‹ Lettres de Malaisie; romanChapitre 6 sur 9 · LETTRE VI · texte numérisé non relu

LETTRE VI

Mars.

Fort des Quatre-Têtes.

Après que le train eut franchi des contrées indéfinies, lugubrement vêtues de forêts denses, après qu'il se fût engouffré aux gorges de montagnes viohltres, il ressortit le lendemain matin dans un pays de lacs. Sur l'étendue des eaux vastes, bien des petites îles se ^mirèrent en bouquets. Des nefs glissaient entre deux sillages, sans fumée, sans bruit, sans mâts, rapidement. Nous courions par une chaussée médiane où aboutissent les eaux. Peu à peu cette chaussée s'élargit. Les fleurs des tropiques

envahissent le ballast, bientôt défendu au moyen d'un treillage contre les plantes épineuses et les arbustes de la brousse. Et puis toute une campagne se développe.

Presque entièrement les hautes verreries des serres agricoles la recouvrent. Peints de couleurs épaisses les vitrages garantissent les céréales, les fruits et les légumes contre la brûlure du soleil. Selon la nature des végétaux, ces couleurs sont diverses. Toute une longue explication de Théa m'instruisit sur cette sorte de médication par les lumières nuancées.

Beaucoup de serres étaient ouvertes.

Nous aperçûmes des charrues automobiles qui labouraient toutes seules ; ailleurs des semoirs qui répandaient le grain ; en un troisième lieu des rouleaux qui aplatissaient une terre blanchâtre, gorgée de fumures artificielles. Ici les saisons ne collaborent pas. La mécanique et la chimie remplacent le soin de la nature, avec une activité autrement multiple.

Les serres agricoles sont gigantesques.

Elles recouvrent des espaces. La galerie des machines, de Paris, donne assez la

mesure des moindres. Sous les édifices de verre, les dynamos mettent en mouvement les appareils. Feu d'hommes dirigent. Il y a des vignobles portant des grappes de Terre Promise ; des l)lés dont les épis trop lourds exigent des étais; des tiges de riz hautes de trois mètres. Mais les pommes de terre restent minuscules, parce que leur saveur s'accommode mieux de cette taille. Grosses comme des noix, elles valent, rissolées, croustillantes et froides, une joie délicieuse pour la bouche. De môme les fraises lilliputiennes, enthousiasment le palais ; tandis que la monstruosité savoureuse des ananas et des poires rend l'âme béate pour des heures.

— Oui, déclara Pythie, nos estomacs deviennentles plus choyés du monde. Comme il n'est pas nécessaire de vendre bon marché aux pauvres des produits inférieurs, nos groupes agraires éliminent de la culture tout ce qui ne semble pas atteindre la succulence. L'étude des conditions qui la favorisèrent permet de les faire renaître au bénéfice de tous les champs, et vous avez pu voir des manœuvres manger sur les tables des réfec-

toires publics des victuailles qu'en Europe on sert aux seuls millionnaires, aux filles entretenues, aux grands escrocs et aux rois. Les gens honnêtes eux-mêmes jouissent ici des bonnes sensations...

Voilà quel est sans cesse le ton d'aigreur employé devers moi. Vous jugez, mon cher ami, du petit supplice que me cause la présence de cette l'emme très aimée par ma passion, très accueillante pour la folie de mes sens, et notablement dédaigneuse de ma personne.

— Dire, reprit Théa, qu'avec votre énorme population, vous pourriez faire rendre au sol de l'Europe les mêmes félicités, à condition de secouer la tyrannie de l'argent. Au lieu de cela, vous continuez à rivaliser, haïr, vaincre, asservir et avilir... après dix-neuf siècles de cliristianisme !

— Mais il me semble que nous atteignons les zones militaires, annonçai-je. Ne voilàt-il pas les terrains rectangulaires de la défense, des fortifications à ras du sol, une coupole d'acier émergeant à peine des talus bétonnés que masquent ces pentes artificielles et cette plantation de courts arbustes.

Voilà révidente preuve ! En vérité vous ne désirez ni haïr, ni vaincre, ni asservir... Et la Dictature me convie à suivre une expédition de vos troupes contre les tribus malaises vers qui vous portez certainement l'amour piqué à la pointe des bayonnettes, comme notre Weyler le porte aux Cubains.

— Non pas... non pas! Nous fuisons la guerre à une sorte de tyran indigène qui coupe les têtes pour réjouir ses fêtes, qui empale, pille, viole et tue afin de distraire la monotomie du temps. La plupart de ses esclaves déserte et vient à nous. Il exige qu'on rende à son caprice sanglant ces vies. Nous refusons. Il fit surprendre puis égorger nos sentinelles, dérailler deux trains, il (tccaslonna huit cents morts. La Dictature lui a cependant proposé la paix. H veut tes victimes. Son honneur l'exige 1... et il préfère s'ensevelir sous les ruines de ses palais plutôt que de permettre une existence facile à des sujets fugitifs.

— Cependant il n'est pas le seul à soutenir ce principe d'honneur.

— Non; dix ou quinze mille hommes s'arment.

— Pour l'honneur de la patrie, qu'ils jugent supérieur au bien-être matériel de l'individu. Je ne trouve point cela laid.

— Votre race approuva longtemps la frénésie des Inquisiteurs qui préservaient l'éternité paradisiaque des foules en écartant, par le massacre, la contagion des hérésies. 11 ne m'étonne pas que vous applaudissiez à une guerre suscitée pour l'honneur de faire, au gré d'un seul, périr les gens.

— Pour l'honneur de la patrie et pour les lois de la patrie... D'ailleurs vous-mêmes n'armez-vous pas très patriotiquement, afin de venger vos concitoyens tués par les catastrophes de chemins de fer.

— Nous, nous défendons la vie productive contre la destruction. Nous armons afin de protéger la vie.

— Une certaine forme de vie, comme les Malais arment afin de protéger une autre forme de vie qu'ils jugent supérieure à la vôtre.

— Ils savent bien qu'elle est inférieure à la nôtre.

— Et pourquoi?

— Parce que proportionnellement au

chiffre de population, on meurt beaucoup moins parmi nous, et on produit beaucoup plus. Et c'est là lout le critcrium de supériorité ou d'infériorité entre les peuples.

— Alors, les races que frappe une mortalité grande, et qui produisent peu, devraient, par suite, renoncer aux lois de leur patrie, à leurs traditions, et adopter les formules législatives dos états...

— Où la vie et la production se multiplient le plus.

— Et cela, sans tenir compte ni des atavismes de la race, ni des mœurs, ni de la personnalité de la patrie, ni du principe de nationalité.

— Mais, cher ami, vous dites des choses sentimentales, vous émettez des lieux communs de rhétorique; vous ne raisonnez pas. Citez-nous donc, en Europe, une patrie qui soit la représentation exacte d'une race ou d'une nationalité.^ Votre Espagne, par exemple, contient des Basques, dont l'idiome est étranger à tous les patois latins; des Celtes en Galicie, tout à fait cousins par les mœurs des gens du pays de Galles et de l'Ecosse. Ils jouent de la môme cornemuse.

