‹ Lettres de Malaisie; romanChapitre 3 sur 9 · LETTRE II · texte numérisé non relu

LETTRE II

Minerve, Septembre 1896.

Palais des Voyageurs.

Mon cher ami,

Je comptais que des nouvelles sur mon incursion dans ce pays vous parviendraient par la voie des gazettes. De Manille une correspondance officielle m'arrive qui indique les desseins de mon gouvernement.

Ils s'opposent à la révélation de la découverte. Or, vous le savez : les intérêts d'Etat primant tout, il pourrait advenir qu'un malheur privât nos contemporains de ma présence, lors du retour en pays ami. Au prestige des Pouvoirs d'Europe, l'exemple serait funeste d'une communauté ayant prospéré grâce à l'entière abolition de la

famille, du capital, de la concurrence, de l'amour... et de la liberté.

Rappelez-vous ce soir de Biarritz où nous imaginâmes la future tyrannie du marxisme imposant à des millions d'agriculteurs, de savants, d'artistes, les lois utiles à la seule aise de la minorité ouvrière. Les plus rigoureuses de nos prédictions se trouvent ici dépassées. Or, comme le leurre de la liberté sanctifie tout le système européen, je gage que les monarques et les démagogues s'allieront pour mettre une dalle de silence sur mon récit avant même, peutêtre, que j'aie réussi à le publier. Donc, je vous sacre dépositaire de mon secret, afin que son immédiate divulgation puisse, bien que partielle, rendre inutiles les mesures de force.

Cela vous expose à l'envoi de plusieurs manuscrits. Je vous prie de me pardonner.

J'aurais bien voulu user, pour cela, du moyen de correspondance qui satisfait la gent de cette nation-ci, mais je pense à toute la peine que vous auriez pour découvrir à Paris un phonographe, aux sommes qu'il faudrait débourser pour l'acquérir, et

aux défectuosités probables de l'appareil. Je préfère me servir d'encre.

Au Palais des Voyageurs, dans cette ville de Minerve, chaque chambre possède sou phonographe, ses lampes électrique?, ses robinets d'eau chaude et de froide. Plusieurs plaques de fer encastrées dans le mur rougissent si l'on tourne un bouton qui dispense de forts courants électriques. La chaleur se répand selon le nombre de tours imprimés au bouton, et un ihermomèfre indique la somme de degrés obtenus par cette manœuvre.

La pièce où je vous écris a des murs de faïence orangée, un parquet de verre opaque, une coupole de stuc, une fenêtre cintrée ouverte sur les perspectives à grandes courbes des rues. J'aperçois la ville, et ses maisons bleues, cramoisies, jaunes, dorées, argentées couleur de fer. Il pleut. L'eau du ciel fait reluire l'émail des façades. Les tramways glissent vertigineusement sous les passerelles légères que franchissent les piétons encapuchonnés de caoutchouc gris. Aucun bruit de marteau, aucune chanson, aucun pas de cheval ne troublent le mur-

mure uniforme des passants chaussés de semelles sourdes et que portent des trottoirs mebiles roulant au long des rez-de-chaussée. Entre les colonnes qui se succèdent à la place où se montreraient chez nous les devantures des magasins, des tables soutiennent des boissons dans la composition desquelles n'entre aucun alcool. Cafés, bières, thés, crèmes, sorbets, glaces, chocolats régalent le repos du promeneur momentanément étendu dans son rocking, et qui prête une oreille distraite aux chroniques que lui récite le phonographe oii un acteur souffla les intonations. Ce peuple-ci n'a plus à prendre la peine de lire. On enferme dans une sorte de piano mécanique, des albums écliancrés de trous divers qui s'emboîtent sur les pointes d'engrenage de grosseur correspondant à la capacité et au dessin du trou. Plus forte que la voix normale, une voix avertit des accidents, de la température, déclame une chronique ou un conte. Rien de plus bizarre que d'entendre ces mille phonographes sous les arcades. Chacune des « stations » porte une enseigne indiquant la nature du récit. Les amateurs

de nouvelles s'arrêtent sous la « \ uix des Evénements ». Les gens épris de littérature sirotent du thé sous la « Voix des Poètes ». Ceux qui aiment revivre selon les temps anciens boivent à portée de la « Vuix de l'Inde », de la « Voix de Rome », de la « Voix de la Grèce ». Le murmure marin de ces voix confondues donne une sorte d'angoisse.

Depuis les inscriptions chaldéennes, celles des stèles égyptiaques jusqu'aux imaginations modernes, le témoignage de la vieille humanité pleure dans la ville. On écoute l'Idée, l'Idée Une, l'Idée Mère, bruire en ses transformations merveilleuses. Cela plane sur les innombrables coupoles de faïences multicolores, sur le bruit des hautes gerbes d'eàu qui jaillissent décoralivement aux coins des avenues, dépassent le faîte des maisons et couronnent la cité de splendides panaches liquides.

Voilà ce que j'entends de celte ciianibre, ce que je vois de cette fenêtre.

Songez au total de travaux, d'efforts, d'activités qu'il fallut pour ce résultat !

Dès le crépuscule, ce sont des nmsiques.

Les sons s'engouffrent dans la ville^ s'élèvent, planent. Des orgues crient. Des or- , chestres invisibles s'évertuent. Tantôt, c'est une messe de Palestrina, tantôt une œuvre de César Franck, tantôt du Wagner, du Beethoven, du Gluck, du Chopin. La seule mécanique remplace les virtuoses. On perçoit bien une roideur d'exécution quelque peu fâcheuse ; mais seulement à certains pass? jes. La sensation est brève. Un essor d'harmonies parfaites noie la note pénible. J'ai obtenu de pouvoir connaître ces choses en donnant au sénéchal d'Ampliitrite ma parole d'honneur d'observer certains^ conventions. Je ne dois, durant mon voyage, ni acheter ni vendre. On m'a fait remettre aux bureaux d'Amphitrite toutes mes valeurs. On m'a prévenu qu'accueilli comme hôte de la Dictature, je n'aurais nulle dépense à compter. Il m'est interdit de faire des cadeaux ou d'en recevoir. Toute circulation de monnaie, tout échange commercial est proscrit sur le territoire de la Dictature ; et pour me prémunir contre la faiblesse humaine^ on m'a conduit dans un magasin, on m'a revêtu d'un

li;îl)it pareil ù celui du sénéchal, en sorte de soie sombre, d'une culotte semblable à celles de nos cyclistes, de bottines et de molletières en cuir crû. Sur ma tête, on adapta un chapeau de feutre. Dans une valise on plia tout un trousseau; et je fus confié aux soins de deux personnes que leurs intonations seules dénoncèrent pour dis femmes, l£ur costume ne les dilîérenciant pas des hommes, non plus que leurs cheveux coupés en rond jusqu'aux oreilles et robattus sur le front comme ceux des pages au quatorzième siècle.

En vain je demandai la ])ermission d'emporter m:i boîte à cigares. Mes gardiennes déclarèrent que l'alcool et le tabac n'avaient point droit de cité dans le pays. Je ressens un malaise de cette privation.

Le train qui nous conduisit d'Amphilrite à Minerve, en six heures, marche avec une ra[)idité vinyt-cinq ou trente fois plus grande que celle de nos express. Les wagons sont des salles vastes, munies de larges baies de verre où défile toute la perspective du pays équatorial embu de vapeurs lourdes qui émanent des régions nuiréca-

geuses. Des divan , profonds garnissent les parois. Le système d'éclairage et de chauffage par les plaques rougies à l'électricité rend confortables les heures. Aux gares, les gens montent sans contrôle. Ils sont vêtus de façon pareille. Ilsparlenttrès peu ; s'entendent par signes ; ils semblent recueillis, graves. Les femmes sont virilisées presque entièrement. Les mains dans les poches de l'habit, les jambes croisées, elles rêvent. De temps à autre la voix du phonographe annonce une nouvelle ; le conducteur du train prenant à chaque gare une série de plaques qu'il glisse dans l'appareil. Comme à Londres, les femmes et les hommes ne semblent pas se désirer. Ils ne se déshabillent point du regard. Leurs yeux ne marquent pas de connivences. Les femmes mettent plus de sucre dans leur tasse à thé ; les hommes crachent dans leurs mouchoirs avec plus de bruit. Ni distinction de gestes, ni grossièreté de manières ne placent en évidence l'une ou l'autre. Egaux par l'éducation, aussi bien que par l'habit, on ne peut dire s'il est parmi eux des inférieurs. Le fort s'efface devant le

faible, le (|raii(I devant le petit, l'homme devant la femme. C'est tout.

Au conducteur du train, aux employées, personne ne parle avec impatience, mais plutôt en utilisant des formules de politesse très humbles. Mes compagnes, lors du dîner, aidèrent la fille de service par une complaisance toute fraternelle ; et celle-ci les traita familièrement, leur dit des choses (IkMts. Mes manières différentes parurent cho(juer autour de moi, surtout lorsque je priai la fille de ramasser la serviette. Elle rouçjit extrômement, m'obéit et se détourna non sans évidence de son mépris, de son indi(|nation. Mes compagnes m'excusèrent sur ma qualité d'étranqer.

On ne voit ni qros, ni maigres, ni infirmes, ni vieillards trop iigés, ni enfants trop jeunes, ni mères accompagnées de progéniture remuante, ni malades toussoteux et hAves. ('omme je m'en étoîmai, les viriles compagnes me renseignèrent.

