‹ Lettres de Mme de SévignéChapitre 109 sur 286 · DE Mne DE SÉVIGNÉ A Mme DE GR1GNAN · texte numérisé non relu

DE Mne DE SÉVIGNÉ A Mme DE GR1GNAN

A Lambesc, mardi 20 décembre 1672, à dix heures du matin.

Quand on compte sans la Providence , il faut très-souvent compter deux fois. J'étais tout habillée à huit heures, j'avais pris mon café, entendu la messe, tous les adieux faits, le bardot chargé; les sonnettes des mulets me faisaient souvenir qu'il fallait monter en litière ; ma chambre était pleine de monde; on me priait de ne point partir, parce que depuis plusieurs jours il pleut beaucoup, et depuis hier continuellement , et même dans ce moment plus qu'à l'ordinaire. Je résistais hardiment à tous ces discours , faisant honneur à la résolution que j'avais prise et à tout ce que je vous mandai hier parla poste, en assurant que j'arriverais jeudi , lorsque tout d'un coup M. de Grignan, en robe de chambre d'omelette , m'a parlé si sérieusement de la témérité de mon entreprise , disant que mon muletier ne suivrait pas ma litière, que mes mulets tomberaient dans les fossés , que mes gens seraient mouillés et hors d'état de me secourir, qu'en un moment j'ai changé d'avis, et j'ai cédé entièrement à ses sages remontrances. Ainsi, ma fille, coffres qu'on rapporte, mulets qu'on dételle, filles et laquais qui se sèchent pour avoir seulement traversé la cour, et messager que l'on vous envoie , connaissant vos bontés et vos inquiétudes , et voulant aussi apaiser les miennes, parce que je suis en peine de votre santé, et que cet homme ou reviendra nous en apporter des

nouvelles, ou ne retrouvera pas les chemins. En un mot, ma cher enfant , il arrivera à Grignan jeudi au lieu de moi ; et moi , je partiraibien véritablement quand il plaira au ciel et à M. de Grignan, qui me gouverne de bonne foi, et qui comprend toutes les raisons qui me font souhaiter passionnément d'être à Grignan. Si M, de la Garde pouvait ignorer tout ceci J'en serais aise, car il va triompher du plaisir de m'avoir prédit tout l'embarras où je me trouve : mais qu'il prenne garde à la vaine gloire qui pourrait accompagner le don de prophétie dont il pourrait se flatter. Enfin , ma fille, me voilà , ne m'attendez plus du tout; je vous surprendrai , et ne me hasarderai point , de peur de vous donner de la peine , et à moi aussi. Adieu, ma très-chère et très-aimable; je vous assure que je suis fort affligée d'être prisonnière à Lambesc : mais le moyen de deviner des pluies qu'on n'a point vues dans ce pays depuis un siècle!

110. — DE Mme DE SÉVIGNÉ A M™e DE GRIGNAN. . A Montélimar, jeudi 5 octobre 1673.

Voici un terrible jour ■ , ma chère enfant ; je vous avoue que je n'en puis plus. Je vous ai quittée dans un état qui augmente ma douleur. Je songe à tous les pas que vous faites et à tous ceux que je fais , et combien il s'en faut qu'en marchant toujours de cette sorte nous puissions jamais nous rencontrer. Mon cœur est en repos quand il est auprès de vous ; c'est son état naturel , et le seul qui peut lui plaire. Ce qui s'est passé ce matin me donne une douleur sensible , et me fait un déchirement dont votre philosophie sait les raisons : je les ai senties et les sentirai longtemps. J'ai le cœur et l'imagination tout remplis de vous ; je n'y puis penser sans pleurer, et j'y pense toujours ; de sorte que l'état où je suis n'est pas une chose soutenable : comme il est extrême , j'espère qu'il ne durera pas dans cette violence. Je vous cherche toujours, et je trouve que tout me manque, parce que vous me manquez. Mes yeux, qui vous ont tant rencontrée depuis quatorze mois , ne vous trouvent plus : letemps agréable qui est passé rend celui-ci douloureux, jusqu'à ce que j'y sois un peu accoutumée; mais ce ne sera jamais assez pour ne pas souhaiter ardemment de vous revoir et de vous embrasser. Je ne dois pas espérer mieux de l'avenir que du passé;

* C'était le même jour de son départ de Grignan pour Paris, et de celui de madame de Grignan pour Salon et pour Ai\.

je sais ce que votre absence m'a fait souffrir ; je serai encore plus à plaindre, parce que je me suis fait imprudemment une habitude nécessaire de vous voir. Il me semble que je ne vous ai point assez embrassée en partant ; qu'avais-je à ménager ? Je ne vous ai point assez dit combien je suis contente de votre tendresse ; je ne vous ai point assez recommandée à M. de Grignan ; je ne l'ai point assez remercié de toutes ses politesses et de toute l'amitié qu'il a pour moi ; j'en attendrai les effets sur tous les chapitres : il y en a ou il a plus d'intérêt que moi , quoique j'en sois plus touchée que lui. Je suis déjà dévorée de curiosité ; je n'espère de consolation que de vos lettres, qui me feront encore bien soupirer. En un mot , ma filje , je ne vis que pour vous : Dieu me fasse la grâce de l'aimer quelque jour comme je. vous aime! Je songe aux Fichons; je suis toute pétrie des Grignans ; je tiens partout. Jamais un voyage n'a été si triste que le nôtre; nous ne disons pas un mot. Adieu, ma chère enfant, aimez-moi toujours : hélas! nous revoilà dans les lettres. Assurez M. l'archevêque de mon respect très-tendre, et embrassez le coadjuteur ; je vous recommande à lui. Nous avons encore dîné à vos dépens. Voilà M. de Saint-Géniez qui vient me consoler. Ma fille , plaignez-moi de vous avoir quittée.

