‹ Lettres de mademoiselle de Lespinasse (volume 2)Chapitre 76 sur 175 · LETTRE LXII · texte numérisé non relu

LETTRE LXII

Dimanche soir, 16 octobre 1774.

Mon ami, je n'ai point répondu hier à votre charmante lettre, et je ne répondrai jamais à mon gré à ce que vous me dites sur M. de Fuentes. Eh ! mon Dieu ! où trouver des expressions qui rendent un sentiment tout nouveau pour mon âme? Ah! vous m'avez pénétrée de la plus tendre, de la plus vive reconnaissance; oui, il me semble que jamais je n'en ai dû autant à personne : en effet, votre mouvement, votre sentiment sont nobles et élevés comme la vertu ; pourquoi donc ne mettrai-je pas mon bonheur à les adorer? Je ne sais de quelle nature est mon sentiment : mais c'est vous qui en êtes l'objet ; et il y a des instants où je suis toute prête à m'écrier ; Enée est dans mon cœur, les remords n'y sont plus. Hélas ! je n'ose prononcer ces mots : je le sens, on ne saurait tromper sa conscience ; quel trouble s'élève en moi ! que je suis malheureuse ! Mon ami, croyez-vous qu'il soit possible que la paix puisse rentrer dans mon âme en vous aimant ; ou bien, croyez-vous possible que je puisse vivre sans vous aimer? C'est à vous que je demande compte de moi : je ne me connais plus ; avec un mot, vous changez la disposition de mon âme. Je ne sais si cela vient de ce que je suis affaiblie par la douleur, ou bien si c'est que mon sentiment s'est fortifié par le soin que j'ai mis à le combattre et à le détruire. Si cela est, convenez que je dois avoir une grande opinion de moi. Ah ! mon Dieu ! que la passion m'est naturelle, et

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que la raison m'est étrangère! Mon ami, jamais on ne s'est fait voir avec cet abandon; mais comment pourrais-je vous cacher mes plus secrètes pensées ? elles sont remplies de vous; et comment pourrais-je vivre si j'avais à me reprocher d'usurper votre estime ou votre opinion? Non, mon ami ; voyez-moi telle que je suis, et accordez-moi, non pas ce que je mérite, mais ce qu'il faut pour m'empêcher de mourir de douleur, ou pour m'en donner le courage : car je ne sais encore ce que je préférerais de vous devoir, la mort ou la vie. L'une et l'autre tiennent à vous ; et de quelque manière que vous en décidiez, je vous rendrai grâce. — Mon ami, avez-vous bien senti la force de ces mots: Et mon plus grand malheur serait de vous refroidir. Vous vouliez diminuer mon tourment , etc. Ah ! ciel ! quel moyen vous employez ! Mais je ne reviens point sur le passé : j'espère que vous ne me tromperez plus; si je ne suis pas ce que vous aimez le mieux, je verrai du moins dans votre àme la place que vous m'y laissez, et je m'engage à ne jamais prétendre qu'à celle que vous me donnerez.— J'ai encore été ce soir à Orphée ; mais j'y étais avec madame la duchesse de Chatillon : il est vrai que j'aurais bien mauvaise opinion de moi, si je ne l'aimais pas : elle exige si peu, et elle donne tant!

Lundi matin.

Gomment mettez-vous en question si vous auriez dû me laisser ignorer que vous aviez la fièvre? Oh, mon ami! ce n'est pas moi qu'il faut ménager : je vous aime trop pour ne pas préférer à tout de souffrir avec vous et par vous. Toutes ces gens qui s? ménagent ne s'aiment guère; il y a

bien loin entre les sentiments qu'on se commande et ceux qui nous commandent : les premiers sont parfaits et je les abhorre. Si un jour vous deveniez parfait comme madame de B***, comme le froid Grandisson, mon ami, je vous admirerais ; mais je serais radicalement guérie. — Je suis

interrompue par madame de Ch — Elle me demande

d'écrire à !a suite de ceci; je lui offre du papier et de l'encre. Mais ma lettre. . . . — Cela n'est pas possible ! Pardonnezle-moi, mon ami.

Lundi, après le facteur.

Vous avez été alarmé, vous êtes encore triste. Mon Dieu! que je souffre de tout ce qui vous a fait souffrir, et que je suis désolée d'avoir ajouté de l'inquiétude à votre disposition! Oui, je suis coupable, je suis faible, je me condamne, je me hais ; mais ce n'est pas réparer le mal que je vous ai fait Vous avez vu, le courrier d'après, que cette lièvre n'était que la suite de l'état violent où était mon âme : ma machine n'est plus assez forte pour en supporter les se cousses. Mon ami, ne me plaignez jamais ; dites- vous : elle est folle, et cette pensée vous calmera, et si vous ne souffrez pas, je serai heureuse. Mais j'espère que vous me direz avec soin et avec détail des nouvelles de vos malades. Il est affreux de connaître la crainte pour ce qu'on aime ; cette espèce de tourment est au-dessus de ma raison et de mes forces. Mon Dieu ! oui, il faut rester avec vos parents : votre départ sera un grand mal pour eux, et il faut leur épargner tout le temps qu'ils auront à s'occuper de leur santé. Dans cet état, tout ce qui excite la sensibilité, de-