Elles dirent que les premiers efforts de Jérôme le Fondateur, visèrent l'installation des gymnases. A peine eût-il refoulé les trilms malaises et découvert sur le Haut-

Plateau les espaces fertiles, sains ; à peine les eût-il protégés d'un circuit de forts, qu'il fit construire sur les bords de la rivière Coti, neuf grands édifices de bois : la Maternité, la Nursery, l'Ecole, le Collège, le Lycée, l'Université, le Presbytère, l'Hôpital.

Séparés par des distances de trente îdlomètres environ, ces bâtiments reçurent aussitôt leurs pensionnaires.

Chaque femme reconnue enceinte fut conduite à la Maternité. Des soins de toutes sortes la comblèrent. On lui réserva les meilleurs gibiers des chasses, les plus belles étoffes, les sièges les plus commodes, tous les honneurs. Rien de cela n'a disparu des mœurs depuis cinquante ans. La mère reste par dessus tout le personnage sacré. A la place des primitives bâtisses en bois, des palais s'élèvent, remplis de statues, de tableaux. Elle y vit, dispensée de travail pendant la période entière de la grossesse, celle de l'allaitement, et de la première éducation. Pour elle, des cuisiniers chinois d'une science considérable préparent les ftslins ; des chœurs de jeunes filles chantent et font

de la musique ; les meilleures troupes d'acleurs représentent les chefs-d'œuvre des littératures connues ; des jardiniers complètent de merveilleux parterres, les allées de parcs infinis.

— C'est, me dit la compagne, une année de triomphe royal. On n'accorde rien de pareil à nos inventeurs ni à nos médecins, qui sont cependant honorés à l'instar des empereurs historiques. Jérôme le Fondateur a jugé que rien n'est plus beau que produire un être pensant. Vous verrez sans doute défiler les cortèges de matrones dans leurs litières faites d'ivoire et d'argent. La loi oblige à se prosterner devant elles. Nos héros, nos inventeurs, nos docteurs, se vautrent dans la boue à leur passage, tandis qu'un sénéchal ou le dictateur lui-même ne sont pas salués de la foule qui s'affirme leur égale.

— Avez-vdus déjà joui de ces honneurs, demandai-je.

— Deux fois, répondit-elle ; à quatorze ans et demi et à vingt ans. Voyez, pour cela, je porte à la boutonnière deux plaques d'or.

— Et vos enfants ?

— J'eus de leurs nouvelles il y a dix jours. L'aînée qui compte aujourd'hui treize ans finit ses études chorégraphiques. On m'a montré de sa peinture. Elle collabore au grand tableau qui ornera le Temple du Fer. Ce (ableali représente le triomphe de nos nefs aériennes, le jour où elles purent enfin prendre essor, après quinze années de tentatives infructueuses. En ce moment ma fille doit être dans la campagne pour les semailles d'automne. Le labeur physique lui fait grand bien. L'an dernier, après le sarclage des betteraves, elle s'est vue définitivement débarrassée de ses migraines... Je compte bien que les docteurs la jugeront assez forte pour être transférée dans la ville de Diane, l'an prochain. Car il vaut mieux approcher le mâle de bonne heure. On évite ainsi l'épuisement des imaginations inassouvies.

Je savais que la famille et le mariage n'existaient plus parmi cette nation ; cependant j'eus beaucoup de peine à entendre discourir ainsi cette jeune mère, qui, les ja-nix's croisées, et les mains fièles, du i-

sissait des pastilles pour sa l)oiicIie. Elle reprit :

— Mon second, un fils, a huit ans. 11 semble un peu en retard, pour son âge. Je crois bien que c'est ma faute. Son père, autant que je le puis établir, était U!i pauvre vieillard venu, jeune, de France, avec l'exode de Jérôme le Fondateur. Encore victime de vos illusions sur le sentiment, il m'aima, comme vous dites. J'étais alors une gaillarde de vingt années. Il parut si malheureux, que je ne lui refusai pas mon corps. 11 faut compatir, n'est-ce pas, à toutes les faiblesses. J'imarjiiiais que sa semence serait infertile. Le contraire arriva. L'enfant paraît chctif, un peu imbécile. On a dû l'inscrire dans la section des instituteurs. On le gavera par des procédés mnémotechniques, de grammaire, d'histoire, de géographie ; et il passera sans doute sa vie à réciter cela dans les phonographes scolaires.

— Et maintenant, dis-je, n'espérez-vous pas une autre maternité?

— Vous pensez qu'en ce pays, l'espoir de bien des fermes est la grossesse. Il y

en a d'heureuses qui ne passent pas dix mois hors du Palais des Mères. Tout baiser les féconde. Mais pour le plus grand nombre, la facilité de l'amour les rend bréhaignes. Ainsi, moi, je fus prise à quatorze ans, après la deuxième embrassade. Il en arrive de même à la plupart. Les conditions de ces premières rencontres sont si spéciales! A la sortie de l'Université, quand nous sommes vraiment femmes, onnous transfère dans la ville de Diane. Là nous habitons les palais des Vierges. Tout le jour nous répétons des danses; nous essayons de somptueux costume* propres à faire saillir notre beauté; nous écoutons les phonographes réciter des poèmes et des contes erotiques. Au bout de quelques semaines on donne une grande fête à laquelle sont conviés des mâles de trente ans, élus comme les beaux et les robustes. Ils viennent là en maillots de soie. Le mafin il y a un service dans la Basilique. Les archevêques défilent à la tête des processions. On s'enivre d'encens et du son des orgues. Ensuite c'est le cortège admirable des Mères qui passent en litières à grands pans

d'étoiïes précieuses. Un festin réiniit les sexes. Ils s'assortissent. Après cela, revi}tues du costume de ballet, les vierrjes dansent devant l'assemblée des hommes certaines danses très belles, longues, pour lesquelles on nous éduque dès l'âge de six ans, au collège, pour lesquelles on nous perfectionne au lycée et au jymnase. Les danses ^lni<^;, chacune accepte un breuvage gui enivre, e* va s'étendre dans sa loge parmi les fleurs, sur des coussins. L'iionune entre. Deux semaines on se livre à la reproduction, soit avec le mtMae mille, soit avec un autre, plusieurs. Les fêtes se prolongent. Presque toutes, le mois suivant, se trouvent mères, et quittent la ville de Diane.

— Elles n'y retournent jamais?

— Jamais. Il y a une autre ville : Vénus. Il s'y passe des cérémonies semblables, pour celles qui sortent du Palais des Mères, après le sevrage de leur petit. Sans doute vous assisterez à l'une de ces Fêtes de la Reproduction... Auparavant, nous aurons la grande fête de la Locomotion, au Temple du Fer, dans la ville qu'on nomme Vulcain. Elle marque tous les printemps, l'anni-

versaire du jour où, pour la première fois, les nefs aériennes purent se soutenir dans la transparence de l'espace. Une semaine après, c'est la fête de la Nutrition,' la fête de la Terre, un peu avant la saison des pluies. Ces trois grandes fêtes marquen!, pour notre calendrier, la fin du travail annuel ; à l'époque de votre solstice d'Hiver.

— Mais, repris-je, excité par la description (les fêtes de Diane, en dehors des cérémbnies amoureuses dont vous me parlez, le goût des choses passionnelles ne séduitil pas les âmes?

— Le goût de ce passe-temps a perdu bien de son prestige si vous le considérez avec vos illusions d'Europe. Ici une femme ne refuse pas plus à un homme sa chair, que chez vous elle ne refuse de rendre un salut. C'est une politesse que nous octroyons bien gracieusement, et sans y attacher d'autre importance.

— Mais si un vieillard vous sollicite, ou un homme déplaisant?

— D'abord les vieillards vivent dans les Presbytères, pour la plupart. On y entre, dès l'âge de quarante ans. Les dillbrmes

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ne fréquentent pas au milieu des J)eaux ni (les s.'iins. Ils habitent certains lieux voués à leur détresse. Donc nous ne rencontrons que des personnages de figure et de taille admissibles. Et puis, pour accomplir celle fonction toute simple, nous n'avons pas besoin de tant de choix ou d'ambages. Rien dans les lois ni dans les habitudes ne contrarie l'exercice d'un instinct utile à l'expansion de la race. On se reproduit quand on a l'envie, et avec qui vous le propose, comme on mange en face du passant, au réfectoire du train, où l'on se promène dans la voiture d'un mécanicien quelconque.

— Et l'idéal ! fis-je.

Mes deux compagnes sourirent.

Je les considérai. Brunes, évidemment empreinles du sang de Malaisie, elles avaient des yeux languides, sous de grands cils, et des paupière^ mates, des attaches fines. Leur nez légèrement aplati ne déparait point le sens triste du visage barré de bouches saigneuses. Aux plis des vestes de soie, leurs gorges libres ne disparaissaient pas tant qu'on ne les devinât solides et pleines. Elles avaient aussi des hanches

larges sous les vastes basques de Thabit, et, dans les guêtres, de sveltes mollets, des pieds pointus. La plus loquace des deux se nommait Théa, et l'autre, qui jusqu'alors n'avait rien dit que par sourires, s'appelait Pythie. Bien qu'elle fût plus jeune, trois médailles indiquaient le nombre de ses enfants. Je la complimentai sur la grâce de sa taille, après plusieurs couches.

