LETTRE CXXXV
Mardi, quatre heures, 17 octobre 1775.
J'attendais le facteur : je voulais une lettre de vous , mais vous ne l'avez pas voulu. J'ai vu le timbre de Fontainebleau sur une lettre , j'en ai respiré plus à mon aise , et puis j'ai vu ma méprise. Oh ! non , cette lettre n'était pas de vous. Mon Dieu ! que je suis folle et injuste , et surtout que je suis malheureuse ! Mon ami , si je pouvais ne pas vous aimer, si je pouvais aimer ce que je n'aime point , peut-être que ce qui me reste à vivre ne serait pas dévoué à un supplice qui met mon corps et mon âme à la torture. Cependant je suis moins souffrante aujourd'hui : j'ai pris de l'ipécacuanha en grande dose, qui m'a d'abord fatiguée à mourir ; mais il me semble qu'il a rendu de l'air à mes poumons : hier je ne respirais pas. Mon ami , je ne sais pourquoi je vous parle de ma santé ; quand je vous vois, je ne vous en parle jamais : mais c'est qu'alors je ne souffre plus. Comment n'aimerait-on pas un peu une créature à qui l'on fait tant de bien , et surtout à qui l'on fait tant de mal ? Ah ! pourquoi aime-t-on , ou pourquoi n'aime-t-on pas? Qui sont les sots , ou les âmes de glace qui ont jamais su en rendre compte ? Le chevalier ne manquerait pas de nous l'apprendre , et il sera toujours bien plus content d'avoir fait un raisonnement que d'éprouver un sentiment. L'on m'a dit qu'il en avait eu un pénible , ces jours passés , à une représentation d'une pièce de M. de Savalette qui fut applaudie avec transport , et que mesdames de Grammont et de Beauveau ne pouvaient cesser de louer. Le chevalier en était dépité , et il ne put jamais ca-
cher son mécontentement. Madame de Gléon fit de même, et tous deux jouèrent le plus détestable rôle dans leur société. Je vous dis là le secret de l'église , et non pas celui de la comédie. Pour remonter un peu leur amour-propre, il donne aujourd'hui Roméo et Juliette , suivie d'Agathe. Madame de Beauveau a retardé son départ pour assister au triomphe, et pour le faire; mais je me meurs de crainte que Roméo ne tue le succès d'Agathe. Ce Roméo , mon ami, le connaissez-vous? Cela n'est pas mauvais, cela n'est pas médiocre , cela n'est pas même ennuyeux ; mais cela est monstrueux, cela esta faire fuir. J'ai entendu dire à la comtesse de B.... que cela était beau comme Corneille, et meilleur que la pièce anglaise. J'étais avec elle à la première représentation; et moi , j'étais animée si différemment , que je désirais de m'évanouir pour être emportée de cette salle. C'était moi sans doute qui avais tort ; mais il m'est impossible d'être à froid , et de me composer un avis contre mon sentiment.
