A M* DE MAINTENU N
LETTRE PREMIERE
De Mr. le Duc du Maine.
JE suis bien aise du moyen dont vous vous êtes servie pour m'apprendre que ma conduite n'est pas bonne : mais je suis bien fâché que l'ayant trouvé telle , vous ne m'en ayez pas averti plutôt. Dès que Pon aime véritablement , comme je crois que vous m'aimez , il n'y a point de mesures à garder. Je m'en vais donc répondre à tous les points de votre lettre. Vous vous souvenez bien que, lorsque Me. de Montespan revint , je vous priai de
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savoir d'elle quel genre d'étude je ferois : je vous promis dans ce temps que, jusqu'à ce que Me. de Montespan l'eût choisi , je continuerais les mathématiques ; je n'y ai manqué au pins que quatre fois. Vous me mandez d'aller une fois la semaine chez Me. la Dauphine : j'y vais pins souvent. Toutes les fois que M. le duc de Chartres et ici , je vais le voir une fois tout au moins. Il y a aujourd'hui quinze jours que j'allai chez Monsieur : je n'ai manqué que trois jours à aller chez; Mademoiselle. Je ne vais point chez le prince et chez Me. ta princesse , psree que la défense que Mademoiselle me fit faire, n'a point encore été levée. J'ai tort sur M. et Me. la princesse de Conty: il veut hier trois jours que je perdis contre M. le prince de Conty ; je comptois de recevo;c mon argent hier 9 et de le payer tout aussi tôt : je ne vous l'avouai point , parce que vous n'aimez pas que je jo< e , et que j'espérois que vous n'en sauriez rien. Pour ce qui est de la lettre dîi P. de la Chaise , il y a plus de trois ans* que Me. de Montespan parle et me fait parler pour M. de Maîezieux , et me demande de temps en temps les réponses que l'on me fait : et, comme c'est toujours des promesses y et jamais d'effet , elle
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me fait la guerre ; me dit que je n'ai point de cœur , que je ne vois pas qu'on se moque de moi , et que je ne m'en soucie pas : elle me dit en même temps qu'il fa u droit parler au père , fortement. Outré de ces reproches , à ses derniers refus , je lui écrivis une lettre , que je crois que vous avez vue à la manière dont vous m'en parlez. J'en tirai une copie pour m'en faire honneur auprès de Aie. de Montespan ; je la lui montrai : elle me dit qu'elle étoit bien- aise que j'eusse ces sentiments , mais qu'il falioit les cacher. J'envoyai redemander ma lettre ; elle étoit donnée: leP. delà Chaise me promit qu'il ne la montreroit et n'en parleroit à personne , et cependant vous l'avez vue. Ce trait du révérend père me surprend : car je sais bien que , quoique je sois un gentilhomme de campagne , qui passe ma vie loin du monde, dans les plaisirs, toujours dans les forêts , avec M. de la Rochette , rien ne seroit capable de me faite manquer à ma parole.
Comme il faut toujours finir par dire ses péchés à son confesseur , je veux vous avouer à présent la cause de toutes mes dettes passées , sans comparaison avec la contrition d'un bon pénitent, et la crainte ci'une juste réprimande ou remontrance ,
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que je crains plus que celles de Me. de Montespan , parce qu'elles sonttoujours autorisées de la raison. Dans l'impossibilité que j'ai trouvée d'être à Marly sans jouer , et ne trouvant personne qui voulût jouer petit jeu , je perdis cent pibtoles contre M. de Richelieu, et autant contre le comte de Grammont. N'interprétez point mal , je vous conjure , l'excès de ma crainte ; et m? donnez plutôt courage , puisque ce qui la rend si grande , est le chagrin de vous avoir fâchée , et je ne puis lui donner un nom qui convienne mieux que celui de crainte filiale.
Je. serois inconsolable de vous voie rougir pour moi. On est prévenu en ma faveur, parce qu'on sait que vous m'avez élevé. J'ai mille fois éprouvé avec quel plaisir vous publiez le bien et cachez le mal. Si vous n'aviez point trompé le public en cachant les petites opiniâtretés que j'avois dans mon enfance , je n'aurais pas la réputation que vous m'avez faite. Je n'entreprends point votre éloge : Je suis trop jeune pour un si grand ouvrage. Je dirai seulement , pour donner quelque teinture de vous , que vous avez su accorder la faveur du plus grand roi du inonde avec l'amitié de tous ses sujets.
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LETTRE IL
Du même.
Devant Philïsbourg , ce J Octobre r<588.
NOus arrivâmes hier ici , madame , fort fatigués. Monseigneur avoua qu'il n'en pouvoit plus, La lassitude ne m'ôta' point l'appétit : je mangeai des oignons , et je couchai sur la paille , où l'on dort fort bien dix heures de suite. Je ne puis exprimer mon impatience de vo'r la place de plus près : car hier M. de Duras m'en fit passer assez loin , à la réserve de deux ou trois endroits à la portée du canon , où l'on fit passer Monseigneur , lui dixième. Ce matin il est monté à cheval à huit heures , et a été se promener à la tête de quelques camps.
Il a été voir ensuite l'endroit où Ton a débarqué les canons , qui n'est guère éloigné de Reinhausen. De là il a été à un pont, qu'il ordonna hier que l'on jetât du côté de Spire : cela sera d'une grande utilité , parce que par là le chemin est beaucoup plus court que par l'autre côté. Celui qui bâtit le pont , s'appelle M. de
A Mad. de Maintenon. 1%7
Vissac, dont on se loue extrêmement.
J'ai oublié de vous dire que , comme l'endroit où Monseigneur vouloir aller , étoit fort découvert , on a pris la même précaution qu'hier ; c'est-à-dire, de laire demeurer derrière, le gros de sa suite. Je me suis avancé seul avec lui : comme l'on étoit vu à plein de la p'ace , les ennemis ont braqué de notre côté deux pièces de canon de douze livres de balle chacune. Le boulet de la première a donné dans le Rhin , et celui de la seconde a passé par dessus notre tête à toute volée. Quatre paysans, qui étoient derrière, se sent jetés ventre à terre , et le boulet a été trouvé à cent pas de là. Je fais ce que je puis pour captiver la bienveillance de ceux que vous me nommâtes avant que de partir , et je les trouve bien disposés en ma faveur. J'aurai l'honneur d'écrire demain au roi : vous jugez bien , madame , que ce détail n'est pas pour vous toute seule. Hier au soir il y eut un de la place qui vint se rendre à nous : il dit que la place n'avoit pas grandes munitions ; qu'il y avoit trois jours que M. de Staremberg , le gouverneur, ne s'étoit montré ; qu'on disoit qu'il étoit incommodé , et fort haï de la garnison. Je crois que le siège ne durera eu ère. Ma
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santé est fort bonne, Dieu merci ! faites moi savoir l'état de la votre. Je vous prie aussi de dire au roi y qu'il ne juge pas de mon style par la première lettre que je lui écrirai. Le quartier du roi s'appelle Obernozen.
Louis-Auguste de Bourbon.
LETTRE III
Octobre 1688.
IL ne se passe rien ici d'assez considérable pour que je le mande au roi : la garnison a défilé devant Monseigneur ; il î'a trouvée fort belle , et s'est étonné qu'eue se soit rendue si-tôt : l'on a vu 900 femmes ou enfants. M. de Staremberg , le gouverneur , lui a dit qu'il étoit au désespoir d'avoir perdu une pièce de cette conséquence- là pour son maître ; mais que ce lui étoit une consolation , que ce tût entre les mains d'un aussi grand prince que lui. Nous allons après demain à Manheim , et je crois que nom serons bientôt de retour : j'ai prié Monseigneur , en s'en retournant , de vou'oir bien voir mon régiment de cavalerie qui est à Metz ; et il me l'a accordé.
a Mad. de Ma intenon. 189 LETTRE IV.
Ce 9 Novembre 1688.
J'Ai appris , madame , par M. d' Antin , toutes les bontés du roi et les vôtres , ce qui m'a fait un fort grand plaisir : je puis vous assurer que ma reconnoissance égalera toutes les qualités du dessus de votre lettre, et que j'acheterois bien cher une jarhbe pour que les effets pussent suivre ma bonne volonté. Il vient d'arriver un accident qui me touche au dernier point : nous avons perdu le brave Mornay. Mais je trouve M. de Montchevreuil bien heureux dans son malheur, d'avoir une personne comme vous auprès du roi pour prendre soin de ses intérêts, Je vous supplie de vouloir bien vous charger d'un compliment pour Me. de Montchevreuil. M. de Nèle est fort mal : je monterai vendredi ia garde à la tranchée de la citadelle : et je vous assure qu'il ne m'arrivera pas de la descendre avant le bataillon , comme l'autre fois.