Elle compte des Andalous de sang maure et des Castillans fils d'Ibères et de Visigoths. Au temps de Charles-Quint votre nationalité a compris, en outre, des Italiens, des Allemands, des Bourguignons, des gens de Flandre, et des Picards. La France votre voisine, esta peuprès aussi bien lotie, pour le mélange des races. Il est donc puéril de soutenir que le principe de nationalité correspond à un ensemble d'âmes homogènes.

Des nationalités géographiques sembleraient plus acceptables, telle l'Italie. Et en somme votre patrie existe de par la configuration péninsulaire du sol. La nationalité est donc une pure définition d'atlas. C'est méconnaître toute l'histoire que de ne pas attribuer son origine aux seules ambitions personnelles, de chefs, de rois, d'empereurs, propriétaires de territoires et qui surent intéresser à leurs vues d'accroissement les serfs du domaine. La patrie réelle, le coin de terre où existe une race parlant même langue, usant des mômes mœurs, est toujours infime. Le pays Basque serait une patrie, la Provence une autre, la Bretagne une troisième. Les Wallons du siècle de

Louis XI forinôrentune patrie. L'Allemarjne saut' les provinces polonaises, représente une patrie où des races homoçjônes et des peuples de môme langue s'assemblèrent dans une môme région. Néanmoins avant le Zollverein elle ne constituaitpas une nationalité. A quel moment Rome fut-elle la patrie? A l'époque des Rois, à celle de la République, ou (les douze Césars, ou de Byzance? Si elle le l'ut à l'une, elle ne le fut plus à l'autre. Au temps de la République son esprit vécut d'hellénisme, et d'asiatisme après les Antonins. Les Arméniens maintinrent seuls l'unité de Byzance. Alors comment définir la patrie romaine, ce phénomène historique le plus complet et le mieux connu, depuis scm origine jusqu'à sa déhiscence ? La patrie. ;\ l'origine, désigne le territoire de la Les chefs de liibu, besoin ou ambition, umitent d'accroître leur propriété. Ils conquièrent, ils asservissent. Lorsque le vaincu est nombreux, un contrat est passé par le vainqueur. Les lois forment le premier lien de la nationalité qui peut grandir sans limites au moyen d'annexions successives. Le désir de propriété pousse les chefs d'un peuple

fort à multiplier leurs ressources eu hommes (producteurs, soldats), en sols fertiles. La nationalité définit donc une agglomération momentanée de races vivant dans un même territoire, et régies par les mêmes lois. Cela ne présente rien de stable ni d'intangible. L'histoire sur ce point exprime une seule chose : la loi générale sociologique montre que la tentative des sociétés humaines vise, pour chacune, à progresser de la moindre patrie à la plus grande, sans distinction de races, de mœurs ou de climats. Il s'agit donc de voir cela clairement, et de fondre le plus possible les nationalités en une seule qui, les unissant, faciliterait les rapports des provinces et l'altruisme des individus. A cette tâche peinèrent les civilisations de Chaldée, de Chine, d'Inde, d'Egypte, de Rome. En ce temps l'Angleterre recommence l'œuvre d'unifier le monde. Qu'importent, auprès de ce gigantesque labeur, les soucis patriotiques ?

— Aussi, répliquai-je, vous interdisez par la torpille et le bombardement aérien l'intrusion de l'étranger dans le domaine de la Dictature...

— Parce que nous ne voulons pos que l'on vienne corrompre les âmes faibles, ici, ni que l'on vende, ni que l'on achète.

— Ni que l'on viole des coutumes qui constituent une patrie et une nationalité dont voici les défenseurs, si je ne me trompe.

Je désignai une troupe en marche. Coiffés de casques bas, en cuir noir, vêtus d'un dohiiin brun, de braies semblables à celles des zouaves et brunes aussi, de hautes quétres et de souliers fauves, les soldats, sous des havresacs évidemment peu lourds, marchaient prestement par grandes enjambées sautillantes, en quintuple file. Il en défila beaucoup. Ils chantaient des hymnes assez beaux. Les fantassins étaient les plus grands, et les cavaliers les plus petits des hommes. Je m'en étonnai.

— C'est pourtant simple, dit Théa. Les grands, les solides gaillards supportent mieux la marche et la charge du sac. Au contraire, les gens de courte taille fatiguent peu les chevaux par leur poids. Aussi obtient-on le maximum de mobilité dans les deux armes. Ce sont des femmes militaires

qui conduisent les voitures des régiments, les caissons à cartouches, et les équipages d'ambulance... voyez donc!

Elles ne différaient pas des hommes, par runiforme. J'en vis qui marchaient aussi en compagnies de pied. On me dit qu'on ne les employait pas à l'occasion de longues étapes. Mais elles composent les unités de l'artillerie de forteresse, les troupes de chemin de fer qui gardent les voies et défendent les gares, les régiments sédentaires en garnison dans les forts. Elles sont soldats d'administration, secrétaires d'état-major. Elles fournissent tous les éléments du corps de l'intendance et du service sanitaire.

Elles ne paraissent pas moins lestes que nos gracieuses cyclistes.

La colonne disparut au tournant de laroute.

— Voilà, dit Pythie, les forces qui por- ' teront le meilleur sort au monde.

— Par le fer et par le feu, ajoutai-je. Mes compagnes dédaignèrent de répondre,

un peu outrées de comprendre que je devinais dans leurs âmes altruistes le gros rêve de toutes les nations conquérantes, avec un mobile légèrement divers d'apparence.

Lorsqu'on approche de Mars, tout à coup, les waçjons plongent sous le sol, descendent la pente d'un tunnel, où un tube ininterrompu de verre contient les fds électriques en incandescence. Très vaste, ce tunnel renferme des gares desservies par des ascenseurs. Elles commandent des embranchements compliqués. De temps à autre un puits perce l'épaisseur du terrain et laisse les fumées fuir.

Cette partie souterraine de la ligne met 'es trains à l'abri des projectiles lancés par un envahisseur possible. Elle permettrait, jusque l'heure d'un investissement très rétréci, l'arrivée des convois munitionnaires. Mars occupe, en effet, le centre stratégique d'un système de montagnes qui ferme le territoire de la Dictature à toute incursion venue de la mer par la seule côte abordable, puis par la vallée du seul fleuve que puissent remonter des canonnières, des remorqueurs, des chalands chargés de vivres.

Nous roulâmes près de deux heures à travers ce tunnel resplendissant. Le phonographe criaif les nouvelles. Pythie et Théa lisaient, s'embrassaient, me raillaient. Pour

les contredire je poussai le bouton d'un coffre à musique ; et tout un orchestre mystérieux nous joua du Schumann qu'elles finirent par entendre, silencieuses.

Revenant au jour réel, moins agréable que la lumière du gros tube, notre ligne de rails s'unit à d'autres sur lesquels couraient des wagons remplis de bétail, moutons, bœufs, porcs et qui se dirigeaient vers la masse de la ville accroupie derrière ses fortifications rases.