J'envoie cette lettre à M. de Vaines ; je ne doute pas que vous ne soyez avec lui à Montigni. Mon ami, les lieux, les personnes, les choses , le charme de tout cela vous aura-t-ii laissé la liberté de penser que vous pouviez m'écrire par Nangis? Vous êtes arrivé dimanche à Fontainebleau; si vous m'aviez écrit lundi matin, j'aurais eu de vos nouvelles aujourd'hui : mais vous avez voulu voir tout à la fois la Reine , M, de Duras, les ministres , vos amis , vos connaissances , ceux qui ne le sont pas ; enfin il faut bien tout voir, tout entendre, tout savoir. On a des affaires, on les fait mal, mais n'importe, on a beaucoup vu „ beaucoup été, et au bout de la journée, l'on est Gros-Jean comme devant; mais l'on a satisfait à cette charmante activité de l'écureuil, et l'on se dit que , dans dix ans , l'on aura une
tête et des affaires mieux réglées , et l'on s'abuse , je vous assure. Mon Dieu ! qu'il était doux d'aimer et de vivre pour quelqu'un qui avait tout connu , tout jugé , tout apprécié et qui avait fini , comme le sage , par trouver que tout n'est que vanité ! Aimer suffisait à son cœur et à son âme. Ah! qu'elle était noble, qu'elle était grande, cette âme ! je n'ai jamais vu réunir tant de passion à tant de vertus. Mon ami , je donnerais ce qui me reste à vivre pour que vous l'eussiez connu — Je veux encore augmenter votre mouvement : je vous prie de chercher chez les gens qui vendant des livres, un Dialogue entre un Evoque et un Curé , sur Le mariage des Protestants. On dit que cela est excellent : lisez-le , et envoyez-le-moi par M. de Vaincs ; on ne le trouve pas ici. En grâce , ne donnez point de lettre avec cette brochure , parce qu'elle ne serait pas cachetée. Savez-vous ce qu'il y a de pis en vous? C'est l'indifférence dont vous êtes pour tous les inconvéniens et même pour les malheurs attachés à votre manière d'être. Vous en direz tout ce qu'il vous plaira , cette incurie tient à une mauvaise tête. Adieu , mon ami , je vous aime ; mais je me sens bien bête , et il me semble que c'est un grand dégoût d'être aimé par une bête. Qu'en pensez-vous? Je crois que si je lisais Clarisse ce soir, je n'y trouverais ni amour, ni passion. Mon Dieu ! peut-on tomber plus bas? — Je n'aime point Fontainebleau, seraitce parce que vous y êtes ? Mon ami , si vous aviez eu le choix , auriez-vous encore mieux aimé que ce fût moi qui
se trouvât à Montigni, que madame la comtesse de B ?
C'est un bonheur que je n'ai jamais éprouvé que d'être à la campagne avec ce que l'on aime le plus dans le inonde.
LETTRE GXXXVI.
Mercredi au soir, 18 octobre 1775.
Enfin, vous voilà à Fontainebleau. Je vous y attends depuis dimanche 13. Je vous y ai écrit tous les jours; deux lettres chez M. d'Aguesseau, et une à M. de Vaines à Montigni, où je croyais que vous seriez. Mon ami, ne fût-ce que pour les jeter au feu, réclamez ces trois lettres, je vous en prie. Mandez-moi, si vous le savez, le jour que vous comptez repartir, pour que je m'arrange de manière à ne pas être encore à Fontainebleau lorsque vous en serez parti. J'aime bien à vous suivre, mais non pas à rester derrière vous, parce que vous avez tant d'autres intérêts, que vous ne vous avisez guère de retourner la tête. — Vous m'écrivez une lettre courte, mon ami, mais vous êtes bien aimable : si vous ne pouvez pas m'ôter le sentiment de mon malheur, vous m'ôtez souvent la force de m'en plaindre. Mon Dieu ! qu'il m'aurait été doux de vous devoir la consolation de ma vie, et de ne plus connaître de plaisir que par vous! mais vous avez tout détruit, jusqu'à l'espérance. Hélas ! je ne méritais pas d'être ménagée : j'étais déjà si malheureuse quand vous m'avez connue! vous en avez trop fait, je ne méritais pas l'intérêt que vous m'avez marqué. Il m'a égarée, je me suis précipitée dans un abîme, vous m'y avez conduite, vous m'y avez poussée ; et il n'y a plus de moyen d'y apporter secours. Il faut subir mon horrible destinée, souffrir, vous aimer, et mourir bientôt. Ah ! non, mon ami, je ne veux plus peser sur votre âme, je ne veux plus la fatiguer : il y a de la lâcheté et de la cruauté à faire partager des maux qui n'ont plus de re-
