LETTRE LXVI
Mardi au soir, 2? octobre 1774.
/ah ! J'ai été injuste ; ce seroit un tort avec tout Je monde ; mais je me le reproche comme un crime avec vous. Pardonnez-moi, mon ami : je devois vous rendre grâce, et je vous ai accusé. Cette pensée me fait mal, comme si j'étois coupable ; cependant c'est la poste qui l'a été. et je le soupçonnois si peu. que, lorsqu'on m'a donné mes lettres aujourd'hui, je ne regardois seulement pas le dessus, tant il m'étoit égal par où je commencerois où par où je iinirois. Mon ami, à la seconde lettre que j'ai ouverte, j'ai fait un cri : c'étoit votre écriture ; j'en ai eu un battement de cœur. Si c'est un mal bien douloureux que d'attendre sans voir venir, c'est un plaisir bien vif et bien sensible que d'être ainsi surprise. Mon ami, je vous aime à la folie; tout me l'apprend, tout me le prouve, et souvent bien plus que je ne voudrois. Je vous donne plus que vous ne voulez : vous n'avez pas besoin d'être autant aimé, et moi j'avois besoin de me reposer, c'est-à-dire, de mourir. Mais je suis trop personnelle : je vous occupe de moi. tandis que je ne devrois vous parler que du plaisir que j'ai senti en lisant ces mots : cela va mieux, cela va bien, je suis tranquille. Ah 1 mon ami, j'ai respiré : il semble que cela m'ait redonné de la vie et de la force ; j'étois anéantie depuis trois jours : on dit que cela tenoit aux nerfs, et moi qui en sais un peu plus
que mon médecin, je crois que cela tenoit à vous. Je suis comme Lucas, j'explique tout par mon métier de jardinier. Ah, mon Dieu ! comment puis-je suffire à ce que je sens, à ce que je sourire ? et cependant mon ame n'a que deux sentimens : l'un me consume de douleur, et quand je me livre à celui qui devroit me calmer, je suis poursuivie par le remords, et par un regret plus déchirant encore que les tortures du remords. Encore moi ! que je m'en veux d'y revenir sans cesse! mais m'en éloignerai-je, en vous disant que j'adore votre sensibilité et votre vérité '? Ah! ne me cachez jamais rien : vous gagnez trop à me faire voir tous les mouvemens qui vous animent. Mon ami, dans une situation toute pareille à celle où vous venez d'être, mais qui eut des suites plus funestes. M. de M... me mandoiu et presque dans les mêmes expressions, ce que l'agonie de sa mère lui faisoit éprouver. La douleur qui le déchiroit le plus, avoit son père pour objet; et cela étoit si vrai, qu'il m'attendrissoit beaucoup plus sur l'état de M. de Fuentes, que sur la mort de sa femme, qui fut lente et douloureuse. Mon Dieu! je vous l'ai déjà dit : n'ayez jamais la pensée de me ménager, de m'épargner; croyez que mon sentiment me mène plus loin que vous ne pourrez jamais me faire aller. Mon ami. c'est bien fait de voir la convalescence de madame votre mère si prochaine ; mais, quoique vous en disiez, vous resterez plus long-temps que vous ne pensez. — Vous ferez sûrement une étourderie : ce sera d'oublier de me dire de ne plus vous écrire, ou de vous écrire sur votre route. Et puis, quand les lettres n'arriveront pas . vous m'accuserez, ou peut-être aurez-vous
assez de bonté pour être inquiet; et cependant un peu de prévoyance auroit évité tout cela.
Le chevalier de Chatelux est actuellement à Chanteloup . Il suffit à tout, et il attache une grande opinion à cette manière de se multipler à l'infini. Il est si riche et si généreux, qu'il dédaigne de recueillir : il lui suffit de semer ; il ne reçoit rien, il va donnant par-tout et à tout le monde. Il me disoit encore l'autre jour, que son plaisir étoit de faire effet. — M. de Chamfort est arrivé; je l'ai vu, et nous lirons ces jours-ci son Éloçe de La Fontaine. Il revient des eaux en bonne santé, beaucoup plus riche de gloire et de richesse, et en fonds de quatre amies qui l'aiment, chacune d'elles, comme quatre : ce sont mesdames de Grammont, de Ronce, d'Amblimont, et la comtesse de Choiseul. Cet assortiment est presque aussi bigarré que l'habit d'Arlequin ; mais cela n'en est que plus piquant, plus agréable et plus charmant. Aussi je vous réponds que M. de Chamfort est un jeune homme bien content, et il fait bien de son mieux pour être modeste. — M. Grimm est de retour; je l'ai accablé de questions. Il peint la Czarine, non pas comme une souveraine, mais comme une femme aimable, pleine d'esprit, de saillies, et de tout ce qui peut séduire et charmer. Dans tout ce qu'il me disoit, je reconnoissois plutôt cet art charmant d'une courtisane grecque, que la dignité et l'éclat de l'Impératrice d'un grand empire. Mais il nous revient une autre manière d'un plus grand peintre : c'est Diderot ; il m'a fait dire que je le verrois demain : j'en serai bien aise. Mais dans la disposition où je suis, c'est l'homme du monde que je voudrois le moins voir habituellement : il force l'attention,
DE MADEMOISELLE DE LESPINASSE. l85
et c'est assurément ce que je ne puis, ni ne veux accorder de suite à personne au monde. Quand je dis personne, vous entendez bien que cela veut dire que je ne veux pas être distraite de celle qui remplit toute ma pensée. Ah! que cette explicaest lourde ! Mais c'est que vous êtes bête : il faut vous annoncer ce qu'on veut vous faire entendre. Mon ami, courage : car je crois que pour cette fois-ci, vous aurez la rame de papier sans en rabattre une page . Vous remettrez cette lecture au temps où vous serez en voiture ; j'aurai rempli votre chemin, et vous m'y trouverez au bout . — Quoi ? vous croyez réellement que vous serez bien aise de me voir ? Que ce que vous me dites est aimable! qu'il seroit doux, en effet, d'être aimée de vous ! mais mon ame ne pourroit plus atteindre à ce degré de bonheur; ce seroit trop. Quelques instans, quelques éclairs du plaisir, c'est assez pour les malheureux : ils respirent et reprennent courage pour souffrir.