NÉ
a9o Lettres du Duc du Maine
LETTRE V
Ce 38 Octobre 1688.
JE crains bien , madame , que vous ne me laissiez rouiller , de peur de me fatiguer. Pourquoi commencer un commerce , s'il devoit être si-tôt rompu ? Je me corrigerai des fautes de style que vous remarquez dans mes lettres ; mais je crois que les longues phrases seront pour moi un lor:g ce.aut. Je n'ai que taire de cultiver les bonnes grâces de Monseigneur pour vous : il a trop ton esprit pour oublier le mérite : et il est trop dans les mêmes sentiments du roi , pour ne se pas souvenir du votre.
J'ai cieja commencé , madame , à sentir les fatigues ce la guerre : jai été trois jours et deux nuits sans changer de chemise : mais ce n'est rien pour les (ils les plus délicats des rois. Il y a une si grande quantité de surtouts à ce voyage , que je ne doute pas que cette campagne ne soit appelée ia campagne c'es surtouts.
Nos personnes se portent fort bien , mais nos équipages très-mal. M. le maréchal en use toujours avec moi à merveille , et
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je vous dirai ingénument que j'espère réussir à ce metier-ci. Toutes vos lettres me font un étrange portrait de la cour : et ce qui me surprend , c'est que , malgré tous les faux rapports que l'on vous fait de moi, et auxquels même i] me paroît que vous avez assez de toi , vous espérez qu'à mon retour je mettrai les choses sur un autre pied : soyez sûre du moins que je rendrai hardiment témoignage à la vérité , etque jesaursi bien empêcher que les innocents ne sourirent pour les coupables. Ce discours n'a d'autre fondement qu'une grande intégrité, qui est! a vertu que je me propose. Je vous supplie , madame , de continuer toujours à me mander ce qui vous revient de moi : cela tournera à votre profit , ou au mien. Si les rapports sont véritables , je profiterai de vos avis : s'ils sont taux , mes réponses vous feront connoître vos gens. Je suis bien-aise que madame ia duchesse fasse bien : il faut qu'un de ses principaux mérites soit de ne point m'écrire ; car je reçois très rarement de ses lettres : l'amitié que j'ai pour elle est si solide, que je me console de n'avoir point de ses nouvelles , si avec cette conduite elle trouve la paix et son compte,
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LETTRE VI
Ce a 5 Octobre.
NOus recevons , madame > tous les jours , des réprimandes de ce que nous n'écrivons point , et tous les jours nous écrivons. C'est bien la chose la plus cruelle de se tuer à rr ander ce qui se passe, et de se désespérer ensuite de ce que tout est ignoré. Depuis que vous m'avez mandé de donner mes lettres à M. de Saint- Pouange, je l'ai toujours fait : et j'apprends que vous n'en recevez pas davantage.
Dès que j'ai prié Dieu , j'écris ; j'écris , dès que je suis habillé ; j'écris , dès que je descends de la tranchée; j'écris, dès que je descends de cheval: je ne fais autre chose, et cette chose si importante , si régulièrement foite , est perdue. Il faudroit que je fusse le p'us sot homme du monde pour ne pas profiter de la permission que le roi m'a donnée. Aussi n'ai- je pas cela à me reprocher : car depuis que je suis ici , Je lui ai écrit six lettres. Je suis ravi qu'on loue et qu'on fasse valoir Monseigneur , puisqu'il ie mérite : mais je voudrois aussi que l'on parlât de moi , qui fais de mon
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mieux , et qui ne réussit pas mal. Vos sentiments dépendent donc de la négligence d'un misérable courier ! Au-lieu de m/encourager au moment où je suis en péril , vous vous affligez ; et au moment que je n'y suis plus > vous me grondez : aimez-moi , madame , un peu plus à propos. M. de Montchevreuil est aussi triste que moi : mais si nous ne vous aimions pas aussi tendrement , vos reproches nous toucheroient moins. Je vous demande pardon de la vivacité de ma lettre , si elle vous fâche : mais je n'ai pu me laisser attaquer sans me défendre. Voici la onzième lettre que je vous écris , et je n'en ai reçu que six de vous. Peut-on avec bienséance finir des reproches par une prière ? Je votidrois que dans l'occasion vous dissiez à Me. de Montespan que nous manquerons bientôt d'argent. J'ai oui dire qu'elle renvoie M. de Malezieux : ce qui ne me surprend point ; car je sais qu'elle a toujours peur qu'on ne la vole , quoique M. de Montchevreuil n'ait point du tout l'air à cela.
Ma santé est bonne , Dieu merci ! mais elle ne durera guère , si vous continuez à n'être pas contente de moi : vous m'a~ vez appris assez de maximes pour que je puisse vous donner celie-ci ^ qui est d'ex-
194 Lettres du Duc du Maine
cuser vos amis : commencez par moi J puisque je suis celui de tous qui vous est et sera toujours le plus ridele. Adieu.
Louis-Auguste de Bourbon.
LETTRE VIL
Au camp de Picton , ce 3i Mai 1689,
TE n'ai pas manqué de dire à Cham- ^oonas ce que vous m'avez ordonné.
L'air de la guerre m'est fort bon : j'y dors et mange bien , et j\e bois guère: Jes officiers paroissent assez contents de moi ; et mes valets me donnent des louanges. ,Quana' je partis , j'oubliai de d- mander au roi si le régiment des gardes suisses ne devoit pas battre aux champs pour moi , comme général des Suisses , dès qu'il n'étoit pas dans un lieu. Je vous supplie de vouloir bien lui en parler , et me mander son intention là-dessus. Les premières choses tirent à conséquence , et personne ne sait mieux si cela se doit que M. Stoppa. Je crois que c'est une mauvaise plaisanterie que vous me laites y quand vous me mandez que vous aviez vu l'objet de ma passion. Je n'ai
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pas été plus savant pour cela. Je n'écrit point au roi , parce que je n'ai rien à lui mander. Il faudroit que l'ennemi se montrât à nous pour nous réjouir : car on fait quasi tous les jours la même chose, et l'on s'en lasse. Il y aune grande union entre le maréchal et moi ; et la manière dont il en use , mérite bien que vous lui en fassiez un remerciaient. Adieu , madame ! je vous assure que je n'oublierai jamais que le roi a fait de moi, un prince; et vous , un honnête homme.
M. de Richmond est arrivé. Je lui ai donné ia main , comme le roi me l'avoit ordonné. Je vous supplie de lui demander comme il veut que j'en use avec le comte de Soissons , qui est aussi dans l'armée. Nous allons partir pour aller à Senef.
LETTRE VIII
A Picton y ce 7 Juin 1689.
JE mande à 240, que vous m'aviez écrit qu'elle méritoit de plus grandes réprimandes que celle que 2.00 lui avoit faites : je vous réponds que 44 songera à lui sur toutes choses : il s'est bien douté
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que , quand 7 lui refusa ce qu'il lui avoit demandé , c'étoit par la raison que vous me mandez , qui étoit celle aussi qui lui fa j soit souhaiter plus ardemment. Déplus, madame , songez , s'il vous plaît , que la conduite de 47 a été fort épurée ; et qu'il y a long-temps qu'il a des régiments , et que 27 n'en a point. L'application au service mérite bien quelque récompense.
Vous avez tant d'envie de faire plaisir au maréchal d'Humieres et à moi , que je me crois obligé de vous dire que, dans une conversation que j'eus avec lui , il me témoigna , en me démandant mes bons offices , que la seule chose qu'il souhaitoit présentement , étoit d'être duc , et il me dit de fort bonnes raisons pour cela. Si le roi lui accorde cette grâce pendant la campagne ? le maréchal croira m'en être obligé : mais ce qui me feroit encore plus de plaisir , seroit que le roi voulût bien me charger de lui promettre cet honneur , ou m'adresser la lettre par laquelle il le lui accordera. La raison qui me fit parler pour M. de Luxembourg, me fit parler pour celui - ci , qui est le meilleur homme du monde , et que j'aime tout à-fait. Croyez , madame , que je n'oublierai jamais les sages maximes que vous m'avez données. On vous im-
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portune souvent ; mais le temple de Delphes étoit toujours plein , à cause de la confiance qu'on avoit à l'oracle.