— Où vont ces animaux? demandai-je.

— A l'abattoir. Ici Ton tue toutes les bêtes destinées à l'alimentation universelle du pays. Ce nuage de fumées épaisses 'couvre les cheminées de fabriques culinaires, où ces viandes cuites, assaisonnées, sont mises en terrines, qui, par d'autres trains, repartent sur tous les points des provinces.

— C'est donc la ville des bouchers et des cuisiniers?

— C'est la ville de la Mort. Les soldats égorgent les moutons et assomment le bétail pour se faraifiariser avec l'œuvre de sang. Les vétérans que leurs torces déchues exemptent de service sont employés aux

fabrications culinaires. Ils confectionnent ces ptUés dont votre goût apprécia la saveur dans nos restaurants.

— Voyez ici; ces dômes bleus. Ce sont les fours crématoires I

— Et voici, dans ce train bleu, un convoi de cadavres humains qui viennent au feu définitif.

— Tenez, après les verdures des grands bois, ces édifices.... les voyez-vous ? Ils renferment les cendres de nos concitoyens scellées dans un million de petites boîtes.

Avec une rapidité affolante le train bleu passa, laissant aux narines une forte odeur pharmaceutique. Dans les wagons à clairevoie les bœufs meuglaient, les cochons criaient, les moutons bêlaient. Des sonneries militaires de trompettes éclataient de toutes parts, pendant qu'à notre flair arrivait un parfum de cuisine et de rissolement.

Le train tourna autour d'immenses parcs. Là des cohues de bœufs fuyaient l'aiguillon de cavaliers en uniforme sous le commandement d'une sorte de capitaine à bottes fauves. Ailleurs les moutons galopaient aussi. Un océan de porcs roses grouillait dans une

fange sans limites. Ensuite nous reconnûmes une esplanade militaire, des caissons d'artillerie, des affûts, des avant-trains automobiles, des wagons blindés, surmontés de coupoles métalliques fendues pour l'allongement des gueules d'acier. Non loin de cet endroit des compagnies évoluaient, alertes, casquées bas de cuir noir, armées de petits fusils à canons doubles, très militaires d'allure à cause des guêtres, des larges braies de toile, des courts dolmans gris, à passepoils bruns. Seule l'artillerie porte un uniforme couleur de feu, parce que cette arme opérant à longue distance, ne se dénonce point à la perspicacité de l'ennemi trop lointain par la couleur écarlate de ses costumes.

On débarque. Voici des patrouilles, des bataillons, des tambours. Les façades des hautes bâtisses sont rouges. Faits de squelettes de bronze élevant sur leurs têtes un fanal électrique, des lampadaires bordent les trottoirs où circule une foule casquée, armée. Les sabres retentissent sur les dalles. Nous revoyons le funèbre train bleu franchissant un viaduc qui enjambe les avenues.

L'odeur pharmaceutique se répand. Les fumées des fours crématoires et des fabriques culinaires s'élèvent mal par la chaleur dans l'atmosphère lourde. II passe des tramways sans ouvertures. Ils viennent des abattoirs. Leur quille sanglante glisse dans le rail. La fade senteur des boucheries émane.

En une salle de restaurant, dépourvue de plantes, les figures des soldats, pareilles à celles de nos bouchers européens, m'éfonnent par leurs fronts bas, leur chair sanguine et adipeuse. Sur presque toutes ces faces, le sceau du crime se révèle. Je n'ignore pas que le service militaire remplace ici l'amende et la prison.

— Presque tous ces gciiN, me dit 'l'iiéa, sont des contrebandiers qui tentèrent d'introduire de l'alcool, du tabac, d'autres poisons. Beaucoup fure^it envoyés au régiment pour crime passionnel, après que leur colère eut affligé des rivaux, des rivales, ceux et celles qui n'acceptèrent pas leur domination sentimentale, qui voulurent garder la libre pratique de l'amour, ainsi que le conseillent les lois. On punit extrêmement la ja-

lousie parce que cette basse prétention de propriété sur la vie d'un autre être gêne la fécondation, la maternité, source de la plus grande vie, donc de la plus grande production. Néanmoins, en dépit de la sévérité des jugements, ces sortes de crimes encombrent la statistique.

Afin d'exaspérer mon grief contre elle, Pythie continua :

— On se déshabitue mal des vieilles injustices; on renonce difficilement au privilège saugrenu qui rend deux êtres esclaves de leurs caprices réciproques pour la vie, s'ils ont, selon les hasards de l'instinct, confondu leurs spasmes, une heure.

— Mais quoi? répliquai-je. N'y a-t-il donc jamais parmi vous deux êtres qui se chérissent au point de recréer une seule âme et un seul corps avec leurs deux formes et de perpétuer ce nouvel être en le contemplant de tout leur bonheur.

— Il y en a, certainement. Personne ne s'oppose à leur manie.

— N'est-il pas non plus des femmes qui se refusent à des hommes, pour n'en chérir qu'un, parmi vous ?

— Il y en a peu.

— Celles-là ?

— Mais on respecte leur volonté. Nos lois avertissent d'abord, punissent ensuite quiconque tente d'asservir une femme par l'obsession ou la brutalité. Le tribunal du groupe veille au repos de chacune. Ici, dans l'année, ou enrôla de force nombre de gaillards à l'instinct trop vif.

De l'œil, Théa désignait un trio de fantassins qui les dévisagèrent toutes deux sans dissimuler une convoitise erotique. Moi, je me sentis mal à l'aise, d'autant plus que Pythie, par jeu, ne se gardait pas de sourire vers les colosses.

11 entra des femmes en dolmans rouges soutachés de noir. Les mômes casques bas les coiffaient. Sauf au sautillement de la marche on ne les différenciait guère des jeunes garçons. Quelques-unes, quadragénaires, avaient des figures pareilles A celles de nos prêtres, mais empreintes d'une rare expression de cruauté. Leurs lèvres nues et grasses saillissaient pour une moue dédaigneuse. Des narines au menton, le pli

de chair marquait les souffrances de la haine et de la rancune.

Vite les hommes et les femmes échangèrent des propos immondes. L'abjection de nos populaces européennes se manifesta par leurs bouches affectant de grasseyer, et par leurs gestes obscènes. Des couples se formèrent aussitôt. Tout ce monde se querelle, s'embrasse, s'étreint. Ce n'était plus le silence ou les propos pédants des autres villes. Pythie s'amusait de voir grogner cette honte. Un soldat ayant insinué la main dans le dolman de sa camarade, notre amie se leva, s'approcha du couple, pour demander sa part de liesse. La brutale satisfaction des deux êtres rouges et baveux la tentait. Théa dut lui dire une réprimande pour qu'elle revînt en riant, et nous suivît dans la rue.

— Alors, dis-je un peu rageur à Pythie, cet éîat social représente en réalisation tous les vœux de votre idéalité.

