LETTRE VI
Dimanche, 20 juin 1773.
Mais , mon Dieu ! êtes-vous mort , ou auriez-vous déjà oublié que votre souvenir est vif et douloureux dans l'âme de ceux que vous avez quittés? pas un mot de vous, de-
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puis le 2 h mai! il est bien difficile de croire que ce ne soit pas un peu votre faute. Si cela est , vous ne méritez ni le regret que mon cœur sent, ni le reproche qu'il vous fait. J'ai su que M. d'Aguesseau n'avait pas eu de vos nouvelles. Je m'intéresse à vous d'une manière si vraie et si sensible, que j'aurais été ravie, si j'avais pu apprendre que vous lui eussiez donné la préférence sur moi : il la mérite sans doute à tous égards ; mais ce n'est pas la justice qui règle le sentiment; croyez-vous que si celte vertu me gouvernait, je dusse être inquiète de votre silence, et avoir besoin des témoignages de votre amitié? Hélas ! non , je ne saurais même m'expliquer pourquoi je m'occupe de vous dans ce moment-ci. J'ai appris hier une nouvelle qui a abîmé mon âme de douleur; j'ai passé la nuit dans les larmes , et quand ma tête et toute ma machine ont été épuisées , quand j'ai pu avoir un mouvement qui ne fût pas une douieur, j'ai pensé à vous , et il me semblait que, si vous aviez été ici, je vous aurais mandé que je souffrais, et peut-être que vous n'auriez pas refusé de venir ; ditesmoi si je me trompe ? quand mon âme souffre , ai-je tort de chercher de la consolation dans la vôtre ? au milieu de tant de mouvements, de tant d'intérêts si différents de celui qui touche et attendrit, entendez- vous encore une langue qui est si étrangère à la plupart des gens entraînés par la dissipation , ou enivrés par la vanité ? elle n'est guère mieux connue par ceux qui , comme vous , sont occupés du désir de savoir, et de l'amour et de la gloire. Vous êtes si persuadé que la sensibilité est le partage de la médiocrité , que je meurs de crainte que votre âme ne se ferme tout-à-fait à ce mouvement bien plus déchirant, qu'il n'est consolant. Il y a quinze jours que je ne vous ai écrit, et je croyais hier que je ne vous écrirais que lorsque j'aurais
reçu de vos nouvelles. La souffrance a amolli mon âme et je lui cède. J'ai pris à cinq heures du matin deux crains d'opium ; j'en ai obtenu du calme qui vaut mieux que le somm.il; ma douleur est moins déchirante : je me sens accablée a\ec moins de ressort. On vient à bout de modérer la violence de l'àme ; je puis vous parler, je puis me plaindre ; hier je n'avais point d'expression. Je n'aurais pas pu prononcer que je craignais pour la vie de ce que j'aime ; il m'aurait été plus facile de mourir que de proférer des mots qui glacent mon cœur. Vous avez aimé : concevez donc ce que font de pareilles alarmes; et jusqu'à mercredi je serai dans une incertitude qui fait horreur, et qui cependant me commande de vivre jusque là ! oui , il n'est pas possible de mourir quand on est aimé, et cependant il est affreux de vivre ; la mort est le besoin le plus pressant de mon âme, et je me sens garrottée à la vie. Plaignez-moi ; pardonnez-moi d'abuser de la bonté que vous m'avez montrée. Est-ce dans vous ou. dans moi que je trouve la confiance qui m'entraîne? On dit que vous n'aurez pas trouvé le roi à Berlin ; aurez-vous été le rejoindre à Steuïn, où il devait être jusqu'au 20? mais je suis inquiète : il me semble qu'on pourrait avoir de vos nouvelles de Berlin. Que vous seriez coupable si vous aviez la moindre négligence ! et vous savez bien que vous m'avez donné votre parole d'honneur de me faire écrire , si vous étiez malade. N'allez pas vous servir de ce prétexte , qui contente les amitiés ordinaires , qu'on ne veut pas inquiéter : cela est détestable; je ne veux pas être ménagée ; je veux souffrir par mes amis, pour mes amis ; et je chéris mille fuis plus les maux qui me viennent par eux , que tout le bonheur qui est sur la terre , et qui ne tient pas à eux. Bonjour; j'ai encore l'opium dans la tête : il rend ma vue in-
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certaine : peut-être me rend-il encore plus bête que de coutume ; mais qu'importe ? ce n'est pas mon esprit , ce sont mes maux qui vous ont intéressé.