LETTRE IX
Ce 27 Juillet 1 689,
T7"Ous ne devez pas être fâchée , ma- * dame , de me voir plus touché d'un reproche que de toutes les louanges que Ton me donne : et il me semble que cela ne peut partir que d'un bon fonds. Vous me faites un véritable plaisir de me faire ma provision de compliments : car il y a là-dedans une espèce du fausseté ou de bassesse , qui , chez moi y ne coule pas de source. Je vous prie de ne me point trahir quand vous reconnoîtrez les vôtres mot pour mot , d'autant plus qu'en ce pays > en devenant solide, on perd le talent de tourner finement les phrases. Enfin , l'on a fait réponse à ce que je vous avois écrit sur le régiment des gardes suisses : mais elle est d'une manière qui m'assure que l'on n'a pas entendu la question ; car l'on mande que la garde de M. le maréchal , c'est-à-dire , celle des Suisses , ne doit point prendre les armes pour
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moi , et que cela me fait plus d'honneur que si elle les prenoit ; que la garde qui est devant le camp du régiment des gardes suisses , doit prendre les armes et appeller pour moi ; et à la fin de la lettre , que les Suisses doivent se conformer sur les François. Je réponds à cela , que les François de la garde de M. le maréchal prennent les armes, et appellent pour moi , et par conséquent les Suisses ; que la garde des Suisses , qui est à la tête du camp , prenant les armes et appellant pour moi , ne fait rien aussi que les gardes françoises ne fassent : si bien donc , madame , que les Suisses font la même chose que les François. Après avoir répondu aux trois questions que Ton me fak , je vous dirai que tous ces honneurs-là ne me sont rendus que comme prince du sang ; qu'outre cette dignité , je suis encore plus pour les Suisses , puisque je suis leur général , et que les gardes suisses , hors dans les maisons royales , ont toujours battu au champ pour ceux qui possédoient cette charge , aussi-bien que les François pour le général de l'infanterie françoise. Ce que je vous dis est un fait que le roi peut demander à tous les vieux officiers. Outre cela , une différence , c'est que les Suisses de la garde
a Mad. de Maintenon. 2.9?
"du roi prennent les armes , et appellent pour moi ; ce que les François ne font point : par conséquent , puisque les François appellent ici pour moi , les Suisses en doivent faire davantage : sans compter que la règle est , qu'à Parmée on bat au champ pour ceux pour qui Ton appelle à la garde du roi. À présent que j'ai dit mes raisons , on fera ce que l'on voudra : ce n'est qu'un simple honneur qui ne tire point à conséquence ; on n'ira pas me î'ôter : car pour les fonctions de la charge , je n'en parle pas , puisqu'on croit que le service du roi en ira mieux. Demander sans passion , me soumettre sans murmure, voilà ma maxime. Il est vrai que ma grandeur tient à celle du roi.
LETTRE X
Ce 9 Août 1689.
LE chirurgien est venu : je crains bien que nous n'ayons pas besoin de lui.
Je vous parle peu de moi : il seroit triste de vous en mander du mal 5 et ridicule de vous en mander du bien. Je vois avec douleur que le roi ne m'a fait depuis long- temps ses compliments : j'ai beau
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m'examiner , je me trouve sans faute , comme M. le Ragois trouvoit mes thèmes. Nous avons reçu aujourd'hui d'assez bonnes nouvelles d'Irlande : on nous mande que M. Roze n'a pas voulu recevoir à capitulation la ville de Londondery.
Je vous supplie de dire au roi que je ne me donne point l'honneur de lui écrire 9 parce que je n'ai point assez de matière pour une lettre , puisque je ne sais autre chose , si-non que nos ennemis ont été campés ce matin à Nivelle. Il y a grande apparence qu'ils veulent aller plus loin : car où ils sont , il n'y a pas assez de fourrages pour faire subsister quelques jours ïeur armée. La nôtre t madame , est bien en état d'entreprendre quelque chose : et il me semble que cela seroit bien glorieux au roi , et en même-temps bien aisé h nous. M. le maréchal attend , pour prendre son parti , qu'il puisse être sûr de celui que les ennemis auront pris. Si le roi le laissoit faire , comme on no<?s mande qu'il l'a dit à Versailles , je crois , que nous ferions parler de nous , sans beaucoup hasarder : car , sur les lieux , on voit les temps propres à entreprendre les choses , et vous ne pouvez voir les moments de si loin. M. le maréchal craint avec raison qu'après le bruit que le roi
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a fait courir, qu'il l'avoit laissé maître de ses actions , l'on n'ait mauvaise opinion de lui , de n'avoir encore rien entrepris. Je vous avoue , madame , que je brûle d'impatience de voir si je ne déments point le sang dont je sors , et si je mérite toutes les bontés que le roi a toujours eues pour moi. Je vous prie de vouloir bien me fournir des fins de lettres , car je n'en ai plus que deux.
Il n'y a donc que les Suisses sur quoi vous n'ayez point d'esprit ! Relisez ma lettre , mais d'un bon ton , et vous n'y trouverez point de chagrin. Je n'ai fait que dire mes raisons , et je les ai dites comme si je n'en avois pas de plus fortes dans le cœur du roi et dans le vôtre ! Je suis bon diable , et je ne me fâche pas aisément. J'avoue que je n'entends pas bien les railleries par écrit : mais , au-lieu de date , mettez au commencement de vos lettres l'état de votre humeur , et je vous entendrai bien.
3oi Lettres du Duc du Maine LETTRE XI.
Au camp des Estines,
TE croyois , madame , voyant les en- *Jnemis foibles , que nous pourrions entreprendre quelque chose en ce pays-ci : mais par les dernières lettres que M. le maréchal a reçues, il me paroît que, bienloin de nous faire profiter de notre supériorité y on démembre notre armée.
J'aurois lieu d'être un peu fâché de voir que Ton ne m'a envoyé de ce côté , que pour me conserver et m'apprendre à visiter des camps. Malgré l'amitié que j'ai pour M. le maréchal , je ne puis voir sans douleur l'oisiveté où l'on tient ses troupes. Il m'a donné de bonnes maximes générales , et je commence à savoir comme l'on doit se comporter dans les armées. Vous êtes de trop bon sens, pour ne pas voir que , quand on est destiné k une chose , il y a plaisir de s'y rendre habile en peu de temps , et qu'on n'y peut parvenir qu'en voyant faire les autres. Pourquoi donc , pouvant me faire voir la guerre > et le roi m'ayant témoigné son impatience de m'y voir réussir ,
pourquoi
K Mad. de Maintenon. 30$
pourquoi me fait-on perdre une année ?
Car celle-ci ne peut être comptée* Puisque le régiment du Maine est si bon , que le roi s'en serve î II n'aura peut être jamais plus de besoin de ses bonnes troupes : et puisqu'ici il ne fait que croupir dans l'oisiveté , que ne l'envoie-t-on en Allemagne , où je pourrai servir le roi et apprendre mon métier ? Je meurs d'envie de voir si je vaux quelque chose. ïl n'y aura qu'à me recommander à Chanîay. Vous m'aimez trop solidement, madame , pour ne pas approuver ma lettre , quand vous y aurez fait réflexion , et pour ne pas persuader le roi.
LETTRE XII
Au camp de Horn , ce 14 Septembre 1689*
NOus apprîmes hier par Bruxelles la prise de Mayence , qui nous étonna beaucoup : on en dit même des particularités qui empêchent d'en douter. M. de Cour , madame , me dit que vous l'aviea chargé de faire une sollicitation à M. le maréchal. Mais M. de Louvois ne vouloir plus entendre parler de cette affaire. Iî s'en faut bien que je sois de l'avis de Tome. VU (13) O
304 Lettres du Duc du Maine
Me. de Montespan sur ma campagne : j'ai été fort alarmé , quand j'ai vu , dans la lettre que vous écriviez à M. de Cour, que vous espérez me revoir à votre retour de Fontainebleau. Quoique je n fasse pas grand'chose ici , j'y fais toujours plus qu'à îa cour où je ne fais que clopiner devant des gens à qui je fais de la peine , au lieu que j'apprends ici mon métier:
et je n'y vois point madame la duchesse , que vous craignez toujours qui ne me gâte : je ne manque pas , comme vous voyez , de raisons pour demander à servir long-temps , sans parler de l'extrême envie que j'en ai. Tous -les officiers disent ici que le véritable temps d'entreprendre est arrivé. Je n'écris qu'un mot au roi : il vaut mieux qu'une lettre soit courte que languissante. Sa majesté aura bien de la peine à trouver mieux que le maréchal d'Humieres ou M. de Luxembourg.Sans s'être concertés avec le roi ni avec vous , ils m'ont toujours donné les mêmes maximes.
Je commence à être persuadé que tous les bons offices que l'on m'a rendus ne feront que me nuire : car les manières de ce pays-ci , où l'on ne voit que des hommes , sont bien différentes de celles de la cour , où l'on est environné de
A Màd. de Maintenon. 30$
femmes qui n'ont pas toutes votre solidité. Vous trouverez seulement que je suis plus occupé de ma grandeur que je ne l'étois , et que je serai bien aise de faire conclure cet hyver le bon mariage que vous savez. Si le roi veut que je lui écrive plus souvent , il est fort le maître: qu'il me fasse voir plus de choses.
