LETTRE VIII
Jeudi, 24 juin 1 7 7 ^ .
1 rois fois dans une semaine! c'est trop, beaucoup trop, n'est-ce pas? Mais c'est que je vous aime assez, pour croire vous avoir inquiété. Vous devez avoir un peu d'impatience de savoir si j'existe encore. Eh bien? oui, je suis condamnée à vivre; il ne m'est plus libre de mourir; je ferois mal à quelqu'un qui aime à vivre pour moi. J'ai eu de ses nouvelles du 10: elles ne me rassurent pas tout-à-fait ; mais j'espère que cet accident n'aura pas de suite funeste; j'espère qu'il hâtera son retour, mais les chaleurs lui sont mortelles; il faut donc attendre. Ah, mon Dieu! toujours voir éloigner, différer le plaisir, et être accablé, abîmé par le malheur! Si vous saviez combien j'aurois besoin de me reposer! depuis un an, je suis sur la roue. Vous seul, peut-être, avez eu le pouvoir de suspendre quelques instans ma douleur, et ce bien d'un moment m'a attachée
a vous pour jamais. Mais dites-moi, ma dernière lettre ne vous a-t-elle point déplu? Ne suis-je point mal avec vous? j'en serois bien affligée; mais je suis comme madame Duchâtelet, je ne connois guère le repentir. Répondez-moi avec la mêmfe franchise que j'ai employée avec vous; estimez-moi assez pour ne pas me dire la vérité à demi; dites-moi tout le mal que vous pensez de moi; et ce n'est pas, comme dit M. de la Rochefoucauld, pour le plaisir d'en entendre parler que je vous demande de m'en dire ; mais c'est pour juger si vous êtes mon ami, si vous le serez; en un mot, j'attache assez d'intérêt à notre liaison, pour être pressée de savoir ce qu'il y a eu de surprise et de méprise dans ce qui nous a rapprochés l'un de l'autre. L'on dit qu'il n'y a rien de plus fort et de mieux fondé que les sentiments dont on ne peut pas se rendre raison. Si cela est vrai, je dois compter sur votre amitié ; mais vous ne voulez pas que j'y regarde; pourquoi cela? Est-ce que je ne serois pas contente? Ne voyez-vous pas que le mouvement le plus naturel, lorsqu'on acquiert un nouveau bien, c'est de l'examiner, c'est de l'observer de tous les côtés: cette occupation est peut-être la jouissance la plus vive que donne la possession; mais vous, vous ne connoissez pas tous les détails et tous les plaisirs de la sensibilité. Tout ce qui est élevé, tout ce qui est noble, tout ce qui est grand, voilà ce qui est de votre ressort. Les héros de Corneille fixent votre attention: à peine avez-vous jeté les yeux sur les petits pâtres de Gessner. Vous aimez à admirer, et moi je n'ai qu'un besoin, qu'une volonté, c'est d'aimer; mais qu'importe! nous n'aurons pas la même langue; il y a une sorte d'instinct qui
supplée à tout; mais rien ne supplée à mille lieues de distance. J'étois si troublée la dernière fois, que je ne vous ai pas dit que Diderot est en Hollande; il y est si bien, il y a déjà tant d'amis qu'il n'avoit jamais vus, qu'il est fort possible qu'il ne revienne jamais à Paris, et qu'il oublie qu'il étoit en chemin pour aller en Russie. C'est un homme extraordinaire, il n'est pas à sa place dans la société; il devoit être chef de secte, un philosophe grec, instruisant, enseignant la' jeunesse. Il me plaît fort; mais rien de toute sa manière ne vient à mon ame ; sa sensibilité est à fleur de peau ; il ne va pas plus loin que l'émotion. Je n'aime rien de ce qui est à demi, de ce qui est indécis, de ce qui n'est qu'un peu. Je n'entends pas la langue des gens du monde; ils s'amusent et ils bâillent ; ils ont des amis et ils n'aiment rien. Tout cela me paroît déplorable. Oui, j'aime mieux le tourment qui consume ma vie, que le plaisir qui engourdit la leur; mais avec cette manière d'être, on n'est point aimable : eh bien! on s'en passe; non, on n'est point aimable, mais on est aimé, et cela vaut mille fois mieux que de plaire.
