‹ Lettres de mademoiselle de Lespinasse (volume 2)Chapitre 168 sur 175 · LETTRE CLXXI · texte numérisé non relu

LETTRE CLXXI

Mardi, quatre heures, 17 octobre Î776.

// faut vous écrire! Mais en vérité, c'est presque me dire , il faut monter dans la lun^. Mon ami , j'ai cédé , et mon regret c'est que ce ne soit pas seulement à votre prière : en m'arrachant ce oui, l'on m* a fait fondre en larmes, et vous me le pardonnerez. Mais je n'en reviens pas : pourquoi cet acharnement après ma vie? Ils me répondent tous que jamais personne n'a si bien aimé que moi. Eh , bon Dieu ! ce mérite-là a été payé de trente ans de souffrance, et puis la mort au bout ! je ne sais si cela encouragera nos dames à plumes. — Je verrai donc Bordeu demain à quatre heures , car c'est le poignard sur la gorge. Ne venez pas à cette heure-là. J'ai vu toute ma liste : ils sont restés trois jusqu'à dix heures et demie, c'est moi qui ai renvoyé. Je vais me coucher, car il a bien fallu me lever. Bonsoir. Vous êtes bien aimable, et sans une profonde expérience, il serait impossible de ne pas se laisser entraîner; tant de soins, tant de chaleur, si bien le ton et les expressions du sentiment, et tout cela employé, mon Dieu , pour qui? pour une créature que la mort a enfin exau-

cée. Pourquoi donc voudriez - vous me rendre inconséquente comme le bûcheron ? Hélas ! il ne manquerait plus pour compléter mon horrible destinée, que d'aller me mettre à regretter ce que je ne puis plus contenir ou retenir. Adieu, mon ami; de vos nouvelles.

LETTRE CLXXIL

Onze heures, 1776.

Pourquoi me supposez-vous animée d'un sentiment affreux? Voyez mieux : en aurais-je la force, quand même j'en aurais la disposition ? et puis il faudrait autant de manque de délicatesse que de maladresse , pour laisser percer du ressentiment lorsque je suis arrivée au point où je n'ai plus besoin de défense ni de vengeance. Mon ami, je meurs : cela satisfait à tout , cela remplit tout. Mais savez-vous ce qu'il faut faire de l'effroyable sentiment que vous me supposez ? un calmant pour le vôtre , auquel mon danger a donné un moment de vigueur : il faut vous refroidir, vous endurcir, fuir une malheureuse créature qui ne répand plus que la tristesse et l'effroi ; enfin il faut vous amener à la disposition , où lorsque l'événement arrivera , vous n'en éprouverez plus aucun mal. Voilà ce que ma générosité et mon intérêt pour votre repos me font vous conseiller, et c'est du fond de mon âme. N'allez pas m'opposer la morale : mon ami, on ne doit plus rien à qui a renoncé à tout; tout pacte, tout lien, tout est rompu. Vous le voyez ! non, mon âme est impénétrable à toute consolation ; à peine osé-je me promettre quelque moment de soulagement à mes maux physiques : je les crois aussi incurables que ceux

de mon cœur. J'ai cédé à l'amitié en voyant Bordeu : avant qu'il soit peu, la même amitié gémira de l'inutilité des secours. Bonsoir, je souffre beaucoup ; je voudrais bien que vous ne puissiez pas dire de même.

Songez que c'est demain votre jeudi. Vous avez la bonté de l'oublier : je dois m'en souvenir.

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