‹ Lettres de Mme de SévignéChapitre 102 sur 286 · DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN · texte numérisé non relu

DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN

A Paris, mercredi 27 avril 1672.

Je m'en vais faire réponse à vos deux lettres, et puis je vous parlerai de ce pays-ci. if. de Pomponne a vu la première , et je lui ferai voir encore une grande partie de la seconde : il est parti ; ce fut en lui disant adieu que je lui montrai votre lettre, ne pouvant jamais mieux dire que ce que vous écrivez sur vos affaires : il vous trouve admirable ; je n'ose vous dire à quel style il compare le vôtre, ni les louanges qu'il lui donne ; enfin il m'a fort priée de vous assurer de son estime, et des soins qu'il aura toujours de tout ce qui pourra vous le témoigner : il a été ravi de votre description de la Sainte-Baume , il le sera encore davantage de votre seconde lettre. On ne peut pas mieux écrire sur cette affaire, ni plus nettement ; je suis très-assurée que votre lettre obtiendra tout ce que vous souhaitez ; vous en verrez la réponse ; je n'écrirai qu'un mot, car en vérité, ma bonne, vous n'avez pas besoin d'être secourue dans cette occasion ; je trouve toute la raison de votre côté ; je n'ai jamais su cette affaire par vous, ce fut M. de Pomponne qui me l'apprit comme on la lui avait apprise : mais il n'y a rien à répondre à ce que vous m'en écrivez, il aura le plaisir de le lire. L'évêque {de Marseille) témoigne en toute rencontre qu'il sera fort aise d e se raccommoder avec vous : il a trouvé ici toutes choses assez bien disposées pour lui faire souhaiter une réconciliation dont il se fait

nonneur, comme d'un sentiment convenable à sa profession. On croit que nous aurons , entre ci et demain , un premier président de Provence. Te vous remercie de votre relation de la Sainte-Baume et de votre jolie bague ; je vois que le sang n'a pas bien bouilli à votre gré. Madame la Palatine a eu une fois la même curiosité que vous ; elle n'en fut pas plus satisfaite. Vous ne m'ôterez pas l'envie de voir cette affreuse grotte ; plus on y a de peine , plus il faut y aller ; et , au bout du compte, je ne m'en soucie que faiblement : je ne cherche que vous en Provence ; quand je vous aurai, j'aurai tout ce que je souhaite. Ma tante est toujours très-mal ; laissez-nous le soin de partir, nous ne souhaitons autre chose; et même s'il y avait quelque espérance de langueur, nous prendrions notre parti; je lui dis mille tendresses de votre part, qu'elle reçoit très-bien. M. de la Trousse lui en a écrit d'excessives ; ce sont des amitiés de l'agonie, dont je ne fais pas grand cas; j'en quitte ceux qui ne commenceraient que là à m'aimer. Ma fille , il faut aimer pendant la vie, comme vous faites ; la rendre douce et agréable, ne point noyer d'amertume et combler de douleur ceux qui nous aiment; il est trop tard de changer quand on expire. Vous savez comme j'ai toujours ri des bons fonds ; je n'en connais que d'une sorte, et le vôtre doit contenter les plus difficiles. Je vois les choses comme elles sont : croyez-moi, je ne suis point folle; et pour vous le montrer, c'est qu'on ne peut jamais être plus contente d'une personne que je le suis de vous. J'enverrai à madame de Coulanges ce qui lui appartient de votre lettre; elle sera mise en pièces : il m'en restera encore quelques centaines pour m'en consoler ; tout aimables qu'elles sont, je souhaite extrêmement de n'en plus recevoir. Venons aux nouvelles.

