‹ Lettres de Mlle de LespinasseChapitre 34 sur 128 · LVIII NOTICE · texte numérisé non relu

LVIII NOTICE

mentie par la gravure qui orne l'édition complète de ses œuvres militaires. Voilà pour la figure. Quant au reste, on peut s'en faire une idée assez juste d'après ce portrait que madame do Staël a tracé de M. de Guibert.

« M. de Guibert était violent de caractère, et impétueux d'esprit; mais les émotions auxquelles il se laissait entraN ner n'avaient rien de durable, et ses actions ou ses décisions n'en dépendaient jamais. Il avait de la mobilité dans sa sensibilité, mais de la constance dans sa bonté ; il possédait éminemment cette dernière qualité; aucun ressentiment, aucun ressouvenir même ne restait dans son âme, sa douceur et surtout sa supériorité en étaient la cause. [I ne remarquait pas, il n'observait pas les torts dont se composent la plupart des inimitiés... Cette disposition à la bienveillance lui inspira trop d'assurance. Il se crut ceptain de n'être point haï, parce qu'il ne haïssait point, il pensa qu'il lui suffisait de se connaître. Il avait aussi, pourquoi le dissimuler? un extrême amour-propre, dont les formes ostensibles déplaisaient à ses amis, presque autant qu'à ses détracteurs... mais il n'avait conservé de ce défaut que les inconvénients qui nuisaient à lui-môme, et point aux autres. Nul dédain, nulle amertume, nulle envie n'accompagnait son amour-propre... Une tête haute, un ton traachant, révoltaient la médiocrité.

« Sa conversation était la plus vive, la plus animée, la plus féconde que j'aie jamais connue. Il n'avait pas cette finesse d'observation ou de plaisanterie qui tient au calme de l'esprit, et pour laquelle il faut attendre, plutôt que devancer les idées; mais il avait des pensées nouvelles sur chaque objet, un intérêt habituel pour tous... Le mouvement de son esprit ne s'arrêtait point, il le communiquait infailliblement, et si l'on ne revenait pas en -le citant comme le plus aimable, on parlait toujours de la soirée qu'on avait passée avec lui comme de la plus agréable de toutes. Qui me rendra ces longaes conversations où je le voyais développer tant d'imagination et d'idée! Ce n'étail pas en versant des pleurs avec vous qu'il savait vous consoler; mais personne n'adoucissait mieux la peine en en parlant, ne faisait mieux supporter les rénexions, en voi;les présentant sous toutes leurs faces. Ce n'était pas un ami

de chaque instant ni de chaque jour; il était distrait des autres par sa pensée et peut-être par lui-môme; mais, sans parler de ces grands services... pour lesquels on a toujours retrouvé M. de Guibert, lorsqu'il revenait à vous, en une heure on renouait avec lui le fil de tous ses sentiments et de toutes ses pensées; son âme entière vous appartenait en vous parlant.

« Je crois bien quePamour, que l'amitié, senties illusions plutôt que l'occupation habituelle des hommes doués d'un génie supérieur; mais M. de Guibert avait tant do bonté dans le cœur, tant de goût pour toute espèce de distiuclioii, tant de besoin, sur la fin de sa vie, de s'appuyer sur ceux qui Taimaient que ses amis pouvaient se flatter qu'il attachait du prix à leurs sentiments. Heureux tîls, heureux frère, heureux époux, heureux père, il sut respecte i' ces saintes relations*.»

Nous n'entrerons pas dans les détails de l'hlstoiro de cette dernière passion de mademoiselle de Leh;pina.'?sc. Nous en avons indiqué le double et tragique caraoliie.. cl elle est tout entière dans la suite de ses lettres h M. dt Guibert. Trois événements toutefois se détachent et l'oiment en quelque sorte autant d'actes de ce drame : le