Que je voudrais savoir si vous irez en Russie ! J'espère que non. et c'est, comme vous dites, parce que je le désire. Il me semble que, de nulle part au monde, les lettres ne viennent si lentement que de la Russie. J'ai relu deux fois, trois fois votre lettre, d'abord parce qu'elle étoit difficile, et puis parce que j'y étois difficile. Ah ! si vous saviez combien de fautes d'omission j'y ai trouvées! Mais pourquoi n'en feriez-vous pas? M. d'Alembert attend votre lettre avec grande impatience. M . de Cril- Ion vous a prévenu. Votre ami, M. d'Aguesseau,
me parut, au moins le jourqu'il m'a apporté votre lettre, bien extraordinaire; ii a l'air de quelqu'un qui est troublé : ses mouvemens ont quelque chose de convulsif. Il dit qu'il est malade, et je le crois; il a formé le projet d'aller à Spa. Je ne sais, mais je suis bien aise qu'il ne soit pas avec vous. Adieu. Je vous ai accablé de questions; vous ne répondez point. Je ne vous demande pas s'il vous seroit agréable de savoir les nouvelles, parce qu'il seroit au-dessus de mon pouvoir de m'en occuper. Je sais ce qu'on ne sait point encore dans le public, que c'est M. d'Aranda qui est nommé ambassadeur d'Espagne à la place de M. de Fuentès; que celui-ci a la première place de sa cour. Tout cela ne vous lait rien ; et ce qui vous étonnera, c'est que cela me fait beaucoup. Ne faut-il pas être folle pour s'intéresser à ce qui se passe à Madrid: Adieu encore une fois. Mon genre de folie est digne de votre pitié. De vos nouvelles souvent, longuement: partagez, si vous pouvez, le plaisir que vous me ferez. Combien y a-t-ii de lettres que vous seriez plus pressé d'ouvrir que la mienne ? trois, dix : —
Jeudi, i" juillet vpj'à.
vJh! si vous saviez combien je suis injuste! combien je vous ai accusé! combien je me suis dit que je ne devois rien attendre, ni désirer de votre amitié! et la cause de tout cela, c'est que je
ne recevois point de vos nouvelles. Dites-moi donc pourquoi on attend, pourquoi on exige de quelqu'un sur qui on ne compte pas. Mais vraiment, je le crois, vous me pardonnez mes inconséquences; mais moi je ne dois pas être si indulgente; elles me touchent de plus près que vous. Je ne sais plus ce que je vous dois; je ne sais plus ce que je vous donne; je sais que votre absence me pèse, et je ne saurois me répondre que votre présence me fît du bien. Mais, mon Dieu! quelle situation horrible ^que celle où le plaisir, où la consolation, où l'amitié, où tout enfin devient poison! Que faire, dites-moi? où retrouver le calme? Je ne sais où je prends la force de résister à des impressions aussi profondes et aussi diverses. Oh! combien de fois l'on meurt avant que de mourir! Tout m'afflige et me nuit; et l'on m'ôte la liberté de me délivrer du fardeau qui m'accable ! Au comble du malheur, on veut que je vive; on me déchire également et par le désespoir et par l'attendrissement qu'on me cause. Eh, mon Dieu, aimer, être aimé, n'est donc pas un bien ! je souffre tous les maux, et j'ai encore à me reprocher de troubler le repos, de faire le malheur de ce que j'aime! Mon âme est épuisée par la douleur; ma machine est détruite, et cependant je vis, et il faut que je vive ; pourquoi le voulez-vous aussi? que vous importe ma vie? quel prix pouvez-vous y mettre? que suis-je pour vous? Votre ame est si occupée, votre vie si remplie et si agitée! comment vousreste-t-il le temps de plaindre mes maux, et comment avez-vous donc assez de sensibilité pour répondre à mon amitié? Oui, vous êtes trop aimable, vous avez le ton de l'intérêt, et il me semble que je ne
