‹ Lettres de Mademoiselle de LespinasseChapitre 62 sur 89 · LETTRE XLVII · texte numérisé non relu

LETTRE XLVII

Samedi au soir, 27 août 177.;.

ox ami, je n'ai point eu de nos nouvelles. Je m'étoisdit cent fois : il sera arrivé trop tard; il n'aura pas songé au prix d'une heure pour moi. Cela fait la différence de quatre jours; me voilà donc renvoyée à mercredi. Eh bien! le soin que j'aie eu de ne pas appuyer mon ame sur cette espérance, ne m'a servi à rien : le courrier est arrivé; j'ai eu trois lettres, que je ne pouvois pas lire, parce que la vôtre me manquoit. Mon Dieu ! vous n'êtes ni assez heureux, ni assez malheureux pour éprouver un pareil sentiment. Mon ami, si je n'ai pas de vos nouvelles mercredi, je ne vous écris plus. Vous avez déjà un tort : vous en aurez mille; mais je vous déclare que je ne vous en pardonnerai point, et que je ne vous en aimerai pas moins. Vous voyez bien que je vous dis là Timpossible : la logique du cœur est absurde. Au nom de Dieu ! faites que je ne raisonne jamais plus juste. — Que vous manquez bien dans ce moment-ci ! Tivresse est générale, mon ami. Il y a cette différence entre ma disposition et

celle de tout ce que je vois, qu'ils sont transportés de joie du bonheur qu'ils espèrent, et que moi je ne fais que respirer du malheur dont nous sommes délivrés. Mon Dieu ! mon ame n'atteint pas à la joie : elle est remplie par des regrets et par des souvenirs déchirans; elle est animée par un sentiment qui la trouble, qui lui donne souvent des mouvemens violens, et qui ne lui promet que bien rarement du plaisir. Dans cet état, la joie publique ne se fait sentir que par la pensée et la réflexion, et les plaisirs raisonnables sont si modérés ! mes amis sont mécontens de ce qu'ils ne peuvent pas m'entraîner. J'en suis bien fâchée, leurdis-je; mais je n'ai plus la force d'être bien aise. Cependant je suis bien contente de ce que M. Turgot a déjà renvoyé un fripon, l'homme de l'affaire des bleds. Mon ami, je veux vous dire le compliment des poissardes au Roi, le jour de la Saint-Louis. « Sire, je venons faire compli- « ment à Votre Majesté de la chasse qu'elle a « faite hier; jamais votre grand-père n'en a fait

« une si bonne ». — Le comte de C qui est à

Montigny, m'a écrit trois pages remplies d'enthousiasme et de transport, c'est beaucoup. Qu'ils sont heureux! l'espérance les conserve jeunes. Hélas! qu'on est vieux quand on l'a perdue, ou qu'il n'en reste tout juste que pour échapper au désespoir! — Dites-moi donc si vous avez fait bien des vers; si vous vous accoutumez à vous hâter lentement; si vous vous résoudrez à faire comme Racine, qui faisoit difficilement des vers. Mon ami, je vous impose le plaisir de lire, de relire tous les matins une scène de cette musique divine, et puis vous vous promènerez, vous ferez des vers; et avec le talent que la nature vous

a donné, de penser et de sentir fortement, je vous réponds que vous en ferez de très-beaux. Mais de quoi m"avisé-je? de conseiller, qui? un homme qui a un grand mépris pour mon goût, qui me croit assez bête, qui ne m'a jamais vue en mesure sur rien, et qui, en me jugeant ainsi, pourroif bien n'être qu'en mesure, et marquer autant de justesse que de justice. Adieu, mon ami. Si vous m'aimiez, je ne serois pas si modeste : je croirais n'avoir rien à envier dans la nature.

^ Je vous ai écrit hier un volume à Bordeaux. Ce mot m'est effroyable : il touche la corde sensible et douloureuse de mon ame. Adieu, adieu.

LETTRE XLVÏ1I.

Ce lundi, 29 août 177:.