1. CEuvres de maifime de Staèl, t, VU, p. 293. — Madame N(?ckei • dit également : ■ M. de Guiberl fui toujours sous le charme; son géuic .a voit de Tenthousiasme ; il falloit en avoir pour le peindre : ses panégyristes semblent Touloîr disculper le siècle qui l'a méconnu, et ils font trup couiiuitie qu'ils SOBt eux-mêmes de ce siècle; cnGn, ils ont peint M. de Guibeit cunmic un être abstrait, et il falloit au contraire le montrer réuni à tous les ohjclE par le lentiment, par la pcii&é«>; par le mouvement, ainsi qu'il le fut tuujdurs pendant sa vie. (Madame Xecker, A'out;. mélanijesy I, 61. Voir aussi p. 73 et 171.) — La contre-partie do ces deux portraits se trouverait dans La Uarpc, Tort peu tendre pour Guibert. • Sa qualité dominante, a-t-il dit, était un« eflervescence d'amour-propre qu'il prenait pour l'élan du génie. • [Corresp. au,, VI, 63.) Et encore : a c'était un homme qui avait beaucoup d'esprit et de prétention d'jespiit, une tète exaltée, un goût furt ixu exercé et une ambitiun Irès-aclife «n tout genre. » Insistant sur ce dernier puiut, il dit ailleurs : u Je i.c connais personne qui ait une aussi forte dose d'ambition. Il ne prétend à rien moins qu'à remplacer Tarennc, Corucillc etBos>uei. > [Ibid., t. 1, p. 141 «'t 145.) — • M. de Guibert, disait Voltaiie, veut aller à la irloirc y.ixv t.j-.is les chemins. » Lui-même, dans son discours de récoption à rAcadi-m:*.- en 17^3. a parié, et parle avec trop d'emphase de sa passion pour la ^lu.'re : « Nubie et nblime passion, y disait-il, suuiTre donc encore une fois que je me vante d'èlrt rospli de toi. ■

LX WOTICB

voyage en Allemagne de M. de Guibeit, qui, par les douleurs de l'absence, fit connaître à mademoiselle deLespinasse toute l'étendue de la passion dont elle était atteinte, etdétermina probablement le suprême abandon qui suivit; son mariage en juin 1775 avec mademoiselle de Courcelles, qui porta à l'amante délaissée le « coup dont elle mourut*; » et cet éloge du maréchal de Catinat, pour lequel elle se rattacha en quelque sorte un instant à la vie, se reprit à Tamour, par les efforts qu'elle fit pour lui assurer les suffrages de l'Académie, et dont elle a dit : «MonDieu ! j'étais guérie sans ce maudit éloge de Catinat : j'en serais restée à cet infâme billet du château deCourcelles — le billet du premier jour d'union des nouveaux époux — dont le souvenir me fait encore frémir de colère. Je n'aurais plus rien lu de vous, et du moins, dans ce silence profond, j'aurais eu la forcé de guérir ou de mourir^ »

Mais c'était là le dernier effort d'une vie prête à s'éleindre, d'un amour épuisé par la lutte du remords et de la jalousie ; car la jalousie s'était glissée dans son âme, et lui faisait sentir ses morsures. D'une santé qui avait toujours été délicate, et que tant d'ébranlements avaient fini par détruire; elle s'affaiblissait visiblement depuis deux ans, c'est-à-dire depuis ce mois de mai 1774, où avait commencé pour elle le combat entre la passion et le remords. L'affaissement de l'âme et du corps, en laissant sur elle moins de prise à l'imagination et à la passion, la rendait plus douce, plus tendre pour d'Alembert, et à toutes ses angoisses venait se joindre le regret et presque la honte de lui avoir préféré M. de Guibert. Elle se reprochait nonseulement ses froideurs, mais aussi certaines paroles

i. Voir p. 247, I. Voir p. 218,

ciaellesy certaines accusations môme qu'elle avait lail entendre contre ce vieil ami dont elle avait noirci la bienveillance envers la famille d'un domestique coupable » : injustes soupçons qu'on ne peut attribuer qu'à une sensibilité maladive de plus en plus excitée. Elle songeait alors, comme on songe à un bien perdu, au calme el au bonheur que cette amitié ou cet amour aurait pu lui donner. Les aveux venaient presque sur ses lèvres et ses réticences les laissaient deviner. « Sa prt^sence, écrivaitelle de d'Alembert, pèse sur mon âme; il me met mal avec moi-même, je me sens trop indigne de son amitié et de ses vertus*. » A un ami commun, elle faisait cette confession, que la cause de ses froideurs, de ses vivacités contre d'Alembert « était de ne pouvoir lui ouvrir son âme, et lui faire voir les plaies qui la déchiraient*, j) Dans un de ces retours de tendresse, elle lui disait à lui-même, en soupirant, « que de tous les sentiments qu'elle avait inspirés, le sien, pour elle, était le seul qui ne l'eût pas rendue malheureuse*. » La tendre intimité des anciens jours semblait alors renaître entre eux. Un an avant sa mort, d'Alembert lui faisait présent de son portrait; mais elle affectait de n'y voir qu'une marque de sa a bonté, » et lui la trouvait déjà « trop faible pour pouvoir supporter les tendres reproches qu'il avait à lui faire ^. »

La mort, en effet, approchait rapidement. L'activité et l'ardeur de son âme avaient seules donné à ses amis une «écurité trompeuse. «Depuis deux ans, dit M. de Guibert, c'était son âme qui trompait mes inquiétudes et qui assoupissait mes craintes. » L'abus de l'opium, auquel

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