I-undi, onze heures du soir, 7 novembre
on ami, il me semble que vous avez des droits sur tous les mouvemens et sur tous les
IÇ} LETTRES
sentimens de mon ame. Je vous dois compte de toutes mes pensées: je ne crois m'en assurer la propriété qu'en vous les communiquant : écoutezmoi donc, et jugez mon jugement, ou plutôt mon instinct; car je n'ai que cela pour les choses d'esprit, de goût et d'art. Oui, mon ami, l'académie de .Marseille n'a fait que justice en couronnant M. de Chamfort. Ah, mon Dieu ! à quelle distance me paroît l'éloge qui m'avoit fait beaucoup de plaisir, et qui m'en fera encore ! Que celui-ci est riche, qu'il est plein d'esprit, et de tous les genres d'esprit! delà finesse, de la force, de l'élévation, de la philosophie ; que le stile en est vif, animé et rapide! qu'il est rempli d'expressions heureuses! que le ton, que le tour en est original ! En un mot, j'en suis vraiment charmée, et je le suis au point que, si je ne craignois de gâter votre plaisir, je vous en citerois dix traits plus piquans les uns que les autres . Mon ami, je vous recommande la pa^ge 44. Dites-moi, me trompé-je? n'estelle pas remplie de la sensibilité la plus exquise? n'a-t-il pas ennobli les bienfaits et la reconnoissance ? N'exprime- t-il pas tous les sentimens qu'une ame sensible, élevée et passionnée aimeroit à éprouver et à inspirer? Enfin, mon ami, j'en suis si contente, que je voudrois que vous l'eussiez fait: et cependant je suis certaine que vous feriez mieux encore : vous iriez plus haut, et vous n'auriez pas ses défauts. Mais prononcez vite : ai-je trop d'enthousiasme? du moins il ne m'a pas été communiqué : je n'ai vu ni entendu personne. J'ai reçu cet éloge à neuf heures; je mourois d'impatience d'être seule : je l'ai lu, et je vous rends ma première impression, au risque que vous ne me trouviez pas le sens commun. —
Dl MADEMOISELLE DJ LESPINASSE. Io5
Mais, mon ami, que rien ne vous dégoûte de me lire ce que vous laites : que je sois la servante de Molière, je ne discuterai rien; mais je sentirai tout. — Oh! qu'il y a de goût et d'esprit à avoir resserre votre sujet ! Dans la plus excellente tragédie, il y a des longueurs et de la langueur. Vous aurez évité ces deux défauts ; tout sera plein de chaleur et d'intérêt : on sera toujours soutenu par le sujet et l'action de la pièce . L'esprit de Fauteur ne paroîtra jamais, et l'ame et le génie
de M. de G rempliront et animeront tout. —
Mon ami, pourquoi ce serment de ne pas me lire tout de suite et sur-le-champ ce que je voudrois déjà sentir et connoître? Est-ce que les Gracqnes ne sont pas de vous ? est-ce que ce qui vous anime, n'est pas ce que je voudrois entendre et penser toute ma vie? — Mon Dieu ! que vous m'aviez mal entendue d'abord, et que vous me répondez bien ensuite sur milord Shelburne! Oui, c'est justement cela qui fait que je l'estime et que je l'aime, d'être chef du parti de l'opposition. Comment n'être pas désolé d'être né dans un Gouvernement comme celui-ci? Pour moi, foible et malheureuse créature que je suis, si j'avois à renaître, j'aimerois mieux être le dernier membre de la chambre des communes que d'être même le roi de Prusse : il n'y a que la gloire de Voltaire qui pourroit me consoler de ne pas être né Anglois. Encore un mot de milord Shelburne, et je ne vous en parlerai jamais : car le secret d'ennuyer est celui de tout dire. Savezvous comment il repose sa tête et son ame de l'agitation du gouvernement? C'est en faisant des actes de bienfaisance dignes d'un souverain; c'est en créant des établissemens publics pour
l'éducation de tous les habitans de ses terres; c'est en entrant dans tous les détails de leur instruction et de leur bien-être. Voilà, mon ami, le repos d'un homme qui n'a que 04 ans, et dont Famé est aussi sensible , qu'elle est grande et forte. Voilà l'Anglois qui auroit été digne d'être l'ami du prodige, et du miracle de la nation espagnole. Voilà l'homme que je voudrois que vous eussiez vu, mais vous l'auriez regretté : car assurément il n'est pas fait pour vivre dans ce pavs-ci. Il partira le 1 3 : il a voulu voir la rentrée du parlement ; en attendant, il se livre à la dissipation de Paris. De sa vie il n'avoit connu cette espèce de délassement ; il y trouve de l'agrément et de la douceur : « c'est du plaisir, me disoit-il, parce que cela ne durera guère; car toujours cette vie là deviendroit l'ennui le plus accablant ». Qu'il y a loin de là à un François, à un homme aimable de la Cour! Ah ! le président de Montesquieu a raison : le Gouvernement fait les hommes. Un homme doué d'énergie, d'élévation et de génie, est dans ce pays-ci comme un lion enchaîné dans une ménagerie ; et le sentiment qu'il a de sa force, le met à la torture : c'est un patagon condamné à marcher sur ses genoux. — Mon ami, il n'y a qu'une carrière ouverte pour la gloire, mais elle est belle : c'est celle des Molière, des Racine, des Voltaire, des d'Alembert; etc., etc., etc. Oui, mon ami. il faut vous borner à cela, parce que la nature l'a voulu ainsi. Bonsoir, je ne sais pas si cette lettre partira : mais j'ai causé avec vous, et je me suis satisfaite.
DE MADEMOISELLE DE LESPINASSE. l'jj Mardi matin.
Je vojs que la poste pour Bordeaux part ce matin: ainsi j'envoie ma lettre : si vous deviez, comme vous l'avez dit d'abord, arriver le i'3. cela seroit inutile. Dites-moi. de quelque part que vous m'écriviez, si vous avez été du 21 octobre au ier novembre sans m'écrire. J'ai passé le courrier de lundi et de samedi de la semaine dernière, sans avoir de vos nouvelles; je ne puis exprimer dans quel abattement cela me jette : mon ame est morte, et mon corps est dans un état de souffrance qui vous feroit pitié. — Ah ! Mon ami, si vous en croyez M. Turgot, vous serez ici le 1 5.