Le roi part demain. Il y aura cent mille hommes hors de Paris ; on a fait ce calcul dans les quartiers à peu près. Il y a quatre jours que je ne dis que des adieux. Je fus hier à l'Arsenal; je voulais dire adieu au grand maître % qui m'était venu chercher ; je ne le trouvai pas , mais je trouvai la Troche , qui pleurait son fils , et la comtesse2, qui pleurait son mari : elle avait un chapeau gris, qu'elle enfonçait, dans l'excès de ses déplaisirs; c'était une chose plaisante ; je crois que jamais chapeau ne s'est trouvé à une pareille

1 Le comte du Lucie, grand maître de l'artillerie.

1 Renée-ÉIéonore de Bouille, première femme du comte du Lude , aimait beaucoup la chasse, et était toujours vêtue en homme

fête : j'aurais voulu ce jour-là mettre une coiffe ou une cornette. Enfin ils sont partis tous deux ce matin, la femme pour le Lude, et le mari pour la guerre : mais quelle guerre ! la plus cruelle , la plus périlleuse dont on ait jamais ouï parler, depuis le passage de Charles VIII en Italie. On l'a dit au roi. L'Yssel est défendu, et bordé de deux cents pièces de canon, de soixante mille hommes de pied , de trois grosses villes , d'une large rivière qui est encore au-devant. Le comte de Guiche, qui sait le pays , nous montra l'autre jour cette carte chez madame de Verneuil; c'est une chose étonnante. M. le Prince est fort occupé de cette grande affaire. Il lui vint l'autre jour une manière de fou assez plaisant, qui lui dit qu'il savait fort bien faire de la monnaie. « Mon ami , lui dit-il , je te remer- « cie ; mais si tu sais une invention pour nous faire passer l' Yssel sans « être assommés, tu me feras grand plaisir, car je n'en sais point. » Il aura pour lieutenants généraux MM. les maréchaux d'Iïumières et de Bellefonds. Voici un détail qu'on est bien aise de savoir. Les deux armées se joindront ; le roi commandera à Monsieur ; Monsieur, à M. le Prince; M. le Prince, à M. de Turenne; et M. de Turenne aux deux maréchaux, et même à l'armée du maréchal de Créqui. Le roi parla donc à M. de Bellefonds, et lui dit que son intention était qu'il obéît à M. de Turenne , sans conséquence. Le maréchal, sans demander du temps (voilà sa faute), répondit qu'il ne serait pas digue de l'honneur que lui a fait Sa Majesté, s'il se déshonorait par une obéissance sans exemple. Le roi le pria fort bonnement de songer à ce qu'il lui répondait, ajoutant qu'il souhaitait cette preuve de son amitié ; qu'il y allait de sa disgrâce. Le maréchal lui dit qu'il voyait bien qu'il perdait les bonnes grâces de Sa Majesté et sa fortune; mais qu'il s'y résolvait, plutôt que de perdre son estime ; qu'il ne pouvait obéir à M. de Turenne sans dégrader la dignité où il l'avait élevé. Le roi lui dit : M. le maréchal , il faut donc se séparer. Le maréchal lui fit une profonde révérence, et partit. M. de Louvois, qui ne l'aime point , lui expédia tout aussitôt un ordre d'aller à Tours : il a été rayé de dessus l'état de la maison du roi : il a cinquante mille écus de dettes au delà de son bien ; il est abîmé , mais il est content ; et l'on ne doute pas qu'il n'aille à la Trappe. Il a offert au roi son équipage, qui était fait aux dépens de Sa Majesté, pour en faire ce qu'il lui plairait : on a pris cela comme s'il eût voulu braver le roi; jamais rien ne fut si innocent : tous ses parents, les Villars , et tout ce qui est