— Mais non, dit la musique de sa voix. Je ne prétends point soutenir une telle sottise. J'affirme même qu'une pareille opinion n'existe chez aucun de ceux encore vivants

qui débarquèrent en cette latitude avec notre Jérôme. Ils possédaient du monde et des hommes une notion fort étrangère à celle que suscitent les résultats actuels de leurs efforts. Mais, logiquement, il se passa sur ce pays, quelque cinquante années, ce qui devait advenir du conflit entre un idéal pur et les caractères, les instincts, les survivances. Certes la Dictature ne réussit pas à transformer en dieux les citoyens, comme l'attendaient Jérôme, les socialistes de 1840, comme l'attendent avec foi Kropotkine et les anarchistes. Chacun court à l'idéal d'après l'impulsion de ses besoins matériels. Ce ne fut pas magnifique, mais ce fut mieux que l'état antérieur.

Rien de ce que prédisent aujourd'hui les réactionnaires d'Europe entrevoyant les débuts de l'ère sociale, ne se produisit. Très peu de gens refusèrent le travail. Il y eut même au commencement une émulation pour concourir au bien général. La plupart des alcooliques renoncèrent à boire. Quelques-uns en moururent, et avec héroïsme.

Les compagnons de Jérôme durent cinq ans lutter les armes à la main, contre les in-

digènes, souffrir la chaleur, la peste, la soif et la faim ; aplatir des routes, canaliser des rivières, creuser des puits de mines, créer un outillage énorme. Chez presque tous, Jérôme rencontra le dévouement que Napoléon put espérer de ses soldats, que le Mahdi parvient à obtenir de ses derviches. Les temps héroïques passés, les villes construites, l'aise venue, les défaillances se firent bien plus nombreuses. Cette population de Mars se multiplia ; et notre armée compte àpeuprèsle cinquième des citoyens. Mais, l'éducation des collèges amende l'esprit de tous. Vous apercevrez ici peu de jeunes soldats. Les enrôlements datent de sept ou huit années. Nous étudions même un moyen de parer à la décrudescence de nos forces militaires, réduites de jour en jour, par la moindre perpétration des crimes. Au premier temps, les hommes se sacrifiaient à l'idéal de l'aise universelle pour les mêmes raisons obscures qui conseillèrent aux soldats de Napoléon d'encourir la mort en vue d'une vaine gloire dont ils ne jouissaient guère ou au bénéfice d'une patrie qui les nourrissait mal. Ce n'était pas leur solde minime

qui excitait au combat les grenadiers de Wagram, ni l'espoir de devenir marécl»aux puisque la multitude d'entre eux n'ignorait pas que le bâton de commandement resterait dans la giberne. Croire que seuls l'argent et l'ambition guident l'effort est une foi simpliste.

Les mouvements d'enthousiasme chez les foules obéissent à des influences mystérieuses bien plus difficiles à définir. Vos bourgeois d'Eur'jpe agitent des arguments niais lorsqu'il' montrent, au lendemain de la révolution générale, la fainéanti^e maîtresse de l'effort. Toutefois je pense que Jérôme fut sage lorsqu'il institua la sanction de l'enrôlement et de l'exil militaire contre les fauteurs de disharmonie sociale. Je pense aussi que, dans un siècle, avant peut-être, cette sanction sera devenue inutile, ou à peu près,. L'intelligent égoïsme de chacun aura progressé jusqu'à vouloir toujours agir en vue du bien général dont le spectacle le ravira, tandis que la peine lui donnera de la douleur. Ainsi, dans votre Europe, le père de famille intelligemment égoïste travaille pour l'aise de ses filles, de

ses fils, redouble l'effort, afin de ne pas heurter ses regards à des figures hostiles, lorsqu'il rentre à la maison. Nous allons vers l'égoïsme bien entendu.

— Lentement, ajout ai-je.

En effet, une bagarre assemblait les curieux devant nous. Deux femmes s'assommaient, s'égratignaient, s'arrachaient. Entre les lambeaux de leurs dolmans écarlates leurs chairs apparues excitaient les réflexions crapuleuses des soldats aux mufles d'assassins. L'une empoigna le sein pendant de Taulre, et le tordit. Un cri de chatte étranglée creva l'air. Hors cette griffe, la cîme violette du sein saigna. Alors les dix doigts de la blessée s'attachèrent à ce poing qui se serrait plus. Les voix encourageaient les lutteuses. La victime se rua contre la victorieuse, referma les mâchoires sur la bouche adversaire. Le sang gicla de nouveau. Mais ni les griffes de l'une ni les dents de l'autre ne lâchèrent prise. Même nous vîmes par les mouvements de sa gorge que la femme au sein tordu buvait le sang de la bouche coupée... C'était ignoble... ; car, tandis que la haine unissait de la sorte

leurs faces et leurs bras, il semblait (|ue la perversion de l'instinct mùlait leurs jambes qui se lièrent malgré les plis larges des braies de toile, et attirait l'un à l'autre leurs corps.

Certainement je ne fus pas le seul à concevoir ce double élan des ennemies amoureuses ; car la chaleur de Pythie soudain appuyée contre moi vint à me pénétrer tandis que des recherches secrètes de sa main obligeaient rémotion de Théa serrée contre elle. Autour de nous, des couples, des trios, s'unirent. Les mains disparurent dans les vêtements d'autrui. Vers la bagarre, la cohue aux joues chaudes, aux gorges pantelantes s'agfjloméra, ricana, pantela, et devint plus silencieuse. La sueur coula le long des figures; des lueurs strièrent les yeux clignés. ..Les expirations bienheureuses révélèrent du plaisir.- Les deux femmes continuaient leur lutte et leur jeu ; elles finirent par tomber dans la poussière, y roulèrent, y restèrent, secouées de cris et de spasmes^ jusqu'à ce qu'une patrouille de police, accourue la bayonnette haute, eût partagé le rassemblement. Saisies par des

mains rudes, relevées, empoignées, elles marchèrent le visage en sang, l'une avec la lèvre fendue, arrachée, l'autre soutenant de sa main libre son sein bleui par les contusions. Elle sanglotait...

Le reste de la foule dispersée par la patrouille, se réfugia dans les jardins des nymphées, sous les arcades que voilent les buissons et les jets d'eau.

— Ces gens gênent l'odorat, dit Pythie. C'est dommage, car ils remplissent les arcades, les divans de pierre; et j'eus bien aimé mettre fin à mon énervement, grâce à vos complaisances.

— Moi aussi, dit Théa.

Elle cherchait de l'œil un lieu solitaire. Nous n'en trouvâmes point. Deux énormes édifices émaillés de rouge dressaient des façades à baies larges par où l'on voyait des femmes écrire. En bas, les salles de lecture et de rafraîchissement étaient pleines de ces tulmultueux personnages.

Nous continuâmes notre roule, sans aise.