devois point vous en inspirer. Mes lettres vous sont nécessaires, cela peut-il être vrai ? oui, puisque vous le dites ; mais pourquoi avcz-vous donc été si longtemps à m'écrire? pourquoi ne pas m'adresser directement vos lettres? Strasbourg les a retardées de deux ou trois jours. Ce n'est rien pour quelqu'un qui emploie huit mois pour satisfaire sa curiosité; mais c'est beaucoup trop pour quelqu'un qui ne connoît plus qu'un genre d'intérêt dans la vie. Je suis ravie (et c'est par là que je voulois commencer) que vous ayez été content du roi de Prusse. Ce que vous me dites sur cette vapeur magique qui l'environnoit, est si charmant, si noble, si juste, que je n'ai jamais pu m'en taire: je l'ai lu à tous ceux qui méritoient de l'entendre. Madame Geoffrin a voulu que je lui en donnasse une copie. Je l'ai envoyé plus loin, et cela sera bien, senti. Vous n'allez donc pas en Russie; cela me fait un plaisir sensible. Oui, laissez-moi encore vous dire combien je trouve aimable votre amitié. Vous répondez à tout, vous causez, vous êtes encore près, lorsque vous êtes à millelieues. Mais d'où vient donc que cette femme ne vous aime pas à la folie, comme vous voudriez l'être, comme vous méritez de l'être? A quoi donc peut-elle employer son ame et sa vie? Ah! oui, elle n'a ni goût, ni sensibilité, j'en suis sûre. Elle devroit vous aimer, ne fût-ce que par vanité ; mais de quoi vais-je me mêler? vous êtes content, ou si vous ne l'êtes pas, vous aimez le mal qu'elle vous fait : pourquoi donc vous plaindrois-je? Mais cette autre malheureuse personne! c'est elle qui m'intéresse; lui avez-vous écrit? son malheur est-il toujours aussi profond ? Je dois vous dire que l'autre jour, chez la comtesse
de Boufflers. on parla beaucoup de vous et du Connétable ; la jeune de Boufflers me dit qu'elle vous croyoit fort amoureux; que cela lui avoit fait regarder avec attention madame de ***. Il y avoit là un homme, qui assura que vous ne l'étiez plus, que vous l'aviez aimée, que cela étoitusé; et qu'il croyoit que vous ne seriez jamais longtemps heureux ou malheureux par la même femme ; que l'activité de votre ame ne lui permettoitpas de se fixer long-tems au même objet; et de là une dissertation spirituelle sur des choses sensibles et sur la passion. La comtesse de Boufflers finit par dire qu'elle ne savoit pas de qui vous étiez amoureux, mais que ce n'étoit plus de madame de ***; et qu'elle jugeoit, par les billets quelle avoit reçus de vous à votre départ, que vous étiez fortement attaché, et que votre éloignement déchiroit votre ame; et puis cette réflexion si naturelle : et cependant pourquoi aller en Russie? Mais peut-être c'est pour se guérir, peut-être est-ce pour étouffer le sentiment de la personne qu'il aime. Enfin, après bien des conjectures sans intérêt, on vint à me demander si je vous aimois, si je vous connoissois beaucoup : car je n'avois pas dit un mot. Oui, je l'aime beaucoup, et quand on le connoît un peu, il n'y a que cette manière de l'aimer. — Eh bien ! vous savez donc ses liaisons? quel est l'objet de sa passion? Eh! non, en vérité je n'en sais rien du tout. Je sais qu'il est à Berlin, qu'il se porte bien, que le roi l'a reçu parfaitement, qu'il verra ses troupes, qu'il ira en Silésie. Voilà ce que je sais: voilà ce qui m'intéresse. Et l'on parla de l'Opéra, de madame la dauphine, et de mille choses intéressantes. Je vous conte tout
