‹ Lettres de Marie BashkirtseffChapitre 2 sur 4 · PAR · texte numérisé non relu

PAR

M... B... Andrey.

Séville, Hôtel de Paris.

Cber maître,

0 vous qui a\ez peut-être Tinlention de voyager quelque jour, suivez ce conseil, fruit d*une expérience amère.

En fait de mères prenez la Méditerranée et en fait de tantes celle du Bazar du voyage (place de l'Opéra), car si vous êtes le moins du monde artiste, si vous avez la moindre tendance vers ce que les positivistes appellent poésie, si vous avez dans l'âme quelque coin inexpliqué qui aspire vers autre chose qu'un fond d'épicerie, fût-il de Gambetta même... si vous partez avec l'espoir de récolter des

croquis, des études, voire des tableaux... Trois fois hélas! Je vais, pour ainsi dire, cher lecteur, vous faire assister à mes pénibles déboires.

Burgos. — Qu*est-ce qu'il y a donc ici? une cathédrale, seulement? H faut être Anglais pour... Oui j'ai entendu dire que des Anglais sont veims à Lausanne pour voir une cathédrale. Et quel froid ! chien de pays! Qu'il faisait bon à Biarritz, et pourquoi sommes-nous partis? Première douche.

Valladolid. — Nous ne nous y arrêtons pas on m'en a dégoûtée en me demandant une vingtaine de fois quelle était cette ville oh je voulais encore m'arrêter.

Madrid. — Une capitale, au moins, et il fait beau, pourtant le coucher du soleil. .. mais le musée est chauffé, je crois. C'est égal, vite, vite, allons à Séville, on y trouve du bon lait de vache et des poulets rôtis comme les aime Marie et puis le climat y est très sain. Voyez- vous les rêves d'Andalousie réduits en

pâte pectorale. Est-ce qu'il ne serait pas permis de haïr un peu des gens qui vous dégoûtent ainsi de ce que vous étiez près d'admirer !

Enfin, départ pour Séville, arrêt à Cordoue où il pousse des aloès et des cactus et oii il fait chaud. Délicieux pays ! Mais légers gémissements faute de voiture, car ces dix mètres de marche et la visite de la mosquée vont m'exténuer. Plaintes à la troisième personne. Il n'y a rien à voir, le guide invente tout cela exprès pour nous faire manquer le train.

Séville. — Nous sortons prendre Tair du pays, nous orienter, mais il ne faut pas quitter les rues principales, car on y est à l'abri ; les quartiers pittoresques, les rues ébréchées, interrompues de places et de jardins sont horribles, il y souffle une brise ! . ..

Le cocher le fait exprès Est-ce que par hasard (haineusement) nous sommes venues ici pour visiter les environs de Séville?

Je prie le ciel de rae rendre indifférente à ces saintes infamies, mais je me vois à bout de patience. Cette continuelle tendance à ramener tout au plus bourgeois terre-à-terre, par tempérament, et à n'envisager que le côté hygiénique par principe, me rend folle, d'autant plus que je suis peut-être vraiment malade. Dans tous les cas, j'ai des médecins bien maladroits. A Madrid, on échappait un peu à tout cela grâce au musée et à des amis, un petit artiste entre autres qui a travaillé chez vous et dont nous avons connu la famille ici.

Mais en excursion, en voiture, on est forcé de rester ensemble et alors c'est ou des insinuations tatillonnes pour mon bien, ou un silence lourd comme du plomb. A défaut de communions d'idées et d'intérêts, il faudrait au moins un peu d'entrain... Et je suis là comme un promeneur qui se voit obligé de traîner ses compagnons endormis et hargneux. Tenez, allez au Salon avec un de vos

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amis ou avec la maman d'une de vos élèves, je ne précise pas, — au choix. Eh bien, amplifiez, amplifiez, amplifiez, substituez au court supplice du Salon un voyage artistique (ô ironie!) à travers la très intéressante et très pittoresque Espagne et vous aurez une faible idée... Je fais les plus grands elîbrts pour conserver une certaine vigueur morale, mais quand même je me forcerais à résister encore un peu, l'élan n'y est plus ; les ailes tombent et ne servent qu'à balayer les projets et illusions d'artiste réduits en poussière sous la pression hygiénique de ceux qui m'aiment. Et comme, tout au contraire du guide de Cordoue et du cocher de Séville, ils ne le font pas exprès^ il n'y a absolument rien à faire que d'exhaler des plaintes sur trois feuilles de papier et de vous les envoyer comme si ça pouvait faire quelque chose...

Mais je nourris le secret espoir que vous allez par le premier courrier m'expédier ici

quelque compagnon comme M. de Samt- Marceaux, sculpteur, ou M. Tony-Robert- Fleur y, peintre. Mais est-ce que ce dernier nommé n'avait pas le projet d'aller cet hiver au Maroc? Dites-lui de se dépêcher, puisqu'il faut passer par l'Espagne, — on s'embarque à Cadix.

En partant du goife d'Otrante,

Nous étions trente, Mais en arrivant à Cadix,

Nous n'étions que dix...

fin seul me suffira. S'il ne me tombe quelque secours du ciel, vous me verrez avant peu.

Fin du très navrant voyage en Espagne par M. B. Andrey.

JL sa mère.

34, Avenue Montaigne, Paria.

Chère maman,

Je suis arrivée en très bon état.

Papa a été très bien tout le temps, c'est ce qu'il me prie de te faire savoir. Il vous racontera nos aventures de Varsovie et de Berlin.

Le tableau est déballé, on y a fait un trou, heureusement peu visible. Je n'ai pas encore eu le temps de le montrer aux grands artistes.

Tony-Robert-Fleury va bien et se prépare à partir pour la Suisse; jusqu'à présent je n'ai vu que Julian, qui est toujours gros comme C... et qui vous fait dire mille choses. M°® Gavini est partie le jour de mon arrivée, je ne l'ai donc pas vue. Saint-

IW LETTRES

Araand est allé rejoindre sa sœur au Mont- Dore.

Paris est vide, mais j'ai beaucoup de choses à faire, entre autres un tableau poulie Salon.

J'envoie un tas de choses à Dina. Qu'elle ne se plaigne pas de recevoir si peu de choses. Papa crie comme un coq de peur des douanes, etc., etc. Papa crie comme un paon, tellement il a peur d'être encombré de bagages.

Les commissions de la princesse sont faites.

Je vous embrasse ; revenez pour aller à Biarritz.

A Mademoiselle Collgnon.

Chère amie, Voici ma répoDM. Je fiiis une espèce de

discours sur la jalousie. Pourquoi sur la jalousie, je n'en sais rien. La jalousie et la monarchie sont mes sujets favoris. Y a-t-il au monde rien de plus absurde que la jalousie! On se rend ridicule en étant jaloux. Vous aimez une femme, elle vous aime; un beau jour elle cesse de vous aimer; mais est-ce sa faute? Est-ce qu'elle n'aime plus parce qu'elle ne veut plus vous aimer? Estce qu'elle a aimé parce qu'elle voulait aiv:ier?... Non... Eh! bien, pourquoi donc la martyriser? Pourquoi cette fureur inutile, stupide? Car une femme du jin homme rejetés et changés contre un autre ou une autre sont toujours, quoi qu'on dise, pitoyables. Et leur côté ridicule est bien mal drapé par la grande robe tragique. On n'aime plus le même ou on en aime un autre, mais ce n'est pas parce qu'on le veut ainsi. C'est un changement incompréhensible, involontaire, produit sans doute par le déplacement des molécules de Tiuiagination. Si on est

jaloux à n'en pouvoir plus, eh ! bien, qu'on les tue tous les deux et soi-même après !

Je me demande toujours s'il y a au monde quelque chose de plus laid, de plus ridicule que les scènes de jalousie. Quand on est jaloux à tort, on a, malgré tout, un doute ; alors il faut aller trouver la femme et la supplier, au nom de tout ce qu'il y a de cher, de sacré, de faire cesser ce doute; on est bien misérable alors, car les femmes sont de grandes coquines, qui sont toujours prêtes à martyriser ceux qui se livrent à elles loyalement.

Ce discours achevé, discours qui, pour la première fois de ma vie, rend fidèlement ma pensée, je vous embrasse et j'attends la réplique.

A. sa mère.

Nice.

Villa Misé-Brun.

Chère maman,

Nous sommes très bien arrivés, tou( est charmant et je suis enchantée d'être ici. Nous sommes très gais, il fait très beau et je crains que ma sainte famille ne m'apporte les tracasseries habituelles. Nous sommes si calmes, si sages! Paul, Sacha et Dina sont aux petits soins auprès de moi; Vassili fait très bien la cuisine^ Rosalie sert avec entrain ; le

soleil chauffe. Bref, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Donc, prenez bien votre temps et arrivez-nous vers le carnaval, tout est prêt pour vous recevoir.

Envoyez de suite burnous algérien blanc dans le haut de Tarmoire dans ma chambre, ombrelle doublée de rose, robe noire, garnie de plumes noires, dans le placard du cabinet de toilette.

Mille choses aimables à tout le monde

Et sttrtotU ne touchez à rien dans m^V livres et les tableaux, qui sont au-dessus des livres. Que la poussière reste. Ne dérangez pas le moindre papier, je vous en supplie.

Maman,

Puisqu'il y a eu cet incendie et puisque papa est malade, je vois bien que les projets

DE MARIE BASHKIUTSEFF i6l

que j*ai eus ne sont plus de mise. Examinez cela et parlez-moi franchement. Quant à partir, songez à la folie, à l'énormité d'un tel voyage en cette saison. Et puis surtout si papa est malade et que les médecins lui recommandent un climat plus doux, ce serait insensé de rester là. Il n'y aura ni amusements, ni moyen de rien faire, si Ton est ;nalade et triste.

J*ai besoin d'aller en Algérie, cela se trouvera donc bien de toutes façons; j'aurai à soigner Tauteur de mes jours et à faire mon tableau ; vous voyez que cela s'arrange à merveille.

Donc si, comme je le crois, mon voyage ne se fait plus, et je ne le regrette pas, revenez au plus vite et rapportez-moi de l'argent pour payer mon portrait. Il faut s'en tenir à ma première lettre, celle qui contient mes recommandations et qui vous dit de revcDir vite.

Répondez par dépèche. Amenez le père.

puisqu'il faut qu'il se soigne ; s'il reste malade à la campagne, il mourra, dites-le à la princesse.

J'attends la réponse à ma dernière lettre et à celle-ci, mais je crois vraiment, que c'est vous qui viendrez, car mon voyage à moi, dans les circonstances présentes, serai/ l'acte d'une enragée.

J'embrasse tout le monde.

A U. Jalian.

Cher maître,

On a tant réclamé d'égalités et de libertés pour les femmes, et tant de gens intelligents et éclairés s'en sont moqués, que ces seuls mots de droits des femmes nous remplissent d'une mauvaise honte, et pourtant le droit ou l'égalité (jue nous réclamons n'ont rien

à faire avec la politique et ne touchent d'aucune part ni au nihilisme, ni au socialisme, ni au bonapartisme, ni au droit de voter, ni à l'éligibilité des feiimes.

Toutes ces questions ont été agitées partout, on a parlé d'une quantité d'injustices plus ou moins abominables au préjudice du sexe faible, il n'y en a qu'une qu'on a laissée en repos, justement peut-être parce que c'est la plus vraie, la plus saisissante, la plus cruelle : l'absence d'une école des Beaux-Arts pour les femmes.

Comment, disent les étrangers ébahis, les femmes sont admises à l'École de médecine, et l'Ecole des beaux-arts leur est fermée! iMais chez nous^ à Saint-Pétersbourg, ou chez nous à Stockholm, les dames sont reçues à l'Académie et nous ne sommes pas la France, nous ne sommes pas Paris !

Justement, nous dira-t-on, vos armes se tournent contre vous. En France, à Paris, cela ne serait pas Dossible.

— Et pourquoi?

Alors on fait un grand discours en trois points, bourré de conclusions qui prouvent toutes que notre société est pourrie et que l'immoralité de la nation française est telle que ce qui se peut très bien ailleurs ne se peut pas du tout en France.

Et d*abord répétons que les femmes sont admises à l'École de Médecine; nous dirons ensuite à quel point, tout en étant à l'Ecole des Beaux-Arts (dans les pays que nous avons (îités), elles sont en contact avec les élèves hommes. Le cours d'esthétique seul a lieu en commun en Suède. Et puisqu'en France les dames vont aux divers cours confondues avec les messieurs, en quoi ce cours, fait à l'École, serait-il plus dangereux ou plus inconvenant? Les ateliers où l'on travaille avec le modèle sont séparés.