Les maisons portent pour cariatides des Persées brandissant la tête de la Gorgone,

(les David décapitant Goliatli, des Ileicv»'* assommant rhydre, et les fujures d'autivs exploits similaires. Sur les céramiques sont émaillés les combats célèbres. On voit Bonaparle à Arcole, Attila dans les champs catalauniques, les cuirassiers deReischolTen charyeant par les rues du village alsacien, les éléphants de Pandjavanà écrasant les têtes de vingt mille Parsis, Annibal au lac de Trasiraène, la bataille d'Actium; mille autres images polychromes du temps de guerre. De façade en façade cela se suit, dans l'ordre historique. Esclaves d'un réalisme outré, qu'influence fort le japonisme voisin, les artistes ont peint de belles déroutes, avec les faces cadavéreuses des fuyards, les dents grinçantes, les yeux hagards des poursuivants, la lividité des sabres en l'air, les paniques de cavalerie, les poings terreux des moribonds. On marche en pleine bataille. A droite et à gauche le sang des images éclabousse les fleurs de l'émail. Il y a des tôtes grimaçantes au bout des piques, des ventres ouverts pour laisser fuir l'éboulis des entrailles...

Entre ces façades grouille une copulation

(jouailleuse, grasse, que sanglent cependant les ceinturons et les brandebourgs. Elle se moque. Elle invective. Elle a des gestes obscènes, des mimiques ignobles. Toutes les faces sont rasées. Les lèvres font des bourrelets violâtres sous les nez larges. Brunes et malingres après la double saillie des pommettes, les faces malaises glissent parmi les autres ainsi que têtes de crotales.

Nous nous mêlâmes au flot des marcheurs. A entendre les propos bruyants, je me crus dans un faubourg de Paris, tel jour de fête publique. Sans avoir pris d'alcool, tous ■ces gens étaient ivres. Ils affectaient une ignominie plus basse que la réelle. Ils s'appelaient, s'injuriaient, se répondaient d'autres insultes fraternelles. Les dolmans écarlates des femmes tachaient de vif les uniformes gris et bruns des soldats. Nous arrivâmes à un grand portique bleu fabriqué selon la mode chinoise. Avant le pont-levis, toute la foule s'arrêta. Il y eut des alignements, puis du silence.

Alors nous entendîmes, comme à notre entrée en gare, les beuglements du bétail, derrière les murs dont les céramiques

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représentent des scènes de chasse; et nous sûmes que c'étaient Les Abattoirs.

Un officier vint nous prendre, nous guida. Nous parvînmes à une sorte de tour quadranyulaire basse, où tout un état-major siégeait.

Nous assistclmes aux hécatombes.

A l'ouest de la plaine, devant nous les trains dégorgeaient des nations de bœufs, de brebis et de porcs, aussitôt lâchés dans d'immenses prairies fangeuses. Les compagnies de soldats armés d'aiguillons, entouraient celte masse, la harcelaient, la poussaient vers des espaces cernés de basses murailles, et de plus en plus étroits, jusqu'à ce que, les bêtes piquées par les lances des cavaliers chevauchant à l'autre face de la muraille basse, fussent parvenues en un court tunnel. A la sortie, elles recevaient sur la nuque le coup d'un maillet de bronze enfonçant une lame fixée à son centre. Car plusieurs soldats colossaux, du faite du portique, à l'issue du tunnel, maniaient cet instrument de mort avec vigueur et promptitude.

Le bœuf tombe d'une masse sur le wagon dont la surface prolonge le sol du tunnel et

qui, aussitôt déclanché, y lisse le long d'une pente vers une vaste cour où des escouades d'hommes et de femmes l'accueillent, munies de couteaux, de scies, de marteaux, de cuvelles. Cela se précipite sur l'animal, le décapite, le découpe, l'ouvre, tend les cuvelles aux rigoles de sang, détache la fressure, le cœur, les viscères, scie les os, arrache le cuir, désarticule les pieds, fend le crâne, extirpe la cervelle, lave la graisse déroule puis enroule les boyaux, tourne le sang avec un bâton, recueille la fibrine sur des baguettes, et, en moins de dix minutes, il reste du bœuf une dizaine de pièces de boucherie toutes fumantes, mais rectangulairement scindées, ficelées, parées et prêtes pour un autre wagon qui les emporte, au bruit de son roulement, vers les fabriques culinaires sises à l'est de cette plaine.

Immédiatement l'escouade en sayons rougis se rue sur l'agonie d'un autre animal descendu des portiques et le réduit au môme état comestible.

11 y a cent cinquante tunnels, où aboutit le même nombre de couloirs, et que termine le même nombre de portiques, éle-

vaut, chacun, deux soldats colossaux munis du maillet à lamo.

Pour les moulons et les porcs, les tunnels comme les portiques sont moins hauts.

Ce service des abattoirs semble fournir au peuple la joie. En liesse les femmes et les hommes se précipitent sur les bêles assommées, les recouvrent, telles les mouches une ordure. Des nuées de cris et de rires tourbillonnent sur le sang. Au loin, les compagnies qui poussent le bétail encore vivant du côté des couloirs et des portiques, lancent au ciel des clameurs glorieuses. Autour des assommeurs, sur des tertres et des crêtes, les compagnies en ligne acclament les beaux coups, si la bête tombe d'une masse dans le wagon mobile aussitôt déclanché. Des filles gambadent autour des peaux dont leurs compagnes raclent l'intérieur, à genoux dans les viscères et les mucosités. Vers le Nord, au milieu de vastes esplanades, les écoles de bataillon évoluent. Les chevaux des capitaines courent ; les batteries s'exercent au tir. Les fantassins étudient l'ordre dispersé, le service en campagne elles formations de combat; les co-

lonnes défilent au rythme sourd de mille pas cadencés. La canonnade gronde; les caissons automobiles fuient à l'horizon dans la stridence de leurs roues et la trépidation des mécaniques. Cela n'empêche point les tambours et les clairons de battre aux champs, ni les musiques d'exalter des hymnes de férocité majestueuse.

— Comment, dis-je à Théa, pouvez-vous en ravalant les devoirs de la guerre aux besognes d'abattoir, inculquera vos soldats les sentiments d'honneur et de courage que leur fonction nécessite. Ici, à ce que je vois, le bagne et l'armée se confondent» Ici vous laissez, comme en Europe, subsister la prison, les travaux forcés, les peines discipHnaires, l'autorité des chefs. Et voici, audessus de nos têtes, le vol en circuit d'une nef aérienne, dont les grandes ailes jettent sur ce camp une ombre d'arciiange exterijiinateur; car on distingue les chapelets de torpilles suspendus à la passerelle. En vérité je conçois mal toute cette organisation.

— Pourquoi donc, dit Théa? Nous enrôlons dans l'armée ceux qui manifestèrent leur goût de conquête par le vol, leur goût

de la mort par la soif de l'alcool, leur fjoùt de détruire par la désobéissance aux lois de production. Loin de l'Etat l'idée de les punir. On les assimile seulement au métier qui séduit le mieux leur tempérament.