attaché à lui, est inconsolable. Ne manquez pas d'écrire à madame de Villars et au pauvre maréchal. Cependant le maréchal d'Humières, soutenu par M. de Louvois, n'avait point paru, et attendait que le maréchal de Créqui eût répondu : ce dernier est venu de son armée en poste répondre lui-même; il arriva avant-hier; il eut une conversation d'une heure avec le roi. Le maréchal de Gramont, qui fut appelé, soutint le droit des maréchaux de France, et fit le roi juge de ceux qui faisaient le plus de cas de cette dignité, ou ceux qui, pour en soutenir la grandeur, s'exposaient au danger d'être mal avec lui ; ou celui {M. de Turenné) qui était honteux d'en porter le titre, qui l'avait effacé de tous les lieux où il pouvait être, qui tenait le nom de maréchal pour une injure, et qui voulait commander en qualité de prince. Enfin la conclusion fut que le maréchal de Créqui est allé à la campagne, dans sa maison, planter des choux, aussi bien que le maréchal d'Humières. Voilà de quoi on parle uniquement : les uns disent qu'ils ont bien fait, d'autres qu'ils ont mal fait; la comtesse {de Fiesque) s'égosille , le comte de Guiche prend son fausset ; il les faut séparer, c'est une comédie. Ce qui est vrai, c'est que voilà trois hommes d'une grande importance pour la guerre, et qu'on aura bien de la peine à remplacer. M. le Prince les regrette fort, pour l'intérêt du roi. M. de Schomberg n'est pas plus disposé que les autres à obéir à If. de Turenne , ayant commandé des armées en chef. Enfin la France , qui est pleine de grands capitaines , n'en trouvera pas assez, parla circonstance de ce malheureux contre-temps.

M. d'Aligre a les sceaux ; il a quatre-vingts ans; c'est un dépôt ; c'est un pape.

Je viens de faire un tour de ville : j'ai été chez M. de la Rochefoucauld. Il est acccablé de douleur d'avoir dit adieu à tous ses enfants : au travers de cela , il m'a priée de vous dire mille tendresses de sa part : nous avons fort causé. Tout le monde pleure son fils , son frère, son mari, son amant : il faudrait être bien misérable pour ne pas se trouver intéressée au départ de la France tout entière. Dangeau et le comte de Sault sont venus nous dire adieu : ils nous ont appris que le roi , afin d'éviter les larmes , est parti ce matin à dix heures , sans que personne l'ait su , au lieu de partir demain, comme tout le monde le croyait. Il est parti lui douzième : tout le reste courra après. Au lieu d'aller à Villers-Cotterets, il est allé à Nanteuil, où l'on croit que d'autres, qui ont

disparu aussi , se trouveront * : il ira demain à Soissons , et tout de suite, comme il l'avait résolu : si vous ue trouvez cela galant , vous n'avez qu'à le dire. La tristesse où tout le monde se trouve est une chose qu'on ne saurait imaginer au point qu'elle est. La reine est demeurée régente : toutes les compagnies souveraines l'ont été saluer. Voici une étrange guerre , qui commence bien tristement.

99. — DE Mme DE SÉVTGNÉ A Mme DE GRIGNAN. A Paris, mercredi 4 mai I67'2.

Je ne puis vous dire combien je vous plains , ma fille , combien je vous loue, combien je vous admire : voilà mon discours divisé en trois points. Je vous plains d'être sujette à des humeurs noires qui vous font assurément beaucoup de md\\jevous loue d'en être la maîtresse quand il le faut , et principalement pour M. de Grignan, qui en serait pénétré ; c'est une marque de l'amitié et de la complaisance que vous avez pour lui; et je vous admire de vous contraindre pour paraître ce que vous n'êtes pas : voilà qui est héroïque, et le fruit de votre philosophie ; vous avez en vous de quoi l'exercer. Tsous trouvions l'autre jour qu'il n'y avait de véritable mal dans la vie que les grandes douleurs; tout le reste est dans l'imagination , et dépend de la manière dont on conçoit les choses : tous les autres maux trouvent leur remède, ou dans le temps, ou dans la modération, ou dans la force de l'esprit; les réflexions, la dévotion, la philosophie, les peuvent adoucir. Quant aux douleurs, elles tiennent l'âme et le corps; la vue de Dieu les fait souffrir avec patience ; elle fait qu'on en profite , mais elle ne les diminue point.

Voilà un discours qui aurait tout l'air d'avoir été rapporté tout entier du faubourg Saint-Germain* ; cependant il est de chez ma pauvre tante , où j'étais l'aigle de la conversation : elle nous en donnait le sujet par ses extrêmes souffrances , qu'elle ne veut pas qu'on mette en comparaison avec nul autre mal de la vie. M de la Rochefoucauld est bien de cet avis; il est toujours accablé de gouttes : il a perdu sa vraie mère 3 , dont il est véritablement affligé ; je l'en ai vu pleurer avec une tendresse qui me le faisait adorer. C'était une femme d'un extrême mérite ; et enfin, dit-il , c'était

1 II parait qu'il s'agit ici de madame deMontespan.

2 (''est-à-dire de chez madame de. la Fayette.