— C'est aux doctoresses, répondit-elle, de recevoir ces flatteries. L'art de l'obstétrique est parvenu à une haute perfection ; car les plus grandes récompenses sont réservées à ceux et à celles qui découvrent les moyens d'embellir et d'ennoblir la maternité.

— Quelles récompenses ?

— L'exemption de travail, pour un, deux, trois ans, pour la vie. Ainsi, trois fois mère je suis dispensée de travail pour neuf années. Je ne vous accompagne point par fonction, mais par amitié envers Théa, afin d'aider sa tâche. Au reste, je me déclare doublement heureuse de cette amitié qui m'olFre la joie de vous connaître, Monsieur.

Je saluai. Cette Pythie sembla très char-

mante. Elle feignit même de me lancer une œillade. Quelque chose comme un rai d'or fauve borda sa prunelle, illumina ses cils épais. Je regardai les globes de sa poitrine assez fixement. Elle s'en aperçut, sourit, et se tournant vers moi, elle déboutonna sa vesie, de telle sorte que j'aperçus une peau brune que la respiration gonllait.

— Merci, murmurai-je.

— Cette gratitude est sincère, dit Théa dont la main s'insinuait, pour une constatation naturelle, vers l'endroit le plus ému de ma chair.

Je ressentis quelque honte, à ce geste non dissimulé. Mais les trois autres voyageurs du salon, ne semblèrent pas y prendre garde.

« A Lucine, deux enfants mâles viennent de naître. Bien constitués », cria en ce moment la voix aigre du phonographe; elle continua : « Quatre nefs sont parties pour la province de Cavité. Les troupes espagnoles ont été battues à Luçao. Nos alliés incendient les plantations d'AIlavila, de Notre-Dame del Pilar... Le compte de la récolte est clos. Les réserves paraissent assez fournies pour

qu'on puisse espérer une diminution de travail agraire de cinq heures à la semaine, pendant les travaux de l'an prochain... Le ix^ groupe d'ingénieurs a terminé les expériences de la machine à souffler le verre. On pense que la fabrication des bouteilles cessera de nécessiter le souffle humain, dans six semaines... » Un coup de sifflet marqua la lin de la communication phonographique.

— Voilà une conquête heureuse sur la matière, dit à sa voisine, le voyageur assis en face de nous. Je m'en réjouis, car je souffle le verre depuis quatre ans et cela m'épuise un peu,

— Vous avez répondit-elle, des épaules larges qui dénotent des poumons capables de supporter cette fatigue.

— Certes, mais je m'accommoderaifortbien d'une autre besogne ; et je vous avoue que je profite avec joie de mon congé trimestriel.

— Vous allez à Minerve ?

— Oui, j'ai entrepris un travail fort attachant sur les variations des idiomes aryens. A Minerve seulement, les bibliothèques sont assez fourmes pour me permettre de mener à bien cette curiosité.

— Comment pouvez-vous, Monsieur, tlemaiulai-je, réussir à vous intéresser à la philolofjie, tout en soufflant du verre.

— Mon Dieu, c'est l'acile. Ma section travaille (le six heures du matin à midi. A quatre du soir je me suis promené suffisamment. 11 faut bien tuer les heures jusqu'au coucher. Par chance, mes camarades ont des rjoùts à peu près pareils. L'un opère sur les langues chaldéennes, l'autre sur les égyptiennes, deux autres sur les celtiques. Nous avons ainsi un sujet commun pour grouper nos esprits et nos conversations.

— Monsieur est Européen, et visite la Dictature comme hôle du Conseil, dit Théa.

— l'^ii bien. Monsieur, je suis aise de vous souhaiter la bienvenue, reprit le souffleur de bouteilles. Le phonographe nous avait appris votre voyage. Je comprends qu'il vous étonne d'entendre de tels propos. Maià quoi ? N'avez-vous pas le service militaire obligatoire, en Europe? Ne vous faulil pas, à certams moments, faire le cavalier de 2" classe dans une caserne? Garde d'écurie, vous nettoyez les crottins, vous astiquez

les selles et les brides, tous décrassez le cheval. Cela ne vous empêche point, le soir, de lire une revue littéraire. Nous faisons du service social pendant vingt années, comme vous faites du service militaire pendant trois années. Voilà tout. Ce n'est pas plus abrutissant, et l'art de Produire élève l'esprit tandis que l'art de Détruire l'abaisse. Tous les trimestres nous jouissons d'un congé de quinze jours. Je vais utiliser ce loisir à Minerve.

— Je vous admire, dis-je, un peu stupéfait.

— Ne m'admirez pas. Je suis un narmi des milliers d'humains. Pensez que dès l'âge de sept ans, au collège, j'ai appris, en même temps que mes déclinaisons latines, les mystères de la verrerie ; que j'ai su, le même mois, traduire Sophocle à livre ouvert, et souffler une bouteille de deux tiers de litre; qu'au lycée j'ai appris la transformation calorique du sable en verre, les raisons chimiques et physiques de cette transformation, à l'époque même où l'on m'initiait au sanscrit, à la trigonométrie, et aux règles du canotage sur fleuve ; qu'au

gymnase je connus l'histoire de l'induslrie verrière concurremment à celle des philosophies, et à l'équitalion ; qu'à l'Université les adaptations sociales du verre aux serres de culture, au pavage des intérieurs, à la construction des lentilles télescopiques me furent enseignées par les mêmes professeurs prêchant les principes de l'astronomie, les théorèmes de l'économie générale et la psychologie des foules, sans que, pour cela, il me fût permis de délaisseras écoles de tir, ni la manœuvre de la voile sur les fleuves, ni les initiations amoureuses que les jeunes mères rétablies dispensent aux adolescents dans notre ville de Vénus.

— Voilà une éducation complète !

— Heu, heu ! Ce n'est pas encore divin, mais, en cinquante ans, le pays est parvenu à installer dans les mœurs cette vérité, que le plaisir c'est Savoir, que l'honneur c'est Produire, que la honte c'est Détruire. Nous avons fait quelques pas.

— Ces dames reçurent-elles la môme instruction ?

— Pas absolument, répondit Théa. Nos connaissances littéraires et esthétiques sont

développées surtout au détrimeat des sciences pures. Nous savons peindre, sculpter, construire le plan d'un édifice, écrire une symphonie sans faute, jouer la comédie, la tragédie, danser selon les traditions antiques, et l'art du ballet moderne. Nous possédons mieux que les hommes plusieurs langues mortes. Les beaux arts nous sont dévolus.

— Apprenez-vous des métiers ?

— Oh, oui. Notre service social comprend la bureaucratie. Il n'y a point d'homme bureaucrate. Nous exerçons encore la direction de l'esthétique nationale. Les femmes composent le décor des villes, s'occupent aussi d'agriculture, de jardinage, selon leurs aptitudes.

— Mais, déclara Pythie, il y a beaucoup de fonctions mixtes où les hommes et les femmes rivalisent : la médecine, par exemple ; l'agriculture aussi, et le jardinage. L'un et l'autre se confondent. Nous sommes tisseuses, téléphonistes et télégraphistes. Il y a des hommes tisseurs, téléphonistes et télégraphistes. En étudiant la philologie. Monsieur empiète sur notre domaine ; et il ne serait interdit à aucune

d'entre nous de se préoccuper de mécanique ou d'artillerie, encore que ces champs d'investiqations soient plutôt réservés aux hommes.

— Et la justice ? demandai-je.

— Chaque groupe de travail, répondit Théa, juge la faute d'un de ses membres. Le condamné peut en appeler au verdict d'autres groupes. S'il est convaincu de crime, on le punit.

— Quels sont les châtiments ?

— Il n'y en a qu'un. Il n'est qu'un crime : contrevenir à la loi du travail. Que l'homme tue ou qu'il refuse de travailler consciencieusement, le crime est le même, le châtiment pareil. On enrôle le condamné dans un régiment, pour la vie. Ayant voulu détruire l'Harmonie sociale, il est voué à la destruction et au meurtre perpétuellement. Si les mères qui produisent la vie, sont comblées d'honneur, Ifes soldats sont comblés d'opprobre. On se détourne lorsqu'ils passent.

— Ainsi vous punissez de même le vol d'un pain et le meurtre de dix persoimes ?

— Nul ne vole de pain. Celui quia faim

entre dans un réfectoire et mange à son appétit, boit à sa soif, autant qu'il le veut, quarante fois par jour s'il lui plaît. Avec les moyens de la culture intensive, nous faisons rendre au territoire quatre fois et demie ce qu'il conviendrait pour étouffer de nourriture tout le peuple.

— En Europe, dit le souffleur de bouteilles, vous pourriez nourrir cinq fois votre population, si, . au lieu de laisser vos rustres écorcher leurs champs misérables avec des instruments de sauvages, vous usiez de la culture commune, et des moyens scientifiques d'amender le sol, de labourer, d'ensemencer. Votre but n'est pas de nourrir, mais de posséder, de surproduire et de vendre. Ici, nous ne vendons rien ; nous consommons tout. Il n'y a pas de pauvre, ni de voleur de pain.

— Ni de voleur d'or, puisqu'il ne pourrait rien faire de l'or, nul ne pouvant acheter.