vient douleur. Mais je n'ai rien à vous dire, vous voyez mieux que moi, et vous sentez mieux que moi, et vous sentez avec plus de délicatesse. Mon ami, je suis presque mécontente de ce que vous ne trouvez pas de la douceur à me faire partager votre disposition,, surtout lorsqu'elle vous est pénible ; c'est alors que je voudrais que vous dissiez, dans un sens contraire, ce que disait Montaigne : il me semble que je lui dérobe sa part. Oui, mon ami, il ne devrait plus vous être libre de souffrir seul. Hélas ! je suis si fort au ton de tout ce qui souffre, c'est si fort me parler ma langue, qu'il me semble qu'il n'est pas même nécessaire de compter sur mon affection pour trouver de la douceur à se plaiudre à moi. Adieu, mou ami. Je comptais vous dire mille riens, mais votre tristesse m'en ôtela foret : ai beau me dire : sa disposition ne sera plus la même ; mais celle où il était m'a gagnée, elle ne changera que lorsqu'il voudra. Ah! quel ascendant! quelle force! quelle puissance! cela agirait à mille lieues. Je vous le disais, ce sentiment que je n'ose nommer, est la seule chose que les hommes n'ont pu gâter. Mon ami, s'il était perdu sur la terre, ditesvous bien tant que je vivrai, que vous savez où il vit, où il règne avec plus d'énergie qu'il n'appartient à une Française d'en avoir.

LETTRE LXIIL

Vendredi au soir, 2J octobre 1774.

Mon ami, que le temps s'écoule lentement ! depuis lundi j'en suis assommée ; et il n'y a rien que je n'aie tenté pour

tromper mon impatience. J'ai toujours été en mouvement : j'ai été partout, j'ai tout vu, et je n'ai eu qu'une pensée; pour une àme malade la nature n'a qu'une couleur : tous les objets sont couverts de crêpe. Dites-moi : Comment fait-on pour se distraire, comment fait-on pour se consoler? Ah ! c'est de vous seul que je puis apprendre à supporter la vie. Vous seul pouvez y répandre encore ce charme mêlé de douleur qui fait chérir et détester tour-à-tour l'existence. — Mon ami, j'aurai uue lettre de vous demain; il n'y a que cet espoir qui me donne la force de m'écrire ce soir. Vous me direz si vous êtes rassuré sur la santé de ce qui vous est cher; vous me parlerez, peut-être, de votre retour : en un mot, vous me parlerez; et si vous saviez combien je me sens dénuée, abandonnée, lorsque je ne sais rien de vous! Ah! que cette petite lettre était courte, qu'elle était triste, qu'elle était froide ! Il me semble qu'en me disant que vous aviez été inquiet et même alarmé, vous ne me disiez pas tout! Qu'aviez-vous donc? me cacheriezvous votre cœur ? voudriez-vous encore déchirer le mien ? Ne m'avez-vous pas dit que vous me diriez tout : que vous auriez une confiance sans réserve, que j'étais votre amie; que votre âme s'épaucherait dans la mienne; que vous me feriez vivre de tous vos mouvements ; que ce qui pourrait blesser mon cœur ne me serait pas inconnu? Ah! mon ami, connaissez-moi bien : voyez ce que je suis pour vous ; et d'après cette connaissance, je vous réponds qu'il vous sera impossible de concevoir le projet de me tromper, ni même de me cacher rien.

Samedi matin.

Je vous quittai hier par ménagement pour vous : j'étais si triste! je venais d'Orphée. Cette musique me rend folle : elle m'entraîne ; je ne puis plus manquer un jour : mon âme est avide de cette espèce de douleur. Ah ! mon Dieu ! que je suis peu au ton de tout ce qui m'entoure ! et cependant jamais on n'a dû chérir autant l'amitié : mes amis sont d'excellentes gens; leurs soins, leur intérêt ne se lassent point, et je suis à comprendre ce qu'ils peuvent trouver en moi qui les attache. C'est mon malheur, c'est mon trouble, c'est ce que je dis, c'est ce que je ne dis point qui les anime., et les échauffe. Oui, je le vois : les àin< s honnêtes et sensibles aiment les malheureux; ils ont une sorte d'attrait qui occupe et exerce l'àme : on aime à se trouver sensible; et les maux des autres ont cette juste mesure qui fait compatir sans souffrir. Eh bien ! je leur promets cette jouissance tout le temps qui me reste à vivre. —Mon ami, je voulais vous dire la dernière fois que vous devriez loger dans le même hôtel garni que le chevalier d'Aguesseau . cela vous épargnerait la peine de vous aller chercher réciproquement : cela vous serait commode, et je serais assurée que vous ne quitteriez pas mon quartier. Oui, c'est toujours l'intérêt personnel qui couvre tout, qui anime tout; et les sots ouïes esprits faux qui ont attaqué Helvétius, n'avaient sans doute jamais aimé, ni réfléchi. Ah ! bon Dieu ! que de gens qui vivent et meurent sans avoir senti l'un, ni connu l'autre! C'est tant mieux pour eux, et tant pis pour nous; oui, tant pis : car je ne puis pas vous exprimer le dégoût, Je redoublement de dégoût que je me sens, je ne dis pas seulement