111. — DE Mme DE BÉVIGHB A Mme DE GBIGNAN. A Bourbilly , lundi 16 octobre J673.

Enfin, ma chère fille, j'arrive présentement dans le vieux château de mes pères. Voici où ils ont triomphé, suivant la mode de ce temps-là. Je trouve mes belles prairies, ma petite rivière , mes magnifiques bois et mon beau moulin, à la même place où je les avais laissés. Il y a eu ici de plus honnêtes gens que moi ; et cependant , au sortir de Grignan , après vous avoir quittée , je m'y meurs de tristesse. Je pleurerais présentement de tout mon cœur, si je m'en voulais croire ; mais je m'en détourne, suivant vos conseils. Je vous ai vue ici ; Bussy y était, qui nous empêchait fort de nous y ennuyer. Voilà où vous m'appelâtes marâtre d'un si bon ton. On a élagué des arbres devant cette porte , ce qui fait une allée fort agréable. Tout crève ici de blé, et de Caron pas un mot » , c'est-à-dire pas un sou. Il pleut à verse : je suis désaccoutumée de ces continuels orages J'en suis en colère. M. de Guitaut est à Époisses : il envoie tous les jours ici pour savoir quand j'ar-

' Allusion au dialogue de Lucien intitulé Caron, ou le Contemplateur.

riverai , et pour m'emmener chez lui ; mais ce n'est pas ainsi qu'on fait ses affaires. J'irai pourtant le voir, et vous prévoyez bien que nous parlerons de vous : je vous prie d'avoir l'esprit en repos sur tout ce que je dirai; je ne suis pas assurément fort imprudente. Nous vous écrirons, Guitaut et moi. Je ne puis m'accoutumer à ne vous plus voir ; et si vous m'aimez , vous m'en donnerez une marque certaine cette année. Adieu, mon enfant; j'arrive , ie suis un peu fatiguée; quand j'aurai les pieds chauds, je vous en dirai davantage.

112. — DE Mme DE SËVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. AÉpoisses, mercredi 25 octobre 1673. ^ Je n'achevai qu'avant-hier toutes mes affaires à Bourbilly , et le même jour je vins ici, où l'on m'attendait avec quelque impatience. J'ai trouvé le maître et la maîtresse du logis avec tout le mérite que vous leur connaissez , et la comtesse ( de Fiesque) qui part , et qui donne de la joie à tout un pays. J'ai mené avec moi monsieur et madamede Toulongeon, qui ne sont pas étrangers dans cette maison : il est survenu encore madame de Chatelus, et M. le marquis de Bonneval . de sorte que la compagnie est complète. Cette maison est d'une grandeur et d'une beauté surprenante ; M. de Guitaut * se divertit fort à la faire ajuster, et y dépense bien de l'argent : il se trouve heureux de n'avoir point d'autre dépense à faire. Je plains ceux qui ne peuvent pas se donner ce plaisir. Nous avons causé à l'infini, le maître du logis et moi; c'est-à-dire , j'ai eu le mérite de savoir bien écouter. On passerait bien des jours dans cette maison sans s'ennuyer : vous y avez été extrêmement célébrée. Je ne crois pas que j'en pusse sortir, si on y recevait de vos nouvelles; mais , ma fille, sans vous faire valoir ce que vous occupez dans mon cœur et dans mon souvenir, cet état d'ignorance m'est insoutenable. Je me creuse la tête à deviner ce que vous m'avez écrit , et ce qui vous est arrivé depuis trois semaines , et cette application inutile trouble fort mon repos. Je trouverai cinq ou six de vos lettres à Paris ; je ne comprends pas pourquoi M. de Coulanges ne me les a pas envoyées, je l'en avais prié. Enfin je pars demain pour prendre le chemin de Paris ; car vous vous souvenez bien

1 Guillaume de Pechpeirou-Comenge, comte de Guitaut. Il était gouverneur des (les Sainte-Marguerite, commandeur des ordres du roi; il avait été chambellan de M. le prince de Condé , et honoré de son amitié particulière.

que de Bourbilly on passe devant cette porte où M. de Guitaut vint nous faire un jour des civilités. Je ne serai à Paris que la veille de la Toussaint. On dit que les chemins sont déjà épouvantables dans cette province. Je ne vous parle point de la guerre : on mande qu'elle est déclarée ; d'autres , qui sont des manières de ministres , disent que c'est le chemin de la paix : voilà ce qu'un peu de temps nous apprendra. M. d'Autun ( Gabriel de Roquette) est en ce pays ; ce n'est pas ici où je l'ai vu , mais il en est près , et l'on voit des gens qui ont eu le bonheur de recevoir sa bénédiction. Adieu, ma très-chère et très-aimable enfant ; je ne trouve personne qui ne s'imagine que vous avez raison de m'aimer, en voyant de quelle façon je vous aime.

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