— Et s'il voulait en faire cadeau ?

— Personne ne peut rien posséder. Quand nos habits se salissent on nous les change. Notre linge même ne demeure pas entre nos mains ; et nous ne savons jamais si

nous coucherons le soir dans la mùme chambre que la veille.

— Je soupçonne qu'un espionnage perpétuel vous guette.

— Oui, mais il ne nous incommode pas.

Personne n'a rien à dissimuler. On porte, comme IJias, toute sa fortune sur son dos. Voudrait-on voler, s'il n'y a rien à voler, tout appartenant à tous.

— QueJs sont donc les criminels ?

— Les colériques qui tuent ou tentent de tuer dans une querelle, ou injurient gravement le contradicteur. Les paresseux qui refusent le travail. Les contrebandiers qui essaient d'introduire de l'alcool ou du tabac. Voilà les criminels principaux. La masse de l'armée se compose de gens qui calomnièrent, injurièrent, ou firent violence à une femme.

— Et ces hommes armés, vous ne craignez pas leur révolte ^

— Non. Parce que sur leurs camps, sur leurs colonnes en marche plane toujours la nef aérienne et ses torpilles.

— Ce ne sont pas des soldats qui forment les équipjHjes d'aén n.iutes ?

— Non, mais des savants.

La conversation tomba. Le train filait dans l'ombre humide de forêts infinies, avec cette vitesse folle obtenue, non par la vapeur ou l'électricité, mais par l'explosion continue du gaz détonant. Nous roulions sur un tonnerre assourdi.

Théa s'endormait. La nuit allait venir.

Le souffleur de bouteilles tourna le piton des lumières qui s'obscurcirent ; et il s'arrangea pour le sommeil. Déjà des voisines respiraient plus fort. Pythie se rapprocha de ma fièvre, elle saisit ma main, et m'entraîna par le couloir à soufflets dans un autre compartiment du train. C'était une petite loge capitonnée de soie ponceau. Le tapis parut une chose moelleuse comme un édredon ; et il n'y avait pas d'autre siège.

— Vous devez, me dit-elle, avoir des trésors de fougue amoureuse, et ne pas être blasé comme les hommes d'ici dont nos corps ne séduisent plus la satiété.

Sans autres précautions oratoires elle éleva ses lèvres vers mes lèvres : la vipère de sa langue glissa entre mes dents. Ses mains habiles et pleines d'intentions me

dévêtirent i\ demi. L'effet de sa caresse se manifesta ; elle frémit de toute l'échinc à s'en apercevoir.

Ainsi je gagnai la ville de Minerve, en quelques heures voluptueuses.

LETTRE m

Minerve, Septembre 1896. Palais des Voyageurs.

Mon cher am(,

Rien, parmi les impressions qui m'assaillent ici, ne m'étonne plus que la déviation des idées socialistes. Le principe de la liberté semble avoir été nié tout d'abord à la descente même de Jérôme le Fondateur en ce pays. Militairement et tyranniquement il mena les révolutiT)nnaires à leur idéal. Au reste il suffit de considérer ses statues, où il apparaît en attitude martiale, les guêtres jusqu'aux genoux, les cheveux en coup de vent, les favoris rudes et courts, les sourcils joints, la lèvre mauvaise et

rasée. Sous le plastron de sa redingote à jupe plissée, une poitrine maigre justifie les plis du bronze. Un geste historique lance sur l'espace la première poignée des semailles. L'autre poing serre comme une arme le manche de la charrue. Les pieds s'enfoncent dans le sol. A l'ombre d'arcades sourciUères très creuses, les yeux, petits, visent. Le nez lourd surplombe la fente de la bouche ricaneuse. Ces caractères de l'effigie désignent assez la rudesse de l'âme.

Son œuvre, aux premiers temps, fut d'ailleurs toute guerrière. Les tribus malaises s'inquiétaient de ces hommes venus, sans marchandises, depuis la côte chinoise où les avaient laissés les bâtiments à voile du commerce britannique. A peine hors des jonques qui les débarquèrent, ils connurent la traîtrise des embuscades, pendant les longues marches ténébreuses dans l'humidité des forets. Cinq ans, il fallut, étape par étape, se frayer passage, remonter le cours de fleuves nouveaux qui, par de soudaines inondations noyaient les camps provisoires ; et ces hommes fuyant l'Europe par haine de l'injustice, ce la guerre sociale, trouvèrent,

au seuil du paradis attendu, les balnilles, puis les cruautés de su[)plices asiatiques pour les prisonniers et les traînards.

L'imminence du péril contraignit donc à la plus stricte discipline ces libertaires. Autour d'eux rôdait la sanction de la mort. Il fallut oublier toutes les revendications, tous les espoirs d'individualité solitaire. Quand on eût conquis les hauts plateaux, établi la défense des accès, découvert enfin un pays salubre, des eaux propices, des gisements de houille et de métal, un humus fertile et battu les épis de la première moisson, ce sens d'obéir occupait la raison de tous. Jércnne n'eut qu'à promulguer ses lois.

Ce (ils de maquignon picard eût-il couvé la vulgaire ambition des généraux, et nourri le sol désir de rentrer, triomphateur, à Paris, rien ne lui eût été moins difficile. Il ne souhaita point ce misérable privilège. Au contraire, lors de l'expédition française en ('hine, il édicta des décrets sévères interdisant toute imprudence capable de révéler l'empire mystérieux et déjà prospère. Telle fut son autorité, que nul ne transgressa les prescriptions ni ne tenta le retour en Eu-

rope, spontanément. Des émissaires y furent envoyés à bien des reprises pour les intérêts publics, sans que leur parole trahît le secret.

Peut-être le climat d'Asie favorable pendant le cours des histoires, au succès des autocraties absolues, modifia-t-il le caractère des pionniers ; peut-être l'infiltration des races autochtones sut-elle insinuer aux conquérants le respect du destin qui impose la volonté d'un roi à des millions d'hommes. Il persiste en tous cas, aux yeux et aux allures des êtres une singulière lançjueur. Leurs paupières semblent alourdies par la résignation ; leur sourire erre avec indulgence et scepticisme. Peu de choses les émeuvent. Que les gens, dans la rue, s'accouplent sur les divans de pierre installés au fond des arcades bornant les nombreux squares à vasques et à jets d'eau ; que, même, l'élan d'un haut tramway coupe en deuxle corps d'une personne imprudente, cela ne suffit point à les détourner beaucoup du rêve intérieur. Une expression de dédain s'esquisse à peine sur leurs visages, pour le premier spectacle ; et, pour le second,

leur moue marque plus de déyoût procuré par le gâchis sanglant que de commisération envers la victime.

Je ne puis vous dire à quel point ce caractère agace nos impétueuses habitudes de participer à toutes les manifestations de l'existence chez autrui. Théa et Pythie, mes compagnes finissent par me désoler. Je me sens prêt à les haïr. Si je leur parle de nos arts, de notre politique, elles m'écoutent sans répondre, évidemment ennuyées. A mes demandes elles ne manquent pas de satisfaire, mais sans que leur verbe s'anime pour exaller la merveille de leurs inventions, ou pour en dénigrer les abus. Elles ne s'enchantent pas de franchir avec tant de célérité l'étendue, ni de jouir des très beaux décors que font les villes. Elles ne se plaignent pas de cette vie tout ouverte qui les oblige à quitter letirs habits à la porte de la piscine précédant les salles de repas, pour en revêtir d'autres, de nouveaux, d'inconnus, imposés par l'administration. Tout leur venant à point, le sens de la lutte s'est perdu. Elles ne désirent rien avec assez de violence pour agir dans un espoir. La vie

leur semble dénuée de valeur. Naguère je risquai la chute mortelle au sortir d'un ascenseur. Cela ne les fit point sourciller même. Bien que les rapports intimes de la sexualité me lient à l'une et à l'autre, maintenant, elles ne me confient pas de leurs gaietés ou de leurs craintes. Nous demeurons aussi étrangers qu'à la deuxième heure de la rencontre. Ici, chacun reste un passant pour chacun. Figurez-vous que cette Pythie me passionne presque. Le charme intelligent de son silence, les cruautés de sa débauche et' la supériorité de son mépris m'éblouirent. Son corps fatigué dégage des odeurs qui étourdissent. 11 vous enlace de douceurs, de tiédeurs. Elle lit à vos yeux toutes les convoitises secrètes. Théa et moi sommes sans mystère devant elle. La parole cesse-t-elle, quelques instants, de fleurir nos lèvres, Pythie se met tout à coup à rire de ce que nous pensons, et nous décrit cette pensée dont elle peut se divertir. Rarement elle se trompe. Nous nous estimons inférieurs, à toute minute. Elle le voit trop pour tenter par ses allures de nous le faire sentir.

LETTRES DE MALAISIE (Jl

Avant la triple maternité qui l'exempte de service social, Pythie enseignait l'hisloire aux jeunes filles du gymnase de Minerve. Sa mémoire connaît tous les travaux des éruditSjles compilations des diplomates, les secrets des archives, les anecdotes des annalistes, les causes sentimentales des guerres, les vertus et les faiblesses des cités. Lorsqu'elle se décide à parler, elle découvre l'origine, le développement, l'apogée et la décadence d'une idée sociale s'exprimant par les actions des peuples, de siècle en siècle. Elle suit cette idée dans ses voyages. Elle la montre partie d'Orient pour l'Occident avec les migrations des races, puis revenue, grandie, de l'Atlantique vers la Chine avec le nouvel afilux européen qui recommence les migrations du cycle de Ram. Sa voix généralise les efforts de l'àme planétaire qui a pour organisme vital les peuples, et pour unité de cellufe cérébrale, la personne humaine. Pythie ne s'attarde point à compter les exploits des conquérants ou les amours des rois, comme nos professeurs d'Europe. Elle vise^ à de plus hautes tâches.

