LETTRE XIV
Dimanche, i5 août ij/3.
IVloN Dieu! écoutez-moi; et une fbis pour toutes, croyez que je ne puis pas avoir de tort avec vous, et vous savez bien pourquoi je ne puis pas avoir de tort. Je n'ai donc point eu de négligence, puisque, depuis le '3 juillet, voilà, ma cinquième lettre le 1 5 , le 26, le 1 er août, le 6 ou le 7, et aujourd'hui. Je n'entends pas pourquoi le 3 vous n'aviez pas ma lettre du i5. Je ne puis pas me faire aux irrégularités de la poste : elles font le tourment de ma vie ; mais vous m'étonnez, vous, d'y mettre autant d'importance. Comment donc votre ame peut-elle suffire à tout? je ne fais qu'une seule chose, et j'en meurs de fatigue et de douleur. Cette citation des regrets de ce père, à propos de mes lettres, est bien charmante. Est-ce avec de l'esprit qu'on pénètre si avant dans uae ame sensible? non, votre esprit me plairoit, mais il ne me toucheroit pas. Comment avez-vous pu penser que j'ai formé le projet de vous inquiéter? Eh, bon Dieu 1 où aurois-je trouvé cette sotte confiance? Vous punir? et de quoi? En supposant,
ce qui n'est assurément pas, que je fusse mécontente de votre amitié, est-ce que je serois endroit de me plaindre? etneseroit-cepasle comble de l'impertinence d'aller imaginer que mes lettres seront une privation sensible pour vous? Si je vous dis que je ne suis pas si sottement vaine que la plupart des femmes, vous ne serez pas obligé de m'en croire: mais connoissez-moi mieux, et vous verrez que je reçois à titre de grâce tout ce qu'on veut bien m'accorder; que j'en jouis avec sensibilité; que j'y réponds avec toute la tendresse et la sincérité de mon ame ; mais jamais je ne me sens animée de cette sorte de confiance qu'on ne trouve point dans son cœur, mais bien dans l'amour-propre qui fait exiger de ce qu'on aime, et qui ose quelquefois le mettre à l'épreuve. L'usage du monde n'a point altéré la simplicité et la vérité de mes sentimens. Remarquez que je ne me loue pas: je me défends. Je suis fâchée et inquiète de votre mal à la jambe : vous ne la ménagerez pas, quoi que tous en disiez, et voilà de quoi je suis inquiète plus que de votre mal. Mon Dieu ! que vous avez bien raison ! il n'y a rien de si froid et de si plat que de ménager ses amis. Hélas! le grand malheur de l'absence, c'est de trop ignorer tous les détails qui les touchent. En disant beaucoup, on laisse encore tant à désirer! il me semble que mon ami omet toujours ce que j'ai besoin de savoir. Mais pourquoi donc vous excéder de fatigue ! le manque de sommeil épuise la tête, et, quelque forte que puisse être la vôtre, je suis assurée que, lorsque vous avez passé la nuit, vous tirez un moins bon parti des choses et des objets que vous vouiez observer, sans compter que vous risquez
d'affoiblir votre santé. Pour arriver au but que vous vous proposez, il faut non-seulement vivre, mais se bien porter ; pour s'exalter l'ame au point de tout sacrifier à l'amour de la gloire, je crois qu'il est bon de conserver son estomac. Ah ! si vous saviez combien les souffrances physiques rapetissent l'ame! je vous réponds que vous ne prodigueriez pas, comme vous le faites, votre sommeil et vos forces. Je vous parle là une langue bien triviale, mais c'est celle de l'amitié. Remarquez que les personnes qui aiment à plaire ne disent pas un mot de tout cela. Le ton de l'intérêt est sans grâce, il est pesant, il se répète; mais il n'ennuie pas lorsqu'on le sent pour quelqu'un qui le mérite si bien. En effet, il ne tiendrait qu'à moi de croire que l'inquiétude où vous étiez lorsque vous m'avez écrit, troubloit un peu votre jugement: vous me pressez de vous écrire, sans me dire où il faut adresser ma lettre. Je sais que vous n'êtes plus à Vienne depuis le 12 au plus tard, et cependant je vous y écris, cela n'a pas le sens commun. Ce qui, je crois, ne l'a pas davantage, c'est de vous avoir écrit à Breslau; mais pourquoi donc, lorsqu'on fait le tour du monde, conserver le besoin d'entendre parler de ses amis? Ah ! oui, vous êtes bien inconséquent ! en vérité, il y a des momensoù je me sens si lasse, que je suis toute prête à vous laisser en chemin. Je suis si malade, je suis si triste, qu'il me semble que ce seroit vous servir' que de me laisser tout-à-fait oublier. Plus vous avez de bonté, plus vous êtes sensible, et plus j'ose vous répondre que vous vous repentirez souvent de vous être livré trop vite à une liaison, dont tout l'avantage devoit être pour moi. — Il y a un article dans votre lettre, sur
DE MADEMOISELLE DE LES PI NASSE. 5l
lequel mes yeux ne pouvoient s'arrêter. et mon a me sembloit s'y attacher. Mon Dieu! quel mot vous prononcez! mon sang se glace; non, non. mon ame ne chercheroitplus la vôtre. Ah r cette pensée méfait mourir! Soyez ma consolation; calmez, s'il est possible, le trouble de mon ame : mais gardez-vous de penser que je pusse survivre un instant à un malheur dont la seule crainte remplit ma vie d'un effroi qui a détruit ma santé, et qui trouble sans cesse ma raison. Adieu: je ne saurois continuer: je me sens le cœur serré; si je puis me distraire, je reprendrai : car j'ai à me justifier et à vous demander pardon, quoique je ne sois pas coupable.