pour les sots, niais pour ces gens qui sont si bien à ma mesure, que je prévois tout ce qu'ils vont dire lorsqu'ils ouvrent la bouche! Ah, je suis bien malade ! je ne puis plus souffrir les gens qui me ressemblent : tout ce qui n'est qu'à côté de moi, me paraît trop petit ; il me faut faire lever les yeux pour regarder, sans quoi je me fatigue et m'ennuie. Mon ami, la société ne me présente plus que deux intérêts : il faut que j'aime, ou qu'on m'éclaire. De l'esprit n'est point assez ; il faut beaucoup d'esprit : c'est vous dire que je n'écoute plus que cinq ou six personnes, et que je ne lis plus que six ou sept livres. Cependant il y a plus de gens que cela qui ont des droits sur moi : mais c'est par le sentiment et la confiance ; et cela ne change rien à la disposition où je suis pour le général. Voici le résultat : ce qui est moins que moi m 'éteint et m'assomme; ce qui est à côté de moi m'ennuie et me fatigue. Il n'y a que ce qui est au-dessus de moi, qui me soutienne et m'ar radie à moi-même, et je dirai toujours comme cet ancien : Mes amis, sauvez-moi de moi-même. Tout cela prouveque la vanité est bien éteinte en moi, mais qu'elle est remplacée par un dégoût universel et mortel. La comtesse de Boufflers n'en est pas là; aussi est-elle bien aimable. Je l'ai vue beaucoup cette semaine, elle vint dîner chez madame Geoffrin mercredi ; elle fut charmante; elle ne dit pas un mot qui ne fut un paradoxe. Elle fut attaquée, et elle se défendit avec tant d'esprit, que ses erreurs valaient presqu'autant que la vérité. Par exemple, elle trouve que c'est un grand malheur que d'être ambassadeur, il n'importe de quel pays, ni chez quelle nation; cela ne lui paraît qu'un exil affreux, etc. , etc. Et puis elle nous dit que dans le temps où elle aimait le mieux l'Angleterre, elle n'aurait consenti à s'y fixer, qu'à la condition qu'elle y aurait amené

avec elle vingt-quatre ou vingt-cinq de ses amis intimes, et soixante à quatre-vingts autres personnes qui lui étaient absolument nécessaires ; et c'était avec beaucoup de sérieux, et surtout beaucoup de sensibilité qu'elle nous apprenait le besoin de son âme. Ce que j'aurais voulu que vous vissiez, c'est l'étonnement qu'elle causait à milord Shelburne. Il est simple, naturel; il a de l'âme, de la force : il n'a de goût et d'attrait que pour ce qui lui ressemble, au moins par le naturel. — Il a été voir M. de Malesherbes; il est revenu enchanté. Il me disait : « J'ai vu pour la première fois de ma vie ce que je ne croyais pas qui pût exister. C'est un homme dont l'âme est absolument exempte de crainte et d'espérance, et qui cependant est pleine de vie et de chaleur. Rien dans la nature ne peut troubler sa paix ; rien ne lui est nécessaire, et il s'intéresse vivement à tout ce qui est bon; » en un mot, a-t-il ajouté : «J'ai » beaucoup voyagé, et je n'ai jamais rapporté un sentiment » aussi profond. Si je fais quelque chose de bien dans tout » le temps qui me reste à vivre, je suis sûr que le souvenir » de ML de Malesherbes animera mon âme. » Mon ami, voilà un bel éloge; et celui qui le fait est à coup sûr un homme intéressant. Je le trouve bien heureux d'être né anglais; je l'ai beaucoup vu, je l'ai écouté celui-là : il a de l'esprit, de la chaleur, de l'élévation. Il me rappelait un peu les deux hommes du monde que j'ai aimés, et pour qui je voudrais vivre ou mourir. Il s'en va dans hi it jours, et j'en suis bien aise : il est cause que par des arrangements de société, j'ai dîné tous les jours avec quinze personnes, et cela me fatigue encore plus qu'il ne m'intéresse. Il me faut du repos ; ma machine est détruite. Bonjour, mon ami. J'attends la poste; voilà ce qui m'est nécessaire.

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