DU COMTE DE BUSSY A MADAME DE SÉVIGNÉ
A Montpellier, le 16 juin 1651.
J’ai bien appris de vos nouvelles. Madame; ne voies souvenez-vous point de la conversation que vous eûtes chez madame de Montausier 2 , avec M. le prince de Conti, l’hiver dernier? 11 m’a conté qu’il vous avait dit {(uelques douceurs, qu’il vous avait trouvée fort aimable , et qu’il vous en dirait deux mots cet hiver. Tenez-vous bien , ma belle cousine ; telle dame qui n’est pas intéressée, est quelquefois ambitieuse , et qui peut résister aux finances du roi!*, ne résiste pas toujours aux cousins de. Sa Majesté. De la manière dont le Prince m’a parlé de son dessein, je vois bien que je suis désigné confident; je crois que vous ne vous y opposerez pas , sachant , comme vous faites, avec quelle capacité je me suis acquitté de cette charge en d’autres rencontres. Pour moi, j’en suis ravi dans l’espérance de la succession ; vous m’entendez bien , ma belle cousine. Si , après tout ce que la fortune veut vous mettre en main, je n’en suis pas plus heureux , ce ne sera que votre faute ; mais vous en aurez soin assurément; car enfin , il faut bien que vous me serviez à quel- • que chose. Tout ce qui m’inquiète, c’est que vous serez
1 Madame de Sévigné arrivait de Bretagne.
* Julie d’Angennes, première dame d’honneur d’.Annc d'Autriche, iiiarice en juillet 1615 à Charles de Sainte-Maure, duc do Montausier. (M.)
Allusion au surintendant Foiiquel , qui trouvait peu de cruelles à U cour. ,
U£ MAUAftlE UE SEVIUNE.
un peu embiUTassée entre ces deux rivaux ; et il me semble d(ya vous entendre dire :
Des deux cùlés j’ai beaucoup de chagrin ;
O Dieu, rélrangc peine!
Dois-je chasser l’ami de mon cousin ?
Dois-je chasser le cousin de la reine?
Peut-être craindrez-vous de vous attacher au service des princes , et que mon exemple vous en rebutera ; peut-être la taille de l’un ‘ ne vous plaira-t-elle pas; peut-être aussi . la flgure de l’autre : inandez-moi des nouvelles de celui-ci, et les progrès qu’il a faits depuis mon départ ; à combien d'acquit» patents il a mis votre liberté. La fortune vous fait de belles avances, ma chère cousine, n’en soyez point ingrate. Vous vous amusez après la vertu, comme si c’était une chose solide , et vous méprisez le bien , comme si vous ne pouviez jamais en manquer ; ne savez-vous pas ce que disait le vieux Senectaire , homme d’une grande expé- ' rience et du meilleur sens du monde : que les gens d’honneur n’avaient point de chausses. Nous vous verrons un jour regretter le temps que vous aurez perdu : nous vous verrons repentir d’avoir mal employé votre jeunesse, et d’avoir voulu avec tant de peine acquérir et conserver une réputation , qu’un médisant vous peut ôter, et qui dépend plus de la fortune que de votre conduite.
J’ai joint M. le prince de Conti à Auxerre ; il n’a point passé à Chaseu 2, pareequ’il apprit qu’il se détournerait de six lieues, de sorte que mes préparatifs ont été perdus ; je ne l’ai point quitté depuis, et je suis avec lui aussi bien qu’on y peut être. Nous nous allons réjouir ici deux jours dans le jeu , les promenades et la bonne chère, en attendant que les troupes soient assemblées pour entrer en Ca-
• Le prince de Conli, frère cadel du grand Condé, était petit et bossu.
J Terre de Bussy-Rabulin, située en Bourgogne, el d'où il date un grand nombre de ses lettres.
LETTRES
talogne. Je vous répouds, ma belle cousine , que vous entendrez parler de moi cette campagne.
Adieu , ma belle cousine , songez quelquefois à moi , et • (pie vous n’avez ni parent ni ami qui vous aime tant (fue
je fais ; je voudrais non, je n’achèverai pas, de peur de
• vous déplaire , mais vous pouvez bien savoir ce que je voudrais.