3 Cabrielle du Plesbis de Liancourt.

la seule qui n'a jamais cessé de m' aimer. Ne manquez pas de lui écrire , et M. de Grignan aussi. Le cœur de M. de la Rochefoucauld pour sa famille est une chose incomparable ; il prétend que c'est une des chaînes qui nous attachent l'un à l'autre. Nous avons hien découvert et rapporté et rajusté des choses de sa folle de mère « , qui nous font bien entendre ce que vous nous disiez quelquefois , que ce n'était point ce qu'on pensait , que c'était autre chose : vraiment oui , c'était autre chose , ou , pour mieux dire , c'était tout ensemble ; l'un était sans préjudice de l'autre ; elle mariait le luth avec la voix , et le spirituel avec les grossièretés. Ma fille , uous avons trouvé une bonne veine , et qui nous explique bien une querelle que vous eûtes une fois dans la grande chambre de madame de la Fayette : je vous dirai le reste en Provence.

Ma tante est dans un état qui tirera dans une grande longueur. Votre voyage est parfaitement bien placé; peut être que le nôtre s'y rapportera. Nous mourons d'envie de passer la Pentecôte eu chemin, ou à Moulins, ou à Lyon; l'abbé le souhaite comme moi. Il n'y a pas un homme de qualité (d'épée s'entend) à Paris. Je fus dimanche à la messe aux Minimes ; je dis à mademoiselle de la Trousse : Nous allons trouver nos pauvres Minimes bien déserts , il n'y doit avoir que le marquis d'Alluye 2. Nous entrons dans l'église : le premier homme et l'unique que je trouve, c'est le marquis d'Alluye ; mon enfant , cette sottise me fit rire aux larmes : enfin il est demeuré, et s'en va à son gouvernement sur le bord de la mer ; il faut garder les côtes , comme vous savez.

Vous voilà donc partie, ma fille ; j?espère bien que vous m'écrirez de partout ; je vous écris toujours. J'ai si bien fait que j'ai retrouvé un petit ami à la poste, qui prend soin de nos lettres. J'ai été ces jours-ci fort occupée à parer ma petite maison. Saint- Aubin y a fait des merveilles ; j'y coucherai demain ; je vous jure que je ne l'aime que parce qu'elle est faite pour vous ; vous serez trèsbien logée dans mon appartement , et moi très-bien aussi. Je vous conterai comme tout cela est tourné joliment. J'ai des inquiétudes extrêmes de votre pauvre frère : on croit cette guerre si terrible, qu'on ne peut assez craindre pour ceux que l'on aime; et puis, tout d'un coup , j'espère que ce ne sera point tout ce que l'on pense ,

1 Madame de Marans, qui appelait le duc de la Rochefoucauld moujik. 7 Paul d'Escoubleau , marquis d'Alluye et de Sourdis , gouverneur de l'Orléanais.

parce que je n'ai jamais vu arriver les choses comme on les imagine.

Mandez-moi , je vous prie, ce qu'il y a entre la princesse d'Harcourt * et vous ; Brancas est désespéré de penser que vous n'aimez point sa fille : M. d'Uzès a promis de remettre la paix partout; je serai bien aise de savoir de vous ce qui vous a mise en froideur.

Vous me dites que la beauté de votre fils diminue , et que son mérite augmente ; j'ai regret à sa beauté , et je me réjouis qu'il aime le vin; voilà un petit brin de Bretagne et de Bourgogne qui fera un fort bel effet , avec la sagesse des Grignans. Votre fille est tout le contraire : sa beauté augmente , et son mérite diminue. Je vous assure qu'elle est fort jolie , et qu'elle est opiniâtre comme un petit démon , elle a ses petites volontés et ses petits desseins ; elle me divertit extrêmement : son teint est admirable, ses yeux sont bleus, ses cheveux noirs , son nez ni beau ni laid ; son menton , ses joues , son tour de visage, très-parfaits. Je ne dis rien de sa bouche , elle s'accommodera ; le son de sa voix est joli ; madame de Coulanges trouvait qu'il pouvait fort bien passer par sa bouche.