LETTRE XIII
Au Camp de Deinsse , ce 16 Juin 1690.
TE ne me sens pas , madame 3 de la •'lettre du roi et de la vôtre; la joie m'empêche souvent de m'exprimer : c'est ce qui me fait craindre de n'en pas assez témoigner au roi. Mais vous me connoissez, et savez à quel point je sens tout ce qui me vient de sa part : dites-lui bien tout., madame, je vous en prie, et peignez-moi pénétré de toutes ses bontés; cherchez les termes les plus forts , et craignez encore avec tout votre esprit de n'en pas dire assez : prenez ensuite pour vous y et donnez là-dessus carrière à votre imagination : je ne me gâte point ; les dernières grâces me touchent autant que lespremieres. Je suis ravi que le foibîe
3o6 Lettres du Duc du Maine
que vous avez naturellement pour moi se fortifie de l'estime , si c'est pour n'en jamais voir la fin. Si j'ai de l'ambition î j'en crevé. Soyez un autre moi-même :
€t tandis que je ne demande ici qu'à me sacrifier pour le service du roi et de l'état , que je sois aussi à Versailles pour prendre soin de mes intérêts. Travaillez pour votre cher entant , si vous le trouvez digne de l'avouer pour tel : et souvenez vous qu'en ceci les autres princes ne tirent point à conséquence, et profitez- en.
Je suis bien honteux de toutes les louanges qu'on me donne , et de tous les compliments que je reçois. Quelle idée peut-on avoir des François , quand on voit crier au miracle à un homme qui n'a fait simplement que son devoir ! Que de plaisir j'aurois , madame , à vous embrasser , et à voir la joie peinte sur le majestueux visage du roi î
LETTRE XIV
Au Camp , ce 3 Juillet 1690.
JE suis ravi , madame ! j'ai vu une bataille : c'est une marque de mon bonheur. Je m'en porte bien , Dieu merci !
a Mad. de Maintenon. 307
Je n'aurois jamais fait si je disois du bien de tous ceux qui le méritent : je me contenterai seulement , madame , de vous assurer , que Vaudeuil mériteroit bien d'être maréchal-de-camp ; et que je m'estimerois heureux , si le roi pouvoit être content des services du pauvre Gambillari.
LETTRE XV
Au Camp de Farcine , ce 16 Juillet 1690.
ST je n'ai pas encore fait mes dévotions, il y a , je Pose dire , madame , de la faute du P. de la Chaise , qui n'a point fait de réponse aux lettres que M. d' Antin lui a écrites de ma part. Je ne suis point surpris que vous me croyiez plongé dans le libertinage , du moment qu'il vous esc revenu que j'avois passé une fête sans communier : car à la cour , on ne connoît point les milieux. Si je n'étois pas homme de bien naturellement y je ne serois pas assez sot pour le faire paroître. Je tiens dans la règle le plus que je puis , ceux que j'ai l'honneur de commander ; je secours les misérables : j'empêche les querelles , et je n'ai jamais fait de mal à
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personne , pas même à ceux qui le méritent. J'ajouterai , madame , que je ne me levé , ni ne me couche, que je ne songe que je puis mourir à tout moment ; que le jour du combat , il n'y avoït aucune apparence qu'il dût rien se passer ; que, quand on choqua les ennemis , ce fut avec une tête où il n'y avoit assurément peint d'Aumônier. Le lendemain on croyoit si peu donner bataille , que Von avoit fait faire sur la Sambre trois ponts , dans le dessein d'y faire passer nos bagages ; et quoique l'on cherchât, à l'endroit et: je fus toujours , des prêtres pour donner l'absolution , on n'en trouva point. ]\Ies ennemis trouveront toujours àm'attaquer : ils n'ont rien a dire sur ma conduite ; ils veulent noircir les replis de mon cœur , et vous voulez les croire. Je me flatte , madame,' d'être vraiment honnête homme : et je s'erois bien fâché que vous me crussiez sans mœurs , en un âge où, si je l'ose dire , je mérite quelque louange de me conduire comme je fais. Je vous assure que je pardonne de tout mon cœur à ceux qui, pour faire les bons valets , ne songent qu'à vous dire du mal d'un homme que vous aimez. Je ne conçois pas leur politique; mais il y a des gens capables de toutes sortes de travers. J1*
a Mad. de Maintenon. 309
suis , madame , livré au public; et vous pouvez aisément vous éclaircir , si j'avance rien de faux. Je suis charmé de votre amitié , et je trouve qu'il n'y manque qu'à recevoir moins bien ceux qui vous disent du mal de votre mignon : vous y gagneriez bien du repos , et je conserverois votre amitié. Je donne à M. de Cour la liberté de me dire tout ce qu'il pense sur moi ; aussi me connoît-iî mieux que moi-même. Je tends à la perfection , et l'on n'y parvient point avec les flatteurs. Continuez , madame , à me dire mes vérités : je ne me lasserai pas de les entendre. Mais soyez toujours juste : il est étrange que depuis le temps que vous êtes à la cour , vous n'ayez pss encore bien appris à donner le tort aux absents.
LETTRE XVI
Veyant Mor.s , ee 26 Àîars 169 t.
ÎL me semble, madame , que le roi est content de moi : mais je serois bien aise de le savoir par vous. On n'a commencé à tirer le canon qu'aujourd'hui :
et les assiégés paroissent jusqu'à présent les meilleures gens du monde. Le roi
310 Lettres du Duc du Maine
fut attaqué hier légèrement delà goutte: ce ne sera rien ; eile commence à diminuer. Il tient mal la parole qu'il vous a donnée : car y outre la fatigue , il s'expose si je Pose dire , comme feroit un jeune fou , qui auroit sa réputation à établir. Je vous prie de lui en mander votre avis : car il se fâche quand nous lui en parlons. Je monterai demain la tranchée : je puis bien vous répondre que je n'y épargnerai ni ma pe :onne , ni l'argent , pour faire bien servir le roi. Le prince d'Orange n'a |>oint encore pris son parti , et nous n'en avons pas beaucoup d'inquiétude : souvenez vous , madame, que notre amitié est à toute épreuve y et que vous me l'avez dit souvent vous même. Je sui? fort bien avec Eourîlers ; je l'ai assuré que vous m'aviez plus d'une fois parlé de lui. Je ne vous écris point de nouvelles. Apparemment celui qui les fait vous en informe , et peut-être même vous en ditil quelques-unes d'avance. Cette entreprise-ci est la plus audacieuse qui soit encore entrée dans l'esprit de l'homme.
Le roi nous assure que vous faites un grand plaisir de venir au devant des guerriers , et -que vous êtes là-dessus comme un enfant. Je compte beaucoup sur mon zèle , et fort peu sur ma capacité,
a Mad. de Maintenon. 311 LETTRE XVII.
Au Camp de Halle , 1 Juin.
MR. le duc de Chartres nous a joints , et m'a fort dit toutes les instructions que vous lui aviez données en partant , et la promesse que vous aviez voulu tirer de lui , qu'il se corrigeroit de certaines petites choses. Vous devez être contente de lui , et croire qu'il est homme de parole : il me fait beaucoup d'amitiés , auxquelles je réponds , comme je dois , respectueusement , mais sans affectation.
Je crois être obligé de vous mander qu'il ne m'a pas nommé le nom de Madame. Il a dîné chez moi , et il a soupe avec M. de Luxembourg : il nous a donné à manger. Il fut gaillard , quand il vit l'ennemi : enfin , il fait à merveille. Je suis fort bien aussi avec M. d'Arcy et avec l'Abbé du Bois. Je vous l'avouerai , madame : je suis assez content de moi. J'ai bien de la peine à me consoler que la garnison de Halle se soit retirée : car , en qualité de maréchal- de-camp de jour ^ j'en aurois commandé l'attaque ; et je crois , qu'avec un peu d'aide , j'aurois
\i% Lettres du Duc du Maine
monté comme un autre. Vous savez sans doute que M- de Luxembourg fait merveilles pour moi , et moi pour lui : et vous Ee saunez vous imaginer combien mon père est bien avec moi : qu'il est facile aux grands seigneurs de faire plaisir ! Ces mots , je suis content de vous , m'ont plus touché que cette multitude de charges qu'il m'a données. Si Maîezieux ne se soucioit pas plus d'argent que moi., vous gagneriez bien du repos. Dites au rot combien je l'aime : je suis au désespoir de n'avoir qu'une vie à sacrifier à son service ; mais je la sacrifierai , comme si j'en avois cent..
LETTRE XVIII
Au Campât Florennes , ce 27 Juillet 1691.
