‹ Lettres de mademoiselle de Lespinasse (volume 2)Chapitre 103 sur 175 · LETTRE XCIII · texte numérisé non relu

LETTRE XCIII

Six heures du matin, 1775.

Vous souvenez- vous de vos derniers mots? vous souvenez-vous où vous m'aviez mise, et où vous croyez m'avoir laissée? Eh bien ! je dois vous dire que, revenue bientôt à moi-même, je me suis relevée, et que je ne me suis pas vue une ligne plus bas qu'une heure avant , où j'étais debout et de toute ma hauteur. Et , ce qui vous étonnera peut-être , c'est que de tous les mouvements qui m'ont entraînée vers vous, le dernier est le seul dont je n'ai point

de remords. Et savez-vous pourquoi? c'est qu'il y a un excès de passion qui justifie une àme qui a également horreur de ce qui est vil et malhonnête. Dans cet abandon, dans ce dernier degré d'abnégation de moi et de tout intérêt personnel, je vous ai prouvé qu'il n'y avait qu'un malheur dans la nature qui ne me parût pas supportable, vous offenser et vous perdre ; cette crainte m'aurait fait donner ma vie. Et comment regretterais-je d'avoir prouvé et prononcé avec force un sentiment qui me fait vivre et mourir depuis un an? Non, mon ami: malgré vos expressions, je ne me sens point humiliée ; et c'est parce que je vous crois honnête, que je ne me crois pas coupable. Ne croyez point que je me fasse une fausse conscience , que je cherche à me justifier ; non, mon ami , le sentiment qui m'anime, dédaigne l'orgueil et la mauvaise foi, et si vous m'accusez, je me tiens condamnée pour jamais : votre estime m'est plus chère que la mienne.

Je suis si sûre de votre honnêteté , je connais tellement votre bonté , que je suis certaine qu'avant de vous endormir, vous vous êtes promis de me voir aujourd'hui. Je vous remercie de ce mouvement ; mais je vous demande de ne me pas voir : mettez-y de la délicatesse et de la pitié. J'ai besoin de laisser reposer mon âme : vous lui faites éprouver des excès qu'elle n'avait jamais connus, et où ma seule pensée n'aurait pas pu atteindre. Ah! mon Dieu! que le grand malheur est redoutable! il n'y a plus ni borne, ni mesure. Ah! j'ai besoin de repos, laissez-moi me calmer : je vais prendre deux grains d'opium ; en engourdissant mon sang, mes idées se troubleront, mon àme s'affaissera, et peut-être que j'oublierai que vous n'avez point répondu à mon cœur, que vous ne m'avez pas dit uu mot qui pût me consoler et me rassurer dans toute

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cette soirée d'hier ! Adieu , mon ami ; ne venez pas, et, d'après ma prière, ne trouvez point mauvais que ma porte soit fermée, elle le sera pour tout le monde. Je suis si faible , que l'effet de l'opium absorbe toutes mes facultés, mais il suspend mes maux ; il m'ôte la partie de mon existence qui me fait sentir et souffrir. Adieu. Je me sépare de vous pour vingt-quatre heures. Si, par un malheur que

je ne veux pas prévoir, la soirée d'hier avait non, je

n'ose achever. Mon ami, j'entrevois un moyen de réparer: je me punirais , je sais souffrir , et je me condamnerais à ne vous dire jamais ce que je prononce dans ce moment avec tendresse et passion : je vous aime.

LETTRE XGIV.

Onze heures, 1775.

Jugez de mon malheur : je me sentais une répugnance mortelle à ouvrir votre lettre; si je n'avais craint de vous offenser, j'allais vous la renvoyer. Quelque chose me disait qu'elle irriterait mes maux , et je voulais me ménager. La souffrance continuelle de mon corps affaisse mon âme; j'ai encore eu la fièvre , je n'ai pas fermé l'œil , je n'en puis plus. De grâce, par pitié, ne tourmentez plus une vie qui s'éteint, et dont tous les instants sont dévoués à la douleur et aux regrets. Je ne vous accuse point , je n'exige rien, vous ne me devez rien : car , en effet , je n'ai point eu un mouvement, pas un sentiment auquel j'aie consenti ; et quand j'ai eu le malheur d'y céder, j'ai toujours détesté la force ou la faiblesse qui m'entraînait. Vous voyez que vous ne me devez aucune reconnaissance, et que je n'ai le