Quand je l'écoute je comprends la supériorité dévolue, par cinquante années d'une pareille éducation, à l'âge fort de ce jeune peuple.

Minerve est la ville des bureaucraties et des bibliothèques, de l'imprimerie. Les écoles, les collèges, les lycées et les gymnases féminins occupent des bourgs à des distances environnant la ville sur un circuit de vingt-cinq ou trente kilomètres. C'est encore la ville des ministères et des administrations. A une lieue de son enceinte au milieu d'une forêt très belle, éclaircie par la hache et la dynamite, l'Université dresse ses monuments somptueux, au bout d'allées d'eaux et de charmilles sévères.

L'élément mâle se présente en petit nombre dans la cité. Il se compose d'inventeurs ou de travailleurs en congé qui viennent dans les bibliothèques parfaire leur connaissance des indications scientifiques. Aussi le Palais des Voyageurs est-il de vastes proportions. Les femmes des bureaux emplissent les avenues de leurs vastes habits noirs, de leurs cravates blanches, de leurs feutres durs. A toutes

les fenôlres des hauts édifices on les voit traverser l'intérieur, des papiers à la main.

Par çjroiipes, elles jouissent du soleil sous les arcades de fer élancé -qui couvrent les serres précédant les édifices du Laboratoire.

Contre les pluies trop fréquentes ces serres jjrotègent des fleurs hypertropliiques, d'inconcevables orchidées, des chrysanlhèmes monstrueux, et de délicates graminées aussi ; des corolles qu'on croirait les ailes folles d'oiseaux minuscules. Aux sentes de sable écarlate, les dames se promènent, sans rires ni éclats de voix, les yeux battus, deux à deux.

Dans les réfectoires publics, elles mangent avec plaisir, mais hdtives. Ce sont de vastes serres encore, pleines de fleurs, et d'arbustes et sablées d'écarlate. Les tables occupent des sortes de bosquets. Elles sont à deux, à trois, à dix et à vingt couverts. Par ce plafond de verre jaune et rouge, le jour se répand, traversé de vélums blancs. Des orgues mécaniques chantent dans les sous-sols; et leurs grandes voix se développent à travers les séries de sveltes colonnes métalliques

à revêtements de faïence où paradent des oiseaux émaillés.

Il y a toujours du silence, des sourires, un murmure, point de propos bruyants. La franchise de la lumière laisse paraître aux fiyures des femmes toutes les petites flétrissures de l'âge, d'autant que nulle ne semble user de fards ni de cosmétiques. Leurs cheveux raides. gonflés par des eaux hygiéniques, enodorent assez finement. Mais les tannes déparent leurs peaux rudes et sombres. Peu de blondes subsistèrent aux mélanges des races durant trois générations; mais il se rencontre des Chinoises avérées, aux yeux malicieux, aux gestes mièvres, à la petite taille ; des Malaises lentes et sournoises. Ce monde s'étire avec nonchalance dans de larges fauteuils de bambou et de joncs tressés. Les domestiques mâles ou femelles ne se distinguent pas des dîneuses au moyen du costume. Ils apportent les mets dans des terrines closes, la boisson dans des cruches simples. On boit, au cristal des coupes, certaine eau miellée et des bières capiteuses, du thé froid, des sorbets fondants. Dans une vaisselle de métal pareil à

l'or, on mange des pAtés exquis, des cliairs froide-, des (jelées, des volailles. Pour éviter l'odeur des sauces, les cuisines n'apprêtent rien de chaud. Du reste les narines de ce peuple sontdevenues fort susceptibles. Persoime ne souffre la moindre émanation. Les effluves de grillades et de rôtis qui nous réjouissent leur donneraient mal au cœur. Mais on se partage avec appétit des salades, des tomates, des piments, et une grande variété de fruits que le climat favorise sur les espaliers. Point de légumes cuits. Ces pûtes, ces volailles, ces rosbifs sont donc servis en terrine parles «commis à la bouclie ». Loin des villes au fond de fermes isolées, une classe décriée de gens prépare et cuisine ces victuailles. Les soldats font !> service des abattoirs dont ne se chargeraient pas les hoimêtes personnes. Les cuisines, à ce que j'ai compris, sont des sortes de prisons pour femnîes.

Au-dessus du restaurant, dans les étages élevés, des machinismes simples et rapides pincent les assiettes, les présentent à des jels d'eau bouillante, les font tourner vivement dessous, les glissent (lnn< les fours

séchoirs, d'où elles ressorteiit nettes et claires, beau métal pareil à l'or. Deux surveillantes appuient sur des leviers à manches de porcelaine, sur des boutons, et, automatiquement, le nettoyage de plusieurs centaines de plats s'accomplit en moins d'une heure sans salir l'ongle d'une seule servante. Ah, me voici loin de notre famille européenne, de son foyer, de la bonne odeur de la soupe et de nos relaveuses. Finie l'existence modeste et simple, un peu crasseuse, de notre vieux monde. Ici les serveurs nous reçoivent en camarades polis. Il n'est point permis de leur adresser directement une observation qui les offenserait. On écrit sur un papier le choix du menu, et sa réclamation contre la souillure du cristal.

Le soir, les groupes de travail se visitent dans les théâtres.

N'imaginez point que ces théâtres ressemblent aux nôtres. Immenses édifices à coupoles et à souterrains, ils tiennent du jardind'hiver, de la salle de bal et du lupanar. Le principal, à Minerve, possède une façade en porcelaine fort artistementémaillée degrap-

LETTRES DE :MALAISIE Cl

pes de femmes et d'hommes qui seinhlent se précipiter du ciel. Cela se rapproche du Jugement Dernier que créa Michel-Ançie. Chacune des fujures représente la passion d'un type dû à la littérature des nations; et ils tombent, semble-t-il, à travers les profondeurs étoilées du firmament, le long de cette énorme façade luisante qu'aucune fen(^tre ne troue. C'est un miracle d'art fort admiré ici-môme où les belles œuvres ne manquent pas. Dix-huit jeunes femmes le composèrent dans les ateliers décorateurs de la ville de Diane. Trois ans passèrent à l'exécuter.

Avec Pythie et Théa j'entrai, vers le crépuscule, par la porte basse et large du lieu, dans un vestibule en mosaïque de fer et d'argent. Des gestes indicateurs nous séparèrent, pour le bain qui précède toute action importante, en cet hygiénique pays. Un Chinois m'introduisit dans une chambre circulaire où un mètre et demi d'eau tiède couvrait les faïences bleues du parquet. Savonné, massé, les cheveux et la barbe égalisés par le ciseau, enduit de parfums, je fus en outre couronné, comme les effigies

de César, avec des bandelettes pourpres et une double palme. Le serviteur m'adapta des bottines de souple soie rouge lacées jusque mi-cuisses, et me passa une sorte de chlamyde bleuâtre à raies noires, qu'une ceinture de brocart colla sur ma taille. Prévenu par mes compagnes, je ne m'étonnai pas de cet affublement de fête.

L'instant d'après, je fus au seuil d'un édifice plus haut que les plus hautes cathédrales gothiques. Les haies des colonnes jaillies soutiennent sur les palmes de leurs chapiteaux cinq coupoles de verre orangé. La voix d'orchestres invisibles montait du sol. Une joyeuse lumière s'épanouissait à travers des vélums roses et verts teintait une foule vêtue comme moi de chlamydes en tissus changeants, de hautes bottines rouges à semelle mince et sourde, coiffée comme moi d'une double palme impériale, parfumée comme moi d'odeurs fines et pénétrantes. Les poitrines nues de Théa et de Pythie, de mille autres femmes tremblaient à leurs pas, sous la transparence de l'étoffe. On se sentait la chair près de la chair, l'odeur dans l'odeur. D'énervantes musiques

se perpétuèrent, couvrant le bruit do jets d'eau qui creusaient les mares des vasques, entre les colonnes. Des divans couverts de fourrures, des tapis de laines colorées, des coussins de soie accueillirent les altitudes de tous. Avec de jolis cris, cent oiseaux lâchés parcoururent la nef, volèrent aux verdures hérissées contre les murailles.

Un murmure de joie frémit dans l'assistance. Des yeux de femmes se répondirent. Beaucoup se couchèrent, en s'enlaçant, les lèvres aux lèvres; et alors, devant nous, ure fresque représentant le cortège de Bacchus, s'abîma sous les dalles de turquoise. La scène parut.

Son décor prolongeait des perspectives agrestes, jusque vers un paysage de montagne? dorées, jusque vers une ligne marine d'eaux violettes, évoquant une heureuse plage de l'Hellade. Des cytises bordaient un ruisseau. Des chèvres broutaient les lauriersroses. Un satyre aux poils argentés souffla dans la flûte de Pan une mélodie qui répéta le rire du ruisseau, les propos du vent, la querelle des fauvettes.

