LETTRE CLXI
Mon ami, vous êtes bien aimable. Quand je vous vois, je n'entends, je ne sens que vous. Mais livrée à moi, je ne connais plus que le sentiment de la douleur, des remords, des regrets. Tout ce qui peut tourmenter une âme sans la détacher, voilà le supplice auquel vous m'avez condamnée. Si j'avais de vos nouvelles , combien je vous en serais obligée !
Mais partez donc, vous arrivez toujours trop tard.
LETTRE CLXH.
Six heures du soir, 1776.
Je ne veux pas , mon ami , que , dans le peu de jours qui me restent à vivre , vous puissiez en passer un sans vous souvenir que vous êtes aimé à la folie par la plus malheureuse de toutes les créatures. Oui, mon ami, je vous aime. Je veux que cette triste vérité vous poursuive , qu'elle trouble votre bonheur ; je veux que le poison qui a défendu ma vie , qui la consume , et qui sans doute la terminera, répande dans votre âme cette sensibilité douloureuse , qui du moins vous disposera à regretter ce qui vous a aimé avec le plus de tendresse et de passion. Adieu, mon ami. Ne m'aimez pas, puisque cela serait contre votre devoir, et contre votre volonté ; mais souffrez que je vous aime et que je vous le redise cent fois, mille fois, mais jamais avec l'expression qui répond à ce que je sens.
Mon ami , venez dîner demain chez madame Geoffrin. J'ai si peu à vivre , que rien de ce que vous ferez pour moi , ne pourra tirer à conséquence pour l'avenir. Mon Dieu , l'avenir ! que je plaindrais ceux qui l'attendraient , s'ils vous aimaient ! Mais adieu. J'ai du monde là. Qu'il est pénible de vivre en société , lorsqu'on n'a qu'une pensée !