DE MADEMOISELLE DE LESPINASSE. 2<j
cela pour vous dire que je n'aime pas que tout le monde connoisse vos affections, vos dégoûts, vos inconstances. Je ne voudrois entendre parler que de votre mérite, de vos talens et de vos vertus; ai-je tort ? Vous vouliez plusieurs lettres à Vienne, et il est possible que vous n'en ayez point, ou que vous en soyez accablé. Je vous ai écrit trois fois à Berlin depuis le 6 juin. Sans doute on vous renverra vos lettres; si elles y attendoient votre retour, elles seroient de vieille date lorsque vous les recevriez : mais je m'en rapporte au besoin que tous avez de recevoir de ces lettres dont la privation vous tourne la tête. En grâce, ne me traitez pas si bien; ne m'écrivez pas la première, parce qu'alors, sans vous en apercevoir, vous ne m'écrivez que pour m'avoir écrit. Ne venez à moi que lorsque vous n'avez plus rien à lui dire; cela est dans l'ordre, l'amitié ne doit arriver qu'après: quelquefois elle est à une grande distance , quelquefois aussi elle est bien près, trop près peut-être ; les malheureux aiment, ils aiment tant ce qui les console! il est si doux daimer ce qui plaît! Je ne sais pourquoi j'ai quelque chose qui m'avertit que je pourrois dire de votre amitié ce que le comte d'Argenson dit en voyant, pour la première fois, la jolie mademoiselle de Berville, qui étoit sa nièce: ah! elle est bien jolie! il faut espérer qu'elle nous donnera bien du chagrin. Qu'en pensez-vous? Mais vous êtes si fort, si modéré , et surtout si occupé , que cela vous met à l'abri des grands malheurs et des petits chagrins. Voilà comme il faut avoir de l'esprit, comme il faut avoir des talens : cela rend supérieur à tous les événemens. Quand on est, avec cela, aussi honnête et surtout aussi sensible
que vous, on est sans doute affecté douloureusement, on l'est assez pour contenter l'amitié ordinaire; mais on est bientôt détourné des mouvemens de l'ame, lorsque la tête est vivement et profondément occupée. Oui, je vous le prédis, et j'en suis bien aise: vous n'éprouverez plus de ces malheurs qui bouleversent l'ame: vous êtes assez jeune pour recevoir encore de légères secousses : mais je vous réponds que vous vous remettrez bientôt en mesure: ah! je vous en réponds: vous ferez une grande fortune, vous aurez une grande célébrité. Je vais vous faire horreur, je vais vous montrer une ame bien petite, bien commune ; mais je ne saurois qu'y faire. Toutes les fois que je viens à vous regarder dans l'avenir, je me sens glacée; et ce n'est point parce que ce qui est grand attire l'admiration et m'écrase: mais c'est que ce qui est grand mérite bien rarement d'être aimé. Convenez que je suis presque aussi bête que je suis folle: je suis bien pis que cela. J'ai ce certain genre, le seul mauvais, à ce que dit Voltaire; je l'ose nommer, je vous en ai si bien pénétré que je n'ai pas besoin de vous dire que c'est le genre ennuyeux. La différence de nos affections, la voici : c'est que vous êtes au bout du monde , c'est que vous êtes assez calme pour jouir de tout; et moi je suisà Paris; je souffre et je ne jouis de rien, voilà tout, comme dit Marivaux. J'ai reçu beaucoup de détails: ils ont calmé mon désespoir; j'ai vu qu'il n'y avait rien à craindre de ce dernier accident: mais concevez s'il est possible d'avoir un moment de repos, en tremblant sans cesse pour la vie de quelqu\in à qui l'on sacrifieroit la sienne à tous les instans. Ah! si vous saviez combien il est aimable .