C'était un vieux faune. Sa barbe en boucles

grisonnait comme sa chevelure crépue percée de deux cornes d'or; et le pelage de son estomac était un peu plus noir. Virtuose extraordinaire, il souffla dans cette flûle à sept trous le chant de la nature totale. Des soupirs ravis révélèrent autour de moi, le bonheur de l'auditoire. On faisait avec lui un long voyage. On affrontait la tempête dans la montagne. On descendait contre la cascade, par un chemin de cailloux sonores. On rencontrait les bêtes, le froufrou de leurs fuites entre les arbustes, la galopade du troupeau. L'aigle cria sur nos têtes ; ensuite il y eut des voix plus familières, celles des pinsons et des coucous, les caresses de la brise dans les feuillages légers, le trot du cheval, la course de l'homme. Plus tard l'eau du fleuve clapota contre les berges, des cris d'enfants s'appelèrent; puis des voix confuses de vierges, de femmes jeunes, de matrones, de vieilles... Du silence à nouveau; la chute d'une pomme dans l'herbe ; l'essor de colombes...

A cet instant, la timidité d'une nymphe écarta le buisson. Elle inspecia la scène, et n'aperçut point le faune qui s'accroupit traî-

treusenient derrière le laurier. Ballerine, la nvinphe, à pas menus entre, écoule. La lliîle reprend la querelle des fauvettes. Une seconde nymphe franchit le buisson, une troisième, cinq, vingt ; et les voici écoulant la dispute des oiseaux.

Je ne vous retracerai pas, mon cher ami, les phases du spectacle. Imaginez cette immense scène, peu à peu remplie par des quadrilles de danseuses en maillot collant contre leur nudité. Le cortèqe trace des figures merveilleuses. Le faune reprend sur sa flûte la symphonie du début amplifiée par tous les moyens d'un puissant orchestre invisible. Avec un art savant, les danseuses deviennent elles-mêmes les forces naturelles qu'il chante. Elles filent comme les nuées sous le vent, elles s'unissent et imitent l'eau, avec la houle de leurs hanches, de leurs gorges. Elles sont la cascade et la rivière'; puis les biches du troupeau elfaré, puis les enfants, les filles, les femmes: des voix au bord du fleuve.

Soudain le faune surgit ; les nymplu > fuient, reviennent, l'entourent. Un dialogue s'engage. Lui montre la puissance de son art

avec lequel il pourrait, aveugle et sans mobilité, visiter cependant, par suggestion, les plus beaux aspects du monde. Voilà que de sa flûte il tire le son d'un baiser. Elles rient; elles frissonnent. Elles lui représentent qu'il est trop vieux, trop laid. Il veut en étreindre une. Les autres la dérobent à ce désir. Alors, il reprend sa flûte et en tire l'imitation de ce que l'amour a de baisers sonnants, de murmures, de rires énervés, de soupirs, de râles, de hoquets et de cris. A l'entendre les nymphes d'abord se moquent, puis s'étonnent, puis s'exaspèrent. Une embrasse l'autre; et commence une autre phase du ballet, où les corps s'étreignent, se roulent, où la passion s'assouvit dans les postures. D'autres faunes se ruent. La priapée folle se noue, pleine de mots gais, de réparties savantes et fines. Ces nymphes et ces faunes connaissentla raison du monde. Ils prévoient l'effort ridicule des peuples qui leur succéderont sur la terre d'Hellé. De leurs amours les hommes vont naître qui abandonneront la joie de la nature pour dominer ou servir... Le deuxième acte présenta un cirque de rochers, l'homme fauve, le chef de horde, qui

rentre amenant ses prisonniers, des faibles: adolescents, femmes, vieillards. Avec sa hache sanglante, il oblige les vieillards k réparer ses armes, les femmes à satisfaire sa luxure, les adolescents à bâtir pour lui. Il fonde la famille en tuant qui résiste ; et, quand il piii"^ ayant î'«^tiré Tarbre qui sert de pont pour franchir l'abîme, un chœur de lamentations s'éplore.

Le troisième acte montre le repaire du héros, vers le sommet d'une colline que les serfs labourent, en haillons. Vêtu de son armure, le faune, l'homme, est assis sous le chêne de justice, et s'appuie sur son glaive. A genoux, le vaincu lui fait hommage, et, pour sceller la paix, donne en épousailles sa fille, de l'or, des chevaux, des châsses d'argent, des armes, dot et butin. Esclave, la femme ment, trompe. Le serf pèche avec la châtelaine.

Aux actes suivants, tous les avatars de l'amour sont représentés, d'époques en époques, de race en race. Œdipe erre. Othello étrangle Desdémone. Roméo et Juliette se chérissent. Anlony poignarde. Armé de la religion et de la loi,le mari remplace le chef de

horde,l']iomme fauve,et sans moinsde férocité.

Ainsi le spectacle' se poursuit, traversant la série des siècles. Les scènes d'amour y sont mimées chaque fois jusqu'à la réalité la plus humble du dénouement; et cela finit par le retour du faune et de son cortège de nymphes. Il reprend sa flûte. Jl rappelle les cris entendus dans les affres de la passion éternelle. Il dit les actes du monde s'enroulant et se déroulant autour du Piiallos divin, et le ballet recommence, que complètent des tableaux vivants d'un érotisme féerique.

D'autres pièces que j'ai vues résument ainsi la passion à travers les âges. Cela justifie des décors merveilleux et divers, d'acte en acte, des façons multiples de dialogue, des études Je mœurs hétérogènes. Un drame se passant, comme chez nous, selon lea unités de temps et de lieu ne plairait pas. L'esprit bien plus synthétique de la foule aime cette négation du temps, et cette recherche de la tranformation d'une idée, d'un instinct au cours des sociétés successives. Cela contient de la féerie, du drame hrique, de la comédie sentimentale, de la farce, des priapées et de somptueuses danses.

Ce fut après l'un de ces spectacles que je constatai la force de mon inclination à Vé- (jurd de Pythie. Comme la foule remuait, se regardait, se saluait à l'éclat des mille fleurs l'iectriques tout à coup en incendie sur les arbres de fer qui forment la vérjéfation fabuleuse des colonnes, un homme s'approcha d'elle, le sourire dans la barbe. Elle le reconnut; ils se tendirent la main; elle lui fit place au long d'elle sur la fourrure du divan. Ils ne tardèrent pas à rire en chuchotant, et il fallut bien prévoir, aux baisers qu'ils prolonfjèrent les yeux clos, des intimités prochaines. Sans doute l'altération de mon \isageavertitThéa de ma peine. Elle me dit de la suivre jusque dans les salles souterraines où la fête continuait. J'obéis, non sans me retourner encore, avant de descendre, pour savourer la douleur de voir la barbe dorée de l'intrus contre le -visage de Pythie, sa couronne de palmes unie à la couronne de palmes, et sa forte musculature empreinte aux douceurs des lignes onduleuses. Une angoisse physique m'abîma le corps. Je respirai mal. Dans la main de Théa la mienne s'amollit. Les veines gonflèrent à mes tempes.

Je ressaisis très lentement mon énergie qui fuyait. A cette minute, mon cher ami, je me rappelai ce que vous m'avez dit à Biarritz sur la torture passionnelle. Oui, la douleur de se voir abandonné cause un mal physique. Ce n'est pas seulement notre orgueil qui pleure, ce sont nos fibres, nos os, notre sang. Je le sentis alors, et je m'épouvantai de mon état.

Elle me rasséréna peu, la contemplation des salles souterraines. Leurs murs de miroirs semblent éclairés par des fleurs versicolores dont les pistils sont des feux lumineux. Je vis sans joie les femmes et les hommes se blottir au fond des loges sombres, sur l'ouverture desquelles retombaient les plis de toiles peintes. Je goûtai d'une lèvre fade les breuvages d'or que des enfants chinoises versèrent dans les coupes. Le délire fringant des musiques frappa mon oreille de sons inutiles. Bien que j'eusse consenti à ces voluptés, les caresses tour à tour bestiales, légères, énervantes d'une femme à la gorge roide et aux mains crispées, si elles secouèrent mon corps de spasmes imprévus et firent crier ma bouche,

n'effacèrent pas l'image de Pythie aux bras de l'autre, ni la colère que me laissait son iiulinereuce. Eu vain Théa me fit voire les lèvres d'une Malaise serpentine et les seins d'une grasse Chinoise, en vain elle enveloppa mes reins avec l'étreinte d'une Monde fleurant la tiédeur du lait. J'y gaynai la fatigue du corps sans obtenir la lassitude de mon angoisse.

Nous quittâmes les matelas de soie violette qui garnissaient la loge, et nous restâmes sous la tenture levée. Derrière nous à la lueur de la veilleuse rouge, la blonde épuisée de plaisir sommeilla. Les salles octogones convergeaient, de leurs murs en miroirs, jusqu'au carrefour où nous nous tenions. Ivres de cette liqueur d'or dont nous avions bu, aphrodisiaque certain, les femmes coururent en farandole, les seins tremblants, nues jusque la ceinture qui retenait leurs chlamydes roulées. Vers le signe des hommes, trop peu nombreux, elles se glissaient sous les portières des loges ouvertes aux angles des salles octogones. Des glaces multipliaient les rires vermeils de leurs bouches, l'éclat de leurs

dentures, les gestes blancs ou bruns de leurs bras, les danses rythmiques de leurs jambes en bas écarlates. Dix ventilateurs, soufflèrent des bouffées de parfums sur le murmure de la cohue chaude. Un moment on admira la science d'une danseuse qui ranimait la vigueur des hommes, en mimant avec les spasmes de son ventre une rage de désirs. Plus tard, une grappe de femme se noua, blanches et brunes. Des soupirs gonflèrent l'ivoire des poitrines. Les pointes mauves et roses des seins se baisaient. A des trapèzes des filles maigres se balancèrent, tournèrent, offrirent aux yeux les lignes tendues de leurs hanches arides.