mède. La nécessité de souffrir me rendra généreuse. Mon ami, votre bonheur et votre repos seront, si je le puis, mon unique intérêt. Mais je n'ose répondre de moi : la durée de la douleur rend si faible ; et puis, quand on a absolument renoncé au bonheur pour soi, on juge souvent que la contrainte serait sottise ou folie. Enfin, je ferai comme je pourrai ; et vous, avec un peu de morale et beaucoup de bonté, vous subirez la peine attachée au mal que vous m'avez fait : vous penserez, pour soutenir votre patience et votre courage, que je m'en vais, et que vous, vous commencez une carrière qui vous promet du bonheur, et qui vous fait goûter le plaisir. Ah ! l'on est bien fort, quand on est parvenu à étouffer tant de regret, et qu'il ne reste plus qu'à plaindre une malheureuse créature qui ne se plaint plus, et qui est parvenue au point d'éteindre en elle jusqu'au désir et à l'espérance vague que conservent tous les malheureux. Oui, mon ami, cela est vrai : en me recherchant bien, en me regardant de bien près, en m'interrogeant sur ce que je veux , sur ce qui reste pour moi dans la nature, je ne trouve rien à me répondre, sinon ce que demanderait un voyageur bien las, un gîte, et je vois le mien à S. Sulpice. Mais mon talent est d'être toujours hors de propos. Voyez quel ton, quelles images à présenter à un homme qui quitte le plaisir, qui vient occupé de mille affaires, qui ne sait auquel entendre, à qui la reine, le roi ont parlé avec une bonté, avec une grâce infinies! Mon ami, quand j'y pense bien, si vous me faisiez justice, vous auriez tout à la fois du mépris et de l'horreur pour moi. — Mais pour changer de ton, je veux vous dire que dans une de mes longues insomnies, je suis
venue à penser à la C... de B Je me demandais ce qui
faisait qu'avec beaucoup d'esprit, de grâces et d'agréments,
LBSHNAKBi 30
elle faisait en général, aussi peu d'effet et surtout aussi peu d'impression ; je crois en avoir trouvé la raison. N'allez pas être bête, et me dire que je n'ai pas eu assez d'esprit pour expliquer ma pensée. Écoutez-moi : ne convenez-vous pas qu'il y a tout un vrai de convention ; il y a le vrai de la peinture, le vrai du spectacle, le vrai du sentiment, le vrai de la conversation, etc. Eh bien! madame de B. .... n'a le vrai de rien ; et cela explique comment elle a passé sa vie sans toucher, ni intéresser, même les gens à qui elle a eu le plus d'envie de plaire. Voulez-vous voir le revers de la médaille? Vous connaissez une personne qui a été toute la vie dénuée des agréments de la figure, et des grâces qui peuvent plaire, intéresser et toucher, et cependant cette personne a eu plus de succès., et a été mille fois plus aimée qu'elle ne pouvait le prétendre. Savez-vous le mot de cela ? C'est qu'elle a toujours eu le vrai de tout, et qu'elle y a joint d'être vraie en tout. Despréaux a mis en résultat ce que je viens de délayer dans un tas de paroles :
Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable. Il doit régner partout, et même dans la fable.
Mon ami, si vous m'avez d'abord trouvée un peu bête, je me suis rendue ensuite assommante. Après vous avoir fait pleurer de tristesse, je vous ferai bâiller d'ennui. En vérité, je m'épuise tellement avec vous, que je n'écrirai à personne ce soir, quoique je doive des réponses à Fontainebleau à des gens que je ne fais pas bâiller. Mais c'est qu'ils ont un grand fonds d'indulgence : car il ne faut pas toujours être vaine, quoiqu'il y ait encore bien du tirai làdedans. Oh, mon ami ! ce qui est de première vérité, c'est
que je vous aime avec autant d'âme, que si vous aviez fait à mon repos et à mon plaisir le sacrifice de mon bonheur. Oui, mon malheur me paraît d'autant plus accablant, que c'est à vous que j'aurais voulu devoir d'être heureuse. Je ne vous écrirai plus que demain jeudi, parce que j'imagine que vous partirez samedi. La cour aurait-elle plus d'attrait que?