur, appartenant à Jésus-

(1) Dans (ouïe la suite de cette lettre, M. Olier prémunit la marquise de Portes contre la doctrine et les pratiques de Port-Royal, dont elle avait déjà, on ne sait comment, reçu d’assez fortes impressions. On verra plus loin que tous les efforts du serviteur de Dieu n'empêchèrent pas que le mal ne fit du progrès et ne semblât, un instant, devenir irrémédiable.

Christ par-dessus vous-même pour être à lui tout ce qu’il veut que vous lui soyez, et en la manière qu’il veut que vous lui soyez. Après il vous fera connaître ce qu’il veut et vous y établira sûrement, vous conduisant petit à petit en sa vertu cachée, qui est la manière du véritable esprit qui fait enfin régner Dieu pleinement dans les âmes. Le royaume de Dieu ne vient point avec éclat ni observation , dit Notre-Seigneur; il ne s’établit point en nos règles, ni par la conduite d’une sagesse qui prétend, comme les architectes, établir par ordre une pierre après pierre. Dieu renverse toujours ses vues aux âmes qu’il chérit; il tient son œuvre invisible en leur fond et, s’il leur a laissé pour un moment la vue de quelque établissement de vertu dedans elles, il l’arrache sensiblement, il trouble, il renverse, il dessèche, il aveugle, enfin il met son âme en un état où elle ne sait plus ce qu’elle est, ni ce qu’elle doit devenir; et cela est une marche assurée et un degré certain, mais contraire à la sagesse humaine pour élever, avancer, purifier, sanctifier, polir, fortifier l’œuvre invisible et insensible de l’esprit qui n’a point part en sa pureté avec nos expériences.

Oh que l’esprit est pur! oh que la sagesse de Dieu est grande sur la sanctification de nos âmes, qui élève en notre nuit, pour l’assurance de notre humilité et pureté de nos esprits, l’œuvre admirable de sa main ! Au nom de Dieu , ma fille , soyez morte à vos vues et vos règles et aux manières que vous vous imaginez, pour devenir selon le cœur de Dieu. Il n’y a rien que l’abandon entre ses mains et le désir d’être fidèle à faire un saint usage de toutes les rencontres, les occasions et les conduites de Jésus-Christ sur vous, ayant tou-

jours le cœur anéanti en tout vous-même, le viciant toujours de tous propres désirs, et votre esprit de tout propre discernement et toute propre lumière pour vous mettre en état d’être remplie de la lumière du Fils de Dieu et de ses volontés , préparant par là votre intérieur à toute vertu chrétienne, à quoi vous devez incessamment aspirer.

Ma fille et ma très chère fille, marchons par les voies simples, humbles, inconnues à tout le monde. Notre- Seigneur fonde ainsi son royaume. Ses démarches, ma fille, ne sont pas, comme quantité de personnes le croient en ce temps, qui font de gros livres et éloquents pour dire qu’il faut marcher par telles et telles voies. 0 ma fille, il n’est point d’âme qui n’ait sa voie préparée de Dieu et qu’il ne faille adorer profondément dans le silence, pour y être soumis en la manière particulière que Dieu le veut. Au nom de Dieu, ma fille, aimez uniquement votre amour, aimez l’Époux de votre cœur qui vous a menée jusques à maintenant par ses voies et ses routes. Soyez à lui, ma fille, en la manière qu’il le veut, et il ne manquera de se manifester tout à vous.

Je vous dirai en confiance qu’une des paroles de l’Evangile qui m’a le plus touché en ma vie, c’est celle de Jésus-Christ qui dit en saint Jean : Celui qui niai mera, je me manifesterai tout à lui. Ma fille, c’est où nous aspirons par nos souffrances, nos humiliations et nos traverses, que nous soyons si heureux de pouvoir recevoir la lumière de Jésus-Christ pour le servir et lui être fidèle. Tenez-vous donc à cela, d’être à Jésus- Christ et vivre en lui, en ses vertus et en sa grâce.

