‹ Lettres de ma chaumièreChapitre 2 sur 7 · L HUMANITE · texte numérisé non relu

L HUMANITE

Tu ne passeras pas, maudite gueuse.

Regarde, derrière toi, les chemins que tu as parcourus ; partout la nuit, le malheur, la désolation. Les moissons sont détruites : les villes incendiées, et, dans les champs dévastés et dans les forêts abattues, pourrissent des monceaux de cadavres sur lesquels s'acharne le corbeau. Chacun de tes pas est marqué d'une fosse oii dorment à jamais les meilleurs des enfants des hommes, et les grains de sable des routes, et les brins d'herbe des prairies, et les feuilles des arbres sont moins nombreux que tes victimes. Tu ne passeras pas.

LA GUERRE

Je passerai, vieille radoteuse, et tes sensibleries ne m'arrêteront point. Il faut que toute la terre s'éclaire à mon soleil de sang

et qu'elle boive, jusqu'à la deruière goutte, l'amère rosée des larmes que je fais couler. Je pousserai sur elle le poitrail fumaut de mes chevaux, etjela broierai sous les roues de mes chars. Tant qu'il existera non seulement deux peuples, mais deux hommes, je brandirai mon glaive, je souftlerai dans mes trompettes, et ils s'entretueront. Et mon corbeau s'engraissera dans les charniers.

l'humanité

N'es-tu donc point lasse de toujours tuer, de toujours marcher dans la boue sanglante, à travers les plaintes et la fumée rouge des canons ? Ne peux-tu donc te reposer et sourire ? Ne peux-tu, un instant, rafraîchir à l'air libre tes poumons brûlés par la poudre, aux sources qui chantent sous les lianes, ta gorge altérée par les hurlements ? Vois les contrées que je garde ; elles sont magniiiques. La vie bout dans leurs artères, floril sur leurs faces rubicondes de santé, leur

fait une ceinture de prés verts, de moissons d'or, de pampres joyeux ; et le bonheur et la richesse, éternellement, s'échappent des germes éclatés. L'homme y travaille dans la paix, y chante dans l'amour, s'y élève dans la prière, et tout prie, aime, travaille autour de lui. Jette ton glaive, prends la charrue que traînent, dans les bons sillons, les bœufs pensifs et résignés ; au lieu des fanfares de tes trompettes qui suggèrent à l'homme les homicides ivresses, au lieu des cris sauvages qui appellent la mort, écoute, le soir^ au penchant des collines, le son des pipeaux, les clochettes des bergeries, le chantonnement doux des pâtres; écoute, dans les grandes plaines qui se réveillent, Talouette qui salue de ses chansons le travail, lapaix, l'amour.

LA GUERRE

V Trêve à la rhétorique, vieille sotte : je n'ai que faire de tes lamentations. Garde ta houlette, ta peau de mouton et ta virgilienne

LA GUEKKE ET L HUAI ME 29l

tlùte. Je connais les hommes, et les hommes me connaissent. J'ai culbuté les troues, renversé les autels, et de tous les souverains déchus et de tous les dieux errants, moi seule suis restée debout. Je suis la divinité nécessaire, implacable, éternelle. Je suis née avec le monde, et le monde mourra avec moi.

LHIMANITÉ

Tu mens.

LA GUERRE

Je mens 1 Mais regarde autour de toi, et écoute. Yois-tu tous ces hommes courbés, qui peinent, s'essoufflent, et meurent écrasés par les besognes toujours pareilles?

Pour qui donc ces mines, ces forges, ces usines, ces fontes bouillonnantes, si ce n'est pour mes canons, mes fusils et mes obus? Pour qui ces navires qui sillonnent les mers et bravent les tempêtes? Ces prairies où mes chevaux s'engraissent, ces

arbres avec lesquels on taillera les alfûts de mes batteries, et les brancards de mes ambulances? Pourquoi donne-t-on de l'or aui ministres, des galons aux généraux ? Pouj qui arrache-t-on au foyer les bras jeunes el les cœurs vigoureux? Vois ces vieux savants penchés sur des chilFres, sur des plans, suj des poudres blanches, pourquoi distillentils la mort ? On me dresse plus de temples qu'à Dieu; compte donc les forts, les bastions, les casernes, les arsenaux, tous cei chantiers elfroyables oii l'on façonne 1 meurtre, comme des bibelots^ où l'on chan tourne la destruction comme des meuble de prix. C'est vers moi que tendent tous le elforts humains ; pour moi que s'épuise J; moelle de toutes les patries. L'industrie, 1. science, l'art, la poésie se font mes ardent complices pour me rendre plus sanguinair et plus monstrueuse. Mes trophées ornen les cathédrales, et tous les peuples à genou devant mon image, ont entonné des I De uni et des Marseillaise, Tiens, aujour

LA fi L'ERRE ET L'HOMME 293

dlini, ]e printemps sourit, la nature se pare comme pour une douce fête ; les parfums sortent de la terre rajeunie, et les plus gnies couleurs éclatent aux branches, pavoisant les champs et les forets. Qu'entends-tu ? Des chants d'amour? Non. Des frémissements de colère, des cliquetis de sabres, des sonneries de clairon, et des armées qui marchent, et des canons qui roulent, et la terre qui tremble sous les pas des chevaux et les crosses des fusils.

l'humanhé

Ah ! tu fus belle, parfois, et parfois sublime, je le sais. C'est toi qui as fait la patrie, et tu as délivré des peuples. Ton corbeau, qui se soûle du sang" des héros, s'est souvent changé en coq qui a réveillé de son chant les indépendances abruties et les nations opprimées. Mais aujourd'hui, est-ce pour cette ca/'jse sacrée que tu vas encore moissonner des hommes et secouer des deuils sur la terre? Vas-tu rendre aux pan-

m LETTRES DE MA CHAUMIEKE

vres Hindous leurs champs de riz pillés, leurs pagodes détruites ? Leur donneras-tu le sel dont on les prive^ et dont ils ont besoin autant que de Tair qu'ils respirent? Les feras-tu libres, ces martyrs qui râlent sous le joug étranger, et qui ont vu leurs plaines transformées en abattoirs , en champs de torture, et qui pleurent encore leurs princes assassinés sur les marches de leurs palais? Alors, bien, et je te bénis. Mais^ si c'est pour leur imposer de nouveaux maîtres, si c'est pour que leur sang, leurs biens, leur terre féconde^ aillent eni^raisseï- le Russe comme ils engraissenl l'Anglais, je te maudis.

LA GlERRK

Ta bénédiction m'importe aussi peu que ta malédiction. Je me ris de l'une comme de l'autre. Que je délivre ou que j'asservisse, cela m^embarrasse peu, vraiment, el le sentiment n'est point mon fait. Je veux

me distraire, voilà tout, et l'occasion me parait bonne. Il y a assez longtemps que je n'ai point rougi le Gange, dont les eaux bourbeuses me répugnent, etjo veux donner aux belles vallées de Tlndus leur provision accoutumée de cadavres. Allons, vieille sorcière, dérange-toi et fais-moi place. Mon cheval s'impatiente à écouter tes sornettes, et les fadaises de tes discours me font pitié.

L HtlMANrrK

Tu ne passeras pas. Ne vois-tu pas, aveugle criminelle^ que tout le monde te maudit, et qu'il n'est pas'un homme qui ne se détourne de toi?

LA GUERRE

Tu me fais rire, en vérité ! Mais je veux te convaincre. Ecoute doue ce que les hommes vont me dire.

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