DE MADEMOISELLE DE LES PI N'AS SE. J> l
combien il est digne d'être aimé ! Son ame est douce, tendre et forte; je suis assurée que c'est l'homme du monde qui vous plairoit et vous conviendroit le plus
C'est vous qui me donnez mes défauts: vous en avez le privilège exclusif. Je suis, avec tous mes autres amis, la meilleure et la plus facile de toutes les créatures : il me semble qu'ils me font toujours grâce, et qu'ils me préviennent sur tout; je passe ma vie à les remercier, à les louer, et je me plains de vous, mais ce n'est qu'à vous: je vous critique, je vous désapprouve : pourquoi cette différence .J Mais croyez-vous qu'il n'y ait qu'un an que nous nous connoissons? cela me paroît impossible. La raison que vous me donnez pour le refus du Connétable n'est pas bien bonne : vous savez que j'avois un copiste sûr
Me.-credi au soir, 14 juillet 1 7 7 >' .
iVlox Dieu! que vous êtes aimable, et que vous m'étonnez, en revenant à moi d'aussi loin, étant aussi occupé, aussi dissipé! comment se fait-il que vous pensiez môme à quelqu'un qui ne peut avoir de mérite auprès de vous que celui de vous avoir paru capable d'aimer et de souffrir? de quel usage vous seront jamais ces facultés? vous n'avez
pas besoin d'être aimé, et vous seriez fâché de me faire souffrir : quel prix pouvez-vous donc mettre à une liaison où tout l'avantage est de mon côté. Vous me faites des questions auxquelles je ne suis pas en état de répondre. Hélas! il faudroit être calme pour répondre à l'indifférence qui interroge ; le malheur, la durée des souffrances m'ont mise dans une espèce de stupidité qui m'ôte le pouvoir de penser : il ne me reste tout juste de raison que ce qu'il en faut pour me juger, pour condamner tous mes mouvemens, pour m'affliger de tous mes sentimens. Mon ame a la fièvre continue avec des redoublemens qui me conduisent souvent jusqu'au délire. Oh ! s'il étoit vrai que de l'excès du mal on voit naître quelquefois le bien, je devrois espérer quelque soulagement. Non, je ne puis plus suffire aux diverses agitations qui déchirent mon cœur, et je me reproche la faiblesse qui m'entraîne à vous montrer ce que je souffre. Il me semble que je ne peux point exciter votre intérêt : je n'ai aucun droit à votre sensibilité: et si j'en avois, ce n'est pas de ma douleur que je voudrois la nourrir. Non, vous ne me devez rien, et je vais vous le prouver: je déteste, j'abhorre la fatalité qui m'a forcée à vous écrire ce premier billet, et dans ce moment peutêtre, elle m'entraîne avec autant de puissance. Je ne voulois pas vous parler de moi : je voulois simplement vous remercier de m'avoir écrit avant que d'arriver à Vienne : je voulois vous répondre, et non pas vous parler; je n'accepte aucune de vos louanges, et je vais vous étonner : c'est qu'elles ne me louent point Que m'importe que vous jugiez que je ne suis pas bête? il est singulier, mais il est pourtant vrai, que vous êtes
l'homme du monde à qui je me soucie le moins de plaire. Expliquez-moi cette bizarrerie; expliquez-moi aussi pourquoi je vous juge avec une sévérité insupportable; pourquoi je me trouve injuste à tout moment avec vous: pourquoi, ne croyant pas à votre amitié, j'en chicane toutes les expressions, pourquoi, enfin, ayant à me louer de vous, je serois tentée de m'en plaindre. Oui, ma raison me dit que je devrois vous demander pardon : car ma pensée vous offense sans cesse, et mon ame se révolte au seul sentiment que vous pourriez me faire grâce. Eh! non, je n'en veux point : jugez-moi sévèrement; voyez toute mon injustice, voyez toute mon inconséquence, et laissez-vous aller au mouvement que cela doit .vous inspirer. Oh! je vous l'ai dit, nous ne ferons point de tout ceci l'amitié de Montaigne et de la Boétie. Ces gens-là étoient calmes : ils n'avoient qu'à se livrer aux impressions douces et mutuelles qu'ils recevoient; et nous, nous sommes malades, mais avec cette différence, que vous êtes un malade plein de force et de raison, qui se conduira de manière à jouir incessamment de la plus excellente santé; tandis que moi, je suis atteinte d'une maladie mortelle dans laquelle tous les soulagements que j'ai voulu apporter, se sont convertis en poison, et n'ont servi qu'à rendre mes maux plus aigus. Ils sont d'une nature étrange; ils ont dépravé ma raison, et égaré mon jugement : car je ne voudrois point guérir: je ne me sens que le besoin de mourir. Ah. mon Dieu! que je serois tachée de voyager! que je serois tachée de dévorer cent volumes en deux mois de temps! que je serois tachée de valoir autant que vous, et d'être destinée à autant de succès et à
autant de gloire! si vous saviez combien mon ame est petite : elle ne voit qu'une seule chose dans la nature qui vaille la peine de l'occuper. César, Voltaire, le Roi de Prusse lui paroissent quelquefois dignes d'admiration, mais jamais dignes d'envie. Je vous ferois trop d'horreur, si je vous disois le sort que je préférerois à tout ce qui respire; oui, je suis comme Félix ; j'entre en des sentimens qui ne sont pas croyables.