Ne vous remplissez point l’esprit , ma chère fille, des questions débattues, ne vous embrouillez point de part

ni d’autre; cela n’est que débat, et selon saint Paul des questions qui n’engendrent que des querelles et l’altération de charité, pour une matière défendue de l’Église et de Dieu même qui nous veut cacher des choses que nous voulons connaître. Il vaut bien mieux faire un sacrifice entier et parfait de cela, adorant le mystère inconnu de la grâce que par exprès la majesté de Dieu nous a tenu couvert et que l’Église sainte a tenu toujours en suspens, que de se vouloir mêler de décider de cela et s’exposer d’en juger autrement que Dieu, et ainsi aller au delà des desseins de Jésus- Christ et de son Père qui s’est réservé de nous révéler, au jour du jugement, le saint mystère de la très sainte Trinité, la connaissance de sa grâce par laquelle il vit en nous et nous en lui comme il vit en son Père et son Père en lui-même. Ce sont les paroles du Fils de Dieu en saint Jean : In ilia die intelligetis sicut ego in Pâtre et Pater in me et ego in vobis. Vous entendrez en ce jour-là seulement (et non en celui-ci) que je suis vivant et opérant en vous par la grâce, comme je le suis en mon Père et mon Père en moi.

Ma fdle, vous ne sauriez croire comme le silence de es choses est profitable et combien il tient l’âme en liberté, en humilité et simplicité, combien, tout au contraire, on s’embarrasse, on se dessèche et on s’élève le cœur secrètement par la curiosité, la recherche et l’entretien qui n’est pas de notre ressort et pour lequel nous n’avons point grâce pour traiter.

Vous savez, ma fille, qu’il faut que Jésus soit en tout; il faut qu il soit en nos paroles comme en nos pensées et nos œuvres; s’il n’est l’auteur de tout, il n’y a rien qu’un effet malin de notre chair et de notre propre opération qui n’est que vanité, superbe et amour-

propre et laquelle nous embrouille et infecte toujours. Il ne faut souffrir en nous que l’opération de la grâce et lui adhérer intimement; et vous verrez par expérience que dans le temps de la plus intime union de votre cœur et la plus profonde récollection avec Dieu, il vous anéantira toujours toute vue semblable, et ne vous portera qu’à l’amour de lui-même, sans souffrir que vous vous distrayez pour examiner la nature de l’amour qui vous possède, tant il veut et il aime un cœur simple, anéanti, et abîmé en lui-même et rien hors de lui : Porro unum est necessarium.

Il faut, ma fille, prendre garde à cela pour le grand intérêt de votre âme, qui souffrira et se desséchera beaucoup pour les moindres occupations de votre cœur et de votre esprit propre en choses qui seront hors de Dieu.

Ma sœur, que je vous veux sainte en Jésus notre tout et notre amour (et qui le doit être de tout le monde) ! Que je vous désire vivante en charité et en l’opération du seul esprit! Que j ai de haine contre l’esprit propre, comme ennemi juré de la foi et ensuite de la charité ! Que je vous désire vivante en foi comme le juste selon saint Paul et le prophète ! Oh que vaines sont les pensées et les opinions des hommes qui n’ont pas pour appui, pour soutien et pour règle certaine la science de Dieu ! dit Salomon. Ma fille, la foi pour tout. C’est le bandeau de l’esprit propre, c’est ce qui empêche ses productions inutiles, vaines et déréglées. Ma fille, l’esprit de l’homme n’est bon que pour en faire un sacrifice. Il est bon qu’il soit immolé, crucifié, interdit, absorbé en la foi et sagesse divine comme le cœur et la volonté doit être consommée, pour tous ses désirs, en la sainte charité de Jésus-Christ Notre-Seigneur. Oh, que l’âme trans-