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droit de vous faire aucun reproche. Soyez donc libre , retournez à ce que vous aimez , et à ce qui vous convient plus que vous ne croyez peut-être. Laissez-moi à ma douleur, laissez -moi m'occuper sans distraction du seul objet que j'ai adoré , et dont le souvenir m'est plus cher que tout ce qui reste dans la nature. Mon Dieu ! je ne devrais pas le pleurer , j'aurais dû le suivre : c'est vous qui me faites vivre , qui faites le tourment d'une créature que la douleur consume, et qui emploie ce qui lui reste de forces à invoquer la mort. Ah ! vous en faites trop et pas assez pour moi. Je vous le disais bien il y a huit jours, vous me rendez difficile, exigeante : en donnant tout , on veut obtenir quelque chose. Mais , encore une fois , je vous pardonne, et je ne vous hais point : ce n'est pas par générosité que je vous pardonne , ce n'est pas par bonté que je ne vous hais pas ; c'est que mon àme est lasse, qu'elle meurt de fatigue. Ah ! mon ami , laissez - moi , ne me dites plus que vous m'aimez : ce baume devient du poison, vous calmez et déchirez ma plaie tour-à-tour. Oh ! que vous me faites mal ! que la vie me pèse, que je vous aime pourtant, et que je serais désolée de mettre de la tristesse dans votre àme! Mon ami, elle est trop partagée, trop dissipée , pour que le vrai plaisir y puisse pénétrer. Vous

voulez que je vous voie ce soir : eh bien ! venez donc

Le bon Condorcet est resté avec moi; j'étais morte.

J'ai retenu votre commissionnaire , parce que Tenon m'a interrompue ; il m'a trouve encore de la fièvre. Bonjour. Il est midi , et vous serez sorti ; et puis , vous me gronderez, si je crains les effets de votre négligence, et de pis que cela encore !

LETTRE XGV.

Onze heures, 1775.

Quand ou chérit la bonté, et surtout quand on aime , il ne faut être ni difficile, ni injuste. Ainsi , mon ami , je ne vous accuserai point , je ne me plaindrai pas. Ah ! non , vous n'avez pas tort , et l'abandon où vous m'avez laissée aujourd'hui a été involontaire ; vous vous le serez reproché ; peut-être aurez-vous eu assez de bonté pour dire : Elle souffre , et c'est moi qui suis la cause de son mal. Mon ami , si votre cœur a senti ces mots, vous êtes trop puni, et je serai trop vengée ; mais ne serai-je pas plus heureuse demain ? ne dînerai-je pas avec vous? ne vous verrai-je point ? Je compte aller voir M. Turgot jeudi ; je propose à M. de Vaines de me mener à Versailles, et vous aussi, si cela vous convient. Si cet arrangement n'a pas lieu , l'envoyé palatin m'a offert de me mener , et si vous pouvez, et si vous voulez, je dirai comme dans Démocrite : î\ous allons a la cour , on t'a mis du voyage. M. de Coudorcet et M. d'Alembert y vont demain ; ce dernier lui lira des éloges. M. Roucher lui a dit aujourd'hui son poème ; voilà deux bonnes journées : il aura peu parlé, et il aura eu du plaisir. — Mon ami, si vous ne me voyiez pas aussi enflée d'orgueil que la grenouille , je vous dirais que M. Turgot m'a fait prier de lui porter mes précieuses rapsodies , et je lui fais dire demain que celte bonne fortune ne saurait lui manquer. — Mon Dieu! si je vous avais vu, j'aurais passé une journée bien douce , oui , paisible comme Gessner. J'ai eu des nouvelles de M. Turgot toutes les heures ; le comte de Schomberg , à lui seul ,

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m'a écrit trois fois , et toujours pour me rassurer , en me disant vrai pourtant. J'ai dîné tète - à- tête avec une personne qui est malheureuse : par conséquent, voilà de l'intérêt; et puis, à trois heures, j'ai été faire le tour des Tuileries. Oh ! qu'elles étaient belles ! le divin temps qu'il faisait! l'air que je respirais me servait de calmant; j'aimais , je regrettais , je désirais : mais tous ces sentiments avaient l'empreinte de la douceur et de la mélancolie. Oh! mon ami, cette manière de sentir a plus de charme que l'ardeur et les secousses de la passion; oui, je crois que je m'en dégoûte : je ne veux plus aimer fort ; j'aimerai doucement, mais jamais faiblement; et vous le croyez bien , puisque c'est vous que j'aime. — Je suis rentrée à quatre heures et demie , j'ai été seule jusqu'à six ; et savez -vous comment j'ai trompé l'attente où jetais ? c'est en relisant vos lettres depuis le 1er janvier , je les ai mises en ordre : enfin, en ne vous voyant pas , j'ai été vivement , tendrement occupée de vous ; et puis sont arrivées six ou sept personnes, qui m'avaient consacré leur mardi-gras. Elles étaient lasses de se divertir , elles voulaient avoir le plaisir de la conversation, de la liberté , du repos , et nous jouissions de tout cela : car j'étais encore soutenue par l'espoir de vous voir, j'espérais. Ah ! quand j'ai entendu sonner neuf heures, j'ai tourné à la mort , et mon silence a averti tout le monde de me quitter à neuf heures et demie. Mais je suis folle, ou plutôt imbécille de vous fatiguer d'une journée où vous n'avez pas voulu prendre part un seul instant. Adieu , mon ami ; faites - moi savoir ce que vous voulez, ce que vous pouvez pour jeudi. Je vous crois trop homme du monde pour manquer le bal de cette nuit; pour moi, j'aime mieux respirer l'air doux et pur des Tuileries , à l'heure où l'on y est presque seul.

Ah ! c'est que mon âme me fournit encore plus que ne peuvent vous fournir tout votre esprit et tout votre talent. Mais adieu.

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