‹ Lettres de Mademoiselle de LespinasseChapitre 43 sur 89 · LETTRE XXVII · texte numérisé non relu

LETTRE XXVII

Trois heur.

J e ne vous ai pas répondu moi-même. Si vous m'aimez, cela vous aura inquiété, et je serois désolée de vous causer une peine que je pouvois éviter. J'étois dans un état d'angoisse qui ressembloit à l'agonie, et qu'avoit précédé un accès de larmes qui avoit duré quatre heures. Non. jamais, jamais mon ame n'a senti un pareil désespoir. J'ai une espèce d'efïroi qui égare ma raison. J'attends mercredi, et il me semble que la mort même n'est pas le remède suffisant à la perte que je crains; je ne le sens que trop : il ne faut point de courage pour mourir, mais il est affreux de vivre. Il'est au-dessus de mes forces de penser que peutêtre ce que j'aime, ce qui m'aimoit, ne m'entendra plus, ne viendra plus à mon secours. Il aura vu la mort avec horreur, parce que mon idée y étoit jointe; il me disoit le 10 : J'ai en moi de quoi vous faire oublier tout ce que je vous ai fait souffrir; et ce jour- là même ce funeste accident l'est venu frapper !

Ah, mon Dieu! vous qui avez connu la passion, le désespoir, concevez-vous tout mon malheur? plaignez-moi tant que je vivrai; mais gardez-vous de regretter jamais la créature la plus malheureuse, et qui aura existé huit jours dans un état de douleur où la pensée ne peut atteindre. Adieu. S'il faut que je vive, si ma sentence n'étoit

pas prononcée, je trouverai encore de la douceur, du charme et de la consolation dans votre amitié ; me la conserverez-vous ?

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