Je pense, ma fille, qu'à la fin je serai de votre avis : je trouve des chagrins dans la vie qui sont insupportables ; et , malgré le beau raisonnement du commencement de ma lettre, il y a bien d'autres maux qui , pour être moindres que les douleurs , se font également redouter. Je suis si souvent traversée dans ce que je souhaite le plus, qu'en vérité la vie me paraît fort désobligeante.

100. — DE Mrae DE SÉVIGNÉ A Mme DE GBIGNÀN. A Paris, vendredi 6 mai 1672.

Ma fille , il faut que je vous conte ; c'est une radoterie que je ne puis éviter. Je fus hier à un service de M. le chancelier {Séguier) à l'Oratoire : ce sont les peintres, les sculpteurs, les musiciens et les orateurs qui en ont fait la dépense, en un mot, les quatre arts libéraux. C'était la plus belle décoration qu'on puisse imaginer : le Brun avait fait le dessin ; le mausolée touchait à la voûte, orné de mille lumières, et de plusieurs figures convenables à celui qu'on voulait louer. Quatre squelettes, en bas, étaient chargés des marques de sa dignité; comme lui ayant ôté les honneurs avec la vie : l'un portait son mortier, l'autre sa couronne de duc , l'autre son ordre, l'autre les masses de chancelier. Les quatre Arts étaient éplorés et

1 Françoise de Brancas, femme d'Alphonse-Henri-Charles de Lorraine, prince d'Harcourt.

désolés d'avoir perdu leur protecteur : la Peinture , la Musique, l'Éloquence et la Sculpture. Quatre Vertus soutenaient la première représentation : la Force, la Justice, la Tempérance, et la Religion. Quatre Anges ou quatre Génies recevaient au-dessus cette belle âme. Le mausolée était encore orné de plusieurs Anges qui soutenaient une chapelle ardente , laquelle tenait à la voûte. Jamais il ne s'est rien vu de si magnifique, ni de si bien imaginé ; c'est le chef-d'œuvre de le Brun. Toute l'église était parée de tableaux , de devises et d'emblèmes qui avaient rapport aux armes ou à la vie du chancelier : plusieurs actions principales y étaient peintes. Madame de Verneuil x voulait acheter toute cette décoration un prix excessif. Ils ont tous, en corps, résolu d'en parer une galerie, et de laisser cette marque de leur reconnaissance et de leur magnificence à l'éternité. L'assemblée était belle et grande, mais sans confusion ; j'étais auprès de M. de Tulle2, de M. Colbert, et de M. de Mon mouth3, beau comme du temps du Palais-Royal, qui, par parenthèse, s'en va à l'armée trouver le roi. Il est venu un jeune père de l'Oratoire pour faire l'oraison funèbre; j'ai dit à M. de Tulle ( Mascaron) de le faire descendre, et de monter à sa place ; et que rien ne pouvait soutenir la beauté du spectacle et la perfection de la musique, que la force de son éloquence. Ma fille, ce jeune homme a commencé en tremblant, tout le monde tremblait aussi : il a débuté par un accent provençal; il est de Marseille, il s'appelle Léné ; mais, en sortant de son trouble, il est entré dans un chemin si lumineux, il a si bien établi son discours, il a donné au défunt des louanges si mesurées , il a passé par tous les endroits délicats avec tant d'adresse , il a si bien mis dans tout son jour tout ce qui pouvait être admiré, il a fait des traits d'éloquence et des coups de maître si à propos et de si bonne grâce , que tout le monde , je dis tout le monde sans exception , s'en est écrié , et chacun était charmé d'une action si parfaite et si achevée. C'est un homme de vingt-huit ans , intime ami de M. de Tulle , qui l'emmène avec lui dans son diocèse : nous le voulons nommer le chevalier Mascaron ; mais je crois qu'il surpassera son aîné. Pour la musique , c'est une chose qu'on ne peut expliquer. Baptiste

1 Fille du chancelier S éguier.

a Jules Mascaron.

