‹ Lettres de mademoiselle de Lespinasse (volume 2)Chapitre 42 sur 175 · LETTRE XXVII · texte numérisé non relu

LETTRE XXVII

Trois heures, 1774.

Je ne vous ai pas répondu moi-même. Si vous m'aimez , cela vous aura inquiété , et je serais désolée de vous causer une peine que je pouvais éviter. J'étais dans un état d'angoisse qui ressemblait à l'agonie, et qu'avait précédé un accès de larmes qui avait duré quatre heures. >"on, jamais, jamais mon âme n'a senti un pareil désespoir. J'ai une espèce d'effroi qui égare ma raison. J'attends mercredi, et il me semble que la mort même n'e^t pas le remède suffisant à la perte que je crains ; je ne le sens que trop : il ne faut point de courage pour mourir , mais il est affreux de vivre. Il est au-dessus de mes forces de penser que peut-être ce que j'aime , ce qui m'aimait, ne m'entendra plus , ne viendra plus à mon secours. Il aura vu la mort avec horreur , parce que mon idée y était jointe ; il me disait le 10 : J'ai en moi de quoi vous faire oublier tout ce que je vous ai fait souffrir, et ce jour-là même ce funeste accident l'est venu frapper !

Ah ! mon Dieu î vous qui avez connu la passion , le désespoir, concevez- vous tout mon malheur? plaignez-moi tant que je vivrai ; mais gardez vous de regretter jamais la créature la plus malheureuse, et qui aura existé huit jours dans un état de douleur où la pensée ne peut atteindre. Adieu. S'il faut que je vive , si ma sentence n'était pas prononcée, je trouverai encore de la douceur, du charme et de la consolation dans votre amitié; me la conserverezvous?

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Moi, défiante, et à votre égard! songez donc avec quel abandon je me suis livrée à vous : non-seulement je n'ai mis, ni défiance , ni prudence dans ma conduite ; mais je n'aurais pas même connu les regrets ni les remords, si je n'avais compromis que mon bonheur. Oh ! mon ami , je ne sais si j'ai mieux aimé; mais celui qui a pu me rendre infidèle et coupable , celui pour qui je vis après avoir perdu l'objet et l'intérêt de tous mes moments, à coup sûr, c'est celui qui a eu le plus d'empire sur mon âme : c'est celui qui m'a ôté la liberté de vivre pour un autre , et de mourir lorsqu'il ne me restait ni espérance , ni désir. Sans doute , j'ai été retenue par le même charme qui m'avait entraînée vers vous , par ce charme tout-puissant attaché à votre présence , qui enivre mon âme , qui l'égaré à un tel excès , qu'il en efface jusqu'au souvenir de mes maux. Mon ami ! avec trois mots vous me créez une âme nouvelle , vous la remplissez d'un intérêt si vif, d'un sentiment si tendre et si profond , que j'en perds la faculté de me rappeler le passé , et de me rappeler l'avenir. Oui , mon ami , je vis tout en vous; j'existe, parce que je vous aime , et cela est si vrai, qu'il me paraît impossible de ne pas mourir quand j'aurai perdu l'espoir de vous voir. Le bonheur devons revoir , m'aide et me soutient contre ma douleur. Hélas ! que devenir, lorsqu'au lieu de l'espérance, je n'aurai que le regret si douloureux de ne pas vous voir ! mon

ami , avec vous je n'ai pas pu mourir, sans vous je ne peux, ni ne veux vivre. Ah! si vous saviez ce que je souffre, quel déchirement affreux mon cœur éprouve lorsque je suis abandonnée à moi-même ; lorsque votre présence , ou votre pensée ne me soutient plus ! Ah ! c'est alors que le souvenir de ML de M*** (1) devient un sentiment si actif, si pénétrant , que ma vie et mon sentiment me font horreur. J'abhorre l'égarement et la passion qui m'ont rendue si coupable , qui m'ont fait répandre du trouble et de la crainte dans cette âme sensible et qui était tout à moi. Mon ami , concevez-vous à quel point je vous aime ? Vous faites diversion aux regrets et aux remords qui déchirent mon cœur : Hélas! ils suffisaient pour me délivrer d'une vie que je déteste ; vous seul et ma douleur êtes tout ce qui me reste dans la nature entière ; je n'y ai plus d'intérêt , plus de liens , plus d'amis, je n'en ai pas besoin : vous aimer, vous voir , ou cesser d'exister , voilà le dernier et l'unique vœu de mon àme. La vôtre ne me répond pas, je le sais, et je ne m'en plains point. Par une bizarrerie que je sens , mais que je ne saurais vous expliquer., je suis loin de désirer de retrouver en vous tout ce que j'ai perdu : c'en serait trop ; quelle créature a jamais mieux senti que moi le prix de la vie ? > 'est-ce pas assez que d'avoir béni et chéri la nature une fois? combieu de milliers d'hommes ont passé sur la terre sans avoir à lui rendre grâce ! Oh ! combieu j'ai été aimée ! une âme de feu, pleine d'énergie qui avait tout jugé, tout apprécié et qui, revenue et dégoûtée de tout, s'était abandonnée au besoin et au plaisir d'aimer : mon ami, voilà comme j'étais aimée. Plusieurs aimées s'étaient écoulées, remplies du charme et de la douleur insépara-

(1) M. de Mora.

blés d'une passion aussi forte que profonde , lorsque vous êtes venu verser du poison dans mon cœur , ravager mon àme par le trouble et le remords. Mon Dieu ! que ne m'avez-vous point fait soulîrir! Vous m'arrachiez à mon sentiment , et je voyais que vous n'étiez pas à moi : comprenezvous toute l'horreur de cette situation ? comment trouvct-on encore de la douceur à dire : mon ami, je vous aime, mais avec tant de vérité et de tendresse qu'il n'est pas possible que votre âme soit froide en m'écoutant ? Adieu.

Vendredi, après la poste.

Vous êtes mécontent; voyez si vous devez l'être : quelle âme avez-vous jamais animée d'un sentiment plus tendre et plus fort? Mon ami, dans quel sens que vous regardiez et que vous jugiez mon âme, je vous défie d'y rien trouver qui puisse vous mécontenter; oh! j'en suis sûre : jamais vous n'avez été autant aimé. Mais, mon Dieu ! ne me faites pas prononcer pourquoi je ne peux pas vous écrire où vous êtes; je n'ose m'en avouer à moi-même la raison : c'est une pensée, un mouvement auxquels je ne veux pas m'arrêter : c'est un genre de supplice qui me fait horreur, qui m'humilie, et que je n'avais jamais connu. Vous me demandez comment je me trouvais de vous voir tous les jours; oh! non, ce n'était point une habitude : ce n'en pouvait jamais devenir une. Que ces couleurs sont froides, qu'elles sont monotones ! comment les comparer au mouvement rapide et violent que nous font éprouver le nom et

la présence de ce qu'on aime? Non, non, je n'ai poiut été assez heureuse pour me surprendre dans l'illusion d'espérer que vous viendriez me voir, et de vous attendre ; aussi n'ai-je point entendu ouvrir, ni fermer ma porte. En effet, sans intérêt, sans désir, qu'importe ce qu'on voit, ce qu'on entend? toute entière à mes regrets, je ne sens plus qu'un besoin, et je n'implore plus que vous et la mort. Vous soulagez mon cœur : vous le pénétrez d'un sentiment si tendre, qu'il m'est doux de vivre tout le temps que je vous vois ; mais il n'y a que la mort qui puisse me délivrer du malheur de votre absence.

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