•Quel meilleur soldatqu'un brutal, un voleur, un ivrogne, un contrebandier, ou un assassin puisque son devoir social est de vaincre, de conquérir, de s'enivrer de rage pour tuer, de ruser pour dépister l'ennemi, de mettre à mort le plus faible? Seulement nous préférons que ces malades exercent les vertus de leur énergie contre les peuples menaçant l'harmonie sociale. Dans l'armée nous comptons un général qui demeure un de nos savants les plus féconds d'esprit. Il voulut tuer sa maîtresse et le rival. Son groupe le désigna pour commander des troupes. Il remporte depuis dix ans, victoire sur victoire. 11 inventa une stratégie. Il a chargé à la tète de sa cavalerie dans un combat que rappellent les statues des places d'armes. Sa colère et sa jalousie servent admirablement la cause de la civilisation. Vous vous étoiuiez de voir les abattoirs construits sur les champs de manœuvre. Mais

au contraire cette habitude de donner la mort, de voir couler le sang, de ne pas s'attendrir à la vue de la victime pantelante, découpée, désossée, dépouillée, prépore de façon merveilleuse nos militaires à ne pas craindre la blessure ni s'étonner de la bataille. Nous développons par tous les moyens l'envie du meurtre, l'habitude de tuer, l'instinct de vaincre. Ecoutez ces clameurs de joie. Tenez ! le maillet à lame abat un porc, à demi décapité par la force du coup. Le sang jaillit en deux fontaines; la bête ahurie, grogne et s'agite ; elle éclabousse de crachats rouges la haie des curieux ravis et qui s'amusent à présenter les visages vers le jet du sang. Comment ces êtres-là s'épouvanteraient-ils ensuite si l'ennemi décapite à leur côté le camarade de même grade ? Regardez à gauche ces jeunes femmes qui poursuivent un mouton échappé. Quelle agiHté, quelle grâce et quelle rapidité dans leur course ! Voici qu'elles vont l'atteindre. La grande rousse brandit le couteau. La petite noire s'efforce de la dépasser afin de frapper la première.

Une troisième galope. Elle gagne du ter-

rain. Les enlendez-vous rire ? Les voyezvous bondir ?... Ça y est; la petite noire acjrippe la béte. La lame luit. Vlan : elle roule par terre avec le mouton. Tenez : toutes CCS lames plongent dans la vie bêlante ; elles se relèvent rouges. Oh, la petite qui tient, par la toison, la tôte ovine tranchée, ou pencî une loque de chair ! Voilà l'esprit guerrier dans toute sa gloire. Ecoutez rire l'ivresse de vaincre...

Pythie ricana. Moi j'eus mal au cœur et demandai à partir. Nous nous éloignâmes.

Partout on rencontrait des hommes et des femmes tachés de larçjes plaques rouges ; avec des poils et des caillots visqueux sur leurs guAlres. Ivres comme s'ils avaient bu, ils titubaient, chantaient, parlaient fébrilement, s'embrassaient, s'accouplaient au hasard du sol, en s'injuriant parmi leurs râles de l)onheur. "

Un tramway nous emmeng loin de cette ignoble fantasmagorie. La couronne de feu cernait mon front. Les nausées secouèrent mon estomac. Pythie me fit renifler des sels.

— Mais pourquoi cette diatribe? ré;ioiKli'-

elle à mes exclamations ? N'était-il pas logique de diviser les forces des citoyens en productrices et destructrices, selon les tempéraments de chacun. Certes, les compagnons de Jérôme espéraient, comme les anarchistes actuels, un peuple composé de seules âmes excellentes et bénignes. 11 a fallu en rabattre. On a pris le meilleur système, en parquant les instinctifs et les stupides dans l'armée où leur brutalité devient mérite, honneur, gloire. Comme on ne leur permet pas de quitter les territoires militaires, ils ne corrompent point l'esprit des pacifiques. Ils ne les molestent pas et n'appellent pas la riposte ni la lutte. C'est au prix seulement d'une séparation absolue que l'intelligence a pu tant s'accroître à Minerve, à Jupiter, à Mercure. Ceux-ci sont à Mars, notre vigueur physique, notre redoutable vigueur physique. De ces soldats, la plupart ne pensent même pas à la différence entre vivre et mourir. Ils mangent, ils forniquent, ils tuent. Donner la mort leur paraît une bonne farce. Ainsi, pour une petite fille, il semble amusant de pincer la sœur plus jeune. l's y mettent de la

malice et de la sournoiserie, par esprit puéril de jeu. Ils ne comprendraient pas la pitié ni la sensiblerie, pas plus que vos soldats ne la comprennent à Cuba, ou à Manille, ni les Turcs en Arménie. Seulement, ici, nous avons la franchise de ne pas faire du courage et du meurtre des déités magnifiques dénommées Gloire , Honneur, Abnégation, Patriotisme, etc.

Le tramway nous conduisit jusqu'aux fabriques culinaires. Elles n'ont rien de remarquable. Dix mille cuisiniers, mâles et femelles, hachent, assaisonnent, cuisent, grillent, mettent en terrine et emballent, dans d'immenses édifices de fer bleu et de céramique blanche. Vôlus à la mode de nos marmitons européens, en coton immaculé, ces gens, quadragénaires pour le moins, opèrent devant de monstrueuses marmites.

Ensuite nous visitâmes les tanneries et les corroieries, où l'on prépare les havresacs des soldats, les ceinturons, les cuirs des harnais. Comme partout, les ateliers sont vastes, les murs d'émail représentent des sujets appropriés à l'industrie du lieu. Les hommes et les femmes travaillent en

commun devant des établis propres. Il n'y a rien de l'immonde saleté habituelle à nos fabriques d'Occident. Les ventilateurs projettent un air parfumé. Des jets d'eau retombent dans les vasques. Les ouvriers sont assis en de bons et larges fauteuils. Un orgue joue des choses douces ; car la loi du silence est admise, observée de tous.

Cette promenade se termina par une excursion aux Fours crématoires.

Au milieu d'un bois épais, le mystère du Temple accueille de ses hautes et monstrueuses colonnes en céramique bleue. Les trains apportant les cadavres de tous les points de la Dictature aboutissent derrière les constructions dans une gare spéciale. Imbibés de phénol, embaumés, enduits de cires odorantes, les morts ne puent pas. Avant le voyage, tous subirent, devant les délégués du groupe auquel appartient le défunt, une autopsie scrupuleuse. Après la crémation, les cendres sont analysées chimiquement. Donc nulle mort occasionnée par un crime ne passerait inaperçue.

La coupole de céramique bleue recouvre une rotonde où deux cents fours sont

LETTRES DE MALAISIB 185

ouverts autour d'un foyer électrique développant une chaleur de mille degrés. Hissé dans son compartiment, le mort nu est immédiatement exposé aux rayons de cette chaleur destructrice. Une lame de mica très lucide permet de suivre les péripéties de la combustion, par l'oculaire d'une lunette. Lorsque nous entrâmes là, passé les fleurs de parterres célestes, nous subîmes la curiosité d'une assistance militaire que le spectacle des cadavres enflant à la chaleur réjouissait fort.

