‹ Lettres de Mlle de LespinasseChapitre 10 sur 128 · XVJ NOTICE · texte numérisé non relu

XVJ NOTICE

quelques doutes peuvent subsister sur la pension que, sui» vant lui, le roi aurait accordée à mademoiselle de Lespinasse, et — circonstance aggravante — accordée par l'intermédiaire de ce même duc de Choiseul, pour lequel l'amitié de madame du Deffund ne se refroidit jamais. Dans ce cas, en effet, comment expliquer la tentative que plus tard, en 1774, sous le ministère de Turgot, les amis de mademoiselle de Lespinasse firent pour lui oblonir une faveur royale du môme genre, et à laquelle elle opposa une si opiniâtre résistance*? Quoi que Ton puisse pens; r de cette pension royale, il en est une sur laquelle il ne peut exister aucun doute : celle de mille écus que lui lit madame Geoffrin, cette providence des philosophes, qui savait metU?etant de délicatesse dans ses bienfaits', que mademoiselle de Lespinasse n'eut pas plus à en rougir que n'en rougissaient Thomas et Marinontel.

En quittant madame du. Deffand,. mademoiselle de Lespinasse ne s'exila pas du faubourg Saint-Germain. Soit hasard, soit calcul, elle alla habiter non loin do couvent de Saint-Joseph, rui^ Saint-Dominique, près do la rue et du couvent de Belle -Chasse. Elle ne se contentait pas d'élever autel contre autel, elle les faisait si voisins qu'elle semblait y appeler les inêmes adorateurs. A la différence de la fière marquise, elle ne trouvait pas mauvais qu'on vînt chez elle en sortant de chez sa rivale : peutêtre même en éprouvait-elle un secret plaisir, comme d'une victoire et d'une conquête. Ainsi installée dans cet appartement, pris à location, et qui, bien que modeste, dût être cependant assez vaste pour recevoir les visiteurs qui s'y pressèrent plus nombreux chaque jour, elle n'y resta pas longtemps seule. Un an après, d'Alembert

i. Voir plnç lui», p. ÎSP.otîfîi.

t. • (^c n'est <iii'' i)(>pLi's Si inuil, dit r,nm!i>. qii'cii viotil i\i'. dt^couvrir que madame Gt'oifiiii Im faisai', <lc|Mrs [Iusmmii^ aimoes, une [n-nsiuu de milU éeus, et c'était loù'w sci foiiMn'. o [( i>rn»f)., 1830, t. IX, \>. SiJ

vînt l'y rejoindre, associant définitivement sa vie ;i la personne qu'il aimait depuis huit ans dôjii et duut il se croyait aimé. Ce fut, de la part de madeuioi.^cllo J3 Lcspinasse, une grave résolution, pour larjiiolh* elle consulta plus son cœur que sa raison. Quelle qu'ait ùb'^ daiî i la suite la conduUe de' mademoiselle du Lt'.^pina-^c envers d'Alembcrt, il e.st difficile de croire qu'iilur.^ elle n'ail pas été sincère dans les tendres sentimcnlo dont elle lui fit Taveu, et dont elle lui donna dans celte circon.-tiua:e môme une si évidente et une si comproinetlaule pn-uvr. Un jour vint où il put en douter; mais croyons qu'cil./. parlait selon son cœur quand, vers ITCrî, (.llo lui di. iiil « que son sentiment pour lui la rendait liL'Uiou^e jusqu'à être effrayée de son bonheur\ » Une malade.' i^ravu diî d'Alembert vint d'ailleurs, au mois do juilK'l 170.'), vaincre les dernièies héoilations de mademoiselle de Le<pinasbO, en fournissant ce prétexte dont aux yeux du monde et môme aux siens elle avait sans doute besoin. Le récit de Marmontel témoigne tout à la fois de la coniplai^anic^ que la société montra pour cette association d'un genre ^lus délicat, succédant si promptement a celle qui venait de se rompre à Saint-Joseph, et de l'habih'lé avec laquelle la chose fut menée.

« Ils demeuraient loin l'un de l'autre, dit Marmoutel, et, quoique dans le mauvais temps, il fût pénible pour d'Alenibert de retourner le soir de la rue do Belle-Gha.^so à la rue Michel- le- Comte, où logoait sa nourrice, il ne piMisait jjoiiil à quitter celle-ci. Mais chez elle il tomba malade, et assez dangereusement * pour inquiéter Bouvard son médecin. Sa maladie était une de ces fièvres putrides, dont le premier remède est un air libre et pur. Or sou logement chez sa vilrière était une petite chambre mal éclairée, mal aérée, avec un lit à tombeau très-étroit. Bouvard nous déclara

i. Voir kVappend'cef p. 374, Aux tnânet de madcmistlle de Lespi^

HOTVCE

que l'incommodité de ce logement pouvait lui être trèik funeste. Watelet lui en offrit un dans son hôtel, voisin du boulevard du Temple; il y fut transporté *; et mademoiselle de Lespinasse, quoi qu'on en pût penser et dire, s'établit sa garde-malade. Personne n'en pensa et n'eu dit que du bien. D'Alembert revint à la vie, et des lors, consacrant ses jours à celle qui en avoit pris soin, il désira de loger auprès d'elle. Rien de plus innocent que leur intimité, aussi fut-elle respectée; la malignité môme ne l'attaqua jamais; et la considération dont jouissait mademoiselle de Lespinasse, loin d'en souffrir aucune atteinte, n'en fut que plus honorablement et plus hautement établie • «

Il paraît Dieu, en effci, que m cunsiaerationde mademoiselle de Lespinasse ne souffrit pas de cette vie commune avec d'Alembert, mais ce fut bien plus par suite de l'indulgence dont la société fort légère de cette époque avait besoin pour elle-même, que par l'illusion qu'elle put se faire sur la nature des relations qui existaient entre deux personnes, dont l'une avait trentedeux ans et l'autre quarante et un. David Hume, qui alors était encore à Paris, parlant de la visite qu'il fit à mademoiselle de Lespinasse, avec laquelle il devait bientôt former une amitié durable, dit assez crûment qu'il a été voir « la maîtresse de d'Alembcrt, l'une des femmes les plus sensibles de Paris*. » D'Alembert lui-

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