J'en ai de violens. J'en ai de pitoyables. J'en ai même de — . Mais vous n'entendriez pas cette langue, et je vous ferois rougir d'avoir pu penser que mon ame avoit quelques rapports avec la vôtre; vous me faites trop d'honneur, en m'élevant jusqu'à vous: mais aussi gardez-vous bien de me mettre à côté des femmes que vous estimez le plus : vous les affligeriez et vous me feriez mal. Vous ne savez pas tout ce que je vaus : songez, donc que je sais souffrir, et mourir; et voyez après cela, si je ressemble à toutes ces femmes qui savent plaire et s'amuser. Hélas! l'un me répugne, autant que l'autre me seroit impossible* Je sais mauvais gré à tout ce qui vient me distraire et me détourner. 11 y a des objets que rien ne peut me faire perdre de vue. Ce que j'entendsnommer dissipation et plaisir, ne fait que m'étourdir et me fatiguer; et si quelqu'un avoit eu la puissance de me séparer un moment de mes malheurs, je crois que, loin de lui porter de la reconnoissance, je devrois l'en haïr. Qu'en pensez-vous? vous qui me parlez de mon bonheur, et qui me faites espérer que, s'il dépend de votre amitié, vous me l'accorderez. Non, Monsieur, votre amitié ne fera point mon bonheur, parce que cela est impossible; elle me consolera, elle me fera
souftrirpeut-Jtre, et je ne sais si j'aurai à me louer, ou à me plaindre de ce que je vous devrai.
Pourquoi donc avez-vous l'air de vous justifier d'avoir lu le Connétable? il seroit désobligeant de vous refuser au plaisir que vous pouvez faire et recevoir. Le Roi de Prusse a écrit à M. d'Alembert une lettre charmante : elle est pleine d'éloge de vous, et il se promet bien d'entendre le Connétable. Je suis sûre qu'il en sera ravi ; cette tragédie est au ton de son ame, à beaucoup d'égards. Adieu; donnez-moi souvent de vos nouvelles, et ne formez point le projet de m'éerire quatre mots. Gardez ce projet pour vos connaissances : il y a même des amis qui en seront contens; mais moi je suis si difficile à contenter! Vous me direz si vous avez reçu mes lettres.
De Paris, le 2? juillet \-~3.