Ainsi donc pour tout ce qui est inconvénient Ton est séparé.

Le modèle est tout nu chez les hommes;

DE MAIUE BASHKIRTSEFF 171

diez les femmes il porte un caleçon comme en portent aux bains de mer les messieur que des dames fort pudiques ne se font aucun scrupule de regarder à Trouville ou à Dieppe. Ainsi donc, pour tout ce qui a égard aux inconvénients, les élèves sont séparés, mais ils sont réunis pour tous les avantages.

Une grande publicité est donnée aux concours d'admission et aux expulsions, ce qui ne contribue pas peu à maintenir l'ordre à l'École.

La légende de la femme artiste, de cet être vagabond et perverti, , incompatible avec le travail ou le talent, laide, mourant de faim, belle, tournant mal, est une histoire à laquelle on ne croit plus beaucoup, bien qu'il soit toujours convenu de jeter le nom vénérable et adoré à'Artiste comme un manteau sur un tas de choses qui n'ont le plus souvent aucun rap()ort avec l'art. Toutefois le vieux préjugé n'a été remplacé que

par une idée excessivement vague de ce que cela pourrait bien être. Le type n'était plus grotesque, on ne se donne pas la peine de le regarder. Ce ne sont pas les quelques personnalités en vue, les charlatans, les demoiselles qui font des copies au Louvre ou (jui apprennent la peinture agréable dans un atelier à la mode, qui peuvent nous édifier. Mais c'est sur la masse vraiment considérable et renfermant une moyenne de capacités vraiment digne d'intérêt des élèves qui cherchent l'étude sérieuse de l'art dans les ateliers privés, c'est sur cette masse considérable et qui renferme une moyenne de capacités qui étonnerait ceux qui se moquent du travail des femmes, qu'il faut porter les yeux pour s'assurer combien elles sont intéressantes ces travailleuses, et avec quelles peines inouïes elles parviennent à s'organiser une éducation à peu près régulière, mais qui pèche par tant de côtés. L'atelier de M. X...,qui est le plus f ré-

quenté, contient plus de cinquante élèves. Ceux qui se moquent des talents féminins ne sauront jamais combien de dispositions sérieuses, de tempéraments réels et remarquables ont été découragés et atrophiés par une éducation vicieuse ou incomplète. L'artiste femme est tout aussi intéressante que l'artiste homme. On dira que, sauf deux ou trois exceptions, il n'y a pas eu d'exemple de femmes ayant fourni à l'art des personnalités considérables d'artistes comparables aux artistes hommes, oui, mais les hommes reçoivent dans une des pkis m:ignifiques écoles du monde une éducation intelligente et grandiose ; pendant tout le jour ils sont entourés des beautés de l'Art, leur yeux ne reposent que sur lignes pures et couleurs éclatantes, ils respirent une atmosphère propre à ouvrir leur âme à l'inspiration et à développer les ailes de leur imagination qui doivent les porter vers le génie. Et pour les femmes, rien l ou le hasard des ateliersprivés.

Quoi d'étonnant alors que, sauf deux ou trois exceptions, les femmes n'aient jamais fourni à l'art sérieux de personnalités considérables. Et pourquoi cette injustice envers la femme qui est prouvée mille fois plus courageuse, plus vaillante, ayant, outre la pauvreté malheureusement commune aux uns et aux autres, à lutter contre de terribles préjugés et des difficultés sans nombre, n'ayant même pas la liberté d'allures de l'homme?

C'est à Phomme qui, par sa nature même, a toutes les facilités d'étudier, que Ton donne tous les moyens, et c'est à la femme, qui est naturellement privée de la liberté d'allures et qui a à lutter contre tout et tous, c'est à la femme qu'on refuse cet enseignement.

Il y a déjà sans cela trop de femmes artistes, dira-t-on ; la femme est faite pour le foyer. Hélas! ce n'est pas en leur ôtant le moyen de satisfaire une noble passion qu'on

leur donnera Tenvie de filer de la laine. Pourquoi ne pas donner aux ambitions féminines ce magnifique débouché, pourquoi ne pas encourager ces tendances vers le grand, le beau, l'utile, en donnant à Paris, la capitale du monde, qui a, comme l'antique Rome^ la prétention d'être le curiam dignitalem, gymnasium litterariim^ domici- Hum, verbicem mundi^ patriam libertatis?

C'est pour cela qu'il faut faire appel à tous les artistes.

Mais ce ne sont pas là dès objections sérieuses, et si ce n'était que cela... rien de plus facile que d'établir deux ateliers de trente à quarante personnes chacun ; les locaux ne manquent pas. Mais cela ennuierait ces messieurs les professeurs, d'abord parce que ce serait une innovation, un changement et que la routine est une des fleurs qui poussent le mieux dans nos instituts, et puis, des femmes, cela n'est pas sérieux ! Est-ce qu'une femme peut travailler sérieu-

sèment. Allons donc! Mais oui, elle peut travailler sérieusement, et il y a même bien des gens qui le pensent, tout en disant le contraire ; mais que voulez-vous, c'est si banal de pioner les fetiimes. C'est tellement banal que cela ne devrait plus se faire et qu'il devrait devenir bien porté de s'en abstenir.

C'est aux gens éclairés, aux artistes, aux disciples de Part, qui ne voient que lignes pures et couleurs éclatantes, qui respirent une atmosphère propre à ouvrir l'âme à l'inspiration, à ce qui est puissant et beau, et à développer les ailes de l'imagination qui doivent porter vers le génie, c'est aux amis du progrès et de la justice qu'il faut faire appel.

La France tient la tête pour la peinture-

DE MAKIL: HASHKIRTSEFF 177

Cher B...., ma réponse vous arrivera du fond du gouvernement de Poltava, où nous sommes en train de faire des chasses auprès desquelles celles du nommé Nemrod ne sont que de la Saint- Jean. H fait encore assez beau et un lunch, servi en pleine forêt, à deux heures de toute habitation, est quelque chose de très chic.

Avant-hier dimanche, nous avons tué vingt-sept loups, dix-sept renards et deux cent soixante-trois lièvres. Je n'ai sur la conscience que quatre loups et un renard; vous les verrez rue Ampère, oii nous nous retrouverons vers le 3 novembre. J'espère bien que vous êtes rentré à Babylone et que la Bretagne vous pleure. Papa a écrit à Alexis pour l'inviter à la chasse et il n'a pas eu de réponse.

Qu'avez-vous fait de votre famille, Boji-

dar-chéologue? Quel dommage que ce soit si loin I en amenant des amis de Lutèce on s'amuserait bien. Dites à Alexis que sa fiancée Julie est charmante, elle aura quatorze ans dans un mois.

Les futurs beaux-parents d'Alexis-militude nous ont reçus pendant trois joms avec une magnificence qui marque bien, pour ce qui est de la dot, que Baltbasardanapale et M. Grévy ne sont que des petits garçons à côté d*Alexandre. Et cela blague à part. Mais malgré tout je sens le besoin de me retremper au sein de la civilisation et de la peinture.

Tout le monde vous embrasse.

A bientôt.

Comment va le sergent Hoff ?

Je m'arrache aux souffrance-ien-testament à notre causerie-tournelle. Que Dieu vous garde-malade. Mes amitiés à...

DE MARIE BASHKIKTSEFF 171>

A Monsieur Jalian

Pour ne pas nous disputer de vive voix, cher directeur, je vous écris ; autrement impossible de garder le sang- froid nécessaire.

Dans mon désir de m'expliquer les bizarres découragements que vous me prodiguez avec une bonne grâce charmante, je fais des suppositions. Peut-être suis-je devenue folle comme le Greco ou M"* O'Connell et fais-je des locomotives et des cathédrales au lieu de traits humains; — alors il faut m'euipêcher sérieusement de divaguer devant du monde. Ou bien est-ce que vous me croyez un immense orgueil encouragé par trente mille flatteurs et qu'il faut rabattre à tout prix?

Ou bien...

Mais vous savez que je ne crois pas du tout, du tout, à votre candeur; vous savez que je me juge sainement et que je

suis beaucoup plus que découragée, ce à quoi vous avez aidé avec une puisance de trentesix chevaux et ce dont je vous en veux pas mal. Pourquoi jouez-vous la comédie de me croire aveuglée et alfolée de vanité? Pourquoi me persécutez-vous de prévisions désespérantes? Si c'est pour m'afibler, c'est fait; à l'avenir je lâcherai de ne plus écouter toutes vos perfidies dissolvantes et voilà tout.

Mais si c'est pour mon bien, sachez que vous vous trompez de la façon la plus désastreuse pour moi. Quand on veut du bien aux gens et qu*on croit réellement qu'ils se noient, on ne s'amuse pas à leur fourrer du plomb dans les poches.

Du reste, vous ne pensez pas un mot de ce que vous dites lorsque vous me citez des études faites chez moi ou dehors, que vous en faites un paquet perfidement qualifié de tableaux et que vous vous en servez pour m'assommer.

DE MAIUE BASHKIRTSEFF 181

Est-ce que vous avez jamais reproché leurs académies ou leurs plâtres à vos X. X. et autres gloires? Mes tableaux ne sont pas autre chose, seulement je préférerai toujours rater une étude sincère et intéressante que de réussir un modèle, d'autant plus que la somme de science acquise est la même. Le procédé seul diffère.

Que je ne sois ni arrivée, ni forte, que j'aie à travailler encore beaucoup, c'est évident ; mais de là à venir me dire qu'il est survehu je ne sais quelle horrible catastrophe, que je ne fais plus rien, que je suis finie... Non.

Ce que j'ai produit est insuffisant, mais enfin les toiles sont là et ce n'est pas le cuisinier du Café Anglais qui y a passé son temps. Comme résultat ça n'existe pas, mais ce sont des études aussi bien que n'importe quoi, et puis, vous qui avez de si beaux registres, consultez-les et vous verrez que je n'ai même pas eu le temps de parcourir toutes les

phases de dégringolade parcourues par les

personnes que vous me citez souvent.

Abstraction faite de ma maladie, il y a trois ans que je peins. C'est énorme pour mon impatience, mais c'est ordinaire pour le sens commun. Ainsi, vous voyez bien, tout s'oppose, la chronologie aussi bien que mes goûts, à ce que j'accepte le rôle de vieille élève dévoyée dont vous voulez me gratifier.

Le premier de ce que vous nommez très perfidement mes tableaux a été fait en 1880, après dix-huit mois de peinture, dont douze mois seulement toute la journée. Le dernier, au printemps de 1882, en sortant de maladie et ayant la fièvre tous les dimanches au moins. Dans l'intervalle, j'ai exposé le très médiocre atelier (sans allusion) (1 ), et au dire même de vos plus féroces demoiselles j'ai plutôt fait des progrès depuis. Ceci m'amène à cette niaiserie de la question d'exposition que vous

(1) U?i atelier, signé AnJrey, tableau exposé au Salon, représentant l'atelier Juliaa.

DE MARIE BASHKIKTSEFF 183

avez l'air d'envisager comme une impossibilité. J'y paraîtrai peut-être aussi honorablement que missK... , sinon ii faudra revenir à la supposition de folie à la Greco.

Plus j'y pense, plus il me semble que vous avez quelque inexplicable intérêt à m'anéantir; vous vous vautrez dans les découragements les plus raffinés, positivement.

Je vois que vous ne vous rendez pas compte de ce qu'il y a de terrible, je dirai presque de criminel, à venir dire à quelqu'un d'enragé d'apprendre et de travailler : < Vous! vous ne pouvez plus rien ! » C'est un assassinat moral, plus cruel que l'autre, car, chez vous, il est quotidien.

Si vous le faites exprès, je me perds en conjectures. Affirmer avec acharnement que je ne ferai plus rien, c'est 1res grave et en somme... vous n'en savez rien. Il en résulte une paralysie de facultés et huit pages de littérature. A quoi cela vous avance-t-il?

Maintenant, en dehors de la question artis-

tique pour laquelle je vous Hais, car vous m'y avez fait le plus grand mal, nous sommes toujours amis, et la preuve c'est que samedi on dîne rue Ampère.

A. Mademoiselle

My dear little Alice,

I was very glad receiving your nice letter. l am coming back very soon ; you may expect to see me at 8 o'clock monday the 10*^ April at the blessed atelier Julian.

The pictLire I was doing for the Salon is not yet finished. You may well understand that I can hâve no pleasure in sending something that is not entirely good, at least that is as good as I may do.

m LETTRES

I am flattered by ihe admiration of B.... you tind her intelligent ; she is so, but when you know her better you will see that the first days she looks more that she is in reality.