Touiours dimanche.
J'ai été tentée de vous avertir que j'avois dit cette phrase sur le roi de Prusse, qui étoit charmante, et que je crus pouvoir répéter sans inconvénient. Elle fut trouvée comme elle est. et elle fut répétée tant et tant qu'elle alla jusqu'à madame du Defïand, qui la trouva très-mauvaise, qui la retourna, qui la commenta, et qui éprouva sur son avis mille contradictions. Enfin, elle finitpar dire que, quand vous auriez fait Athalie avec le Connétable, cela ne l'empêcheroit pas de trouver le fond et la forme de cette pensée détestables. A quelques jours de là, elle en parla à l'ambassadeur de Naples sur le même ton; cela l'impatienta, et il lui dit que lorsqu'on vouloit critiquer, il falloit au moins citer de bonne foi, et qu'en changeant les termes de cette phrase, il trouvoit encore sa critique aussi sévère qu'injuste. Madame de
Luxembourg, madame de Beauvau, devant qui cela se passait, et qui étoient contre madame du Deffand, demandèrent à l'ambassadeur s'il pourroit avoir une copie de cette phrase: il la leur promit; il vint me conter toute cette sotte dispute, et j'avoue que le plaisir de confondre madame du Deffand, me fit céder à la prière de l'ambassadeur: je lui fis copier ces trois lignes, et il s'en alla triomphant. Alors madame du Deffand fut confondue, ou du moins elle n'osa plus dénigrer ce que tout le monde trouvoit charmant. Jusque-là il n'avoit pas été question de savoir à qui vous l'aviez écrite. Elle s'avisa de le demander : l'ambassadeur s'y refusa, elle n'en eut que plus de curiosité; enfin il lui dit que c'étoit à moi; et il ajouta: c'est à coup sûr par pressentiment que vous avez dénigré quelque chose qui est plein d'esprit et de grâces. Voilà un long récit: je vous Taurois conté dans le temps; mais c'est que cela me parut pitoyable, transporté à quatre cents lieues. Il faut ajouter que l'ambassadeur me rapporta cette copie qui fut brûlée. Et puis voyez quelles sottises occupent les gens du monde! quel vide cela prouve 1 Oui, le malheur est bon à quelque chose: il corrige de toutes ces petites passions qui agitent les gens oisifs et corrompus. Ah! s'ils pouvoient aimer, ils deviendroient bons. Vous voyez après cela, si je suis coupable d'indiscrétion; et si vous me le dites, je le croirai: mais ne me dites point qu'on croira que nous nous écrivons pour faire de l'esprit, etc. Eh ! que nous importe ce que les sots ou les méchants croiront: ils ne sont forts que parce qu'on les craint; je les hais, je les fuis, mais je ne les crains plus. Depuis quelques années, j'ai tellement
apprécie ceux qui jugent que je n'oserois pas vous dire le mépris que j'ai pour l'opinion. Je ne voudrois pas la braver, mais voilà tout. Il y a une passion qui ferme Famé à toutes les misères qui tourmentent les gens du monde, j'en fais la triste expérience. Un grand chagrin tue tout le reste. Il n'y a qu'un intérêt, qu'un plaisir, qu'un malheur et qu'un seul juge pour moi dans toutela nature. Oh ! non, jen'àipoint de petitesse. Songez que je ne tiens à la vie que par un point: s'il venoitàm'échapper, je mourrois. D'après cette disposition intime, profonde et permanente, vous croirez sans peine que tout est anéanti pour moi. Je ne sais par quelle fatalité ou par quel bonheur j'ai été susceptible d'une affection nouvelle : en me recherchant, je n'en saurois trouver, ni expliquer la cause; mais quelle qu'elle soit, ses effets mettent de la douceur dans ma vie. Il meparoît inouï que mon malheur ait pu vous intéresser: cela me prouve la bonté, la sensibilité de votre cœur. Je me reproche à présent les remords que j'ai eus en me livrant à mon penchant pour vous: le malheur rend sévère envers soi-même; je me croyois coupable du bien que vous me faisiez; est-ce à présent, étoit-ce alors que je me faisois illusion? en honneur, je n'en sais rien: mais vous, dont le malheur ne bouleverse pas l'ame, vous me jugerez mieux: et quand je vous verrai, vous me direz si je dois m'applaudir ou m'affliger du sentiment que vous m'inspirez. — J'ai reçu hier des nouvelles qui m'alarment : sa santé ne sauroit se raffermir: il est toujours menacé d'un accident funeste et dont il a été deux fois à l'agonie depuis un an: vovez s'il est possible de vivre. Adieu; donnez-moi de vos nouvelles.