3 Fils naturel de Charles II , roi d'Angleterre, et le même qui fut décapité

2f>{? LETTRES

{Lully) avait fait un dernier effort de toute la musique du roi ; ce beau Miserere y était encore augmenté; il y eut un Libéra où tous les yeux étaient pleins de larmes ; je ne crois point qu'il y ait une autre musique dans le ciel. Il y avait beaucoup de prélats ; j'ai dit a Guitaut : Cherchons un peu notre ami Marseille, nous ne l'avons point vu ; je lui ai dit tout bas : Si c'était l'oraison funèbre de quelqu'un qui fût vivant, il n'y manquerait pas r. Cette folie a fait rire Guitaut, sans aucun respect pour la pompe funèbre. Ma chère enfant, quelle espèce de lettre est-ce ceci? Je pense que je suis folle : à quoi peut servir une si grande narration ? Vraiment , j'ai bien satisfait le désir que j'avais de conter.

Le roi est à Charleroi , et y fera un assez long séjour. Il n'y a point encore de fourrages , les équipages portent la famine avec eux : on est assez embarrassé dès le premier pas de cette campagne. Guitaut m'a montré votre lettre , et à l'abbé , Envoyez-moi ma mère. Ma fille , que vous êtes aimable! et que vous justifiez agréablement l'excessive tendresse qu'on voit que j'ai pour vous ! Hélas! je ne songe qu'à partir, laissez-m'en le soin; je conduis des yeux toutes choses ; et si ma tante prenait le chemin de languir, en vérité je partirais. Vous seule au monde me pouvez faire résoudre à la quitter dans un si pitoyable état ; nous verrons : je vis au jour la journée , et n'ai pas encore le courage de rien décider; un jour je pars , le lendemain je n'ose; enfin vous dites vrai , il y a des choses bien désobligeantes dans la vie. Vous me priez de ne point songer à vous en changeant de maison; et moi , je vous prie de croire que je ne songe qu'à vous , et que vous m'êtes si extrêmement chère , que vous faites toute l'occupation de mon cœur. J'irai coucher demain dans ce joli appartement où vous serez placée sans me déplacer. Demandez au marquis d'Oppède, il l'a vu; il dit qu'il s'en va vous trouver. Hélas! qu'il est heureux! Adieu, ma belle petite; vous êtes au bout du monde, vous voyagez; je crains votre humeur hasardeuse : je ne me fie ni à vous , ni à M. de Grignan. Il est vrai que c'est une chose étrange , comme vous dites , de se trouver à Aix après avoir fait cent lieues, et au Saint- Pilon 2 après avoir grimpé si haut. Il y a quelquefois dans vos let-

1 Cpci rappelle la naïveté de M. de Puymaurin sur Racine, qui, par son testament, voulut qu'on l'enterrât à- Port-Royal : « Il n'aurait jamais fait « cela de son vivant , a dit-il.

a Le Saint-Pilon est une chapelle en forme de dôme, bâtie au dessus du rocher de la Sainte-Baume.

très des endroits qui sont très-plaisants , mais il vous échappe des périodes comme dans Tacite ; j'ai trouvé cette comparaison , il n'y a rien de plus vrai. J'embrasse Grignan et le baise à la joue droite , au-dessous de sa touffe ébouriffée l.

A Paris, vendredi 20 mai 1672.