Besides she is not good, and with ail the appearances of brutal frankness, she knows what is to be false when she needs it.

As to her talent, she bas it but not so much as she imagines herself; besides she is full of german vanity. Now réreintement est aussi complet que possible. Do not think l think bad of her, it is merely the love of analyses that makes me look inlo people's nature more than it would perhaps be suitable. B... bas des défauts, mais elle a aussi des qualités, unfortunately one cannot say so of many.

As to the picture canaille it would not be yet bad to do it, if there were talent.

Good bye; if you will see soraeone's pic-

tures before the Salon, tell me what is it. 1 stay hère eight days more.

Sincerely yours.

Andrey.

Is not my letter very wicked? The truth is seldom agréable and nearly always we dare not tell it not to be accused of jealousy.

Traduction de la lettre précédente (1).

Ma chère petite Alice,

J'ai été très heureuse en recevant votre gentille lettre. Je vais revenir très prochainement; vous pouvez vous attendre à nie voir à huit heures, le lundi 10 avril, à ce délicieux atelier Julian.

Le tableau que je faisais pour le Salon n'est pas eacore fini. Vous devez bien com-

(i) Les mots en italiques sont en français dans le texte.

prendre que je ne puis avoir aucun plaisir à envoyer quelque chose qui ne soit pas entièrement bon, tout au moins qui ne soit aussi bien que je puisse faire.

Je suis flattée de l'admiration de B...; vous la trouvez intelligente; elle Test certainement; mais quand vous la connaîtrez mieux, vous verrez qu'elle paraît l'être tout d'abord plus qu elle ne l'est réellement.

En outre, elle n'est pas bonne^ et avec toutes les apparences d'une brutale franchise, elle sait être fausse au besoin.

Quant au talent, elle en a, mais pas tant qu'elle se l'imagine; de plus, elle est pleine de vanité allemande.

Maintenant Véreintement est aussi complet que possible. Ne croyez pas que je pense du mal d'elle, c'est simplement l'amour de l'analyse qui me fait regarder au fond de la nature des gens plus qu'il ne faudrait peut-être le faire. B... a des défauts, mais elle a aussi des qualités^ malheureusement

on ne peut pas en dire autant de beaucoup de monde.

Quant à la peinture canaille^ il ne serait pourtant pas mauvais d'en faire, si le talent était là.

Adieu; si vous voyez quelques tableaux avant le Salon, dites-moi ce que c'est. Je reste encore ici huit jours.

Sincèrement à vous,

Andrey.

Est-ce que ma lettre n'est pas très méchante ? La vérité est rarement agréable et presque jamais on n'ose la dire pour ne pas être accusé de jalousie.

A Mademoiselle ***:

Rue Ampère.

Clière amie,

11 y avait une fois un atelier tout rempli de dames et de demoiselles parmi lesquelles se trouvaient une Russe et une Américaine. La Russe se prit d'amitié pour l'Américaine et fut excessivement gentille pour elle, essayant en toute circonstances de lui être agréable, sans songer que bien des gens se disent en eux-mêmes : « Pourquoi un tel ou une telle se met-il ou se met-elle en quatre pour moi ? Ce ne doit pas être quelqu'un de bien. » Cette réflexion, quoique peu flatteuse pour celui qui la fait, se fait très souvent, les plus grands moralistes l'affirment.

Quoi qu'il en soit, la Russe traitait l'Américaine comme une petite sœur et disait devant elle toutes les folies et tous les en-

fantillages qui lui passaient par \sl tête. Très aristocrate, au fond, elle avait le tort peutêtre de croire qu'on devait comprendre qu'un artiste n'était pas un homme pour elle, elle en parlait donc comme on parle d'une chanteuse ou d'un cheval favori aux courses, s'intéressant jusqu'à leur vie privée.

Et comme elle associait son amie à toutes ses plaisanteries, cette amie eut alors une pensée dont, à sa place, je serais éternellement honteuse, elle crut qu'on se servait d'elle pour ne pas se compromettre et fit un heau jour à la Russe une observation dont celle-ci resta absolument suffoquée, au point de ne savoir quoi répondre. La réponse tout indiquée était de tourner le dos à la petite Américaine; mais, n'ayant pas eu la présence d'esprit de le faire à l'instant, .e lendemain la Russe crut indigne d'elle de donner de l'importance à une impertinence si sotte et résolut de traiter tout cela avec un bienveillant dédain. Mon avis est qu'elle

eut tort ; du reste, cette nuance ne fut pas comprise et l'Américaine, se trompant à l'attitude de la Russe, prit un petit air digne assez comique et qui puisait sa source dans l'intérêt que lui avait témoigné une grande dame et sa fille, ce qui lui avait légèrement tourné la tête, en sorte qu'elle ne pensa pas un seul instant que la façon dont elle était reçue dans la famille de la Russe ne lui faisait peut-être pas de tort aux yeux de plusieurs personnes.

Enfin... Mais comme la Russe a un caractère très large et un esprit plus occupé de choses sérieuses que de bêtises de ce genre, elle trouva avec philosophie tout cela fort naturel, se contentant d'en rire un peu de travers comme l'Arlequin de Saint-Marceaux, un artiste qu'elle vénère et dont elle aime le talent.

J'espère, ma chère Alice, que vous riez aussi de cette histoire aussi instructive qu'amusante et que je vous raconte parce qu'il

est bon qu'on ne me prenne pas toujours pour une bête.

M"* Canrobert m'a donné votre adresse, ce qui me permet de vous souhaiter toute sorte de bonheurs en Amérique. Vous savez déjà sans doute que j'ai obtenu une mention.

N'oubliez pas surtout de me donner des nouvelles du tableau de M. Baslien-Lepage, un artiste que je vénère et dont j'aime le talent.

Mille amitiés»

Marie.

P. S. — Si par hasard il vous arrive de rencontrer la petite Américaine de l'histoire, dites-lui qu'elle ne prenne pas la peine de médire de la Russe, pour justifier sa bêtise, la Russe ne se donnera pas la fatigue de s'en moquer.

A HademoiseUe *"

30, rue Ampère. (Boulevard Maleshérbe»).

My dear Alice,

[ aiii glaJ for you if you like Pont-Aven, only... you know 1 arn not an admirer of the celebrated Britain because ail the artists that go there hring back studies who ail seeiii to coiue froin the saine shop... wilh the différence of qualities... first, second, third and eleventh... It is love. If one or two can do something of a fisherwoman, six hundred and seventy three produce...

Art is something more than the fashion to paint anything en plein air... Bastien himself thinks so.

As to the brother's portrait it is not

[inished ; we wait the return froni the couTitry of Miss F...

Now, my gratid tableau is a secret, ot course, l am working at its préparation and Write while the model reposes... it is not the préparation, as we say at JuHan's, lam only doing studies for it must not be done in an ateher;... well, I was going to tell the great secret...

I am glad to heard Miss Webb does good things, she is niée; — mes très sincères jimitiés to her and Miss B...

You cannot imagine the scie that became my pastel; it is so very good every one speaks of it to my friends who come to me and say what they hâve heard. l am quite sorry it is not picture. Bastien says that it is art even if it were a mère fusain. M. Lefevre saw it, and M. Tony asked me to give it for his atelier, but it is a portrait and cannot be given like that ; then he said he would pose himseif.

Les orgues et les voix de femmes!

Remember Carolus painted by Sargent.

Goodness, non sum dignusî

Well now, plaisanterie à part, 1 am happy to be of the iilustrious atelier de dames. Some... suppose few, were so wicked, and 1 feel unfortunately so deeply the anlipalhy ! one is enough to viciate the air of a whole room. l am sure now that I made few progress partly hecause I paid to much attention to those dehghtfui voix de femmes whose judgenients paralysed what 1 whas to do; indeed, when I was painting there was always the thought that thèy disprized my work. It is very stupid I know, especially because they said of me what they said of artists whose shoes are to highborn to be hlacked by them. Some sweet woman's voices say Bastien is not an artist, but only, un exécutant !

Peihaps we shall go to Dieppe; if you are still there I will corne and see you; only 1

DE MARIE BASHKIRTSTSFF 497

ma afraid d'être conquise par cette Bretagne que je dédaigne, et de trop regretter de n'y avoir pas été pour travailler (I)

Traduction de la lettre précédente.

Ma chère Alice,

Je suis enchantée pour vous que vous aimiez Pont-Aven, seulement... vous savez que je ne suis pas une admiratrice de la célèbre Bretagne, parce que tous les artistes ijui y vont rapportent des études qui ont toutes l'air de sortir du même atelier, avec des qualités différentes, première, deuxième, troisième et onzième... C'est délicieux. Si un ou deux arrivent à faire quelque chose d'une femme de pêcheur, six cent soixante-treize produisent...

L'art est quelque chose de plus que la

(1) La fin de la lettre est en français, on la trouve à la page 200, à la suite de la traduction.

façon de peindre quelque chose en plein air (1). C'est ropinion de Bastien lui-même.

Quant au portrait du frère, il n'est pas fini; nous attendons le retour de la campagne de miss F...

Maintenant, mon grand tableau est un secret, naturellement. Je suis en train de travailler et j'écris pendant que le modèle se repose... Ce n'est pas la préparation, comme nous disons chez Julian ; j'en suis seulement à faire des études, car le tableau ne doit paâ être fait à l'atelier... Eh bien! j'allais dévoiler le grand secret...

Je suis contente d'apprendre que miss Webb fait de bonnes choses; elle est charmante; — mes très sincères amitiés pour elle et miss B...

Vous ne pouvez vous imaginer à quel état de scie passe pour moi mon pastel; il est si bien que tout le monde en parle à mes amis

(1) Les mots en italique sont en français dans le texte anglais.

qui viennent me répéter ce qu'ils ont entendu dire. Je suis tout à fait navrée que ce ne soit pas de la peinture. Bastien dit que ce serait de Vart, même si c'était un simple fusain. M. Lefèvre Ta vu, et M. Tony ma demandé de le lui donner pour mettre dans son atelier, mais c'est un portrait qui ne peut être donné ainsi ; alors il m'a dit qu'il poserait lui-même.

Les orgues et les voix de femmes! Souvenez-vous de Carolus peint par Sargent.

Bonté divine! non sum dignus!

Et bien maintenant, plaisanterie àpart^ je suis heureuse de quitter l'illustre atelier de dames {\ ). Quelques-unes, mettons peu si vous voulez, mais quelques-unes étaient si méchantes, et malheureusement je ressens si profondément l'antipathie ! une seule suffit pour vicier Tair de tout un atelier.

Je suis sûre maintenant qu'une des rai-

(1) Marie Bashkirtseff quitta Tatelier à cette époque, mais elle y rentra quelques mois après.

80D8 pour lesquelles je faisais peu de progrès, c'est que je me préoccupais trop de ces délicieuses voix de femmes dont les jugements paralysaient mes eflbrts ; en vérité, quand j'étais en train de peindre, j'avais toujours dans l'idée qu'elle* déprisuient mon œuvre. C'est bien stupide, je le sais, surtout parce qu'elles disaient de moi ce qu'elles disaient des artistes dont les souliers sont trop nobles pour être cirés par elles. Quelques douces voix de femmes disent que Bastien n*est pas un artiste, mais seulement un exécutant !

Peut-être irons-nous à Dieppe; si vous êtes encore là, j'irai vous voir, mais j'ai peur d'être conquise par cette Bretagne que je dédaigne, et de trop regretter de n'y avoir pas été pour travailler.

Maintenant il faut que je m'arrête, autrement je vais m'engager dans une suite de considérations sur ce qu'il faut préférer, sur ce que je préfère, sur ce qu'il faut ohercher*.»

DE MARIE BASHKIRTSEFF Wi

Le morceau, l'idée, le sentiment, ou bien...

Est-ce qu'on sait?

Ceux qui ne sont pas artistes sont bien heureux. Faut-il être fou pour s^engager dans ce bataillon de tourmentés ! Mais une fois qu'on y est on n*en sort pas.

Je me rappelle du tableau de M. Simmons, c'est un homme de goût, de toutes ^açons.

Au revoir, je vois que je parle français à présent, il faut en rester là car je sens que je continuerais en italien.

Je vous embrasse, ma bien gentille amie, et suis bien sincèrement et sympathiquement à vous.

Au moment de fermer la lettre, en écrivant l'adresse je suis prise d'une envie folle d'aller travailler au bord de la mer-. Cela ne vaut rien d'être enfermé dans un atelier, quel qu'il soit. Je voudrais suivre ma lettre,

il nie semble sentir dans mes cheveux la brise de Ja mer... les voix de femmes et les orgues! Si ce n'était cet affreux tableau... de toute façon je pars, j'arrive... à moins que je change d'avis.