Lundi, 16 août 1773.
J e rouvre ma lettre pour vous dire combien je suis pénétrée de la bonté que vous avez d'être aussi inquiet de n'avoir pas reçu de mes nouvelvelles. Je n'en conçois pas la raison: car ce sont mes amis qui ont été chargés de remettre mes lettres à la grande poste. M. d'Alembert a reçu hier votre lettre du 6. Je me suis chargée de vous répondre, et je ne vous dirai jamais à quel point je suis fâchée et bien aise de vous avoir donné de l'inquiétude; si j'avois tort, je serois désolée. Mais pourquoi donc avez-vous renoncé à aller dans le nord ? Je ne puis croire que ce soit uniquement pour abréger le temps de votre voyage : à qui donc faites-vous le sacrifice de la Suède? Si on la exigé, vous êtes content: le mouvement de cette personne vous a déjà payé. Enfin, si votre retour est avancé, j'aime la personne ou la chose qui en est cause: mais Tannée prochaine, il faudra encore aller en Russie; et puis ne faudra-t-il pas tout-à-1'heure aller à Montauban; et puis les campagnes, et puis celle où vous trouverez le plaisir et où vous chercherez le bonheur, et puis et puis: mais n'importe; tout cela vaut mieux que la Suède ; et je ne sais, quelque chose me dit que je ne dois pas m'inquiéter de ce qui arrivera l'année prochaine: comme vous le disiez, on a le temps de mourir cent fois. Mais pourquoi n'est-ce pas à moi que vous avez dit que vous abrégiez
votre voyage? jel'aurois su un jour plus tôt. Vous m'avez fait un reproche; j'ai enviedevous le rendre: est-ce vous qui êtes coupable de ce que me mande le chevalier de Chatelux? Il prétend que je vous aime beaucoup. Comment le sait-il? je n'ai mis que vous et celui à qui je dis tout, dans mon secret; lui auriez-vous écrit? Si cela étoit, j'aurois à vous remercier et à me plaindre.
M. d'Alembert est dans ce moment-ci chez madame Geonrin. Je ne doute pas qu'elle ne se fasse un plaisir d'écrire au Roi de Pologne. Savez-vous bien qu'on pourroit mettre sa vanité à vous louer et à vous aimer? mais sur-tout n'allez pas croire que ce soit ce mouvement qui m'ait portée vers vous :eh ! que cela seroit/re/e/ J'espère qu'avant de partir de Vienne, vous aurez été accablé de mes lettres jusqu'au dégoût. N'oubliez pas que vous avez à m'accuser la réception de cinq, en comptant celle-ci. Vous seriez bien aimable, si vous répondiez à toutes mes questions; mais vous manquez de temps et peut-être de confiance; quant à moi, qui ne manque ni de facilité ni d'indulgence, je vous pardonnerai. lime semble que dans cette longue lettre que je vous écris, j'ai omis un article assez curieux: c'est ma santé; elle est détestable: je tousse à mourir, et avec assez d'effort pour cracher du sang. Je passe une partie de ma vie sans pouvoir parler ; ma voix est éteinte, et c'est de toutes les incommodités celle qui convient le mieux à la disposition de mon ame: j'aime le silence, le recueillement, la retraite. Je ne dors point ou presque point, et je ne m'ennuie jamais. N'allez-vous pas croire que je suis heureuse? Si j'ajoutois que je ne changerois pas ma situation pour celle de qui que cesoit
dans le monde, vous me croiriez en paradis ; vous auriez tort: pour y aller, il faut être morte, et voilà ce que je voudrois être; mais venez et écri vez-moi beaucoup, beaucoup.