Je comprends fort bien , ma fille , et l'agrément , et la magnificence , et la dépense de votre voyage ; je l'avais dit à notre abbé comme une chose pesante pour vous : mais ce sont des nécessités. Il faut cependant examiner si l'on veut bien courir le hasard de l'abîme où conduit la grande dépense; nous en parlerons. Il n'importe guère d'avoir du repos pour soi-même : quand on entre véritablement dans les intérêts des personnes qui nous sont chères , et qu'on sent tous leurs chagrins peut-être plus qu'elles-mêmes, c'est le moyen de n'avoir guère de plaisirs dans la vie , et il faut être bien enragée pour l'aimer autant qu'on fait. Je dis la même chose de la santé; j'en ai beaucoup, mais à quoi me sert-elle? à garder ceux qui n'en ont point. La fièvre a repris traîtreusement à madame de la Fayette ; ma tante est bien plus mal que jamais; elle s'en va tous les jours : que fais-je? je sors de chez ma tante , et je vais chez cette pauvre Fayette ; et puis je sors de chez la Fayette pour revenir chez ma tante. Ni Livry , ni les promenades, ni ma jolie maison, tout cela ne m'est de rien : il faut pourtant que je coure à Livry un moment, car je n'en puis plus. Voilà comme la Providence partage les chagrins et les maux : après tout , les miens ne sont rien en comparaison de l'état où est ma pauvre tante. Ah! noble indifférence , où êtes-vous? Il ne faut que vous pour être heureuse, et sans vous tout est inutile : mais puisqu'il faut souffrir de quelque façon que ce soit , il vaut encore mieux souffrir par là que par les autres endroits. J'ai vu madame de Martel chez elle , et je lui ai dit tout ce que vous pouvez penser; son mari lui a écrit des ravissements de votre beauté ; il est comblé de vos politesses, il vous loue et vous admire. Sa femme m'était venue chercher pour me montrer cette lettre ; je la trouvai enfin , et je vous acquittai de tout. Rien n'est plus romanesque que vos fêtes sur la mer, et vos festins dans le Royal- Louis , ce vaisseau d'une

1 Allusion à des bouls-rimés que madame de Grignan avait faits à Livry.

si grande réputation. Le véritable Louis est en chemin avec toute son armée ; les lettres ne disent rien de positif, par la raison qu'on ne sait point où l'on va. Il n'est plus question de Maestricht ; on dit qu'on va prendre trois places , l'une sur le Rhin, l'autre sur l'Yssel , et la troisième tout auprès ; je vous manderai leurs noms quand je les saurai. Rien n'est plus confus que toutes les nouvelles de l'armée : ce n'est pas faire sa cour que d'en mander , ni de se mêler de deviner et de raisonner. Les lettres sont plaisantes à voir : vous jugez bien que je passe ma vie avec des gens qui ont des fils assez bien instruits ; mais il est vrai que le secret est grand sur les intentions de Sa Majesté. L'autre jour, un homme de bonne maison1 écrivait à un de ses amis : Je vous prie de me mander où nous allons, et si nous passerons VYssel, ou si nous assiégerons Maestricht. Vous pouvez juger par là des lumières que nous avons ici : je vous assure que le cœur est en presse. Vous êtes heureuse d'avoir votre cher mari en sûreté , qui n'a d'autre fatigue que de voir toujours votre chien de visage dans une litière vis-à-vis de lui : le pauvre homme 2 ! Il avait raison de monter quelquefois à cheval pour l'éviter : le moyen de le regarder si longtemps ! Hélas ! il me souvient qu'une fois , en revenant de Bretagne , vous étiez vis-à-vis de moi : quel plaisir ne sentais-je point de voir toujours cet aimable visage! Il est vrai que c'était dans un carrosse; il faut donc qu'il y ait quelque malédiction sur la litière.

Madame du Pui-du-Fou ne veut pas que je mène ma petite enfant : elle dit que c'est hasarder, et là-dessus je rends les armes : je ne voudrais pas mettre en péril sa petite personne; je l'aime tout à fait ; je lui ai fait couper les cheveux ; elle esl coiffée hurluberbuy cette coiffure est faite pour elle. Son teint, sa gorge, tout son petit corps est admirable; elle fait cent petites choses , elle parle, elle caresse , elle bat , elle fait le signe de la croix , elle demande pardon , elle fait la révérence , elle baise la main , elle hausse les épaules, elle danse, elle ffatte, elle prend le menton; enfin elle est jolie de tout point; je m'y amuse des heures entières; je ne veux point que cela meure. Je vous disais l'autre jour : je ne sais point comme l'on fait pour ne point aimer sa fille.

1 M. le Duc.

2 Allusion à la pièce du Tartufe.

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