B... ! vous êtes absurde de vous casser les pattes pour rien !

Mille complications artistiques m'empèchant de sortir, je vous écris au lieu de venir soulager vos maux par ma présence Dites que je n'ai pas de cœur! Vous savez que maman est partie et par conséquent vous n'êtes plus le seul obstacle à la représentation. Mais tout en dérangeant tout, cela arrange beaucoup de choses pour ce qui est de la peinture. Lorsque vous pourrez vous amener ici, vous verrez de grands tableaux.

Je VOUS cofiseille pour vous distraire dans votre lit de faire du plâtre. Au moins vous ne perdrez pas trop de temps.

Nous avons reçu il y a quatre jours de bien grands artistes qui ont de la bienreillance pour vous et en apercevant votre jiortrait : Tiens! B...Î1

J'attends M"^ de V..., mes gamins ne sont pas venus et voilà une superbe journée à l'eau malgré le soleil, et pour faire comme autrefois je reprends une vieille habitude — esque-vous aimez Trouville. Je suis trop occupée du grand tableau pour sortirbouchon. Mais vous aimez trop les beau^ arts-tichauds pour m en faire rep-Rochegrosse.

Au revoir. Je cesse car Coco et Prater recommencent leur sabat-stien.

Màrie-Chësse.

A M. Alexandre D.

Monsieur,

On me dit que comme toute divinité qui se respecte vous êtes entouré d'un nuage qui vous rend indifférent envers les habitants de la terre.

Je n'en crois rien, car ce nuage n'est généralement que du brouillard qui se fait autour des esprits qui vieillissent et vous, Monsieur, vous ne pouvez pas vieillir.

Mais, quelque philosophe ou demi-dieu que vous soyez devenu, il est impossible que vous me refusiez ce que j'ai à vous demander. Impossible, parce que je vous jure que je le désire de toutes mes forces, et puis, parce que cela ne vous coûtera rien.

Il s'agit de vouloir bien être une seule fois le directeur très spirituel d'une femme qui veut vous consulter comme un prêtre sur une chose très grave. Mais rassurez- vous.

Monsieur et grand homme; je ne vous raconterai pour rien au monde « le roman de ma vie », ni rien qui puisse vous agacer les nerfs.

Je viens un peu tard, je sais, et je frémis à l'idée de la quantité de celles qui ont du vous écrire des choses dans ce genre, mais ce n'est pas ma faute.

Dans vos livres, vous paraissez être tout ce qu^il y a de plus grand et de meilleur au monde, et si vous vous montrez dédaigneux, vous détruirez une de mes plus chères illusion ; et quand on peut ne pas commettre une telle action, il vaut mieux Kéviter.

Donc, si vous êtes d'abord sympathique et bienveillant et si vous avez cette immense bonté qui se trouve chez les hommes de génie seuls (je ne voudrais pas vous flatter, mais il faut bien que vous sachiez pourquoi je me prosterne devant vous et vous envoie une lettre aussi rampante); donc, si vous êtes tout ce qu'il y a de bon au monde, venez

jeudi 20 mars au bal de l'Opéra, le seul endroit où je puisse vous voir. Un mot à la poste de la Madeleine, R. A. C, car vous comprenez bien que si je ne dois pas vous y rencontrer, je n'irai pas.

D'ailleurs, si vous êtes olympique, si vous êtes devenu bourgeois, restez chez vous, car vraiment vous me remplissez d'un saint effroi et je resterais sotte.

Je voudrais bien vous dire que je suis une femme comme il faut, mais cela vous ferait croire le contraire.

Comme ce document est de ma main, vous seriez bien aimable en me le renvoyant.

Aa même.

Vous avez raison. Les romans m'ont tourné la tête. Ces choses-là ne se font pas.

Je suis fâchée jusqu'aux larmes de ce que

DE MAHIE BASHKIRTSEFF 207

VOUS avez pensé, mais aussi j'ai été par trop niaise. Ce n'est pas à vous qu'on envoie des bêtises copiées par un écrivain public.

Yoilà pourtant un exploit qui m'a donné du mal !

Quoi qu'il en soit, je vous assure que je ne mentais pas et que me trouvant toute seule en face d'une situation inextricable, d'une résolution folle à prendre, j'ai prié Dieu et j'ai songé à vous, m'imaginant que vous seriez l'être fantastique qui, au lieu de me prendre pour une « des femmes du monde qui, etc., » comprendrait l'âme en peine venant à lui chercher la lumière...

Vous me faites parfaitement sentir la distance qu'il y a entre ce que nous imaginons et ce qui est. Je me coucherai de bonne heure, je vous le promets ; aussi grâce à vous je resterai toujours jeune.

Quant au... renseignement dont j'ai

besoin, je le demanderai à Celui qui m'a suggéré de vous le demander.

Dormez bien, Monsieur, et continuez à être aussi bourgeois en particulier que vous êtes artiste en générai; c'est aussi un moyen excellent pour ne pas vieillir.

Je vous verrai sans doute samedi à la Chambre... On proposera le divorce.

En fait de divorce, je vous annonce celui de mon adoration avec votre personne.

A Monsieur ***.

Paris, 30, rue Ampère.

Cher Maître,

Qu'est-ce que la peinture, même la plus belle, la plus grande, quand on a regardé V Arlequin (1)? Misère, mièvrerie, tricherie, décadence !

(1) Arlequin, statue de Saint-Marceaux.

Où est le critique qui ait convenablement parlé de cette statue? Où est l'écrivain de génie qui ait présenté à" la masse cette œuvre étonnante ? Où est le Théophile Gautier qui va la divulguer, qui va initier le public en lui présentant cette œuvre extraordinaire dans son vrai jour. II est très difficile par le temps qui court de parler avec justice d'un artiste vivant, et jeune. Et je ne crois pas qu'on ose mettre qui que ce soit au-dessus de... tout le monde.

Du reste le public apprend à prononcer certains noms comme le résumé du génie humain: Phidias, Michel-Ange et Raphaël, puis d'autres plus rapprochés de nous, et il faut une autorité et surtout une indépendance introuvable pour proclamer ainsi la suprématie d'une œuvre contemporaine.

U Arlequin est non seulement d'une exécution sans rivale, mais c'est encore et surtout une œuvre de haute philosophie. Est-il donc possible que la grande masse n'en

perçoive que la désinvolture, le métier, le talent? Il est vrai que l'exécution seule en ferait au besoin un chef-d'œuvre, mais la pensée et la portée que lui a donnée l'artiste en font une conception d'un ordre absolument élevé. C'est la plus haute expression du génie spirituel et satirique. C'est l'image la plus fine, la plus complète et la plus grandiose de Tesprit supérieur qui voit défiler devant lui les vices, les ridicules et les infamies de l'humanité. C'est d'une nervosité quintescenciée, qui est bien de notre époque. C'est fin, c'est profond, c'est formidable, c'est grandiose.

La sublime allégorie frémit, vibre, les muscles tressaillent sous les pièces du costume collant. Planté sur ses deux pieds, le corps rejeté en arrière avec une désinvolture extraordinaire, les bras croisés, sa batte à la main, la bouche riant de travers, il bafoue l'humanité.

Allez, regardez M. X, Y. Z., c'est très beau.

c'est de belles lignes, de la chair, de grands talents I Puis regardez Saint-Marceaux, retournez de nouveau aux autres, et vous éprouverez une sensation de vide, de mollesse, de..., comme lorsqu'on regarde un panneau décoratif après un beau tableau.

A son frère.

Paris, rue Ampère, 30 mai.

Cher Paul, •.

Que vous arrive-t-il donc pour ne pas m'écrire? Il me semble pourtant que tu pourrais bien m'adresser deux mots à l'occasion de ma mention honorable. Mais je vois que décidément il n'y a que moi de gentil, dans toute la famille. Donnez-moi des nouvelles de tous et surtout de la santé de papa. Que disent les médecins, sérieusement.

2i2 LETTRES

Nous ne sortons presque pas, je fais un nouveau tableau dans mon jardin et ça me prend tout mon temps; dimanche nous sommes allées voir le retour du Grand Prix, c'était très joli et il a fait un temps superbe.

Depuis quelques jours je suis d'assez mauvaise humeur et nous ne recevons personne, du reste il fait très chaud et on commence à s'en aller un peu à la campagne, mais encore très peu, la plupart restent ici jusqu'au moment d'aller au bord de la mer. J'attendrai que maman soit de retour et qu'elle ait fait ce que je lui demande. Coco et Prater se battent toute la journée, voilà toutes les nouvelles.

J'embrasse ta femme et tes enfants. Tu ne sais pas ce qui nous arrive : Louis, le nègre, doit faire sa première communion demain et voilà que le curé a découvert qu'il n*a jamais été baptisé. Alors j*ai vite envoyé chercher un parrain de tous les côtés et comme c'était très pressé et que ces mes-

sieurs étaient sortis, il a fallu prendre un sacristain pour remplacer papa, que j'ai fait inscrire comme parrain. Je lui ai donné les noms de Louis-Jules-René-Marie et le curé a fait un discours, disant que ce bébé de quatorze ans est maintenant sous ma protection et que je suis sa mère spirituelle. L'enfant a passé toute la soirée en retraite, et demain B. le conduira à Téglise faire sa première communion. Vous voyez d'ici B. en cérémonie ! Pour le baptiser, on ne Ta pas déshabillé, on lui a mis simplement un peu d'eau sur la tête et du sel sur la langue et de Thuile au fi^. ^t, au cou, etc. (Comme chez nous.)

Donc, voilà Louis-Jules-Rewé-Marie chrétien et demain il communie.

Voilà le grand événement.

Au revoir. Amitiés, Je t*embrasse. Bien des choses à tout le monde.

A sa mère.

Jouy-en-Josa».

Chère mère,

Je vous envoie seulement un mot.

Je suis pour trois jours chez les Canrobert; on ne peut pas donner l'idée de leur amabilité. La Maréchale a arrangé ellemême les couvertures de mon lit. — ce sont des gens adorables. Et la campagne est très jolie, tout près de Versailles.

A.rrangez les affaires.

Je vous embrasse.

A Mademoiselle Canrobert.

Samedi, 21 juillet.

Chère Claire.

Un orage et de la pluie.

Le tableau renversé est crevé, mais ce

n'est pas irréparable. Au fond, je suis ravie; cela est arrivé vers quatre heures et à ce moment là même je venais d'être saisie d'une idée de composition en terre... C'est une inspiration du ciel et qui me plonge dans un sentiment de bonheur inexprimable. Je suis absolument heureuse pendant deux heures. L'amour heureux doit produire une impression pareille. Je prends à peine le temps de faire un croquis au crayon et me jette sur la terre glaise. Il ne faut ni chercher ni réfléchir, les doigts exécutent un travail prescrit avec une précision mécanique. J'ai vu et j'exécute.

Comme il est possible que ce momentlà ait une influence sur ma vie, je vais vous en donner le détail. D'abord j'ai dessiné très vite un croquis indéchiffrable et qui ne rendait pas l'impression; au lieu de chercher autre chose, ce qui est toujours du temps perdu, je me suis mise à lire Jeanne d'Arc et c'est sur la couverture de ce livre que j'ai

fait en une seconde la composition, à laquelle rien ne serait changé en principe. Ça descend comme un ouragan.... (c'est un bas-relief). Les personnages du premier plan en ronde bosse ; — c'est un tableau en relief, et le dernier plan est à peine dessiné. Ce sera très grand, grandeur nature, 17 ou 18 figures. C'est une dégringolade furieuse, une invasion, un ouragan de jeunesse. Ça arrive sur vous comme un tourbillon. Le Printemps est un jeune dieu qui se précipite en avant, suivi d'une foule de jeunes filles et de jeunes gens; ils volent presque. Ça commence dans le fond à gauche et arrive en descendant sur le devant à droite où se trouve le Printemps; à ses pieds, des enfants se dépêchent de cueillir des fleurs; à sa gauche, une jeune fille court et tâche de le regarder en face; derrière lui, un jeune homme et une jeune femme, appuyés Tun sur l'autre, s'entrevoient de face ; renversée un peu, la figure de la jeune femme est presque cachée; der-

fière elle une jeune fille se baisse pour en réveiller une très jeune, qui se frotte les yeux; des jeunes garçons, les bras en Tair, chantent et rient et, dans le fond, des femmes rient au nez d'un vieillard assis et ratatiné au pied d'un arbre; un Amour perché sur cet arbre lui chatouille Tépaule avec une branche.