DEpuis que les ennemis ont repassé la Sambre , nous n'avons pas eu beaucoup de loisir. M. le prince d'Orange -nous tient de près : mais je commence à croire qu'il ne veut que nous importuner , et qu'il craint la décision. Empêchez le roi , madame , de tant travailler : en altérant sa santé , il gâtera plus nos af- :s, qu'un peu moins d'application pour
A Mad. de Maïntenon. }l$
elles ne pourroit faire. Je ne suis pas surpris de la joie de Monseigneur : car , quoique sa naissance pût lui faire espérer ce que le roi a fait pour lui , c'est une marque d'estime et de confiance , qu'il faudroit être bien peu solide pour ne pas sentir vivement. Tout le monde est charmé du choix du roi , et tous les pays étrangers seront ravis de revoir M. de Pompone dans le ministère. Nos affaires sont trop bien conduites pour aller mal. Conservez-nous le roi ; et s'il ne veut pas songer à lui , forcez-le à le faire : ce sont-là les cas où il est permis de désobéir. Adieu , madame.
LETTRE XIX
Lundi.
JE suis ravi , madame , que vous vcvs fassiez autant de plaisir de me montrer Saint-Cyr , que je m'en fais de le voir. Les principes de ce grand établissement sont bien sages , bien solides , bien avantageux pour l'état et pour la noblesse : je vous reconnois dans le projet , et je suis certain de vous retrouver dans l'exécution. Vous aurez choisi les moyens les *
3i4 Lettres du Duc du Maine
sûrs et les plus simples pour arriver au mieux. Je compte d'y apprendre quelque chose pour l'éducation de la jeunesse : et je me sens tout glorieux de songer que vous devez m'initier dans vos mystères ; j'appréhende seulement d'en avoir l'esprit tellement rempli , qu'il ne me reste plus guère de liberté pour traiter les graves propos , par lesquels vous me faites envisager que se terminera la fête. Je ne cesserai de vous assurer de ma reconnoissance: vous avez fait tant d'ingrats , madame , que ce sentiment doit vous paroître nouveau.
LETTRE XX
Versailles , « u Mars 1710.
ON ne meurt point de joie , madame, puisque je n'en suis pas mort , quand le roi m'a fait l'honneur de me dire ce matin , qu'il étoit déterminé à toutes les grâces que je lui avois demandées. Sans la reine d'Angleterre , j'aurois été partager mon ravissement avec vous : l'épanchement de nos cœurs eût été bien unanime. L'avis que vous me donnez sur mes enfants , madame > est rempli de bonté 5 et
a Mad. de Maintenon. 315
de sagesse. Vous croyez bien aussi que ne songeant pas à me désaisir du gouvernement de Languedoc, je les retiens toujours par l'incertitude de l'écoulement de cette grâce, à laquelle, naturellement entre eux , sous le bon plaisir du roi , dans la suite des temps , ma prédilection donnera le branle. Permettez-moi de chercher demain un moment pour vous embrasser.
LETTRE XXL
A Versailles , ce i3 Avril 1710»
LE marquis de Lassay , madame , est allé à Paris , pour ne plus importuner le roi par la trop fréquente vue de son triste et inquiet visage. C'étoit très-naturellement que je jouois le surpris : le jour de la revue passé , je ne savois plus à quoi m'attendre. 11 est vrai que la manière d'annoncer une aussi grande grâce eût été bien galante , bien brillante, et m'eût épargné bien des lettres de compliments de tous nos messieurs : mais peutêtre aussi qu'il m'en eût coûté la vie ; car j'aurois voulu me précipiter de mon cheval pour faire mon remerciment , et
3ï6 Lettres du Duc du Maine
pour témoigner plus vivement devant tout le monde mon extrême reconnoissance , et la parfaite notion que j'ai du prix infini d'un semblable bienfait. Il vaut donc mieux pour moi que mes premiers mouvements soient plus en particulier. J'aurai encore un double plaisir à les répandre et à les réitérer à chacun des gens à qui j'en apprendrai la nouvelle : si elle arrive cette semaine, ce carême aura été délicieux pour moi. Je mentirois si je vous disois que je l'attends sans impatience. Mais je vous assure que c'est sans inquiétude , et que je suis pénétré de la tendre et active sollicitude, dont vous me donnez encore de si touchantes preuves. J'ai laissé absolument le choix d'une dame d'honneur à mad. la Princesse : je n'aurois pas tant consulté son opinion pour le choix d'un cavalcadour.
LETTRE XXII
Versailles , ce 1 \ Avril îjm
VOila donc la petite-vérole déclarée , madame ! elle ne nous a pas surpris.
Mais permettez-moi de vous redire encore un mot sur l'extrême inquiétude
A MAD. DE MaïNTENON. ÎI7
que j'ai pour la personne du roi. Ne voyons point trop noir : songez seulement , je vous en conjure y que dans un air de venin , la petite vérole n'est pas le seul mal que l'on paisse prendre. Eh !
où en serions-nous si mon père Je
n'ai pas la force d'achever ! Au nom de Dieu , madame , que le peu de succès que vous attendez de vos représentations ne vous empêche point de les faire bien vivement , et de vous joindre pour cela avec Mr. Fagon. J'ai eu le cœur vraiment touché ce matin des dispositions de tendresse que j'ai vues à Mr. le duc de Bourgogne. Il m'a montré la lettre qu'il écrit au roi , et m'a dit qu'il vous en écrivoit une encore plus forte. Le roi ne doit point se regarder comme un simple particulier. Qu'il s'expose pour sauver son état , à un danger indispensable , nous tremblerons , mais nous ne l'en détournerons pas. Ici , il s'expose sans nécessité et sans fruit : le salut de son état lui demande de ne point s'exposer. Il peut en ^e ménageant satisfaire à son inquiétude , et avoir à toutes les heures des nouvelles de Monseigneur. Qu'il se dise à lui même ce qu'il vous a dit alors : qu'il songe à la conjoncture où nous sommes ; tout réside en lui ; le péril de Monseigneur
318 Lettres du Duc du Maine
le doit presser de ménager le sien. Enfin , madame , n'ayez rien à vous reprocher pour sa précieuse conservation. Vous ne sauriez vous imaginer en quelle agitation je suis , et ce qui se passe en moi , séparé du roi. Il est , en vérité , bien incommode de tant aimer !
LETTRE XXIII
De Mad. la Duchesse duMaine.
Versailles , ce i5 Avril 171 1.
AH ! madame ! quel coup , et quel coup pour le roi î ne me sera-t-il point permis d'aller à Marly , pour mêler ma douleur avec la sienne , et pour satisfaire à l'inquiétude que j'ai sur sa santé ? J'attends ici vos ordres avec impatience : et je vous supplie , madame , si l'on ne me permet point de me présenter , d'assurer que je ressens et que je pense tout ce que je dois. è
a Mad. de Maintenon. 319
LETTRE XXIV
De la mime.
Juin 171!,
Permettez-moi , s'il vous plaît , madame , de n'employer mes premières paroles qu'à excuser le désordre de mon esprit. Je ne sais si je suis véritablement en nie. Mr. le duc du Maine m'apprit hier en arrivant l'effroyable état où il a été. Quoique ce soit lui-même qui m'en a fait le récit , je n'ose qu'à peine me flatter que ce soit lui qui me parle ; et je sens bien que je perdrai le peu de raison que j'ai , si Dieu , qui par sa miséricorde sur moi et sur mes enfants , vient de ressusciter mon mari , ne me fait la grâce de remettre bientôt mon ame dans une assiette plus tranquille. Je sais, madame , toutes les marques de tendresse que vous venez de lui donner dans cette malheureuse occasion. Si la foiblesse où je suis me permettoit de me traîner jusqu'à votre appartement , j'irois vous embrasser mille fois , pour vous en témoigner ma reconnoissance. Agréez, madame , que cette
jio Lettres du Duc du Maine
lettre , toute mal faite qu'elle est , m'acquitte de ce devoir envers vous. Soyez , s'il vous plaît , bien persuadée que je vous regarderai toute ma vie avec des yeux de fille ; et qu'il n'est pas possible d'avoir pour personne , ni plus d'estime , ni plus de tendresse, ni plus de reconnoissance , ni plus de respect.
De Mr. le Duc du Maine.
Je vous recommande Guiry y pour la îieutenance-générale du pays d'A^nis.
Si vous saviez, madame , combien on redouble d'ardeur de rendre service aux gens de mérite , quand on s'est vu près d'habiter une terre où l'on n'est bien escorté que par de bonnes œuvres.
LETTRE XXV
De Mr. le Duc du Maine,
Versailles , ce S Janvier V]\2.