Les filles riaient des pustules horribles gonflant sur les ventres, des tumeurs qui déformaient vile les faces bleuies, à l'éclat violàlre. Dans son cercueil de plaques étincelantes, à l'éclat quasi-solaire, le mort très vite prend l'apparence d'une énorme vessie où soufflerait un ventilateur de forge. Cela se boursoufle, ondule, monte, se tend, crève, retombe, coule, se sèche, craque, s'efl'rite. Au bout de dix minutes, il reste une poussière blanchâtre.

Alors, l'opérateur tourne des boutons.

Les cinq faces du cercueil s'assombrissent, rougissent, noircissent. On ferme l'oculaire

de mica au grand désespoir des curieux qui réclament. La cendre, mise dans un coffret, sera transmise au laboratoire d'analyses.

Ce spectacle enchante l'assistance. Les mômes interjections qui saluent, dans nos rues, les masques du carnaval, disent adieu aux rictus absurdes des défunts, aux lèvres vertes tirées sur les dents ternes, aux yeux devenus, par décomposition, plus gros que des œufs de poule et sortis des paupières déchirées.

Toute cette populace ricane, insulte, se tord de joie. Ces remarques de gavroches excitent les rires unanimes. Pendant que nous y étions, une fille dégrafait son dolman et prétendit ranimer par la vue de ses appâts le corps déjà bouilli d'un vieillard chauve. Or, la chaleur fit lever une pustule sur le cadavre, une pustule qui grandit, dressée. Toute la société, prise de délire, porta la gaillarde en triomphe (1).

(1) Cf. Fénelon, Télémaque, Livre XIII.

« Prenons donc tous ces artisans superflus qui sont dans la ville et dont les métiers ne serviraient qu'à dérégler les mœurs, pour leur faire cultiver ces plaines et ces collines. Il est vrai que c'est un mal-

heur que tous ces hommes exercés h des arts qui demaiulent une vie sédentaire ne soient point exercés au travail , mais voici un moyen d'y remédier. Il faut partager entre eux les terres vacantes, et appeler ù leur secours des peuples voisins, qui feront sous eux le plus rude travail. Ces peuples le feront, pourvu qu'on leur promette des récompenses convenables sur les fruits des terres mêmes qu'ils défricheront ; ils pourront dans la suite, en posséder une partie, et être ainsi incorporés à votre peuple, qui n'est pas assez nombreux. Pourvu qu'ils soient laborieux et dociles aux lois, vous n'aurez point de meilleurs sujets, et ils accroîtront votre puissance. Vos artisans de la ville transplantés dans la campagne, élèveront leurs enfants au travail et au goût de la vie champêtre. De plus, tous les maçons des pays étrangers qui travaillent à bâtir notre ville se sont engagés à défricher une partie de vos terres et à se faire laboureurs ; incorporez-les à votre peuple dès qu'ils auront achevé leurs ouvrages delà ville. Ces ouvriers sont ravis de s'engager à passer leur vie sous une domination qui est maintenant si douce. Comme ils sont robustes et laborieux, leur exemple servira pour exciter au travail les artisans transplantés de la ville à la campagne, avec lesquels ils seront mêlés. Dans la suite, tout le pays sera peuplé de familles vigoureuses et adonnées à l'agriculture. Au reste, ne soyez point en peine de la multiplication de ce peuple ; il deviendra bientôt innombrable, pourvu qud" vous facilitiez les mariages. La manière de les faciliter est bien simple: presque tous les hommes ont l'inclination de se marier ; il n'y a que la misère qui les en empêche. Si vous ne les chargez point d'impôts, ils vivront sans peine avec leurs femmes et leurs enfants; car la terre n'est jamais ingrate, elle nourrit toujours de ses fruits ceux qui la cultivent soigneusement; elle ne refuse ses biens qu'à ceux qui craignent de lui donner leurs peines. Plus les laboureurs ont d'ea-

fants, plus ils sont riches, si le prince ne les appauvrit pas ; car leurs enfants, dès leur plus tendre jeunesse, commencent à les secourir. Les plus jeunes conduisent les moutons dans les pâturages ; les autres, qui sont plus grands, mènent déjà les grands troupeaux ; les plus âgés labourent avec leur père. Cependant la mère de toute la famille prépare un i-epas simple à son époux et à ses chers enfants, qui doivent revenir fatigués du travail de la journée ; elle a soin de traire ses vaches et ses brebis, et on voit couler des ruisseaux de lait. Elle fait un grand feu, autour duquel toute la famille innocente et paisible prend plaisir à chanter tout le soir en attendant le doux sommeil : elle prépare des fromages, des châtaignes et des fruits conservés dans la même fraîcheur que si on venait de les cueillir Le berger revient avec sa flûte et chante à la famille assemblée les nouvelles chansons qu'il a apprises dans les hameaux voisins. Le laboureur rentre avec sa charrue, et ses bœufs fatigués marchent, le cou penché, d'un pas lent et tardif, malgré l'aiguillon qui les presse. Tous les maux du travail finissent avec la journée. Les pavots que le sommeil par l'ordre des dieux, répand sur la terre, apaisent tous les noirs soucis par leurs charmes et tiennent toute la nature dans un doux enchantement. Chacun s'endort sans prévoir les peines du lendemain. Heureux ces hommes sans ambition, sans défiance, sans artifice, pourvu que les dieux leur donnent un bon roi qui ne trouble point leur joie innocente ! Mais quelle horrible inhumanité que de leur arracher, pour des desseins pleins de faste et d'ambition, les doux fruits de leur terre, qu'ils ne tiennent que de la libérale nature et de la sueur de leur front ! La nature seule tirerait de son sein fécond tout ce qu'il faudrait pour un nombre infini d'hommes modérés et laborieux : mais c'est l'orgueil et la mollesse de certains hommes qui en mettent tant d'autres dans une affreuse pauvreté. >

« — Quo ferai-je, disait Idoménée, si ces peuples que je répandrai dans ces fertiles campagnes, négligent de les cultiver ? — Faites, lui répondit Mentor, tout le contraire de ce qu'on fait communément. Les princes avides et sans prévoyance ne songent qu'à charger d'impôts ceux d'entre leurs sujets qui sont les plus vigilants et les plus industrieux pour faire valoir leurs biens ; c'est qu'ils espèrent en être payés plus facilement ; en même temps, ils chargent moins ceux que la paresse rend plus misérables. Renversez ce mauvais ordre, qui accable les bons, <pii récompense le vice et qui introduit une négligence aussi funeste au roi même qu'à tout l'Etat. Mettez des taxes, des amendes, et même, s'il le faut, d'autres peines rigoureuses sur ceux qui négligeront leurs champs, comme vous puniriez des soldats qui abandonneraient leur poste dans la guerre : au contraire, donnez des grâces et des exemptions aux familles qui, se multipliant, augmentent à proportion la culture de leurs terres. Bientôt les familles se multiplieront, et tout le monde s'animera au travail ; il deviendra môme honorable. La profession de laboureur ne sera plus méprisée, n'étant plus accablée de tant de maux. On reverra la charrue en honneur, maniée par des mains victorieuses qui auraient défendu la patrie. Il ne sera pas moins beau de cultiver l'héritage reçu de ses ancêtres, pendant une heureuse paix, que de l'avoir défendu généreusement pendant les troubles delà guerre. Toute la campagne refleurira; Cérès se couronnera d'épis dorés ; Bacchus, foulant à ses pieds les raisins, fera couler, du penchant des montagnes, des ruisseaux de vin plus doux que le nectar ; les creux vallons retentiront des concerts des bergers, qui le long des clairs ruisseaux, joindront leurs voix avec leurs flûtes, pendant que leurs troupeaux bondissants paîtront sur l'herbe et parmi les llcurs, sans craindre les loups. Ne screz-vous pas trop heureux, ô Idoménée, d'être la source de