Gémissantes, hurlantes, furieuses et joyeuses, les femmes s'écrasaient, s'abatlaieiit, se dressaient pour atteindre les reins d'un éphèbe monté sur une escabelle, et qui se promettait à la plus alerte. Une seconde, il me sembla voir Pythie entre elles, ses seins mûrs, ses aisselles fauves, sa croupe large. Mais Théa me couvrit le visage de son visage, et me repoussant dans noire loge laissa retomber la tenture peinte sur la lumière des fleurs incendiées.

Nous nous retrouvâmes dans la pénombre rouge, à genoux sur la soie des coussins. D'autres femmes s'étaient glissées, râlaient. Une odeur de chairs brûlantes, un parfum d'éîher et de rose m'étoufla. Des mains me happèrent. Des bouches se collèrent à ma peau. Je tombai entre des bras. Des étreintes se refermèrent. Il y eut les feux noirs des yeux, les haleines, le rampementdcs peaux veloutées, la grilTuredes mains cruelles, les morsures des 1 o :ches sèches, l'afflux et le reflux des chairs contre ma chair, la succion des lèvres ventouses, des gorges molles aplaties dans mes mains, des baisers extraordmaires, le grattement des toisons. Etranglée de douleur ou de joie, une brama lamentablement. Des femmes chaudes me noyèrent. J'étoulTai. Mon corps se tendit en arc. J'eus peur d(> mourir, je me débattis ; je repoussai cet amas vermiculaire de bacchantes; je tirai mon corps des mains, des l^ras, des jambes; j'atteignis la tenture et l'écartai. Partout grognait la luxure de couples informes ; et devant moi, une enfant collée au miroir lout embu par sa tiédeur, sanglotait volup-

tueusement contre son image. ..Je complétai son rève avec ma force.

En haut, dans la salle aux coupoles, on retrouve les voltes des musiques, des tables mises, des bo ssons fortifiantes. On reprend la mesure des choses. On s'apaise devant l'harmonie architecturale des nefs infinies, devant les couleurs des fleurs de verre où l'électricité brille.

Ces sortes de cérémonies ont lieu une fois la semaine. Je m'explique bien que, comparées à de telles luxures, les petiles niaiseries du sentiment paraissent rien.

Allez donc parler « clair de lune, passion éternelle, âmes sœurs » à des gaillardes ainsi rassHï^i^'^s,, une fois la semaine. Elles vous regardent comme un enfant benêt. Mais cela réduit au minimun les drames passionnels. Le communisme de sensations erotiques, détruit le désir de propriété sur l'amante ou sur l'amant. On se laisse libre d'offrir le baiser à qui bon semble, sans qu'une connivence première entraîne l'obligation de connivences futures. L'amour ne tient pas, ici, la place qu'il occupe dans le vieux monde. Et cependant, je vous l'as-

sure, on sait mieux profiter des plaisirs qu'il comporte.

Aussi les romans, les livres sentimentaux n'atfirent-ils l'altention de personne. Les femmes comme les hommes, réclament aux bibliothèques, les ouvrages d'histoire, de linguistique, de géographie, de science. De là l'extrême intelligence de tous. N'ayant plus à se munir contre les combats nécessités chez nous par la conquête de l'amour et du pain, les peuples de Jérôme le Fondateur passent leurs loisirs à fortifier leur âme par le savoir. Ils parlent des problèmes de science, comme les joueurs européens parlent des problèmes du baccara, des échecs ou de l'écarté. Ils s'amusent à rivaliser de connaissances. Vous l'imaginez facilement: à la suite des orgies hebdomadaires qui lassent, dans les théâtres, leur instinct sexuel, ni les hommes ni les femmes ne combinent de-^rendez-vous dans l'intervalle de ces fêtes. S'ils accordent des politesses, ce n'est pas avec fièvre, mais par politesse.

Vous n'entendrez personne, ici, se complaire à narrer les péripéties de ces aven-

tures communes, comme vous n'entendez personne, en Europe, insister sur les menus de ses repas. C'est, en cette contrée de Malaisie, un peuple aux instincts rassasiés, et qui n'a plus de convoitises, sinon pour l'esprit.

Dans une prochaine missive, je vous entretiendrai de l'éducation reçue par les enfants ; vous verrez avec quel art les institutrices et les professeurs leur donnent le goût et l'avidité de connaître le plus (1).

(1) Cf. Fénelon, Télémaque, Livre IX.

Après que l'armée fut partie, Idoménée mena Mentor dans tous les quartiers de la ville.

Voyons, disait Mentor, combien vous avez d'hommes et dans la ville et dans la campagne voisine ; faisons-en le dénombrement.

Examinons aussi combien vous avez de laboureurs parmi ces hommes. Voyez combien vos terres portent, dans les années médiocres, de blé, de vin, d'huile, et des autres choses utiles, nous saurons par cette voie si la terre fournit de quoi nourrir tous ses habitants, et si elle produit encore de quoi faire un commerce utile de son superflu avec les pays étrangers. Examinons aussi combien vous avez de vaisseaux et de matelots ; c'est par là qu'il faut juger de votre puissance.

Il alla visiter le port et entra dans cliaque vaisseau. Il s'informa des pays où chaque vaisseau allait pour le commerce ; quelle marchandise il }• apportait, celle qu'il prenait au retour ; quelle était la dépense du vaisseau pendant la navigation ; Ise

prêts que les ninrcliands se f;iisaient les uns aux autres ; les sociétés qu'ils faisaient entre eux, pour savoir si elles étaient équitables et fidèlement observées ; enfin les hasards des naufrages et les autres malheurs du commerce, pour prévenir la ruine des marchands, qui par Tavidilé du gain, entreprennent souvent des choses qui sont au delà de leurs forces.

Il voulut qu'on punît sévèrement toutes les baneroules. parce que celles qui sont exemptes de i:i;iuvaise foi ne le sont presque jamais de témérité. En même temps il fit des règles pour faire en sorte qu'il lût aisé de ne faire jamais banqueroute. Il établit des n;iagistrats à qui les marchands rendaient compte de leurs effets, de leurs profils de leurs dépenses et de leurs entreprises. Il ne leur était jamais permis de risquer le bien d'autrui, et ils ne pouvaient même risquer que la moitié du leur. De plus, ils faisaient en société les entreprises qu'ifs ne pouvaient faire seuls ; et que la police de ces sociétés était inviolable par la rigueur des peines imposées à ceux qui tu: les suivraient pas. D'ailleurs, la liberté du commerce était entière : bien loin de le gêner par des impôts, on promettait une récompense a tous les marchands qui pourraienl attirer à Salente le commerce de quelque nouvelle nation. Ainsi les peuples y accoururent bientôt en foule de toutes paris. Le commerce de cette ville était semblai)lo nu llux et au refiux de la mer. Les trésors Y enlr;iicnt comme les flots viennent l'un sur l'autre. Tout y était apporté, et tout en sortait librement. Tout ce qui entrait était utile, tout ce qui sortait laissait, en sortant, d'autres richesses à sa place. La justice sévère présidait dans le port au milieu de tant de nations. La franchise, la bonne foi, l;i candeur, semblaient du haut de ses superbes tours, appeler les marchands des terres les plus éloignées ; cliacun de ses marchands, soit qu'il vînt dos rivi 'lies où le soleil sort chaque jour du

sein des ondes, soit qu'il fût parti de cette grande mer où le soleil, lassé de son cours, va éteindre ses feux, vivait paisible et en sûreté dans Salente comme dans sa patrie.