Lh ! non, ne vous y trompez pas : les plus grandes distances ne sont pas celles que la nature a marquées par les lieux; les Indes ne sont pas si loin de Paris, que la date du 27 juin n'est éloignée de celle du 1 5 juillet ; voilà le véritable éloignement, voilà les séparations effroyables : c'est l'oubli de l'ame; cela ressemble à la mort, et cela est pis, puisque cela est senti long-temps. Mais n'allez pas croire que je vous fasse des reproches : eh, mon Dieu 1 je n'en ai pas le droit : vous ne me devez
rien, et moi je dois vous rendre grâce des marques de votre souvenir. Vous aurez été accablé de mes lettres à votre retour de Hongrie : voilà la troisième adressée à Vienne: on a dû vous en envoyer deux ou trois de Berlin. Dans l'éloignement où vous êtes, il faut, s'il vous plaît, employer cette formule triviale : j'ai reçu telle lettre, etc. Je savois, il y a longtemps, par le ba-. ron de Cock, officier général au service de l'Impératrice, que les camps n'auroient pas lieu. On croit ici que l'Empereur et le Roi de Prusse se sont donné rendez-vous dans quelque ville de leurs nouvelles possessions; mais vous aurez rempli le temps d'une manière utile : ainsi vous regretterez peu les camps. Quoi! de bonne foi, vous voulez que je vous réduise à ma taille? C'est donc parce qu'il vous est plus facile de vous plier, qu'à moi de m'élever, et qu'à quelque mesure que je vous voie, vous resterez à la vôtre, qui est telle que peu de gens peuvent y atteindre ; mais, en vérité, permettez-moi ne ne pas regarder comme un effet de confiance ni d'amitié, ce que vous me dites de votre caractère. Hélas! savez-vous ce que vous me confiez, en me découvrant les inconséquences qui vous agitent? c'est que je suis une béte, qui ne voit rien, qui n'observe rien : car sans doute, si vous n'êtes ni dissimulé, ni faux, j'aurois dû démêler ce que vous croyez m'apprendre de vous-même; et voulez-vous que moi je vous apprenne une chose d'une science profonde? C'est que, ni vous, ni moi ne vous connoissons parfaitement : vous, parce que vous êtes trop près, et que vous vous observez trop ; et moi, parce que je vous ai toujours vu avec crainte et embarras. Oh! si jamais je vous revois, je vous regarderai
mieux : il me semble que ma vue s'est raffinée. Ce que vous me dites sur la cause Je vos courses continuelles est charmant: cela est plein d'esprit et de grâce, et en voilà bien assez pour que cela puisse se passer de vérité. Je remplis ma jeunesse, pour que ma vieillesse ne puisse pas me reprocher de ne l'avoir pas employée. Vous voyez bien que c'est l'avare qui, en laissant mourir de faim ses enfants, se justifie à lui-même sa dureté, en disant qu'il leur amasse du bien pour qu'ils en jouissent après lui. Soyons plus simples : ne cherchons point de prétexte pour justifier nos goûts et nos passions: vous allez au bout du monde. parce que votre ame est plus avide que sensible. Eh bien, quel mal y a-t-il à cela ? Vous êtes jeune: vous avez connu l'amour, vous avez souffert, et vous en avez conclu que vous étiez sensible: et cela n'est pas vrai. Vous êtes ardent, vous êtes passionné, vous seriez capable de tout ce qui est fort, de tout ce qui est grand : mais vous ne ferez jamais que des choses de mouvement, c'est-à-dire, des actions, des actes détaches: et ce n'est pas comme cela que procèdent la sensibilité et la tendresse. Elles attachent, elles lient, elles remplissent toute la vie, elles ne laissent place qu'aux vertus douces et paisibles, elles fuyent l'éclat : tout ce qui les sépare et les éloigne de leur objet leur paroît malheur ou tyrannie. Voyez après cela et comparez. Je vous l'ai déjà dit : la nature ne vous a point fait pour être heureux, elle vous a condamné à être grand : soumettez-vous donc sans murmure. Je crois de reste tout ce que vous me dites de l'avantage de ce pays-ci sur tous les autres. Je ne sais si vous rapporterez de votre voyage le dégoût de voyager: mais je suis bien