formée et consommée en Jésus est paisible! Qu’elle est joyeuse, qu’elle est libre, quelle est indépendante de toute fantaisie et imagination humaine ! Combien vat-elle croissant en la lumière solide de Jésus-Christ! Combien se va-t-elle purifiant, sanctifiant et s’abdiquant en Dieu! Hors de Jésus, ma fille, hors de sa foi et son amour, ne vous arrêtez et amusez à rien. Lisez tous les jours, avec profond respect, dégagement de votre esprit et de votre raison humaine les saints Évangiles de Jésus-Christ. Laissez-vous nourrir, imbiber et pénétrer aux vertus chrétiennes. Lisez sainte Thérèse, M. de Genève, Gerson (1), tous ces livres de bénédiction et quel’Église universelle approuve, où rien n’est contesté. Je désire que tout le superflu vous soit ôté ; je désire que le vil soit séparé du précieux, comme Notre-Seigneur le veut, qui demande la sainteté parfaite à ses âmes choisies et qui ne peut souffrir aucun mélange avec son esprit de pureté.

Ma fille, depuis cette lettre écrite, j’ai appris que Mmo la marquise d’O... était partie et n’ai point trouvé de voie plus sûre que la Mère supérieure de la Visitation (2), avec laquelle j’ai fait connaissance depuis peu, que je ferai prier de vous faire tenir ce mot que j’ai cru expédient de vous envoyer pour prévenir votre

(1) Sous le nom de Gerson, M. Olier désigne le livre de Y Imitation de Jésus-Christ, que plusieurs, au dix-septième siècle, attribuaient au pieux chancelier de l’Université de Paris.

(2) C’était la mère Eugénie de Fontaines, comme il est dit à la fin de la lettre. Cette digne religieuse, dont la Vie a été donnée au public, eut l’avantage de recevoir les instructions de saint François de Sales. Elle était très liée avec saint Vincent de Paul et M. Olier, ce dont les jansénistes lui ont fait un crime. En 1664 elle fut choisie pour renouveler l’esprit du monastère de Port-Royal d’où on fit sortir l’abbesse et douze de ses principales adhérentes.

esprit, de peur que Mrae de Luynes (1), qui vous va voir en passant, qui est toujours dans les embarras des opinions, ne vous aille embrouiller l’esprit et vous le tirer de la netteté dans laquelle Notre-Seigneur vous l’avait mis. Je prie Notre-Seigneur de vous l’y conserver comme étant une des choses des plus nécessaire à la parfaite sainteté. La netteté de la lumière est le privilège du ciel et des âmes solitaires que Dieu a délivrées du siècle et des ténèbres où il abonde, aussi bien que le prince qui les gouverne et les sème par tout. Je vous prie, ne laissez point offusquer votre esprit ni l’approcher à quoi que ce soit; ne songez point à une perfection élevée et extraordinaire; laissez faire à l’Esprit qui a commencé et qui achèvera. Votre pauvre serviteur, qui a sa foi en Jésus-Christ, vous dira la vérité, s’il plait à sa bonté nous conserver la vie et la vue de vous servir comme il en est le maître. Ne vous mettez en peine si vous ne voyez des austérités affreuses, excessives et autres choses extraordinaires. Non, ma fille, Notre- Seigneur a ses voies cachées du progrès et de l’avancement intérieur indépendant de cela, qui vous élèvera à Dieu utilement et saintement par les démarches communes et simples, telles que Jésus-Christ Notre- Seigneur, Notre-Dame, saint Joseph et autres saints les ont pratiquées en leur vie. Oh! qu’il est sûr pour l’humilité et pour un esprit de votre trempe de marcher bassement et simplement ! Oh ! le trésor pour vous que la pureté de cœur et l’intention épurée de plaire à Dieu et le servir dans les voies communes et les

(1) Marie-Louise Séguier, née eu 1626, épousa Louis-Charles cl’Albert, duc de Luynes, et commença à le gagner au parti de Port-Royal auquel elle était très dévouée. La duchesse de Luynes mourut en couches , le 16 septembre 1651.

vertus chrétiennes ! Ma fille, faites-moi le plaisir et me donnez la joie en Notre-Seigneur de me mander, en simplicité et confiance, votre cœur et ses états depuis votre départ. Faites-moi tenir vos lettres, si vous voulez, par notre mère Eugénie, qui est cette bonne personne supérieure de la Visitation de la rue Saint-Antoine. Elle me les fera tenir sûrement.

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