LE billet dont vous m'avez honoré , madame ! est bien court : mais il dit tant de choses , et il est si flatteur , que je ne puis m'empêcher de vous en témoi*
a Mad. de Maintenon. 3^I
gner ma reconnoissance. Je l'envoie à Mr. le premier président , pour qu'il sache d'original ce que vous me mandez de Jui. Je puis , sans aucun risque , vous offrir tout mon crédit auprès de ce magistrat. Il joint à beaucoup de bonnes qualités , une souplesse et une docilité d'esprit , qui , à ce que j'espère , mettront le roi tout-à-fait à l'aise. Je suis en état aussi de répondre du respect et de la profonde estime qu'il a pour vous. Il vous en auroit assuré, madame y s'il avoit eu l'honneur de vous voir : et il y auroit ajouté des actions de grâces , que vous n'auriez peut-être pas voulu recevoir, et que je n'ai osé vous faire, mais qu'il est cependant bien difficile de se persuader que vous ne méritiez pas.
LETTRE XXVI
De Mad. la Duchesse du Maine.
A Sceaux, ce n Février 171J.
VOus aimez Mr. le duc du Maine , madame : vous avez pour lui des entrailles de mère, et vous pardonnerez plus aisément qu'une autre "'"' ?r*
3ai Lettres du Duc du Maine
d'une femme qui tremble pour lui. Je sais qu'il y a de l'indiscrétion à s'adresser à vous au milieu de la vive douleur qui vous occupe. Mais vos bontés, que nous avons tant de fois éprouvées , me font tout hasarder dans la cruelle situation où je me trouve. Je ne puis voir , sans frémir , Mr. le duc du Maine respirer un air dont tant de funestes aventures nous marquent îa corruption. Il n'a point eu de ces sortes de maladies : et il en est plus susceptible qu'un autre , par la délicatesse de sa complexion , et par les impressions que lui a faites son terrible accident. Avec tout cela, je sais , madame , qu'il perdroit mille vies , plutôt que de songer un moment à s'éloigner du roi : et quoiqu'il ne lui soit pas possible , en restant à Versailles , de ne pas commercer tous les jours avec des gens qui sont dans l'air , il passera certainement par-dessus toutes considérations , si votre tendresse véritablement maternelle ne fait violence à ses sentiments. Que ses trois enfants , que sa femme > vous aient encore , madame , cette importante obligation î Délivreznous tous par vos bontés d'une si cruelle inquiétude , et d'un péril qui peut-être ne nous laisseroit pas jouir long-temps de toutes les grâces que vous nous avez
a Mad. de Maïntenon. 313
procurées. Je me flatte , madame , que vous m'accorderez encore celle-ci , que je vous demande les larmes aux yeux , et dont je garderai le souvenir jusqu'au dernier moment de ma vie.
LETTRE XXVII
De la même. %
Ce 14 Tivntî 171 A.
QUel malheur , madame ! quelle afm fliction pour le roi ! quelle perte pour la France ! quel écrasement pour vous ! Je sens tout trop vivement ; mon cœur est déchiré : mais votre état en particulier donne un cruel redoublement à ma douleur , et je suis percée de tous les traits qui vous frappent. Une mort inopinée vous arrache la plus aimable des princesses , l'ouvrage de vos mains , les délices de la France , dans le temps que tout le royaume alloit recueillir le fruit de vos soins , et que vous commenciez vous-même à ressentir le succès d'une éducation qui vous avoit coûté tant de veilles ! Voilà , madame , une terrible prédication pour les princes. Dieu me
3^4 Lettres du Duc du Maine
fasse la grâce de la mettre à profit ! Pendant que je lui demanderai pour vous les consolations qui vous sont nécessaires , ( et , avec un cœur si sensible , qui en eut jamais un plus grand besoin ?) obtenez pour moi de sa miséricorde , que cet exemple effroyable du néant des grandeurs humaines , me fasse penser sérieusement à celle qui ne doit jamais périr.
LETTRE XXVIII
De Mr. le Duc du Maine.
A Versailles, ce 6 Mars 171a.
L'Histoire de Crécy , qui vous est revenue , madame , est véritable : c'est chez l'abbé de Mornay qu'on vit cet abbé à lunettes qui nous est inconnu. Je n'aime point tous ces raisonneurs sur l'avenir : et celui-ci ne s'expliqua point de la manière dont lui étoient venues ses notions. Il est seulement certain qu'il fit ses malheureux pronostics pendant le premier Marly de cette année, et qu'il désigna pour le temps de crise les environs du 14 ou 15 février. Il ne seroit peutêtre pas mauvais de questionner cet abbé ,
a Mad. de Maintenon. 31 $
qiiî va quelquefois , dit on , chez Mr. de Torcy. Je suis accablé, madame, de ce que j'apprends à ce moment de nos enfants royaux.
LETTRE XXIX
Du même.
A Versailles y ce 9 Mars 171 a,
JUsques à quand, madame, pîaira-t-il à Dieu de nous frapper ? Hélas ! que ceux qui sont morts dans Je Seigneur sont heureux , tant par ce qu'ils ont trouvé, que par ce qu'ils ont quitté!
Aussi n'est-ce pas sur eux qu'il faut pleurer : c'est sur nous , qui restons. Qu'allons-nous voir ? et qu'est-ce que tout ceci nous annonce? Si nous perdions encore Mr. le duc d'Anjou , que de nouveaux obstacles à la paix î Et si tout roule sur la vie d'un enfant de deux ans , dont même la complexion est assez foible, que nous reste- t- il à envisager pour l'avenir ? et que ne pourront pas dire pour le présent, les perturbateurs du repos public, dans les pays étrangers? En sortant àes craintes à l'aspect d'une minorité , Pon
316 Lettres du Duc du Maine
retombe dans celles d'un mal actuel , dont la fin ne peut se prévoir. Toutes ces idées sont bien accablantes : elles augmentent de moment en moment le prix de la conservation du roi. Rien n'est plus flatteur, madame , que l'attention que vous avez pour mes enfants au milieu de nos calamités. C'est eux, en effet , qui, suivant îe cours de la nature , sont à plaindre ; et non pas moi , qui puis espérer , avec quelque vraisemblance , que le roi me survivra. Cependant l'instinct qui nous porte à conserver notre sang , suivant l'ordre de la providence , me les a fait envoyer à Sceaux. Je comptois que«mad.
la duchesse du Maine les suivroit de près : mais son inquiétude sur le sort des deux petits princes , l'a emporté jusqu'à présent sur ses frayeurs personnelles. Adieu , madame : je ne puis encore dans ces premiers instants me résoudre à vous voir. Où en serions- nous , si nous ne croyions pas en Dieu!
LETTRE
a Mad. de Maintenon. 317 LETTRE XXX.
Ce Mardi 1J12,
EN partant pour Ànet 3 madame , je reçois une lettre de Me. la princesse de Conti , qui se ravise de son indiscrétion , et qui me mande de dire au roi qu'elle seroit très-contente de n'avoir que le gouvernement. Comme peut-être le temps presse, et que je n'aurai l'honneur de voir le roi que ce soir , je crois m'acquiter de ma commission en vous l'adressant. Vous voyez en cette conjoncture l'opinion qu'on a de ma probité , et qu'on ne doute pas que , pour faire plaisir aux autres , je n'oublie que le comte d'Eu est et sera dans le besoin , quoique je fusse fort aise qu'il fût sur le petit mémorial de sa majesté , et que , s'il avoit le gouvernement de Provence , ce tût comme si M. de Vendôme vivoit encore.
J'ai été gratifié en perspective depuis trop peu de temps , pour revenir si lot à la charge , malgré le courage que devroit donner la demande de M. de la Rocheguyon. En e&z , s'il s'agissoit de distribution de pensions, j'ai beau être Tome VIL ' (13) P
3^3 Lettres du Duc bu Maine
l'homme du monde le plus serviable , ec le moins âpre à la demande , je représenterois bien vivement à notre véritable père , et à vous , madame , qui nous tenez lieu de mère , que le Comte d'Eu ne pouvant envisager sur mon bien que dix ou douze mille livres de rente, il n'a pour toute ressource , que la charge de grand - maître d'artillerie , qu'il aura achetée par la mort d'un père qui compte de ne la pas laisser si-tôt.
Voilà , madame , ce que j'allois vous dire hier , quand Me. la duchesse d'Orléans entra , et ce qui mérite 9 je crois , quelque attention , mais qui pourtant ne demande nulle réponse. Je me flatte que vous aurez approuvé la manière dont j'ai eu l'honneur de parler à sa majesté , en faveur de M. de Charolois : les princes du sang, quoi qu'ils fassent , auront toujours en moi un ami.
LETTRE XXXI
Ce a3 Juin 1712.