sûre que vous n'en rapporterez pas la possibilité de pouvoir vous fixer quelque part. Vous aurez jugé avec justice et justesse ce qui est bon. ce qui est meilleur: mais vous ferez comme les Italiens font de la musique, ils préfèrent la nouvelle à la bonne. Je vous demande pardon, je contrarie vos paroles: mais convenez que je suis bien au ton de votre ame. Vous voulez que je vous parle de la mienne, voici son état. N'avez-vous jamais vu de ces malades attaqués de maux lents et incurables ? Quand on demande de leurs nouvelles aux gens qui les soignent, ils répondent : cela va aussi bien que son état le comporte; c'est-à-dire, il mourra, mais il a quelques momens de répit; voilà tout juste l'espèce de santé de mon ame. Au plus violent orage a succédé le calme. — Sa disposition morale est telle que je la ferois selon mon souhait et selon mon cœur: mais que sa santé est alarmante! cependant je suis sûre qu'il ne fait pas une faute de régime : il aime la vie parce qu'il se plaît à aimer et à être aimé ; il n'y tient que par là. Oh! si vous saviez combien il est aimable ! oui. vous m'aimeriez un peu : mais vous ne feriez pas grand cas de moi, d'avoir été capable d"une distraction. Oh! qu'êtes-vous donc, pour m'avoir détournée un instant de la plus charmante et de la plus parfaite de toutes les créatures : Oui. si vous le connoissiez. ou quand vous le connoîtrez. vous verrez que, dans le jugement que j'en porte, il n'y a ni illusion, ni prévention. Eh bien, est-ce assez vous montrer mon ame? Mon amitié est-elle passive, active ou indiscrète? — Le chevalier d'Aguesseau vous aura mandé que j'avois perdu patience. Je lui avois envoyé demander de vos nouvelles: dans ce moment-là, il
n'en avoit pas eu: mais dès qu'il reçut une lettre du 8, il me manda que vous vous portiez bien; et alors, je lus tentée de vous écrire, pour vous remercier de ce que vous aviez un ami qui avoit pu me tirer d'inquiétude; et puis, je trouvai qu'il valoit mieux vous attendre. Oui, en effet, je veux vous attendre, et toujours. Pourquoi irois-je plus vite que vous? je me fatiguerais et je gênerais vos pas. Je ne veux plus qu'aucune affection agite mon ame douloureusement, c'est trop. Je ne sais pas comment je puis suffire à la dépense que je fais. Il est vrai que j'ai réuni toutes mes forces en un seul point. Toute la nature est morte pour moi. excepté quelques objets qui animent et remplissent tous les momens de ma vie. Je n'existe pour rien : les choses, les plaisirs, la dissipation, la vanité, l'opinion, tout cela n'est plus à mon usage; et j'ai regret au temps que j'y ai donné, quoiqu'il ait été bien court : car j'ai connu la douleur de bonne heure, et elle a cela 'de bon qu'elle écarte bien des sottises. J'ai été formée par ce grand maître de l'homme, le malheur. Voilà la langue qui vous a plu : elle vous a rapproché de l'endroit sensible de votre ame, dont la dissipation et le ton aimable des femmes de ce paysci vous éloignoient sans cesse. Vous m'avez su gré de vous ramener à ce que vous aviez aimé, à ce que vous aviez souffert : oui. il y a une espèce de douleur qui a un tel charme, qui porte une telle douceur dans l'âme, qu'on est tout prêt à préférer ce mal à ce qu'on appelle plaisir. Je goûte ce bonheur ou ce poison deux fois la semaine; et cette sorte de nourriture m'est bien plus nécessaire que l'air que je respire. — La comtesse de Boufïïers m'a beaucoup parlé de vous, et
de ce qu'elle vous mandoit; elle vous aime, parce que vous avez fait le Connétable, et il y a assurément de quoi fonder son goût. Et moi je vous aimerois bien mieux, si vous n'étiez pas le Connétable. Oh ! combien j'ai l'âme petite et bornée! je hais également les patagons et les lilliputiens; mais que vous importe mon goût? Vous êtes bien aimable d'avoir pensé à grossir votre écriture; mais j'ai envie cependant de m'en plaindre : cela m'a ravi quelques lignes. Au nom de Dieu, restez comme vous êtes ; écrivez des pieds de mouches, faites le tour du monde, mais commencez par Paris; en un mot. ne changez pas un cheveu à votre manière d'être. Je ne sais pas si c'est la meilleure: mais elle m'est la plus agréable possible. Cette louange n'est-elle pas fade? Ne vous moquez pas de moi; je suis bien bête, mais je vous assure que je suis une bonne créature, n'estce pas?