LETTRE CLXXVII
J'étais hier dans le néant : ce degré d'abattement ressemble à la mort, mais malheureusement ce ne l'est pas.
J'ai pensé à six heures que vous étiez peut-être bien près de moi, mais aussi vous en étiez peut-être bien loin par la pensée : car, dans la même chambre, on est souvent bien peu ensemble. Mon ami, n'arrivez donc pas à dix heures du soir, venez de bonne heure. Savez-vous ce qui m'aguerrit un peu pour vous, c'est M. de Condorcet, qui va à Nogent à pied toutes les semaines; il me dit que ces courses l'ont fortifié d'une manière sensible. En conséquence, il part pour faire sa promenade de quatre lieues ; mais cependant je trouve votre rue bien loin : vous devriez venir en voiture, et la renvoyer.
M. de Saint-Chamans n'est pas plus mal; mais voilà tout, et son état me donne de grandes craintes pour l'avenir. Vous êtes une bonne et bien aimable personne de vouloir bien vous occuper de mes affections. — J'ai su hier de vos nouvelles par M. de Vaines. Bonjour, mon ami. Et moi aussi je ne suis pas seule , cela coupe la parole. À ce soir, mon ami. Ne vous laissez pas aller à un autre mouvement
En grâce apportez-moi ce soir votre voyage de Prusse et de Vienne. Oui, je le veux tel qu'il est ; si vous me dites non, nous serons brouillés.
LETTRE CLXXVIU.
Dix heures du matin, 1776.
Mon ami, vous m'avez vue bien faible, bien malheureuse. Ordinairement votre présence suspend mes maux, et détourne mes larmes. Aujourd'hui je succombe* et je
ne sais lequel, de mon âme ou de mon corps, me faisait le plus de mal. Cette disposition est si profonde, que je viens de refuser les consolations de l'amitié, et que j'ai préféré d'être seule, de vous dire un mot, de me coucher, à la douceur et à la tristesse de me plaindre et de faire partager ma douleur. — Je viens de me souvenir que vous m'avez dit que vous aimiez à rester chez vous les mardis et les jeudis. Votre bonté vous l'a fait oublier, mais je vous rends votre parole. Mon ami, jamais je n'ai moins désiré que vous me fissiez des sacrifices. Hélas! vous voyez si je suis en état de jouir de rien ! je vous crie seulement : ne déchirez pas ma plaie. Voilà où se bornent tous mes désirs. Il me semble que, si vous le vouliez bien, vos voyages à Versailles seraient un peu moins fréquents. — Mon ami, si je vous vois demain, apportez-moi le reste de votre voyage et ma brochure bleue : si vous l'avez sous la main, donnez-la à mon domestique. — Mon ami, avezvous envoyé mon billet au propriétaire de ma maison? Mon Dieu, je regrette souvent la peine que je vous donne pour ce logement. Adieu. Je n'ai pas, en vérité, la force de tenir ma plume ; toutes mes facultés sont employées à souffrir. Ah ! je suis arrivée à ce terme de la vie, où il est presque aussi douloureux de mourir que de vivre. Je[crains trop la douleur ; les maux de mon âme ont épuisé toutes mes forces. Mon ami, soutenez-moi; mais ne souffrez pas : car cela deviendrait mon mal le plus sensible. Je vous le répète bonnement, simplement, n'enlevez pas la soirée de demain à votre famille ; demain c'est mardi.