V ous savez que M. Turgot est contrôleur général; mais ce que vous ne savez pas, c'est la conversation qu'il a eue à ce sujet avec le Roi. Il avoit eu quelque peine à accepter le contrôle, quand M. de Maurepas le lui proposa de la part du Roi. Lorsqu'il alla remercier le Roi, le Ffoi lui dit : Vous ne vouliez donc pas être contrôleur général? Sire, lui dit M. Turgot, j'avoue à Votre Majesté, que faurois préféré le ministère de la marine, parce que c'est une place plus sure, et où j' et ois plus certain de faire le bien; mais dans ce moment-ci, ce n'est pas au Roi que je me donne, c'est à l'honnête homme. Le Roi lui prit les deux mains,

et lui dit : Vous ne sere; point trompé. M. Turgot ajouta : Sire, je dois représenter à V. M. la nécessité de l'économie dont elle doit la première donner l'exemple; M. l'abbé Terrai l'a sans doute déjà dit à Votre Majesté. Oui. répondit le Roi, il me l'a dit ; mais il ne l'a pas dit comme vous. Tout cela est comme si vous l'aviez entendu, parce que M. Turgot n'ajoute pas un mot à la vérité. Ce mouvement de lame de la part du Roi fait toute l'espérance de M. Turgot ; et je crois que vous en prendriez comme lui. M. de Vaines est nommé à la place de M. Leclerc ; mais il n'en aura pas le faste, point de jeu, point de valet-de-chambre, point d'audience, en un mot, la plus grande simplicité, c'est-à-dire, au ton de M. Turgot. Oui, je vous le répète, vous manquez bien ici : vous auriez partagé les transports de la joie universelle. On commence à avoir besoin de se taire pour se recueillir, et pour penser à tout le bien qu'on attend. Reste actuellement l'intérêt personnel qu'il faut bien compter pour quelque chose. — Le chevalier d'Aguesseau vient de contenter le mien, et de le choquer tout à la fois : il sait que vous avez été vingt-quatre heures à Chanteloup, que vous vous portiez bien, et que vous êtes arrivé à Bordeaux, le 22. D'après cela, il est tout simple que vos amis aient eu de vos nouvelles samedi 27. Je ne me plains point de la préférence que vous leur avez donnée ; mais, mon ami, il me seroit doux d'avoir à me louer de vous, et d'avoir à vous remercier d'un soin que j'aurois si bien senti, et dont mon ame avoit besoin! Adieu. Voilà trois lettres en bien peu de temps. Si je n'en ai pas de vous mercredi, je crois que je pourrai me taire. Tous mes amis

«m'ont demandé de vos nouvelles avec intérêt, M. d'Alembert surtout.

Je ne crois pas vous avoir dit le succès que le chevalier de Chatelux a eu dans un voyage de quatre jours qu'il vient de faire à Viller's-Cotte- <rets : il y a fait six lectures; il n'avoit que quatre -S mais il a répété la lecture de deux. Il •croit que les Prétentions n'ont pas été senties; j'en ai grondé l'archevêque de Toulouse, qui ■ étoit un des auditeurs. Si vous saviez comme il s'est justifié! c'est à faire mourir de rire. Le chevalier m'a raconté avec naïveté ses succès. J'en ai joui ; mais je suis fâchée du mauvais visage qu'il a : je crois sa santé bien menacée. — M. Wattelet est assez malade de la poitrine : il est au lait d'ànesse. —'Je suis fort souffrante ces jours-ci; mais c'est presque mon état habituel : la durée des maux ôte jusqu'à la consolation de s'en plaindre. Adieu, encore une fois. Est-ce que je ne vous aurois pas dit que j'ai entendu chanter Millico/ c'est un italien. Jamais, non jamais, on n'a réuni la perfection du chant avec tant de sensibilité et d'expression. Quelles larmes il fait verser! quel trouble il porte dans famé! J'étois bouleversée : jamais rien ne m'a laissé une impression plus profonde, plus sensible, plus déchirante même; mais j'aurois voulu Tentendre jusqu'à en mourir. Oh, que cette mort eût été préférable à la vie !

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