A sa mère.

Paris, rue Ampère, 30.

Chère maman,

Achetez pour moi une histoire complète de la Russie, depuis les temps les plus reculés, et en outre un ouvrage sur les costumes, l'architecture et les meubles anciens russes, les usages, etc. Que je puisse

trouver là tous les renseignements imaginables. Et si vous restez trop longtemps à Pétersbourg, envoyez-moi ça. Et n'oubliez pas, chère mère, tout ce que j'ai écrit dans les lettres précédentes.

P. S. — Il faut une histoire de la Russie avec toutes les légendes des temps anciens. N'achetez pas l'histoire de Soloviefif eo un volume, car je l'ai déjà.

Je vous embrasse

Écrivez une lettre à la maréchale.

Mon cher B...,

Puisque l'usage veut que je vous adresse quelques paroles qui ne feront que vous ennuyer, les voici. Mais ne vous aurais-je rien écrit que vous n'en seriez pas moins convaincu de la profonde sympathie que vous trouverez toujours chez nous et chez moi à l'occasion de tout événement heureux ou malheureux dans votre famille.

Votre pauvre père souffrait beaucoup et sa maladie était incurable; que cela vous

220 LETTHES

soit une consolation s'il peut y en avoir. Soyons tous courageux, la vie est un tissu de misères, je le dis aussi sérieusement que je Tai dit dans les moments gais.

Embrassez pour nous toutes votre chère mère; une poignée de main à Alexis, et croyez-moi bien votre amie.

P. 5. — Donnez des nouvelles de tout.

A mademoiselle C***.

Chère Claire,

J'ai trouvé mon tableau, seulement...

c'est-à-dire voici, c'est tout a ïail convenable et je crois que c^est intéressant, seulement... n'en parlez pas et ne me demandez pas ce que c'est. Je travaille dans un coin désert à Saint-Cloud et personne au monde ne doit rien voir. C'est d'abord parce que. . . à cause du mauvais œii.

DE MAKIE BASHKIRTSEFF 221

Et ensuite parce que le grand Bastien-Lepage m'a dit que si pour travailler je ne m'isole pas comme une cholérique,je ne ferai jamais le maximum.

Vous savez que tout en ce grand homme je le vénère.

Aussi, je suis séquestrée, même pour ma famille. Mais comme j'ai des amis près de Versailles que je tiens à voir, je vais faire une chose inouïe, immense! Oui! je vais prendre une semaine entière à mon tableau et nous ferons des Cazin ensemble. Si vous saviez combien mon tableau est compliqué vous me tiendriez compte de ce... je ne dirai pas sacrifice, puisque ça me fait plaisir... arrangez-vous.

Donc ne mourez pas de joie en apprenant que vous me verrez sept jours de suite, car il est probable que je vous en donnerai sept autres un peu plus tard, si mon tableau me dégoûte au point de me forcer à rester quelques iours mds le regarder.

Donc luoli prochain à la petite gare de Jouy POUR SUR, je prendrai le train de 10 h. 25. Mais soyez un ange, et si le baromètre baisse, prévenez-moi, pour queje retarde ma visite.... à cause des Cazin. Je viens pour vous faire travailler, et ferme.

Que dites-vous de l'écriture et du style? C'est que l'œuvre qui se prépare me prend tout entière, il ne faut pas que je me dépense...

Oh l la peinture !

A. la même.

Il faut, ma chère Claire, que vous me disiez au juste la provenance de Jonas (1). Ces deux vers m'ont tellement tourmentée

(1) Voir à la page suivante la fantaisie à laquelle il est fait allusion ici.

Les deux premiers vers sont de M"* C..., les suivants sont de Marie Bashkirtseflf.

que j'ai composé Ja suite, comme Michel- Ange a voulu faire des jambes au fameux torse antique. J'ai donc absolument besoin de savoir d'où vous tenez : Jonas assis dans sa baleine. Si c'est de vous, avouez-le franchement, car c'est très beau et à notre prochaine entrevue je vous dirai la suite, car elle est aussi très belle.

On a retrouvé mon modèle, mais j'ai des... Mystère et discrétion.

« Travaillez, prenez de la peine... •

Je voudrais déjà le voir ce tableau.

Mille amitiés.

Jonas assis dans sa baleine Disait : Ah! que je voudrais sortir.

Ou a beau avoir des loisirs.

Rester ici me fait de la peine.

M'y v'ià depuis tantôt trois jours Je commence à la trouver sévère.

J'suis séparé de mes amours, Je veux m'en aller de ma mère.

D'autant plus qu'mon [angoisse est énorme.

Car enfin si jamais je suis dehors,

C'est que cette carcasse difforme

M aura rendu au pis encore.

Il en était là d'son monologue

Quand un grand bruit se fit soudain,

C'étaient de très habiles marins,

Qui s'amenaient sur une pirogue.

La baleine saisie d'effroi

Jeta l'prophète à la dérive,

Et obligée, mais pleine d'émoi

Nagea vite vers une autre rive.

C'est ainsi que finit l'aventure.

Jonas, qui était très fort,

Se fit mettre dans les Écritures

Et envoya une note au Sport.

A son frère.

Dimanche 3 février, Paris, 30, me Ampère.

Cher Paul,

D est près de deux heures, et Je t^écris de mon lit en revenant des Italiens, où l'on

chantait Hérodiade de Massenet. J'étais avec la Maréchale et Claire.

0 les saintes choses de l'Art, du génie, de ce qui est grand et éternellement beau I Le premier acte surprend par la nouveauté et la largeur des sons. Ça ne ressemble à rien de ce que je connais... C'est vraiment neuf et plein et sonore et harmonieux. Tout l'opéra s'écoute avec ravissement. C'est la musique qui fait corps avec le poème, c'est l'absence d'airs et de remplissages; c'est enveloppé, large, magnifique, grandiose... Massenet est certainement un grand artiste et désormais une gloire nationale. On prétend que la belle musique ne se comprend pas du premier coup... Allons donc, ici on comprend tout de suite que c^est admirable et mélodique, malgré une orchestration très savante.

Il y a à la fin du premier acte un accompagnement d'une telle beauté que j'en suis restée saisie. Et plusieurs fois, on s'est

regardé avec des yeux prêts k pleurer d'enthousiasme. Si les spectateurs étaient sincères, ils auraient pleuré; oui, il y a des beautés si... grandes, si pénétrantes, si fortes.

Du reste, l'enthousiasme est général...

C'est un triomphe, et ce Jules Massenet est un homme bien heureux. Sans doute, en l'entendant encore, ce sera encore plus beau^ mais je n'admets pas qu'on ne comprenne pas tout de suite la vraie belle musique.

L'apparition de Jean-Baptiste, au premier acte, fait frissonner. L'air d'Hérode et le duo de Jean et de Salomé... On arrive à des explosions de voix où l'exaltation est à son comble.

La Maréchale portait un aigle en diamants, tenant dans son bec une branche d'olivier. L'Empire, c'est la paix. Mais elle trouve l'opéra admirable. Jl Test.

Dame, sans doute» ma musique italienoe

DE MARIE t \SHKIRTSEFF 227

ne peut pas lutter contre cet éblouissement... Car cet éblouissement est si admirable qu'il est même presque touchant...

non, pas ça... Et c'est encore avec une orchestration de deux sous que les romances italiennes vous serreront le cœur, ou vous feront rêver d'amour. Les vieux airs des vieux opéras... Et Aîda... Ah ! diable, c'est un peu comme Hérodiade, mais Massenet est un Wagner mélodique et français...

Non, la comparaison la voici. Wagner, c'est Manet. C'est le père incomplet de la nouvelle école, de ceux qui cherchent le talent dans la vérité et le sentiment.... 11 y a toujours eu des nouvelles écoles...

Je te demande pardon d'avoir surfait Hérodiade. Le poème, d'abord, n'est pas bon, et puis, et puis...

A Monsieur

Je pourrais vous retourner votre: Ce sont des ânes tous.

Ce qui est certain, c'est que les projets admis sont inférieurs au vôtre qui est d'un art très pur et très élevé. Ces imbéciles ont choisi des figures de sculpteurs.

Je sais bien que tout ce qu'on peut dire là-dessus n'est pas une consolation et vous devez être bien près de penser que c'est la fin de tout.

Quand on perd une occasion, on s'imagine qu'il ne s'en trouvera plus jamais d'autre. Et plus on réfléchit, ,plus c'est enrageant. Puis on se calme, puis on se rattrape, car on se rattrape absolument avec de la volonté. C'est ça qu'il faut bien se mettre dans la tète. Les faibles pensent au passé, les forts et les intelligents prennent leur revanche; ce ne sont pas des phrases, c'est la vérité.

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Semez voire chagrin par les portières des wagons et ne regardez pas en arrière. Du reste, ils seront obligés de recommencer. Impossible d'affliger Paris de ia colonne D.... ou des cubes F.... C'est moi qui l'aurai et en revanche vous ferez mon monument quand je serai morte.

En attendant, promenez-vous, ramenez votre peintre guéri et tout ira bien. Faites de là peinture et au prochain Salon nous triompherons tous les trois.

Je ne sais plus faire la ressemblance (1).

A Uonslenr E...

Paris, 30, rue Ampère, mai.

Cher monsieur,

Vous devez avoir des démarches ennuyeuses à faire pour votre concert, permettez-

(1) Voir la lettre reproduite en fac-similé.

moi de vous avancer cette misérable somme sur les billets que je placerai ; seulement, je vous prie de ne pas considérer cette niaiserie comme un service. Je vous serai bien obligée de n'en rien dire à maman. J'aurais un air de bienfaitrice bête, tandis que c'est une chose toute simple entre artistes. Je viens justement de vendre une petite étude. Ainsi c'est entendu, vous n'en direz rien, ou vous vous ferez de moi une ennemie très sérieuse.

A Monsieur de X***.

Monsieur,

Je vous lis presque avec bonheur. Vous adorez les vérités de la nature et vous y trouvez une poésie vraiment grande, tout en nous remuant par des détails de sentiments si profondément humains que nous nous y reconnaissons et vous aimons d'un

amour égoïste. C'est une phrase?... Soyez indulgent, le fonds est sincère.

11 est évident que je voudrais vous dire des choses exquises et frappantes, mais c'est bien difficile, comaie ça, tout de suite... Je le regrette d'autant plus que vous êtes assez remarquable pour qu'on rêve très romanesquement de devenir la confidente de votre belle âme, si toutefois votre âme est belle.

Si votre âme n'est pas belle et si vous « ne donnez pas dans ces choses-là », je le regrette pour vous d'abord, ensuite je vous «qualifie de fabricant de littérature et passe I

Voilà un an que je suis sur le point de vous écrire, mais... plusieurs fois j'ai cru que je vous exagérais et que ça ne valait pas la peine. Lorsque tout à coup, il y a deux jours, je lis dans le Gaulois^ que quelqu'un vous a honoré d'une épître gracieuse et que vous demandez l'adresse de cette bonne personne pour lui repondre... Je suis devenue tout de suite ttès

232 LETTllES

jalouse, vos mérites lilléraires m'oiil de nouveau éblouie et me voici.

Maintenant, écoutez-moi bien, je resterai toujours inconnue (pour tout de bon) et je ne veux même pas vous voir de loin — votre tête pourrait me déplaire, qui sait? Je sais seulement que vous êtes jeune et que vous n'êtes pas marié, deux points essentiels même dans le bleu des nuages.

Mais je vousavertisque je suis charmante, cette douce pensée vous encouragera à me répondre. Il me semble que si j'étais homme je ne voudrais pas de commerce, même épistolaire, avec une vieille Anglaise fagottée, quoiqu'en pense

Miss Hastings.

R. G. D. (Bureau de la Madeleine.)

An même.

Votre lettre, monsieur, ne me surprend pas, et je ne m'attendais pas tout à fait à ce que vous semblez croire.

Mais d'abord, je ne vous ai pas demandé d'être votre confidente ; ce serait un peu trop simple et si vous avez le temps de relire ma lettre, vous verrez que vous n'avez pas daigné saisir du premier coup le ton ironique et irrévérencieux que j'ai employé à mon égard.

Vous m'indiquez aussi le sexe de votre autre correspondant; je vous remercie de me rassurer, mais ma jalousie étant toute spirituelle, cela m'importait peu.