DEpuis que je suis sorti de chez vous , madame , ayant réfléchi sur le chagrin dans lequel vous m'avez dit
à Mad. de Maintenon. 3-J
Çu'étoit le roi sur la distribution de ce que la mort de M . de Vendôme fait vaquer, j'ai craint d'y avoir contribué par le dernier article de la lettre que je vous écrivis avant-hier. Je vous proteste donc , madame , que je serois au désespoir qu'il eût produit cet effet. La même bonté qui donne la liberté de parler naïvement de ses intérêts les plus intimes , au roi et à vous , comme aux chefs de la famille * requiert aussi que sa majesté ne se tienne ni importunée des demandes , ni embarrassée des refus , ni inquiète des mécontentements : tout ce que je pense et pourrai penser de ma vie , pour mot ou pour les miens , est uniquement relatif à lui. ■Compatissez, je vous en conjure, à la délicatesse de mon cœur , qui fait aller le bon plaisir de sa majesté , et sa bonne humeur y bien avant le parfait établissement du comte d'Eu, et même avant ma vie.
33° Lettres du Duc du Maine LETTRE XXXII.
Versailles , ce 10 Octobre 1J12.
NOn , vraiment , madame , je n'avois pas ouï dire que vous vouliez vous rendre encore plus invisible que vous n'étiez : l'air de Rambouiilet est un fort mauvais air , s'il vous a inspiré cette mélancolique idée ; et nous sommes moins que jamais dans un temps à vous faire éviter les conversations de certaines gens. A qui parleroit-on du roi et de l'état , si-non à vous, qui aimez si chèrement l'un et l'autre ? Je franchirai demain cette barrière, que vous m'avez souvent reproché de trop respecter. Il me faudra une grande audience pour vous rendre compte des projets que je fais, en conséquence des volontés du roi , pour notre accommodement de famille , des peines que j'ai a me donner pour cela , des mesures que j'ai à garder , et des inconvénients que je dois éviter dans des discussions qui ne se comprennent pas d'abord , et que sa majesté ignorera toujours , quand elle n!en entendra parler qu'à M. de Pontartrain , qui trouve en lui-même peu
de contrainte à dire tout ce qu'il lui plaîr. Je rendrai ma conversation un peu historique sur une matière que vous trouverez encore bien sèche ; mais dans laquelle , pour ma consolation de l'événement douteux du fruit de mes travaux , j'ai besoin d'un témoin tel que vous. Le repos de la bonne conscience ne tranquillise pas tant avec les hommes qu'avec Dieu ^ qui lit dans les cœurs. Au reste , madame , je combattrai le plus que je pourrai ( pardonnez - moi cette expression ) les vifs mouvements de ma tendresse,
LETTRE XXXIII
Ce 1 Janvier 17 13.
IL auroit été trop commun , madame , d'aller ce matin à votre porte , pour vous faire , sur la nouvelle année, un compliment d'une sincérité un peu commune. Voyez tout ce que je vous dois , depuis le moment où je suis né , jusqu'au moment où je respire : rappeliez les connoissances que vous avez du cœur que vous avez formé , et puis dites vous à vous-même tout ce que je voudrois vous dire , qui est fort au-dessous de tout
jy% Lettres du Duc du Maine
ce que je sens. J'ai quelque chose d'important à vous communiquer ; mais , s'il vous plaît , n'ayez point mal à la tête. Plus je réfléchis sur les différentes marques que vous me donnez de la plus délicate , scrupuleuse, sincère et profonde amitié , plus je vois combien j'ai de raisons de vous adorer.
LETTRE XXXIV
Mercredi 1714.
DE puis que je vois , madame , que M. le premier président est une des causes secondes dont Dieu s'est servi pour déterminer le roi , j'ai bien plus de respect que je n'avois pour son sentiment. Aussi, madame , je crois ne pouvoir me dispenser de vous envoyer la réponse que je viens de recevoir de lui , à la lettre , par laquelle je lui marquois ce que le roi avoit dit hier à M. le chancelier sur le prcjet des patentes. Ces dernières réflexions sont très-importantes : la chose est assez grave pour n'y rien manquer pendant qu'on y est , et les affaires malheureuses du clergé nous font connoître que les formes demandent autant d'attention que le fond. Le roi s'attend an
A Mad. de Maintenon. 333
bruit que ceci fera , et il sera certainement moindre et moins fécond en pauvretés , quand on procédera suivant les formalités. Le roi ne doit pas être en peine de la réponse des princes : ils seront charmés de s'en faire un mérite , qu'il sera bon de leur laisser. Dès qu'on aura leur consentement , il n'y a pas de difficulté à l'énoncer; sur tout celui de M. le duc d'Orléans , qui , pour des incertitudes de cérémonial , pourroit bien ne pas allée au parlement. Pardon , madame j et mille foi-s pardon ! Je n'ai point de folle inquiétude : je ne vous demande pas même de réponse : mais il faut , s'il se peut ^ se mettre en sâreté dans le port.
Je vous envoie un mémoire dont je suis convaincu que vous n'aurez aucun usage à faire : car je ne crois pas possible que le roi hésite à répondre oui , même avant que de l'avoir vu M. le Premier Président , qui se connoît en style d'édifs, m'a dit , que s'il n'avoit pas fait la proposition que nous prissions le titre de princes du sang , c'est que cela étoit naturel , nécessaire et incontestable : il ne vous en restera aucun doute , lorsque vous aurez employé une minute à la lecture de ce mémoire , qui vous parut si beau } avant que d'avoir sa dernière main. P 4
534 Lettres du Duc du Maine
LETTRE XXXV
De Mad. la duchesse du Maine.
Ce 29 Juillet 171 4.
SI je nVabandonnois à toute ma joie , je partirois, madame, dans le moment, pour aller embrasser les genoux du roi , et vous embrasser vous-même. Je connois dans toute son étendue la grâce prodigieuse que ce grand prince daigne répandre sur ma famille. Je n'ignore pas, madame , combien votre tendresse pour M. le duc du Maine et pour mes enfants y a contribué. Aussi apprendront - ils bientôt de ma bouche à partager entre vous et moi toute la tendresse , toute la reconnoissance et tout le respect qu'on doit à sa propre mère. Je vous en porte la parole pour eux , et je sais qu'ils la tiendront. Ils n'auront , pour remplir tous leurs devoirs à votre égard , qu'à se conformer à ma conduite , et à étudier mes sentiments. Achevez , madame, achevez votre ouvrage. Exprimez , comme vous savez faire , à ce roi aussi bon que grand , k quel point je suis pénétrée de ses
A Mad. de Maintenon. 335
bontés. Et puisque M. le duc du Maine juge à propos que je modère mon empressement , pour ne point donner d'embarras à Marly , dites-lui, s'il .vous plaît , tout ce que la plus vive et la plus respectueuse reconnoissance peut mettre dans la bouche d'une mère tendre , sensible et comblée. Vous parlerez bien mieux que moi y madame , et d'ailleurs vous parierez en votre nom et au mien T puisqu'en effet ma famille est la vôtre , et doit partager entre vous et moi les obligations que les enfants doivent remplir à l'égard de leurs parents , et désormais je pourrai les produire hardiment sans être embarrassée. Ah ! madame , que le roi peut faire de grands miracles ! Que votre intercession est puissante auprès de lui ! et que vous êtes une bonne amie î Mais pourquoi me défendre un remerciment en forme ? Pourquoi vouloir que j'aie secrètement le cœur rempli de sentiments qu'il m'est impossible de taire !
l%6 Lettres du Duc du Maine
LETTRE XXXVI
De Mr. le Duc du Maine.
Versailles y ce 12 Août 17 14.
E roi m'a ordonné, madame, de lut ■*— 'donner aujourd'hui par vous quelques notions des idées de mad. la Princesse sur le rang de ses petkes-fllles.
Vous aurez , s'il vous plaît , la bonté de lui dire que je Fai fait pressentir par M. îe marquis de Lassay ; et que je m'étois si peu trompé dans mes conjectures, que mad. la Princesse , au moins jusqu'à présent, persiste à vouloir faire expliquer sa majesté. Je n'oserois dire combien cela est de tout point extraordinaire : le roi le sait mieux que moi , et le témoignera. Je ne doute pas même que cetîQ bizarre chicane ne fasse qu'il ne reconnoisse de plus en plus combien ce qu'il a bien voulu déclarer en notre faveur étoit nécessaire , et qu'il ne se félicite doublement de ce qu'il a fait. Il y a eu , à ce qu'il m'est fevenu , un peu de vivacité entre mad. la Princesse et rr.ad, la duchesse du Maine , sans quç
A Mad. de Maintenon 3>7
pourtant cette dernière soit 'sortie des bornes du respect ; elle n'a appuyé que sur ce qui la regarde personnellement : cependant la mauvaise humeur pourra en faire un sujet de plaintes. Vous jugez bien, madame , que cette lettre , que je n'ose faire plus longue , est autant pour le roi que pour vous.
P. S. C'est ainsi qu'on désire l'union.
LETTRE XXXVII
Versailles , ce i3 Août 171 4.