tant de biens, et de faire vivre, à l'ombre de votre nom, tant de peuples dans un si aimable repos ? Cette gloire n'est-elle pas plus touchante que celle de ravager la terre, de répondre partout et presque autant chez soi, au milieu même des victoires, que chez les étrangers vaincus, le carnage, le trouble, Thorreur, la langueur, la consternation, la cruelle faim et le désespoir ? O heureux le roi assez aimé des dieux, et d'un cœur assez grand, pour entreprendre d'être ainsi les délices des peuples, et de montrer à tous les siècles, dans son règne, un si charmant spectacle ! La terre entière, loin de se défendre de sa puissance par des combats, viendrait à ses pieds, le prier de régner sur elle. »

Idoménée lui répondit :

« Mais quand les peuples seront ainsi dans la paix et dans l'abondance, les délices les corrompront, et ils tourneront contre moi les forces 'que je leur aurai données. — Ne craignez point, dit Mentor, cet inconvénient ; c'est un prétexte qu'on allègue toujours pour flatter les princes prodigues qui veulent accabler leurs peuples d'impôts. Le remède est facile. Les lois que nous venons d'établir pour l'agriculture rendront leur vie laborieuse, et, dans leur abondance, ils n'auront que le nécessaire, parce que nous retranchons tous les arts qui fournissent le superflu. Cette abondance même sera diminuée par la facilité des mariages et par la grande multiplication des familles. Chaque famille, étant nombreuse et ayant peu de terre, aura besoin de la cuUiver par un travail sans relâche. C'est la mollesse et l'oisiveté qui rendent les peuples insolents et rebelles. Ils auront du pain, à la vérité, et assez largement ; mais ils n'auront que du pain et des fruits de leur propre terre, gagnés à la sueur de leur visage. Pour tenir voire peuple dans cette modération, il faut régler, dès à présent, l'étendue de terre que chaque famille pourra posséder. Vous savez que nous avons divisé tout votre peuple en

sept fiasses, suivant les différentes conditions ; il ne faut permettre à chaque famille, dans chaque classe, de pouvoir posséder que l'étendue de terre, absolument nécessaire pour nourrir le nombre de personnes dont elle sera composée. Cette rè^^le étant inviolable, les nobles ne pourront faire des acquisitions sur les pauvres ; tous auront des terres mais chacun en aura fort peu et sera excité par là à les bien cultiver. Si, dans une longue suite de temps, les terres manquaicnat ici, on ferait des colonies qui augmenteraient la puissance de cet Etat. Je crois même que vous devez prendre garde à ne laisser jamais le vin devenir trop commun dans votre royaume. Si on a planté trop de vignes, il faut qu'on les arrache ; le vin est la source dos plus grands maux parmi les peuples : il cause les m.iladies, les querelles, les séditions, l'oisivelé, le dégoût du travail, le désordre des familles. Que le vin soit donc réservé comme une espèce de remède, ou comme une liqueur très rare qui n'est employée que pour les sacrifices ou pour les fêtes extraordinaires. Mais n'espérez point de faire observer une règle si importante si vous n'en donnez vous-même l'exemple. D'ailleurs il faut faire garder inviolablement les lois de Minos pour l'éducation des enfants, il faut établir des écoles publiques où l'on enseigne la crainte des dieux, l'amour de la patrie, le respect des lois, la préférence de l'honneur aux plaisirs et à la vie même. Il faut avoir des magistrats qui veillent sur. les familles et sur les mœurs des particuliers. Veillez vous-même, vous qui n'êtes roi, c'est-à dire pasteur du peuple, que pour veiller nuit et jour sur votre troupeau ; par là, vous préviendrez un nombre infini de désordres et de crimes : ceux que vous ne pourrez prévenir, punissez-les d'abord sévèrement, C'est une clémence que de faire d'abord des exemples qui arrêtent le cours de l'iniquité. Par un peu de sang répandu à propos, on en é] argne beaucoup pour la snili', et

on se met en état d'être craint sans user souvent de rigueur.

Mais quelle détestable maxime que de ne croire trouver sa sûreté que dans l'oppression de ses peuples ! Ne les point faire instruire, no les point conduire à la vertu, ne s'en faire jamais aimer, les pousser par la terreur jusqu'au désespoir, les mettre dans l'affreuse nécessité ou de ne pouvoir jamais respirer librement, ou de secouer le joug de votre tyrannique domination ; est-ce là le vrai moyen de régner sans trouble ? est-ce là le vrai chemin qui mène à la gloire ? Souvenez-vous que les pays où la domination du souverain est plus absolue sont ceux où les souverains sont moins puissants. Ils prennent, ils ruinent tout, ils possèdent seuls tout l'Etat ; mais aussi tout l'Etat languit, les campagnes sont en friche et presque désertes, les villes diminuent chaque jour, le commerce tarit. Le roi, qui ne peut être roi tout seul, et qui n'est grand que par ses peuples, s'anéantit lui-même peu à peu par l'anéantissement insensible des peuples dont il tire ses richesses et sa puissance.

Son Etat s'épuise d'argent et d'hommes : cette dernière perte est la plus grande et la plus irréparable. Son pouvoir absolu fait autant d'esclaves qu'il a de sujets. On le flatte, on fait semblant de l'adorer, on tremble au moindre de ses regards ; mais attendez la moindre révolution ; cette puissance monstrueuse, poussée jusqu'à un excès trop violent, ne saurait durer ; elle n'a aucune ressource dans le cœur des peuples : elle a lassé et irrité tous les corps de l'Etat; elle contraint tous les membres de ce corps de soupirer après un changement.

Au premier coup qu'on lui porte, l'idole se renverse, se brise et est foulée aux pieds Le mépris, la haine, la crainte, le ressentiment, la défiance, en un mot toutes les passions, se réunissent contre une autorité si odieuse. Le roi, qui, dans sa vaine prospérité, ne trouvait pas un seul homme assez hardi

pour lui dire la vérité, ne trouvera, dans son malheur, aucun homme qui daigne ni l'excuser, ni le défendre contre ses ennemis. »

Après ces discours, Idoménée, persuadé par Mentor, se hâta de distribuer les terres vacantes ; de les remplir de lous les artisans inutiles, et d'exécuter tout ce qui avait été résolu. Il réserva seulement pour les maçons les terres qu'il leur avait destinées, et qu'ils ne pouvaient cultiver qu'après la fin de leurs travaux dans la ville.

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