Me répondre par des confidences, serait l'acte d'un écervelé, attendu que vous ne me connaissez point? Serait-ce abuser de votre sensibilité, monsieur, que de vous apprendre, à brûle-pourpoint, la mort du roi

Henri IV? Répondre par des confidences, puisque vous avez compris que je vous en demandais par retour du courrier, serait vous moquer spirituellement de moi, et si j'avais été à votre place, je l'aurais fait, car je suis quelquefois très gaie, tout en étant souvent assez triste, pour rêver des épanchements par lettres avec un phiiosopht» inconnu et pour partager vos impressio.^ sur le carnaval. Tout à fait bien et profon dément sentie cette chronique, deux coloDi nés qu'on relit trois fois. Mais en revanche, quelle rengaine que l'histoire de la vieille mère qui se venge des Prussiens ! (Ça doit être de l'époque de la lecture de ma lettre.)

Pour ce qui est du charme que peut ajouter le mystère, tout dépend des goûts... Que ça ne vous amuse pas, bien ; mais moi ça m'amuse follement, je le confesse en toute sincérité, de même que lajoie enfantine causée par votre lettre, telle quelle.

Du reste, si ça ne vous amuse pas, c'est que

pas une de vos soixante correspondantes n'a su vous intéresser, voilà tout, et si moi non plus, je n'ai pas su frapper la note juste, je suis trop raisonnable pour vous en vouloir.

Rien que soixante? Je vous aurais cru plus obsédé... Avez-vous répondu à toutes?

Mon tempérament intellectuel peut ne pas vous convenir... vous seriez bien difficile... enfin je m'imagine que je vous con- 'ijais (c'est du reste l'effet que les romanciers produisent sur les petites femmes un peu ^tes}. Pourtant vous devez avoir raison...

Comme je vous écris avec la plus grande simplicité, par suite du sentiment sus-indiqué, il se peut que j'aie Tair d une jeune personne sentimentale ou même d'une chercheuse d'aventure... Ce serait bien vexant. Ne vous excusez donc pas de votre manque de poésie, galanterie, etc.

Décidément, ma lettre était plate.

A mon très vif regret, en resterons-nous donc là? A moins qu'il rae prpnne envie

quelque jour de vous prouver que je ne méritais pas le n® 61. Quant à vos raisonnements ils sont bons, mais partis à faux. Je vous les pardonne donc et même les ratures et la vieille et les Prussiens!...

Soyez heureux ! ! !

Pourtant s'il ne vous fallait qu'un signalement vague pour m'attirer les beautés de votre vieille âme sans flair, on pourrait dire par exemple : cheveux blonds, taille moyenne. Née entre Fan 1812 et l'an 1863. Et au moral!... non, j'aurais l'air de me vanter, et vous apprendriez du coup que je suis de Marseille.

P. S. — Pardonnez-moi les taches, les ratures, etc. Mais je me suis recopiée déjà trois fois!

DE MARIE BASHKIRÏSEFF 237

An même.

Vous vous ennuyez abominablement!

Ah ! cruel ! ! c'est pour ne me point laisser d'illusion sur le motif auquel je dois votre honorée du... qui, du reste, arrivée à un moment propice, m'a charmée.

Il est vrai que je m'amuse, mais il n'est pas vrai que je vous connaisse tant que cela; je vous jure que j'ignore votre couleur et vos dimensions, et que comme homme privé je ne vous entrevois que dans les lignes dont vous me gratifiez et encore à travers pas mal de malice et de pose.

Enfin, pour un pesant naturaliste vous n'êtes pas bête et ma réponse serait un monde si je ne me pondérais par amourpropre. Il ne faut pas vous laisser croire que tout mon fluide passe là.

Nous allons d'abord liquider les rengaines, si vous voulez, ce sera un peu long car vous

m'en comblez, savez-vous? Vous avez raison... en gros.

Mais l'art consiste justement à nous faire avaler des rengaines en nous charmant éternellement comme le fait la nature avec son éternel soleil et sa vieille terre, et ses hommes bâtis tous sur le môme patron et animés d'à peu près les mêmes sentiments... mais... Il J a ainsi les musiciens qui n'ont que quelquei sons et les peintres qui n'ont que quelques couleurs... Du reste, vous le savez mieuî que moi et vous voulez me faire poser. Comment donc, trop honorée...

Rengaine, soit ! la mère aux Prussiens en littérature et Jeanne d'Arc en peinture.

Étes-vous vraiment sûr qu'un malin (est-ce bien ça), n'y trouvera pas un côté neuf et émouvant...

Maintenant il est évident que comme chronique hebdomadaire c'est encore assez bon et ce que j'en dis... Et ces autres rengaines sur votre si pénible métier I Vous me prenez

pour une bourgeoise qui vous prend pour un poète et vous cherchez à m'éclairer. George Sand s^'est déjà vantée d'écrire pour de l'argent et le laborieux Flaubert a geint sur ses peines extrêmes. Allez, le mal qu'il s'est donné se sent. Balzac ne s'est jamais plaint de cela, et il était toujours enthousiaste de ce qu'il allait faire. Quant à Montesquieu, si j'ose m'exprimer ainsi, son goût pour l'étude fut si vif que s'il fut la source de sa gloire, il fut aussi celle de son bonheur, comme dirait la sous-maîtresse de votre fantastique pensionnat.

Pour ce qui est de vendre cher, c'est très bien, car il n'y a, jamais eu de gloire vraiment éclatante sans or, ainsi que le dit le juif Baahrou, contemporain de Job (fragm. conservés par le savant Spitzbube, de Berlin). Du reste tout gagne à être bien encadré, la beauté, le génie et même la foi. Dieu n'est-il pas venu en personne expliquer à son serviteur Moïse les ornements de son arche, recom-

mandant que les chérubins qui devaient Ja flanquer fussent en or et d'un travail exquis.

Alors, comme ça, vous vous ennuyez, et vous prenez tout avec indifférence et vous n'avez pas pour un sou de poésie?... si vous croyez me faire peur!

Je vous vois d'ici, vous devez avoir un assez gros ventre, un gilet trop court en étoffe indécise et le dernier boulon défait. Eh bien, \o\i^ m'intéresserez quand même. Je ne comprends pas seulement comment vous pouvez vous ennuyer. Moi, je suis quelquefois triste, découragée ou enragée, mais m'ennuyer. .. jamais!

Vous n'êtes pas l'homme que je cherche.

Je ne cherche personne, monsieur, et j'estime que les hommes. ne doivent être que <!es accessoires pour les femmes fortes.

La vieille fille sèche : Malheur! La voilà, A concierge : vous seriez bien aimable en m*apprenant comment qu'il est fait celui-là.

Enfin je vais répondre à vos questions, ça

avec une grande sincérité, car je n'aime pas me jouer de la naïveté d'un homme de génie qui s'assoupit après dîner en fumant son cigare.

Maigre? Oh! non, mais pas grasse non plus. Mondaine, sentimentale, romanesque?

Mais comment Tentendez-vous? Il me semble qu'il y a place pour tout cela dans un même individu, tout dépend du moment, de l'occasion, des circonstances. Je suis opportuniste et surtout victime des contagions morales : ainsi il peut m'arriver de manquer de poésie, tout comme vous.

Mon parfum? la vertu. — Vidgo, aucun.

Oui, gourmande, ou plutôt difficile.

L'oreille est petite, peu régulière mais jolie. Les yeux gris. Oui, musicienne, mais pas aussi pianiste que doit être votre sous-maîtresse de pensionnat.

Êtes-vous satisfait de ma docihté? Si oui, défaites encore un bouton et pensez à moi pendant que le crépuscule tombe. Si non...

tant pis, je trouve qu'en voilà beaucoup en échange de vos fausses confidences.

Oserai-je vous demander quels sont vos musiciens et vos peintres !

Et si j'étais un homme? (1)

Au même.

Maintenant je vous dirai une chose incroyable et surtout que vous ne croirez jamais et qui venant après coup n'a plus qu'une valeur historique... Eh bien, c'est que moi aussi j'en avais assez. A votre troisième lettre j'étais refroidie. La satiété?...

Du reste je ne tiens qu'à ce qui m'échappe. Je devrais donc venir à vous maintenant.

Pourquoi vous ai-je écrit? On se réveille

(1) A cette lettre était joint un croquis représentant un gros monsieur assoupi dans un fauteuil sous un palmier au bord de la mer ; une table, on bock^ un cigare.

un beau matin et l'on trouve qu'on est un être rare entouré d'imbéciles. On se lamente sur tant de perles devant tant de cochons...

Si j'écrivais à un homme célèbre, à un homme digne de me comprendre? Ce serait charmant, romanesque, et, qui sait ? au bout d'un certain nombre de lettres, ce serait peut-être un ami conquis dans des circonstances peu ordinaires ; alors on se demande qui? Et on vous choisit ! !

De pareilles correspondances ne seront possibles qu'à deux conditions...

La deuxième est une admiration sans bornes chez l'inconnue. De Tadmiration sans bornes naît un courant de sympathie qui lui fait dire des choses qui infailliblement touchent et intéressent l'homme célèbre.

Aucune de ces conditions n'existe. Je vous ai choisi avec l'espoir de vous admirer sans bornes plus tard 1 Car, comme je le pensais, vous êtes très jeune, relativement. Je vous ai donc écrit en me montant la tête à froid et

j'ai fini par vous dire des « inconvenances » et même des choses désobligeantes en admettant que vous ayez daigné vous en apercevoir.

Au point oi!i nous en sommes, comme vous dites, je puis bien avouer que votre infâme lettre m'a fait passer une très mauvaise journée.

Je suis froissée comme si l'offense était réelle, c'est absurde.

Adieu, avec plaisir.

Si vous les avez encore, renvoyez-moi mes y.utographes ; quant aux vôtres, je les ai déjà vendus en Amérique un prix fou.

Au même.

Je comprends vos défiances. Il est peu probable qu'une femme comme il faut, jeune et jolie, s'amuse à vous écrire. Est-ce ça? Mais monsieur... Allons, j'allais oublier

que c'est fini nous deux. Je crois que vous vous trompez. Et je suis encore bonne de vous le dire car je vais cesser d'être inléressante, si je l'ai jamais été. Vous allez voir comment. Je me mets à votre place : Une inconnue se dessine à l'horizon; si l'aventure est facile, elle me répugne; si, il n'y a rienàfaire^ elle est inutile et m'ennuie.

Je n'ai pas le bonheur d'être entre les deux et je vous en avertis très gentiment puisque nous avons fait la paix.

Ce que je trouve très drôle, c'est de vous dire simplement la vérité pendant que vous vous imaginez que je vous mystifie.

Je ne vais pas dans le monde républicain, bien que républicaine rouge.

Mais non, je ne veux pas vous voir.

Et vous, vous ne voulez donc pas d'un peu de fantaisie au milieu de vos saletés parisiennes? Pas d'amitié impalpable? Je ne refuse pas de vous voir et je vais même m'arranger pour cela sans vous en pré-

venir. Si vous saviez qu'on vous regarde, exprès vous auriez peut-être l'air bête. Il faut éviter ça. Votre enveloppe terrestre m'est indifférente, bien ; mais la mienne à vous? Mettez que vous aurez le mauvais goût de ne pas me trouver merveilleuse, croyez-vous que je serais contente, quelque pures que soient mes intentions ? Un jour, je ne dis pas, — je compte même vous étonner un peu ce jour-là.

En attendant, si cela vous fatigue, ne nous écrivons plus. Je me réserve pourtant le droit de vous écrire, lorsqu'il me passera des atrocités par la tête.

Vous vous défiez, c'est très naturel.

Eh bien, je vais vous donner un moyen de concierge, pour vous assurer que je n'en suis pas une.

Ne riez pas seulement.

Allez chez une somnambule et faites-lui flairer ma lettre, elle vous dira mon âge,

DE MARIE BASUKIRTSEFF 247

La couleur de mes cheveux, ce qui m'entoure, etc.

Vous m'écrirez ce qu'elle aura révélé.

Ennui, farce, misère.

Ah ! monsieur, c'est parfaitement juste, même pour moi. Mais moi, c'est parce que je veux des choses énormes que je n'ai pas... encore. Vous, ce doit être pour le même motif.

Pas assez simple pour vous demander quel est votre rêve secret, bien que ma maladie m'ait refait une candeur à la Chérie.

Quel naïf que ce vieux Japonais naturaliste en perruque Louis XV !

Alors vous pensez qu'après avoir écrit, rien n'est plus simple que de venir dire : c'est moi.

Je vous assure que ça me gênerait beaucoup.

On dit que vous n'appréciez que les fortes femmes aux cheveux noirs.

C'est vrai ?

Nous voir ! Laissez-moi donc vous charmer par ma... littérature, vous y êtes bien arrivé, vous 1

An même.

