LETTRE CI
Dix hiures, 1775.
Je dirais comme Mahomet : //.... seul me console, il est ma récompense; et pour vous citer à vous-même, je vous dirai, si mon ami m'afflige, il essuiera mes larmes.
Vous voilà donc avec la fièvre! cela m'afflige. — On vient de me dire qu'on vous a vu chez un peintre en émail, et que vous étiez frappant de ressemblance. Cette jeune personne mérite bien le sacrifice que vous lui avez fait du temps qu'il a fallu pour vous peindre en émail; mais votre vie sera à elle, il est généreux d'en avancer le moment.
Je l'ai trouvée charmante et bien digne de l'intérêt qu'elle vous inspire; la manière, la figure et le ton de sa mère sont également aimables et intéressants. Oui, vous serez heureux ; je vous sais gré du hasard qui me les a fait rencontrer. Bonsoir.
LETTRE Cil.
Onze heures, J77j.
Mon ami, que ra'avez-vous fait ? je me sens si profondément triste, si malheureuse, tellement accablée du poids de la vie, qu'il faut que ce redoublement de malaise et de douleur me vienne de vous. La crainte que vous me causez, la défiance que vous m'inspirez, sont deux supplices qui mettent sans cesse mon àme à la torture, et ce genre de tourment suffirait pour me faire renoncer à votre affection,
ou du moins à ce qui y ressemble. Je ne sais quel affreux plaisir vous trouvez à porter le trouble dans mon âme : jamais vous ne cherchez à me rassurer, et même en me disant vrai, vous y mettez l'accent de quelqu'un qui trompe. Eh! mon Dieu ! que j'ai mal à l'âme ! que je souhaite passionnément d'être délivrée, il n'importe par quel moyen, de la disposition où je suis! j'attends, je désire votre mariage; je suis comme les malades condamnés à une opération : ils voient leur guérison, et ils oublient le moyen violent qui doit la leur procurer. Mon ami, délivrez-moi du malheur de vous aimer. Il me semble si souvent qu'il n'y a presque rien à faire pour cela, que je me sens une sorte de honte d'y avoir pu mettre l'intérêt de ma vie ; mais plus souvent encore je me sens tellement enchaînée, garrottée de toutes parts, que je n'ai plus un mouvement de libre ; c'est alors que la mort me paraît la seule ressource et le seul secours que j'aie contre vous. — Je ne voulais pas vous dire de ne pas venir chez moi aujourd'hui, et je crois que c'était bien votre intention. Je passe la soirée chez madame de B. ..., je vais à Orphée, et dans l'intervalle du souper à l'Opéra, je vais chez madame de Chatillon qui est toujours malade. Vous n'avez pas voulu dîner demain avec moi; vous trouvez que c'est trop de deux dîners dans une semaine; mercredi, vous me direz de même : eh bien! faites donc tout ce qu'il vous plaira, je ferai de mon mieux pour que cela me plaise aussi. Adieu.
Après avoir reçu votre lettre.
Par quel genre de poison vous ranimez ma vie! est-ce donc un bien de sentir un instant de plaisir et de bonheur, lorsqu'il ne reste plus le temps d'en jouir ? Ah ! que vous
avez été cruel ! vous m'avez retenue à la vie, et vous saviez que bientôt après je ne devais plus vivre pour vous! Mais, mon ami, je ne devrais pas vous faire des reproches : vous me comblez de louanges, et je n'en mérite aucune ; non, il ne faut pas me louer, il faut me plaindre d'être animée d'un sentiment qui donnerait de l'expression aux pierres. Comment parler froidement de ce qu'on aime? comment ne pas désirer son bonheur et sa gloire, de préférence à tout ce qui n'est que soi ? Mon ami, vous me faites mal en me louant ; est-ce que vous croiriez consoler mon âme en flattant ma vanité? Mon Dieu! si vous saviez qu'il n'y a ni dédommagement ni compensation dans l'univers entier à ce que je désire, et à ce que je crains ! Oh ! oui, vous le savez : car vous voyez au fond de mon âme, et vous voyez ce qui la remplit, ce qui l'anime, et ce qui la désespère. Bonjour, mon ami. Votre lettre est bien aimable ; elle m'aidera à passer cette longue journée.
LETTRE CIU.
Jeudi, 1775.
Ah ! mon Dieu ! que votre billet venait de haut ? est-ce là le ton que vous ferait prendre votre bonheur ? en ce cas, je n'oserais pas m'en plaindre; mais je veux seulement que vous sachiez qu'il n'est pas en mon pouvoir de souffrir la protection et la compassion : mon âme n'a pas été façonnée à tant de bassesse ; votre pitié mettrait le comble à mon malheur, épargnez- m'en l'expression. Persuadez-vous que vous ne me devez rien et que je n'existe plus pour vous. Ce n'est pas un effort que je vous demande, comme vous
voyez : c'est seulement de conserver avec moi l'habitude que vous eu avez; n'ayez point de ces retours de commisération qui flétrissent et abattent jusqu'à la mort ceux qui en sont l'objet. — Comment vous portez-vous ? Allez-vous à Versailles ? Votre Éloge est entre les mains d'un docteur.