JE m'estime trop heureux , madame , d'avoir fait de moi-même ce que vous m'auriez conseillé : je vous assure qu'outre le plaisir de faire effectivement un bien , j'ai été ravi de sauver ou d'adoucir au roi une petite peine. Mais je nesaurois l'exempter tout-à-fait de dire que nous n'en avons pas imposé dans l'explication de ses volontés. Vous serez peut - être assez étonnée de savoir , madame , que je n'ai encore reçu que de bouche des compliments de M. le maréchal de Villeroi : cela répond assez à la manière dont il reçut l'année passée le mot visant à ceci j que vous fûtes si fâchée que sa
33$ Lettres du Duc du Maine
majesté lui eût lâché ; mais il ne faut pas y prendre garde , quoique de pareilles choses ne laissent pas d'instruire. On marche avec une grande sécurité , madame , quand on est soutenu par vos avis. Me. la princesse de Conti voudroit fort avoir en main contre son fils une lettre de cachet , dont elle pût faire usage quand elle le jugeroit à propos ; ou bien une lettre du roi , portant ordre au prince d'obéir à sa mère. C'est pour s'accréditer dans sa famille , où elle est presque comptée pour rien.
LETTRE XXXVIII
Versailles . ce 14 Août îji 4«
DEpuis le billet que j'eus l'honneur de vous écrire hier , madame , et auquel je crois que vous trouvâtes quelques obscurités, parce que vous ignoriez ce qui avoit précédé , M. le marquis de Lassay , à cequ'il m'a dit , a tant remontré à mad. la Princesse que la représentation qu'elle projetoit n'étoit point convenable P qu'enfin on l'assura ( comme en effet il fut exécuté le soir ) que Mlle, de Charolois iroit chez le roi , et n'eu-
treroit qu'après mad. la duchesse du Maine : que si l'on partait au roi , ce ne seroit point d'une façon embarrassante ; que le propos seroit seulement tourné sur les inquiétudes qu'on auroit par rapport aux filles de M. le duc d'Orléans , à qui Ton suppose toujours des idées de distinction. Ainsi la scène ne sera point importune au roi ; et sans se peiner le moins du monde , il pourra dire , qu'il ne sauroit y avoir le moindre doute sur la préséance de Me. la duchesse du Maine :
ce discours même, madame, sera d'autant meilleur , que mad. la duchesse a dit à mon frère , cité comme témoin de la manière dont Sa Majesté pensoit : Une chose ne vaut guère , si elle ne vaut lapeine d'être répétée. Voilà le détail duquel le roi me marqua hier avoir curiosité , par un mot qu'il me dit en passant. Me. la duchesse du Maine est charmée de vous , et ressent bien vivement toutes vos amitiés. Que vous savez vous faire aimer !
340 Lft. de la Duch. du Manie
LETTRE XXXIX
De Mad. la Duchsese du Maine.
Ce 2 Septemhre 171 5,
VOus avez , madame , aussi-bien que M. îe duc du Maine et moi , une cruelle distinction dans la perte aiTreuse que vient de faire la France. Nous ne pouvons attendre de consolation que de la part de Dieu , qui nous a frappées. Si je croyais , madame , que vous approuvassiez que j'allasse mêler mes larmes avec les vôtres , je prendrois cette occasion pour vous renouveler les assurances de la vive reconnoissance que nous vous devons P aussi-bien que nos enfants , pour tomes les grâces que vous leur avez tant de fois attirées. A toutes celles-là , madame, je vous conjure instamment d'en aiouter encore une : c'est de prier dans votre sainte solitude pour vos amis exposés aux orages du monde ; et d'être , s'il vous plaît , bien persuadée qu'on ne peut honorer une mère plus que vous honorera tout le reste de sa vie LoUISE- BÉNÉDICTE DE BOURBON.
a Mad. de Maintenon. 341
LETTRE XL
De M. le duc du Maine.
Versailles , ce 8 Septembre 17 15,
LE premier billet , madame , que j'ai reçu ce matin de Mlle. d'Aumale . a supprimé mon voyage à Saint-Cyr ; car , pour achever de me tuer , il ne me resteroit plus qu'à vous causerie moindre surcroît de ma!. A la vérité, j'étois résolu de ne vous rien dire dans ma visite. Mata Je me rlattois , après avoir pleuré huit jours , de soutenir devant vous une miné aussi ferme , que vous* me l'avez vue dans la p!us touchante et la plus cruelle conjoncture de ma vie. Dans le second billet , vous joignez des circonstances à votre permission qui la rejettent bien loin. Nous sommes tombés des nues , madame f cans un monde nouveau , ou pour mieux dire , dans un chaos. Après le héros chrétien qui est le sujet de nos larmes , je trouve que vous êtes la plus heureuse personne que je connoisse, de pouvoir donner un libre cours à votre douleur aux pieds d'un Dieu qui en peut être Tunique conso-
34* Lettres du Duc du Maine
iatcur. Vous n'avez à craindre d'importunités , que de ceux qui vous tiennent par le cœur : l'intérêt ne vous viendra plus accabler; et l'ingratitude, ce vice propre au courtisan , vous garantira de tous ceux qui vous ont obligation , dont Je nombre égalercit celui des grains de sable de la mer. Je vouloîs vous mener mon fils, et je ne vous aurois nommé que ma cl. d'Orléans et mad. du Maine , très- fâchées toutes les deux de n'être pas en état Je vous voir.
LETTRE XLI
Du même.
A Paris y ce «i Septembre 171 6.
NOus sommes , madame , dans des transes continuelles , sur la santé de rci , au milieu de toutes les maladies dont on se trouveenvironné. Commentprendre quelque chose sur soi dans une occasion de cette importance ? On tremble des suites que pourroit avoir une transplantation. Nous prenons toutes les précautions possibles contre les communications suspectes 3 et nous nous abandonnons du
a Mad. de Maintenon. 343
reste avec soumission à la providence. Le régent les a poussées plus loin que personne, en défendant à ceux qui approchent Sa Majesté , toutes les visites au palaisroyal. Il s'est interdit à lui-même les Tuileries , quoiqu'il ne voie point son fils : cette petite-vérole de M. le Duc de Chartres , qui va pourtant à merveille > et qui n'est , Dieu merci, accompagnée d'aucun accident,nous est venue bien malà-propos ; elle me sépare de M. le duc d'Orléans , qu'il est bon de tenir de près , sur-tout dans un temps de crise , où il y va du tout pour nous. Notre confiance est donc dans le Seigneur , qui fait souvent résulter le bien de ce que les hommes croient un mal. Nous sommes charmés de Me. de Villette : comme c'est à vous que nous la devons , il est bien juste de vous en informer , l'ingratitude n'ayant jamais été notre partage.
344 Let. de la Duch. du Maine
LETTRE XLII
De Mad. la duchesse du Maine.'
Paris , ce 6 Mai 1717.
QUoique je connoisse votre indifférence , madame , sur la plupart des choses du monde , je crois pourtant que le mariage de Mile, de Noailles est une de celles cù un compliment peut erre le mieux placé. Le mérite du prince Charles est , je vous assure , aussi estimable que «sa naissance ; et il conserve , pour la mémoire du feu roi > une vénération qui doit lui rendre un bon office auprès de vous. Occupée d'une affaire qui doit décider de l'état de ma famille , inquiète avec raison sur le voyage de Hongrie , pénétrée de mille chagrins divers , je trouve ma vivacité ordinaire pour prendre part à votre joie. Je vous demande la continuation de votre amitié , quelque part en vos prières , qui ne peuvent qu'être exaucées par ce grand Dieu que vous servez si bien. M. le duc a recommencé à faire des siennes , c'est-à-dire , à tenir de mauvais discours qui importunent , mais n'effraient point.
LETTRE XLIII
De Mad. la duchesse du Maine , à M.dt duc de Vendôme.
'II m'étoit aussi facile de faire une belle lettre qu'il vous est aisé de rétablir les rois , que d'heureuses pensées je vous enverrois sur la grande nouvelle que nous apprenons de Villa Viciosa ! Mais il s'en faut bien que je n'aie une facilité si rare : et il vous est plus aisé de gagner une bataille , qu'à moi d'écrire un trait d'esprit. Je me souviens d'ailleurs fort à propos du proverbe : A grands seigneurs peu de paroles. Les plus grands de tous les seigneurs , selon moi, sont les vrais héros. Ainsi je dois vous dire plus laconiquement que personne , que vous êtes l'homme de l'univers le plus comblé de gloire , le plus aimable y le plus aimé de tous les honnêtes gens et de votre famille ; que de tous ceux qui la composent, je suis celle qui vous aime le plus ; et qu'en vous préférant à tout , je ne crois faire que mon devoir,
Fin du Tome septième.
CE