En vous écrivant encore je me ruine à jamais dans votre esprit. Mais ça m'est bien égal et puis c'est pour me venger. Oh ! rien qu'en vous racontant Teffet produit par votre ruse pour connaître ma nature.

J'avais positivement peur d'envoyer à la poste m'imaginant des choses fantastiques. Cet homme devait clore la correspondance par... je ménage votre modestie. Et en ouvrant l'enveloppe je m'attendais à tout pour ne pas être saisie.

Je l'ai tout de même, été mais agréablement.

Devant les doux accents d'un noble repentir, Me faut-il donc, seigneur, cesser de vous haïr?

A moins que ce soit une autre ruse :

flattée d'être prise pour une femme du monde, elle me la fera à la pose après avoir provoqué un document humain que je suis bien aise d'expliquer comme ça.

Alors parce que je me suis fâchée?.. Ce n'est peut-être pas une preuve concluante, cher monsieur. Enfin adieu, je vous pardonne si vous y tenez, parce que je suis malade et comme cela ne m'arrive jamais, j'en suis tout attendrie sur moi, sur tout le monde, sur vous 1 qui avez trouvé moyen de m'être si profondément... désagréable. Je le nie d'autant moins que vous en penserez ce qu'il vous plaira.

Comment vous prouver que je ne suis ni un farceur, ni un ennemi?

Et à quoi bon ?

Impossible non plus de vous jurer que nous sommes faits pour nous comprendre.

Vous ne me valez pas. Je le regrette. Rien ne me serait plus agréable que de vous

reconnaître toutes ïes supériorités, — à vous ou à un autre.

Je voudrais avoir à qui parler. Votre dernier article était intéressant et je voulais même à propos de jeune fille vous adresser une question raide.

Mais....

Pourtant une petite niaiserie très délicate de votre lettre m'a fait rêver.

Vous avez été affligé de m'avoir fait de la peine. C'est bête ou charmant. Plutôt charmant. Vous pouvez vous moquer de moi, je m'en moque. Oui, vous avez eu là une pointe de romantisme à la Stendhal tout bonnement, mais soyez tranquille vous n'en mourrez pas encore cette fois.

Bonsoir.

An Baron de Saint-Amand.

Avril. 30, rue Ampère.

Cher ami,

Ah ! commeje voudrais avoir un salon littéraire et mondain, un salon intéressant, ce serait vivre en travaillant.

Les jours se suivent, le temps passe, la vie s'en va.

Ce n'est pas un talent honorable qui me récompenserait de tous les ennuis ; il faudraitun éclat, un triomphe, qui s'appellerait : Revanche.

La vérité, c'est que j'ai toujours éprouvé et que j'éprouve de plus en plus l'inipérieux besoin d'écrire, j'invente des histoires, je vois des faits réels et imaginaires. Dumas dit que la qualité maîtresse de la femme, c'est l'intuition. Eh bien par intuition je cromprends, je vois, je sais des choses extraordi-

naires, mais lorsqu'il s'agit de me retrouver liu milieu de mon dossier... car il y un gros cahier plein de notes...

En écrivant, mes yeux tombent sur les doigts de ma main gauche qui retiennent la feuille, ces doigts vivants et nerveux font penser à la peinture de Jules Bastien-Lepage, les mains qu'il peint sont vivantes, la peau les enveloppe et on sent les muscles qui vont remuer.

Vous savez que je vais tous les jours à Sèvres. Mon tableau m'empoigne. L'air est embaumé, et la fille qui rêve aux pieds du pommier en fleurs « alanguie et grisée », comme dit André Theuriet. Si je rendais bien l'effet de sève de printemps, de soleil, ce serait beau.

Au revoir, à bientôt.

A wn trêve.

Vendredi 30 mai.

Paris, rue Ampère, 30.

Cher Paul,

M"' Z... est un drôle de petit corps de femme; son mari est sénateur, en outre un savant, un lettré, un homme supérieur, il a traduit en langues étrangères les chefs-d'œuvre russes et a porté le deuil de Gamhetta. Lors de son premier passage à Paris, elle a été voir à l'Odéon Severo Torellij drame de François Coppée. Enthousiasmée à fond, elle est allée demander au concierge du théâtre l'adresse de l'auteur pour lui exprimer son admiration.

Voilà ce qu'on ne voit pas en France! Un enthousiasme véritable, naïf et ne craignant pas le ridicule.

Elle écrit donc à Coppée, en obtient une audience, lui écrit de Rome, lui apporte ua

tableau, une copie de madone. Le poète la remercie du tableau en lui exprimant le regret de ne pouvoir lui exprimer ses remerciements de vive voix, n'étant pas libre. M™'' Z. ne se décourage pas et ne pense pas que cela peut l'importuner. Elle me charge de rédiger une dépêche à Coppée :

a Monsieur,

« Je reste jusqu'à samedi, j'y suis forcée par quatre jeunes filles enthousiastes qui m'ont fait jurer que je leur ferai voir François Coppée. Quelque habitué que vous soyez aux triomphes vous ne pouvez dédaigner celui-là, qui a pour lui la jeunesse et l'admiration vraie. Dites-nous donc quand il

faudra vous attendre.

Hier, on recevait la carte de François Coppée, de l'Académie française, qui aura l'honneur de ^e présenter chez M™' Z... yen-

DE MARIE BASHKIRSTEFF 235

dredi à une heure et demie, deux heures au plus tard.

Et à deux heures il était là, dans notre salon, maman, M"'^ Z..., M"* S..., nièce de M"* Z..., Dina et moi.

Tu sais, moi je suis très calme, mais j'ai été englobée dans les quatre jeunes filles enthousiastes, pourtant il a dû voir que je ne suis pas si bête que les autres en avaient l'air. Les Canrobert ont dîné chez ia princesse Malhilde avec lui, il a causé avec Claire et je lui en parle.

Il s'installe dans un fauteuil, prend du thé et fume. La table à thé est apportée toute servie comme au théâtre et il y a un moment où nous sommes toutes les six à le regarder boire son thé. Il en fait la remarque, ce grand poète, et pousse la bonté jusqu'à demandera voir mon atelier et à me dire, en partant, de lui faire signe lorsque j'aurai quelque nouveau tableau à voir.

C'est un homme assez agréable mais d'un

physique qui surprend un peu. Je suis très contente de le connaître. Il a des yeux bleus et il me regardait à tout instant en parlant, comme s'il cherchait à voir ce que je pense.

En somme, il a du être très gêné, ce Parisien, au milieu de cette admiration sérieuse

Au revoir.

A Monsienr Henry Honssaye de la « Revue des Deux Mondes. »

Monsieur,

Les étrangers sont comme le grand Molière, ils prennent leur bien où ils le trouvent. Nous aurions imité que ce serait notre excuse. Ce qui est étonnant, c'est qu'un critique d'art de votre valeur dise qu'on suit tel peintre avec tel système, qu'on emploie tel procédé 1 ! ! parce qu'on ne se cantonne pas pour toujours dans une spécialité chère aux marchands.

DE MARIE BASHKIRSTEFF 257

Ni M. Bastien-Lepage, ni le troupeau d'étrangers que vous citez ne songent, je crois, à adopter ou à renier les Japonais, les Primitifs, etc., etc. Ils font ce qu'ils voient avec sincérité, sans malice, avec plus ou moins de talent. Si leur sujet les prend dans la rue ils le font dans la rue, si c'est dans un atelier ils adoptent l'atelier. Vous êtes trop observateur pour ne pas avoir remarqué les différences d'éclairage. Peindre des marins au bord de la rayer en plein air, où la lumière est difficile, ou des gamins au coin d'une rue à l'endroit même oti on les voit, est-ce suivre un système ?

Soyez juste. Si on faisait régner dans un salon une atmosphère semblable à celle du dehors, ce serait système et parti pris. Nous ne l'avons pas fait. Nous avons fait ce que nous avons vu et comme nous avons pu.

Excusez du peu et ne nous calomniez pas. Une des peintres étrangers cités.

A Uonsieur Edmond de Goncoai^.

Monsieur,

Comme tout le monde j'ai lu Chérie et, entre nous, ce livre est reuipli de pauvretés. Celle qui a l'audace de vous écrire est une jeune fille élevée dans un milieu riche, élégant, parfois excentrique. (>ette jeune fille, qui a vingt-trois ans depuis quatre mois, est lettrée, artiste, prétentieuse. Elle possède des cahiers où elle a noté ses impressions depuis l'âge de douze ans. Rien n'y est esquivé. La jeune fille en question est du reste douée d'un orgueil qui fait que dans ses notes elle s'étale tout entière.

Livrer de pareilles choses à quelqu'un, c'est se mettre à nu. Mais elle a l'amour de tous les arts véritables jioussé à un point extrême, presque fou si Pon veut! ïl lui semble intéressant de vous comumniquer ce journaL Vous dites quelque part que les

notes vraies vous passionnent. Eh bien ! elle qui n'est encore rien, mais qui a déjà la prétention de comprendre les sentiments des grands hommes, pense comme vous et, au risque de vous paraître une toquée et une farceuse, vient vous proposer ses notes. Seulement vous comprenez bien, Monsieur, qu'il faut pour cela une discrétion absolue. La jeune fille habite Paris, va dans le monde et les gens qu'elle nomme se portent très bien. Cette lettre s'adresse à un grand écrivain, à un artiste^ à un savant, elle est donc toute naturelle à mon avis. Mais pour la plupart des gens, pour tous ceux qui m'entourent, je serais une folle et une réprouvée si on venait à apprendre ce que je vous écris.

J'ai voulu nouer des relations par lettres avec un jeune écrivain de talent afin de lui iéguer mon journal par testament (à ce moment-là on croyait que je ne vivrais pas longtemps); j'aime mieux vous le donnera vous et de mon vivant.

Si vous croyez que je désire un autographe, vous pouvez ne pas signer ce que vous me ferez l'honneur de m'écrira.

J. R. I. (poste restante).

A Uonsicnr Emile Zola.

Monsieur,

J*ai lu tout ce que vous avez écrit sans passer une parole. Si vous avez seulement un peu conscience de votre valeur, vous comprendrez mon enthousiasme. Et pour que cet enthousiasme ne vous paraisse pas un emballement naïf, je vous dirai que je suis très gâtée, très prétentieuse, ayant lu à peu près tout, après avoir étudié les classiques, quoique femme.

Vous êtes un grand savant et un grand artiste, mais ce qui fait que je suis particu-

' lièrement à vos pieds, c'est votre passion de la Vérité. J'ai l'audace de la partager; n'estce pas une audace que d'oser partager quelque chose avec un grand génie coaiuie vous.

Je sais bien que vous êtes au-dessus de lettres d'inconnues, vous ne pouvez pas être flatté d'un misérable hommage de femme venu à vous, etc. Mais le sentiment qui me force à vous écrire est insurmontable, et si je savais m'exprimer vous en seriez touché.

J'aurais voulu que vous fussiez seul et à plaindre. Voilà un sentiment très féminin, très romanesque et très ordinaire que j'imagine éprouver autrement que les autres.

N'allez pas penser que je sois remplie de tendresses ridicules. Je ne suis ni une aventurière ni même une femme qui pourrait avoir des aventures, quoique jeune. Seulement j'avoue que je suis assez folle pour avoir fait le rêve impossible d'une amitié

par lettres avec vous. Et si vous saviez quel

être formidable vous êtes à mes yeux, vous ririez de mon courage.

Je ne crois pas que vous me répondrez, on dit que vous êtes dans la vie un bourgeois fini.

Ça me ferait de la peine, mais agréez dans tous les cas, monsieur, Thommage de la plus grande, de la plus raisonnée et de la plus pure des admirations.

A Honsienp

Est-il possible que dans tout Paris et parmi les milliers de journaux qui y foisonnent il ne s'en trouve pas un seul où un homme n'appartenant à aucun parti ou plusieurs hommes appartenant à des partis différents puissent dire ce que bon leur semble, défendre ou attaquer un homme, une idée, sans pour cela s'inféoder dans un clan quelconque et subir une étiquette qui les range dans tel

OU tel tiroir et les contraint à des réserves ou à des devoirs? Un journal indépendant en un mot et sâns parti pris. Hélas! presque tous affirment ne pas avoir de parti pris et tous sont intolérants, routiniers et obstinés.

Où est la feuille républicaine qui rendra justice à une idée intelligente d'un clérical? On me dira que ces gens-là n'ont pas ces idées-là. Mais supposez qu'ils en aient.

Où est la feuille réactionnaire qui n'attaque pas tous les jours, bêtement, platement, ennuyeusementia République?

11 y a les feuilles dites ministérielles qui approuvent tout ou se taisent quand il faut blâmer. Celles-là manquent de patriotisme.