Pour le dedans de la ville. Mentor visita tous les magasins, toutes les boutiques d'artisans, et toutes les places publiques. Il défendit toutes les marchandises de pays étrangers qui pouvaient introduire le luxe et la mollesse. Il régla les habits, la nourriture, les meubles, la grandeur et l'ornement des maisons pour toutes les conditions différentes. 11 bannit tous les ornements d'or et d'argent, et il dit à Idoménée :

« Je ne connais qu'un seul moyen pour rendre votre peuple modeste dans sa dépense, c'est que vous lui en donniez vous-même l'exemple. Il est nécessaire que vous ayez une certaine majesté dans votre extéi-ieur ; mais votre autorité sera assez marquée par vos gardes et par les principaux officiers qui vous environnent. Contentez-vous d'un habit de laine très fine teinte en pourpre; que les principaux de l'Etat, après vous, soient vêtus de la même laine, et que toute la différence ne consiste que dans la couleur et dans une légère broderie d'or que vous aurez sur le bord de votre habit. Les différentes couleurs serviront à distinguer les différentes conditions, sans avoir besoin ni d'or, ui d'argent, ni de pierreries. Réglez les conditions par la naissance. Mettez au premier rang ceux qui ont une noblesse plus ancienne et plus éclatante. Ceux qui auront le mérite et l'autorité des emplois seront assez contents de venir après ces anciennes et illustres familles qui sont dans une si longue possession des premiers honneurs. Les liommes qui n'ont pas la même noblesse leur céderont sans peine, pourvu que vous ne les accoutumiez point à se méconnaître dans une trop prompte et trop haute fortune, et que vous donniez des louanges à la modération de ceux qui seront modestes dans la prospé-

rilé La dislinclion la moins exposée à l'envie est celle qui vient d'une lon^nie suite d'ancêtres. Pour ' Il vertu elle sera assez excitée, et on aura assczd'emnressenient à servir l'état, pourvu que vous donniez dfS couronnes et des statues aux belles actions, et (ine ce soit un commencement de noblesse pour les entants de ceux qui les auront faites. Les personnes du premier rang, après vous, seront vêtues de blanc avec une frange d'or au bas de leurs habits. Ils auront au doi"-t un anneau d'or, et au cou une médaille d'or avec votre portrait. Ceux du second rang seront vêtus de bleu, ils porteront une frange d'argent avec l'anneau, et point de médaille ; les lioisames de vert, sans anneau et sans frange, mais avec la médaille d'argent ; les quatrièmes d'un jaune d aurore • les cinquièmes d'un rouge pâle ou de rose; les sixièmes, de gris de lin et les septièmes, qui seront les derniers du peuple, d'une couleur mêlée de jaune et de blanc. 'VoiLi les habits de se|)l conditions diiïérentcs pour les hommes hlires Tous les esclaves seront vêtus de gris brun. Ainsi sans aucune dépense, chacun sera distingue selon sa condition, et on bannira de Salenle tous les arts qui ne servent qu'à entretenir le faste. Tous l^s artisans qui seront employés à ces arts pernicieux serviront, ou aux arts nécessaires, qui sont en petit nombre, ou au commerce, ou a 1 aariculture. On ne souffrira jamais aucun changement, ni pour la nature des étoffes, ni pour la forme des habits; car il est indigne que des hommes destinés à une vie sérieuse et noble s'amusent à inventer des parures affectées, ni qui permettent que leur-, femmes, à qui ces amusements seraient moins honteux, tombent jamais dans cet excès. »

iMent*, semblable à un habile jardinier qui retranelie dans ses arbres fruitiers le bois inutile, lâchait ainsi de retrancher le faste qui corrompait les mcmirs ; il ramenait toutes choses ùune noi)le et frugale simplicité. Il régla de mêm-- la nourillure des^citovens et des esclaves.

« Quelle honte, disait-il, que les hommes, les hommes les plus élevés fassent consister leur grandeur dans les ragoûts, par lesquels ils amollissent leurs âmes, et ruinent insensiblement la santé de leurs corps. Ils doivent faire consister leur bonheur dans leur modération, dans leur autorité poui- faire du bien aux autres hommes, et dans la réputation que leuis bonnes actions doivent leur procurer. La sobriété rend la nourriture la plus simple très agréable. C'est elle qui donne, avec la santé la plus vigoureuse, les plaisirs les plus purs et les plus constauls. 11 faut donc borner vos repas aux viandes les meilleures, mais apprêtées sans aucun ragoût. C'est un art pour empoisonner les hommes, que celui d'irriter leur appétit au delà de leur vrai besoin. »

Idoménée comprit bien qu'il avait eu tort de laisser les habitants de sa nouvelle ville amollir et corrompre leurs mœurs, en violant toutes les lois de Minos sur la sobriété ; mais le sage Mentor lui fit remarquer que les lois mêmes, quoique renouvelées seraient inutiles, si l'exemple du roi ne leur donnait une autorité qui ne pouvait venir d'ailleurs. Aussitôt Idoménée régla sa table, où il n'admit que du pain excellent, du vin du pays qui est fort et agréable, mais en fort petite quantité, avec des viandes simples, telles qu'il en mangeait avec ses autres Giecs au siège de Troie. Personne n'osa se plaindre d'une règle que le i-oi s'imposait lui-même et chacun se corrigea ainsi de la profusion et de la délicatesse où l'on commençait à se plonger pour les repas.

Mentor retrancha ensuite la musique molle et efl'éminée, qui corrompait toute la jeunesse. Il ne condamna pas avec une moindre sévérité la musique bachique, qui n'enivre guère moins que le vin, et qui produit des mœurs pleines d'emportement et d'impudence II l)orna toute la musique aux fêtes dans les temples, pour y chanter les louanges des dieux, et des héros qui ont donné l'exemple des

plus rares vertus. Il ne permit aussi que pour les leniples les grands ornements d'architecture, tels

aue les colonnes, les frontons, les portiques. Il onna des modèles d'une architecture simple et gracieuse pour faire, dans un médiocre espace, une maison gaie et commode pour une famille nombreuse ; en sorte qu'elle fût tournée i\ un aspect sain, que les logements en fussent dégagés les uns des autres, que l'ordre et la propreté s'y conservassent facilement, et que l'entretien fût de peu de dépenses.

il voulut que chaque maison un peu considérahle eût un salon et un f)etit péristyle, avec de petites chambres pour toutes les personnes libres. Mais il défendit très sévèrement la multitude superflue et la magnificence des logements. Ces divers modèles de niiiioons, suivant la grandeur des familles, servirent à embellir à peu de frais une partie de la ville, et ;\ la rendre régulière ; au lieu que l'autre partie déjà achevée suivant le caprice et le faste des particuliers, avait malgré sa magnificence, une disposition moins agréable et moins commode. Cette nouvelle ville fut bâtie en très peu de temps, parce que la côte voisine de la Grèce fournit de bons architectes, et qu'on fit venir un très grand nombre de riCpirc et de plusieurs autres pays, à condition (ju'après avoir achevé leurs travaux, ils s'établiraient autour de Salente, y prendraient des terres à défricher, et serviraient à peupler la campagne.

La peinture et la sculpture parurent h Mentor des arts qu'il n'est pas permis d'abandonner, mais il voulut qu'on souffrît dans Salente peu d'hommes attachés à ces arts. Il établit une école où présidaient des maîtres d'un goût exquis, qui examinaient les jeunes élèves.

« Il ne faut, disait-il, rien de bas et de faible dans ces arts cpii ne sont pas absolument nécessaires. Par consé([uont on n'y doit admettre que des jeunes gens d'un génie qui promette beaucoup, et

qui tendent à la perfection. Les autres sont nés pour des arts moins nobles, et ils seront employés plus utilement aux besoins ordinaires de la république. Il ne faut employer les sculpteurs et les peintres que pour conserver la mémoire des grands hommes et des grandes actions. C'est dans les bâtiments publics ou dans les tombeaux qu'on doit conserver les rejjrésentations de tout ce qui a été fait avec une vertu extraordinaire pour le service de la patrie. »

Au reste, la modération et la frugalité de Mentor n'empêchèrent pas qu'il n'autorisât tous les grands bâtiments destinés aux coui-ses de chevaux et de chariots, aux combats de lutteurs, à ceux du ceste et à tous les autres exercices qui cultivent les corps pour les rendre plus adroits et plus vigoureux.

Il retrancha un nombre prodigieux de marchands qui vendaient des étoffes façonnées des pays éloignés, des broderies d'un prix excessif, des vases d'or et d'argent avec des figures de dieux, d'hommes et d'animaux ; enfin, des liqueurs et des parfums. 11 voulut même que les meubles de chaque maison fussent simples et faits de manière à durer longtemps. En sorte que les Salentins,qui se plaignaient hautement de leur pauvreté, commencèrent à sentir combien ils avaient de richesses superflues mais c'étaient des richesses trompeuses qui les appauvrissaient, et ils devenaient effectivement riches à mesure qu'ils avaient le courage de s'en dépouiller.

« C'est s'enrichir, disaient-ils eux-mêmes, que de mépriser de telles richesses, qui épuisent l'Etat, et que de diminuer ses besoins, en les réduisant aux vraies nécessités de la nature. »

Mentor se hâta de visiter les arsenaux et tous les magasins, pour savoir si les armes, et toutes les autres choses nécessaires à la guerre, étaient en bon état ; car il faut, disait-il, être toujours prêts à faire la guerre pour n'être jamais réduit au malheur delà faire. Il trouva que plusieurs choses manquaient partout. Aussitôt on assembla des ouvriers pour

travailler sur le for, sur l'acier et sur l'airain. Un voyait s'élever des fournaises ardpnles des louibilloiis de fumée et de flammes scMublables à ces feux souterrains que vomit le mont Etna. Le marteau résonnait sur l'enclume, qui gémissait sous les coui)s redoublés. Les montafïnes voisines et les rivages de la mer en retentissaient ; on eût cru être dans cette île où Vulcain, animant les cyclopes, forge des foudres pour le père des dieux; et par une sage prévoyance, on voyait dans une profende paix tous les préparatifs de la guerre.

Ensuite Mentor sortit de la ville avec Idoménée.et trouva une grande étendue de terres fertiles qui demeuraient incultes, d'autres n'étaient cultivées qu'à demi, par la négligence et par la pauvreté des laboureurs qui, manquant d'hommes et de bœufs, manquaient aussi de courage et de force de corps pour mettre l'agriculture dans sa perfection.

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