Il y a la feuille intransigeante qui est le comble de l'exagération, mais qui a pour elle l'esprit diabolique de M. de Rochefort.

Il y a des feuilles clérico-bonaparlistes, il y a des feuilles de choux, il y a des feuilles de vigne. Mais un journal indépendant, où chacun apporterait son idée pourvu qu'elle

Mi LETTRES

•oit bonne, son plaidoyer pourvu qu'il fût fait avec talent, il n'y en a pas!

Haïssez la folie des gens qui veulent à tout prix un maître, et dites qu'il faut une âme de valet pour aimer la monarchie. — Vous êtes républicain. Bon, sans doute, après?

Alors sous peine de déchéance vous êtes forcé de trouver mauvais tout ce que feront ou diront les autres.

Vous approuvez un acte du gouvernement? Vendu aux ministres!

Vous parlez en termes flalteurs de Gambetta? Opportunistes alors! attristants, niais qui ne comprennent seulement pas le mot ! — L'opportuniste est un homme qui fait tout à propos. Que pouvez-vous me proposer de mieux? Mais vous haïssez c'est-àdire enviez Gambetta et vous entendez par opportuniste un homme qui a toutes les mauvaises tendances que vous lui octroyez.

Trouvez juste, par hasard, une réclamation à la Ruggieri de M. Rochefort et Ton

DE MARIE BASHKIIITSEFF 2«5

VOUS bombarde intransigeant radical. Voilà encore un mot excellent dénaturé comme opportunisme. Qui est-ce qui n'est pas radical parmi ceux qui veulent bien une chose.

Alors il n'y a pas moyen d'être un.hon- DÔte citoyen qui s'exprime librement sur ce qu'il voit, et qui traduit ses impressions sans songer quelles lunettes il doit mettre pour envisager l'événement? 11 paraît que non.

Supposez un écrivain qui a exprimé des sentiments républicains et qui se permet le

lendemain de rendre justice à au prince

Napoléon, par exemple, de trouver qu'il a de l'esprit ou du talent. Et de suite on dira :

Par qui est-il payé?

N'est-ce pas une manœuvre pour discréditer X... en l'inféodant malgré lui au parti Z...

Triste, triste.

Le journal après lequel vous soupirez serait une feuille d'amateurs alors? Précisément! Des amateurs d'indépendance. Un

Mê LETTRES

journal qui pourrait défendre les capacités de M. Jules Simon, du prince Napoléon, ou le talent de Gauibetta ou l'esprit de Rochefort et constater l'impuissance de M. Clemenceau. Un journal qui ne flatte aucune passion en un mot. Mais cela n'est pas possible, dit-on, car si vous trouvez dès amateurs pour écrire vous n'en trouverez pas pour lire, et dès notre plus tendre enfance les mots lire et écrire tendrement unis sonnent à nos oreilles comme deux inséparables.

Ah! bah! 11 n'y a donc pas en France une poignée de gens dégoûtés comme nous du parti pris et qui se disent comme nous qu'il n'y a qu'une France, qu'un parti et que tout homme utile doit être employé, tout talent défendu et toute diffusion attaquée. Comment ! U ne se trouverait pas une poignée d'hommes méprisant les accusations bêtes qu'on pourra leur jeter au visage et se disant simplement, honnôtement.

amoureux de la grandeur de leur pays, et prêts à soutenir les hommes de talent dans quelque tiroir qu'ils soient classés par les amateurs d'étiquettes, prêts également à blâmer ce qui leur semble mauvais quelle qu'en soit la provenance sacrée.

Un journal idéal où Ton pourrait dire par exemple qu'on aime la République et admire Gambetta, mais qui s'étonnerait qu'un homme aussi éminent laisse faire des inepties comme la dispersion desjésuites. Les jésuites et autres religieux sont dangereux, eh bien ! débarrassez-vous-en. A vous de trouver le bon moyen, vous êtes le gouvernement, vous êtes nos intelligences. M. Gambetta laisse faire des bêtises pour prouver peutêtre qu'il n'est pas tout-puissant? Et où est le mal de l'être par la persuasion, comme l'a dit M. Ranc?

Un journal où l'on pourrait s'étonner de l'injustice avec laquelle on juge les qualité.* éminentes du prince Napoléon sans être

soupçonné d'être à la solde de Plon-plon, où l'on pourrait mépriser le parti bonapartiste et regretter que le susdit citoyen soit entouré d'hommes qui le débinent et qui croient le servir. La seule bonne politique est celle qui réussit, disent-ils. Réussir à quoi?

Mettez le citoyen Jérôme aux affaires ou débarrassez-le par miracle du nom compromettant et compromis qu'il porte, sans cela comment saurez-vous qu'il réussit. Quel que soit devenu le parti bonapartiste, un peu avant la mort du petit prince il avait des élections, maintenant il n'a plus rien.

Allez expliquer aux électeurs les intentions du prince, celles du moins qu'il affiche et il aura des élections, mais pas comme vous voulez. Ou il ment, t>u il est largement libéral et grandement intelligent. Il ne doit pas croire à ses droits. S'il y croit, nous retirons tout ce que nous avons dit.

Expliquer aux électeurs le prince Napo-

léon ! Mciis nous nous en garderions bien ! il faut continuer Napoléon III. Oh ! alors ! ! Et Tattitude du prince pendant la nuit du coup d'État et sa politique est-elle assez en opposition avec celle de son cousin ! Ingratitude. Oh ! le joli mot et qu'il fait bien dans le paysage. Nous sommes loin, hélas ! de la rigidité des anciens Romains et quel est le frère ou le cousin qui ne bénéficie pas un peu, un tout petit peu, de la situation de son proche? Il ne sera peut-être pas content d'être défendu par nous, le prince. Car nous jetons carrément à l'eau et ses droits et le parti bonapartiste; lui n'a pas de parti, ce parti qui dit : qu^il soit ce qu'il veut, pourvu qu'il arrive. Ah ! les misérables !

Et le progrès, et le patriotisme et l'honnêteté? Il n'y a rien pour eux. Il y a un homme qui arrive et qui donne des places. Leurs convictions sont des préjugés de salon et l'espoir de retrouver des situations perdues. Les plus en vue, les plus forts vous

déclarent sérieusement que leurs habitudes, leur éducation leur défendent de se trouver avec des gens qui ne se lavent pas les mains. Innocent cliché ! Comme s'il n'était pas prouvé depuis longtemps que ce sont les cléricaux qui se lavent le moins, et dans les couvents les malheureuses enfants prennent un bain par mois et dans l'obscurité.

Mais nous avons beaucoup parlé de M. Jérôme Bonaparte...

Ah! ma foi, tant pis! C'est un commencernent logique.

Qui doutera de notre indépendance, en nous voyant faire un quasi-éloge de l'homme le plus impopulaire de France... à moins qu'on nous accuse d'être subventionnés par lui?

Horrible vanité de la décomposition sociale.

A Monsieur Tony-Robert-Fleory.

30, rue Ampère, Paris.

Monsieur,

J'apprends avec surprise que le grand chagrin que j'ai éprouvé dans l'affaire de la médaille au Salon est interprété auprès de vous comme une sorte de rancune que j'aurais contre vous. Et comme c'est à vous seul, en somme, que je dois toute mon éducation artistique, je ne veux pas qu'un pareil malentendu subsiste une minute de plus. Je ne m'excuse pas, n'ayant pas à le faire, mais je désire beaucoup que mes paroles, mes lamentations et mes indignations, que je persiste à croire légitimes, ne soient pas dénaturées.

Je me rends parfaitement compte de ce qui a été fait pour moi; vous seul ne pou-

viez pas davantage; je suis très raisonnable en somme, vous voyez bien.

Agréez, je vous prie, cher maître, l'expression de mes meilleurs sentiments.

A Monsieur Sully-Prudhoinine.

Juin.

Monsieur,

Je viens de lire et de comprendre, à ce qu'il me semble, Lucrèce et la Préface. Ne m'en sachez aucun gré. Mais je ne suis ni vieille ni laide, et comme votre Lucrèce, j'ai encore lu tout ce que vous avez écrit ; rendezmoi la pareille. Ce ne sera pas si beau, ni si long...

En somme, je ne sais plus quoi dire, très effrayée de mon audace (bas-bleu en herbe) et très désireuse de vous écrire des choses

ravissantes, îialurellement je n'y arriverai pas, je le désire trop. Vous êtes trop sérieux pour faire attention à des lettres d'inconnu, vous avez quarante ans, de vieilles amitiés, que feriez-vous d'une nouvelle admiration? Et pourtant j'ai fait le rêve très naïf probablement et très 1830 de gagner votre amitié par lettre.

Je pourrais simplement faire votre connaissance, mais je ne pourrais alors vous dire que les banalités. Tandis qu'inconnue, je puis vous dire franchement que j'ai l'audace et la présomption de compiendre et de partager vos pensées les plus délicates, ce que je ne pourrais pas vous exprimer de vive voix... Et en somme les vers ne m'occupent que lorsqu'ils sont mauvais^ alors ils me gênent. Il vous plaît de rimer, rimez pourvu que je ne m'en aperçoive pas. ;

J'ai tout compris, mais il a fallu m'appliquer. J'ai beau me dire que le maniement de ces idées vous est familier et que je suis

bien sotte d^admirer votre habileté à manœuvrer au milieu de toutes choses...

Au bout du compte, vous aussi vous devriez être béant d'étonnement devant le peintre qui manie ses couleurs et en fait, par des combinaisons que vous ne pouvez suivre, des tableaux variés et admirables. Mais vous vous croyez sans doute bien supérieur à un peintre en fouillant inutilement dans le mécanisme de la i^ensée humaine.

Au même.

Ah ! monsieur,

Je suis vraiment saisie pour vous d'une estime énorme, d'autant plus que j'ai eu plus de peine à comprendre votre préface de Lncrèce. C'est infiniment plus difficile à saisir que la philosophie des anciens. Et j'ai de mon esprit une opinion si haute que celui

qui parvient à ni'embarrasser devient un géant pour moi. C'est votre cas. J'avais tout lu de vous, sâui Dicrèce. Et, en vous voyant manier si facilement ces choses si abstraites, j^éprouve pour vous une sainte vénération.

A. Honsienr Julian.

Cher maître,

Je vois que vous voulez remplacer M...

Votre lettre est très jolie, mais, comme toujours, vous me prêtez des infamies, me voyant à travers des rapports d'atelier. Je n'ai jamais blessé là personne. Je suis trop délicate pour Tavoir fait sciemment et pas assez bête pour l'avoir fait inconsciemment. Il faudrait être vile pour humilier les inférieurs. Quant aux choses de voitures, dîners, etc., il faut ne m'avoir jamais vue pour croire que j'y ai jamais pensé.

Je vous dis que vous me prêtez des infamies, mais, comme ma conscience est pure, je n'en suis pas émue. On perdrait sa vie à convaincre les gens. Quant à mon talent, je l'ai en une estime profonde et même, en rêve, je ne me comparerai jamais à votre protégé. Peu de peintres ont eu la presse que j'ai eue cette année. En plus, je viens de vendre deux études à un amateur et à un marchand, des inconnus pour moi.

On voit bien que je vous ai rendu enragé pour que vous disiez ce que vous ne pouvez pas penser. Si je vous ai écrit pour me rétracter, c'est influencée par T. R. F. qui a dit que vous aviez été très bien pour m.oi. Et aussi parce que j'ai pensé qu'après tout, me préférer le risible X..., n'est pas me faire du mal. Vous êtes libre de le préférer. C'est drôle, voilà tout.

Et puis, nous ne brouillerons jamais.

C'est tout à fait impossible, bien que vous fassiez semblant de penser du mal de moi

pour me taquiner, vous savez bien au fond, que je suis l'être le plus pur, le plus admirable, le plus juste, le plus grand et le plus loyal du monde. Je parle sérieusement.

Vous savez, que je ne tiens pas à ceux qui ne me comprennent pas; ceux à qui je tiens me comprennent. En plus, je suis au moment d'avoir un talent européen.

Vous brouiller avec un être aussi admirable et rare? Allons donc!

Je ne puis mieux répondre à votre spirituelle lettre, qu'en faisant mon sincère éloge, un éloge raisonné et basé sur la profonde connaissance de moi-même, de ce moi unique et merveilleux qui m'enchante et que j'adore comme Narcisse. Trouvezmoi dans Paris un type qui écrive un pareil morceau d'un seul jet. Sans doute, si vous comparez mon talent de peintre à mon talent de pamphlétaire et de polémiste! ,.

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